l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses
heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y
avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit;
sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré
de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore
aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin,
qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée
depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses
histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui
avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là
d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en
faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin,
qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient
amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et
les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de
Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui
avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady
Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi
tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir...
que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce
monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la
personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de
Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses
manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus
rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de
Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne
pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais
elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux
comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le
prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que
M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait _jamais_ été
contesté.
--_Jamais?_ lui dis-je.--_Jamais._--C'est bien fort. Je ne suis qu'une
enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette
gloire imaginaire.
M. de Nassau hocha la tête.--C'était encore un bon faiseur de contes
que celui-là...
M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à
cette époque.--Madame Grant était une belle personne, ayant encore de
beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire
à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à
Bièvre...
Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée _la
Rentrée de l'Exilé_... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut
admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La
pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son
avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et
de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire
tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain
dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.--Au bout d'un moment
je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le
comte Louis de Narbonne.
--Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.
--Laissez-moi, lui répondis-je, vous êtes un perfide ami! a-t-on
jamais vu donner de l'encensoir par le nez à un auteur comme vous
l'avez fait tout à l'heure?...
Il se mit à rire:
--Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le
ménager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il
est ainsi fait, et nous aussi.
--Mais elle est mauvaise, cette pièce!...
--Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrière nous... C'était M.
de Sainte-Foix... il m'avait effrayée.
Mauvaise, dites-vous; elle est détestable...
MOI.
Et vous l'avez louée plus que personne!
M. DE SAINTE-FOIX.
Sans doute. Et j'ai fait mon devoir...
Des pas se firent entendre... c'étaient MM. de Saint-Phar et de
Saint-Albin...--Eh bien! s'écria Saint-Phar à haute voix, que
dites-vous du chef-d'oeuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous
mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on
dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en
dis-tu, Narbonne?
LE COMTE LOUIS.
Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore là...
Ils se mirent à rire aux éclats et se parlèrent bas entre eux. J'ai su
depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que
tout le monde...
M. DE SAINT-ALBIN.
J'ai entendu de mauvaises pièces d'_elle_, mais jamais de cette
force-là...
M. DE SAINTE-FOIX.
Avez-vous jamais raconté à madame Junot l'histoire de la pièce et du
duc d'Orléans?...
M. DE NARBONNE.
Je ne l'ai pas dite.
M. DE SAINT-PHAR.
Ni moi.
MOI.
Qu'est-ce donc?
M. DE SAINTE-FOIX.
Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pièce, au moins, ne
vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:--Imaginez-vous que
madame de Montesson... (Il s'arrêta: il venait d'entendre marcher, et
c'était une femme.)
MADAME DE COIGNY.
Ne vous dérangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par
aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une
bonne histoire... La connais-tu, Fanny?
Mademoiselle de Coigny répondit que oui... Et cela se croit: avec sa
mère la chose était probable... Nous arrivions alors au bord du petit
lac, la nuit était ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il
fallait de clarté pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait
au travers d'une percée faite dans le bois qui entourait le lac: on
voyait la vallée tout entière.--Nous nous assîmes au bord du lac, et
M. de Sainte-Foix commença.
--Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orléans nous
convoqua pour le soir, afin d'entendre une comédie de lui... Une
comédie de M. le duc d'Orléans! cela parut merveilleux aux uns!...
impossible aux autres.... et singulier à tout le monde. Quoi qu'il en
soit, Valençay, qui était le compère de tout ce que faisait le prince,
nous dit avec un grand sérieux que l'oeuvre était sublime. Le mot
était fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes,
on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucrée,
le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que
l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-là j'avais pris la chose pour une
plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'énorme personne de M. le
duc d'Orléans qui s'avançait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va
mettre à flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son
bras... Cela me fit trembler! une pièce en cinq actes!--Il commence...
