Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre,

était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans

la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui

venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau.

Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries;

elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme

_je ne l'ai jamais vu_ pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je

crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le

faubourg Saint-Germain. Il le _connaissait peu_, et madame de

Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang

royal de France!... Il n'en était rien.

Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été:

c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans

une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame

Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La

Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette

demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame

d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de

Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de

Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis

revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa

tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes,

c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis

pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le

corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de

littérateurs...

[Note 120: Madame de Montrond.]

[Note 121: En parlant de la société de Bièvre, je ne parle pas du

salon de madame de Montesson _à Paris_. Cependant comme je la

représente dans _son atelier_, et que je ne puis, en raison de la

place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de

plusieurs personnes qui venaient en passant à Bièvre.]

À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour

était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher,

pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours

belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!...

mais elle était si belle et si gracieuse!...

--Oui, sans doute, je conduirai Laure à madame de Montesson, dit-elle

aussitôt qu'on lui eut exprimé le désir de madame de Montesson de me

voir... et dès demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa

vivacité ordinaire.

Et une demi-heure n'était pas écoulée que nous étions dans le salon de

madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grâces et fut vraiment

coquette pour moi.

Le fond habituel de la société de madame de Montesson était agréable.

Il l'était d'abord par elle-même. Madame de Genlis a fait de sa tante

un portrait totalement faux...: elle a représenté madame de Montesson

comme une personne nulle, d'une finesse plutôt gauche qu'habile et

sans agrément dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas

que madame de Montesson fût bonne, tout au contraire; mais elle était

fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les résultats. Sans

doute madame de Genlis a eu à se plaindre de sa tante; c'est un fait

étranger à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à ce que madame de

Montesson pouvait donner d'agrément dans son intérieur et dans sa

société. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue,

et beaucoup de considération, qui peut-être n'était pas méritée à ce

degré où elle l'avait portée, mais voilà tout; quant à ses agréments,

ils étaient positifs.

Nous demeurâmes assez tard pour cette première visite; il y avait du

monde, et la conversation était générale. L'abbé Delille venait de

partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame

de Montesson.

--Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un

extérieur simple, appuyé contre la porte du jardin, et regardant avec

attention un grand vase de magnifique porcelaine de Sèvres, rempli

des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches

couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui

dis.

--C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le

meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon maître,

ajouta-t-elle en souriant.

Je la regardai en souriant à mon tour, car, après tout, elle avait

soixante-dix ans. Elle comprit mon regard.

--Pourquoi pas? dit-elle répondant à ma pensée muette!... et quand

l'âme est jeune, que les goûts sont aussi vifs, les impressions sont

aussi fraîches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc

pour satisfaire à un sot préjugé; mais nous sommes plus sottes que

lui. C'est déjà bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices,

à ce monde stupide et méchant, sans aller encore lui immoler nos

penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette

morale, ma belle petite; madame votre mère ne me désavouera pas.

Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le goût de dessiner des

fleurs, mais elle ne l'avait exercé que comme les talents l'étaient à

cette époque. Ce fut à soixante-six ou sept ans que, rencontrant

Van-Spandonck, elle reprit son goût pour peindre les fleurs. Bientôt,

avec ses dispositions et un tel maître, elle fit de rapides progrès,

et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son

maître semblable à l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables.

Jusque-là elle n'avait fait que des _niaiseries_, c'est le mot. Ici

elle peignait à l'huile et d'après nature[122].

[Note 122: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pût rivaliser avec

madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut

grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et

leurs couronnes.]

--C'est le premier Consul qui m'a envoyé ce matin ce vase rempli de

fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant près

de la gerbe embaumée. C'était adorable...

--Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les

fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me

permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma

course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.

Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles

fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une

immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter

sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de

Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à

l'oeuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales

teintes dans la pureté de leur coloris.

Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore,

quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai

rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque

heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux

heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette

convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en

été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une

mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait

un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais

toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un

tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû

être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais

de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle

noire, et bien attachés _en cothurne_, comme la mode les faisait alors

porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris,

remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses

mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette

fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame

de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans _le prince Titi_. Je

crus voir une _fée_, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée

Diamantine _devenir une belle et grande reine resplendissante de

lumière_, comme dit le conte.