Il lit... ma foi, ce n'était pas mal!--Cependant il y avait des
fautes; mais la chose pouvait aller.--Grande admiration alors! Au
troisième acte... délire... Au cinquième... ah! ma foi, c'était plus
que du délire... On n'y tenait plus... on se précipite vers M. le duc
d'Orléans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je
crois que je me suis prosterné aussi!... On pleurait... C'était un
chamaillis de désespéré... M. le duc d'Orléans, hors de lui, se
lève... s'agite... s'écrie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop!
arrêtez!... arrêtez!.... La pièce n'est pas de moi! elle est de cet
ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection!
Et il montrait madame de Montesson.
Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre
la confusion des louangeurs!... mais la chose était faite... le moyen
de dire maintenant: C'est une méchante pièce!... C'était impossible.
Quant à elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, même sur
moi. Je ne me rappelle jamais cette soirée sans honte. Comment ne
l'ai-je pas devinée!
--Mais pourquoi ce mystère? demandai-je.
M. DE SAINTE-FOIX.
--Ah! voilà la question! je ne le puis dire ni vous non plus.
Nous retournâmes au château lentement, moi et ceux que madame de
Montesson appelait ses amis!... J'étais triste... Quelle leçon venait
de recevoir mon âme de seize ans[127]!...
[Note 127: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la société
d'autrefois n'eût aucun inconvénients; mais ils sont demeurés sans
aucune des compensations.]
SALON DE MADAME DE STAËL[128],
AMBASSADRICE DE SUÈDE.
[Note 128: Je parlerai plus tard de madame de Staël, et même avec
grands détails, à l'époque du Directoire, du Consulat et de l'Empire,
ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une
introduction à elle-même.]
C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littéraire que
d'avoir à parler de madame de Staël..., cette femme dont le génie a
jeté de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres
déshéritées de toutes les gloires, mais sur le siècle qui la vit
naître et celui qui, plus heureux encore, fut témoin de ses succès.
Madame de Staël est un de ces êtres que la nature a richement dotés:
car elle le fut non-seulement par le génie, mais Dieu, en lui donnant
son intelligence, lui mit au coeur cette bonté native, cette noblesse
de sentiments, cette grandeur dans les pensées qui la firent adorer de
tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus
remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-être pas que
madame de Staël avait un coeur d'or et qu'elle était bonne, mais bonne
à être aimée tous les jours davantage dès qu'on l'avait connue.
Son éducation fut singulière, et peut-être doit-on être surpris que
cette femme étonnante soit devenue ce qu'elle a été, après avoir été
conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et
brillante intelligence que sa mère. Madame Necker[129] avait une
instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-être était-elle
plus habile que sa fille à cette même époque de sa vie. Son père, M.
Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction
savante; il l'inculqua à sa fille, et madame Necker était une des
femmes les plus profondément instruites de son temps. Mais, en même
temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des
opinions, et l'une des plus positives était que tout peut s'acquérir
par l'étude. Ainsi donc, elle étudiait la société comme elle aurait
étudié une question littéraire; elle observait tout, réduisait tout en
système, et tirait alors de tout aussi des inductions et des
observations qui, pour être toujours finement exprimées, n'étaient pas
toujours justes. Un grand inconvénient de cette manière d'agir, c'est
de faire attacher trop de détails aux grandes choses. L'esprit veut
trouver à tout un point de contact, et il devient métaphysique.
[Note 129: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.]
Il faut ajouter à ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle
avait une moralité parfaite et que rien chez elle ne donnait l'idée
d'une imperfection; elle était dans cette rectitude qui efface
peut-être ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque
lui-même disait spirituellement:
Pour que madame Necker fût trouvée parfaitement aimable par le monde,
il faudrait qu'elle eût quelque chose à se faire pardonner.
Ce n'est pas qu'elle fût sévère; elle était même caressante et
prévenante dans son accueil, ses yeux bleus étaient doux et gracieux
dans leur regard, et l'expression pure et angélique, la naïveté même
de sa physionomie contrastait d'une manière adorable avec le maintien
raide et compassé que la contraignait à avoir la triste maladie dont
elle est morte.