C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et

des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des

fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même

un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque

je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement

soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...--Non, cette

femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma

mère et à mon mari le même jour.

--Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre

l'évidence.

Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait

des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données

par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert.

Toutes les fois que ma mère allait au _Buisson de Mai_[123], avant sa

dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre

madame de Montesson.

[Note 123: Charmante terre appartenant à madame d'Ambert, et située en

Normandie.]

Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation

seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de

titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa

réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de

Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui

fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient

connu.

M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et

n'avait qu'une _savonnette à vilain_, disaient les autres... Son

esprit, tourné à ce genre de rébus appelé _calembour_, acheva de se

perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.--En

se voyant _fameux_, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain

monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous

disait madame de Montesson.

[Note 124: Maréchal, marquis de Bièvre. Il était né en 1747, et entra

fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en

faveur de sa noblesse: à cette époque, l'admission dans ce corps-là

était facile.]

--On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il

fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui

aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant,

riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi

l'histoire de la _comtesse Tation_, et puis celle de la _fée Lure_ et

de l'_ange Lure_, son almanach des calembours, enfin une foule de

pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en

l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle

tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au

milieu d'une de ses plus belles histoires du père _Hoquet_, de l'_abbé

Casse_, du _père Drix_ et de l'_abbé Vue_, qui n'y voyait pas clair.

L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle...

M. MILLIN.

J'ai été témoin d'un fait qui ne fut pas agréable pour lui, et je

crois que de quelques jours il ne fut pas empressé de faire des

calembours. Mon frère Grandmaison était toujours en hostilité avec

lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bièvre parlait avec

assez de mauvais goût des gens qui avaient deux noms.

--Vous avez bien raison, lui dit mon frère. C'est comme vous, par

exemple... pourquoi avoir changé votre nom?... À votre place, je me

serais appelé le _maréchal de Bièvre_.--En entendant Millin, tout le

monde se mit à rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme

les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le père de

M. de Bièvre s'appelait _Maréchal_, et qu'il avait pris le nom de

Bièvre après avoir acheté le château et en être devenu seigneur...

MADAME DE LATOUR.

J'ai été témoin de la scène dont on a parlé, mais qui était bien plus

burlesque dans sa vérité... Il dînait ainsi que nous chez madame la

comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à

Paris. Il y avait au nombre des invités une femme très-spirituelle,

madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour

M. de Bièvre; elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il

disait, et puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner: il

fallut bien se résigner alors à parler le langage des humains, et M.

de Bièvre, qui précisément ce jour-là avait bon appétit, était

vulgaire au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du

triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du

premier mot de M. de Bièvre... Elle demeura silencieuse, et

paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait

qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des

_épinards_, c'était _tout_.--Je n'entends pas ce que vous voulez dire,

disait madame de Vergennes... _J'ai été me promener!_... J'ai été...

me... pro... mener... et à chaque syllabe elle semblait chercher...

--Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me promener, et voilà

tout...

--Voilà tout! répétait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple,

voilà la première fois que je vous vois de cette force-là!... Vous

êtes ce soir un sphinx véritable...

Le jeu dura de cette manière tout le temps du dîner. Jamais on ne vit

un homme plus attrapé que M. de Bièvre; il était au moment d'en

pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle

aversion depuis ce jour-là.

M. MILLIN.

C'était un homme qui valait bien mieux que sa réputation... Il était

sérieux, même de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un

si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait.

Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez à mal dire.

MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des

fautes de M. de Bièvre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait,

mais c'était à son bon goût à discerner la vraie louange de la

raillerie _complimenteuse_... Est-ce nous qui lui avons fait arranger

son parc en calembours?

MILLIN.

Comment cela?

MADAME DE LATOUR.

Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!...

LA MARQUISE DE COIGNY.

Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc?

MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et

son bâton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses

belles fleurs terminées.

Eh bien! je suis précisément un peu fatiguée, je veux prendre l'air;

nous allons parcourir le parc et _les communs_ du château, car, _eux_

aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit.