Je ne parle ici de nouveau de madame Necker que pour dire à quel point
elle différait avec sa fille, dont la nature de feu avait une
puissance terrible sur elle-même, et devait plus tard mettre un
obstacle à la réussite d'une éducation qui ne pouvait manquer d'être
bizarre, appliquée par une mère comme madame Necker à une fille comme
madame de Staël. Madame de Staël était toute âme, toute imagination,
tendresse et pressentiment; tandis que madame Necker n'avait conservé
aucun instinct de cette nature si brillante et si riche dans sa fille,
habituée qu'elle avait été par elle-même à tout combattre et à tout
dominer. Et puis ensuite madame Necker était à la vérité bonne mère,
mais avant tout elle aimait son mari. Il était le point dominant de
ses affections: _lui_, d'abord; et puis le reste venait ensuite...
C'est donc _par devoir_ qu'elle entreprit, toutefois avec zèle,
l'éducation de sa fille, enfant unique, fruit de son union avec M.
Necker.
On pense bien qu'avec sa manie d'appliquer à tout un système, madame
Necker en eut un pour élever sa fille: ce fut l'opposé de Rousseau.
Madame Necker pensait, au reste, avec raison que le système de
Rousseau menait au matérialisme[130]. Voulant le combattre sous toutes
ses formes, elle prit la route opposée, et fit agir l'esprit sur
l'esprit. Elle avait pour opinion qu'il faut faire entrer dans une
jeune tête une grande quantité d'idées; l'intelligence les mettra bien
en ordre ensuite, disait-elle. L'exemple de madame de Staël le
prouverait.
[Note 130: Rousseau prétend, comme on le sait, que les idées ne nous
arrivant que par les sens, il faut perfectionner les organes de nos
perceptions, si nous voulons obtenir un développement moral qui ne
soit ni trop illusoire ni trop irrégulier. Ce raisonnement tend au
matérialisme.]
Mademoiselle Germaine Necker était une enfant charmante, quoiqu'elle
n'eût pas cette beauté qui avait dû être remarquable dans sa mère...
Elle était brune, fortement colorée, et offrait surtout l'apparence de
la plus belle santé; ses grands yeux noirs révélaient déjà ce qu'elle
devait plus tard prouver à l'Europe, et leur regard parlait de bonne
heure la langue du génie[131].
[Note 131: Je parlerai avec détail de l'enfance de madame de Staël, ce
que l'on n'a jamais fait; on ne la représente jamais qu'à l'époque de
_Corinne_ et de _l'Allemagne_.]
M. Necker adorait sa fille; il lui parlait avec tendresse, la
caressait, et lui donnait ainsi tout ce qui lui était refusé du côté
de sa mère, qui, tout en l'aimant avec amour, ne savait pas revêtir
son affection de ces formes douces et tendres qu'une mère sait si bien
prendre. Souvent ses regards sévères contraignirent M. Necker à
s'éloigner de sa fille...
--Vous défaites mon ouvrage avec votre faiblesse pour Germaine, disait
madame Necker.
Mais Germaine avait une de ces natures qui jamais ne se déforment et
jamais ne s'altèrent... Elle était aimante, surtout: _C'est mon âme
qui a fait mon esprit_, disait-elle, _aussitôt que j'ai vu qu'il était
en moi un moyen de plus pour attacher_.
Aimer, pour elle c'était la vie; exister, c'était aimer: aussi son
père et sa mère furent-ils longtemps des dieux pour elle. Sa mère, par
sa froideur apparente, concentra la tendresse de Germaine pour elle:
mais son père en fut aimé avec l'idolâtrie qu'elle aurait eue jadis
pour le dieu le plus vénéré; elle aima son père avec un sentiment
indéfinissable: ainsi par exemple, en lui répondant même une
plaisanterie, ce ne fut jamais sans émotion, et une émotion vive. Que
de trésors dans cette âme! quelle fête du coeur continuelle!... Madame
de Staël devait être adorée!... Eh bien! avec ce foyer d'amour qu'elle
avait en elle, elle fut longtemps à ne dire et ne faire que ce que ses
parents voulaient et désiraient. Son amour filial était sa vie... Ne
quittant jamais sa mère et son père, témoin de tous les entretiens
graves et profonds qui se tenaient dans le salon de sa mère, mais
contrainte d'écouter sans parler, Germaine n'eut pas d'enfance, et
tant qu'elle ne fut en effet que _Germaine_, l'enfant eut une
existence misérable, si l'on veut se reporter à l'époque dont je parle
et se rappeler quelle âme était dans ce corps d'enfant; en voici une
preuve:
Mademoiselle Necker n'avait que dix ans lorsqu'on présenta M. Gibbon
chez sa mère. Il faut avoir connu M. Gibbon pour avoir une idée de ce
qui suit. M. Gibbon avait à peine cinq pieds, mais en revanche il
était sphérique et pouvait avoir au moins dix pieds _de circuit_,
comme disait M. de Bièvre:
--Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le
tour de M. Gibbon.
Son ventre était surtout une chose à voir!... Il était enfin aussi
burlesque qu'on peut l'être[132].
[Note 132: C'est lui qui, se trouvant à Lausanne chez madame de
Crouzas (qui fut depuis madame de Montolieu), en devint amoureux et
lui déclara son amour. Cette figure ainsi agenouillée fit rire madame
de Crouzas, car il s'était mis à genoux pour lui détacher cette belle
déclaration... Enfin, lorsque la première hilarité fut passée, madame
de Crouzas dit à M. Gibbon:--Allons, monsieur, relevez-vous, et n'en
parlons plus. Mais voyant qu'il demeurait immobile:--Mais allons donc,
M. Gibbon, relevez-vous donc.--Hélas! madame, je ne le puis!--Comment,
vous ne pouvez vous relever! En effet, il était tellement énorme, que
même l'aide de madame de Crouzas n'y fit rien: il fallut appeler un
valet de chambre pour le remettre sur ses jambes.]
Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute âme et
tout sentiment, une seule chose avait été visible parmi tout ce qui
accablait M. Gibbon, c'était l'extrême plaisir que son père surtout
trouvait à causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour
toujours M. Gibbon près de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de
la société d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen
était de l'épouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui
d'abord porte à rire; mais on est profondément touché de cette bonté
native, de cet instinct sublime de l'âme, qui, sans même deviner le
sacrifice, ne voit que le bonheur à donner à ce qu'elle aime. Jamais
je n'ai eu un sourire redoublé pour cette histoire, mais j'ai eu des
larmes du coeur.
J'ai vu dans ce que ses enfants ont écrit de madame de Staël un mot
charmant: c'est qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été enfant.
Le seul fait qui caractérisa l'enfance chez elle était cette manie de
faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la
comédie ou la tragédie, mais en cachette, car sa mère était sévère sur
ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer à ce plaisir
qu'avec un mystère qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de
là que lui est demeurée cette manie de tourner dans ses doigts un
petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage.
Dans le salon de madame Necker, Germaine y était encore à seize ans
comme si elle n'en eût eu que six. Un petit tabouret de bois était à
côté du fauteuil de sa mère: c'était là que la pauvre enfant était
contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle eût porté
un collier de fer. Dès qu'elle entrait, une particularité assez
singulière c'est qu'il se rendait près d'elle cinq ou six vieilles
têtes qui lui parlaient avec une déférence qu'elles n'avaient pas
ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un témoin
raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au
front élevé et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et
lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui
parlant avec un sérieux et un plaisir évidemment sentis: cet homme
était l'abbé Raynal; les autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de
Grimm et La Harpe. À table, où elle dînait toujours, elle ne parlait
jamais, mais elle écoutait avec une attention tellement active qu'il
était impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour
une personne supérieure.
Une particularité assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa
rigidité et son abnégation de tout, ait été aussi facile pour le
spectacle et pour le monde relativement à sa fille... Mademoiselle
Necker voyait chez sa mère non-seulement beaucoup de monde, mais des
hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi
donner à l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui
de madame de Staël n'en fut que plus actif et plus tôt développé.
Cette liberté accordée à son esprit fut précisément ce qui lui fit
prendre un essor si prématuré: elle composait des portraits, des
extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle.
Ses lectures étaient pour elle autant de drames en action. Clarisse et
son enlèvement avaient été un événement de sa jeunesse, et c'est
sûrement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de
ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus
chères, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que _ce
qui amusait le plus madame de Staël était ce qui la faisait pleurer_.
Mais cette manière de traiter à la fois le corps et l'âme devint
funeste à sa santé. Elle souffrit, et bientôt elle fut hors d'état de
continuer ses études: elle avait alors quatorze ans. Les médecins
consultés déclarèrent que la campagne pouvait seule lui rendre la
santé. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, privée de ce
pouvoir qu'elle exerçait sur sa fille, trouva un tel désappointement
dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son
ouvrage, elle abandonna la direction immédiate de son éducation et la
remit à M. Necker.
Ce fut à Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la santé
que sa mère lui faisait perdre dans cette éducation studieuse qui la
tuait; là, une vie toute poétique succéda à celle mortellement
ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mère. Mademoiselle Huber
et elle, vêtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux
ombrages de Saint-Ouen en déclamant des vers, et lisant de cette belle
prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-même composait
des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber.
Ce fut alors que M. Necker put apprécier véritablement le charmant
esprit de sa fille. Idolâtrant son père, mademoiselle Necker lui
ouvrait tous les trésors de son coeur et de son esprit pour charmer
ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprès d'elle. Ces entretiens
étaient charmants, mais ils changeaient de nature aussitôt que madame
Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et
ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans
une sorte d'éloignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une
profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa
fille, avec son imagination brillante et son esprit fécond et rapide,
lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne
le pouvait faire avec le flegme toujours égal qui réglait ses moindres
démarches ainsi que ses paroles...
Des amis communs de ma mère et de madame Necker m'ont raconté tout ce
qu'il y avait de comique dans la façon dont se tenait madame de Staël
dans le salon de sa mère avant son mariage. Elle craignait madame
Necker, dont la physionomie naturellement sévère et sérieuse
condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait
de ne jamais reprendre autrement depuis son séjour à Saint-Ouen.
Mademoiselle Necker alors se réfugiait derrière son père, comme dans
un lieu de paix et de sûreté. Mais il arrivait bientôt qu'un homme
d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tête de
mademoiselle Necker qui s'avançait, et ses yeux si admirables dans
leur regard, même au repos, briller comme deux étoiles dès qu'elle
entendait une discussion intéressante; et tout aussitôt elle y venait
prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux écouter
d'abord; ensuite elle répondait; la discussion s'engageait, et la
lutte était établie pour le reste de la soirée.
La jalousie de madame Necker n'était pas positive; mais il est de fait
qu'elle était jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les
affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa
conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation était le
seul qui existât depuis longtemps dans l'intérieur de M. et madame
Necker. Celui-là détruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M.
Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille,
madame Necker en éprouvait involontairement une jalousie que peut-être
elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133].
[Note 133: Cette jalousie n'est pas de la nature de l'autre: c'est une
tristesse et une crainte de perdre. Madame de Staël ne pouvait
l'avoir, elle: sa supériorité était trop prononcée, et la société
entière l'avait reconnue.]
Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une
extrême bonté, qui adoucissait l'âpreté d'un jugement quelquefois trop
rapide; jamais cependant elle ne fut amère dans ce qu'elle disait sur
un individu, même en hostilité avec elle. Elle fut malheureuse; et le
malheur, loin de l'aigrir, développa en elle de nouveaux germes de
bonté, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes nobles et grandes.
Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captivée par le charme de la
causerie: une personne spirituelle était pour elle une personne tout
de suite à part des autres. Le salon de madame Necker, où sa fille
avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le
premier théâtre où madame de Staël fit preuve de cet admirable talent
pour la parole qu'elle possédait au plus haut degré, et que son père
rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et
amour, comme tout ce qui venait de lui.
Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'être poëte: elle
l'était par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent
comprendre que son talent n'était pas poétique.