Tout en parlant, madame de Montesson avait détaché un grand tablier

de taffetas vert et des bouts de manches en même pour préserver sa

robe blanche, dont l'éblouissante neige était toujours l'objet de mon

admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne

s'appelait pas encore une _ombrelle_, et nous nous mîmes en marche

sous les ravissants ombrages du parc de Bièvre, conduites par madame

de Montesson.

Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient

alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont

le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche

encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la

Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à

Versailles et à Jouy.

Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous

étions alors... Il était humide, et la _Bièvre_, qui le traversait et

lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise

pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux

prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette

vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les

ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les

épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes

odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc

était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125].

[Note 125: Le parc de Bièvre a été probablement changé depuis cette

époque, mais il était ainsi lorsque je le vis, en 1800.]

Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas

encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était

une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral

était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais

j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit

que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu

agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses

ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une _forêt_ de

sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire

un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi

solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de

gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de

pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement.

--Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit _décisif_ (des

six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à

rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait

une élégance _innée_, et non pas inculquée par cette éducation qui

souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson

riait de ma colère...--Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez

bien d'autres!...

Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle

j'aperçus un point blanc...

MADAME DE MONTESSON.

Je préviens ces dames que nous allons à la _laiterie_... Comme la

promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être

y boire du lait.

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du

lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours

d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes...

MADAME DE LATOUR.

Dans les ruisseaux!

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Oui, le lait est déposé dans des baquets de sapin bien cerclés; on met

le baquet dans le ruisseau, où il baigne jusqu'à la moitié; on le fixe

avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le

voyageur trouve à tout moment un lait savoureux et parfumé, même en

l'absence des maîtres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait;

mais au retour ils trouvent une pièce d'argent sur la table de leur

chaumière, et alors ils bénissent l'étranger pour s'être arrêté sous

leur toit et s'être restauré avec leur lait, comme nous allons le

faire avec le lait de madame de Montesson.

Le fait est qu'il faisait chaud, et nous étions toutes fort altérées.

Arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien

qui annonçât une habitation... rien que ce poteau, qui de notre côté

ne présentait qu'un poteau au haut duquel était un grand carré blanc.

Tout-à-coup nous entendons une exclamation très-énergique de la

marquise de Coigny, s'adressant à Eugène de Beauharnais, qui arrivait

à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore,

en voyant le côté du poteau; nous y courûmes, et il nous fut loisible

de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se détachait en noir de

charbon une immense lettre majuscule, un

I

C'était la _lettre I_ de Bièvre!

J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de

ma colère!

Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces

attraits qu'on ne peut définir. Je l'aimais pour sa bonne grâce, pour

son charmant et doux esprit, pour sa tournure distinguée, quoique l'on

reprochât à sa taille de n'être pas parfaitement droite; je n'en sais

rien. Je connais bien des femmes à taille d'asperge qui ne me plaisent

pas autant qu'elle, et la quantité d'hommages déposés à ses pieds

prouvaient qu'on était de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus

intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche

et constante amitié. Nous nous éloignâmes, en nous tenant par le bras,

de cette malencontreuse _lettre I_, et je crois aussi pour éviter une

personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'étaient pas un

mystère; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne

connaissant pas la volonté du premier Consul. Sa conduite fut

admirable dans toutes ces circonstances. Quant à Eugène, il en était

amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement à quelque

distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne

fait jamais la volonté de son coeur alors... Nous parcourions ainsi,

sous des voûtes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaumé,

tout le parc de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours.

Comme j'ai prévenu que je n'ai pas cette sorte de mémoire, il ne faut

pas s'étonner si je ne les rapporte pas tous.

L'un d'eux cependant a trouvé grâce devant moi; c'est celui qui était

sur la porte de l'écurie:

Honni soit qui mal y pense.

Honni soit qui _mal y panse_.

avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces

misérables jeux de mots le moins mauvais.

En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des

rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit

qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la

scène du _Barmécide et du frère du barbier_[126]... Elle n'avait pas

besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame

ne fut plus noblement exercée.

[Note 126: Conte charmant des _Mille et une Nuits_.]

Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet

de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'oeil:

elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une

vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à

tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je

voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène...

Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez

moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper

une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je

nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus

avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et

charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de

porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de

l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi

garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs

n'étaient plus les mêmes, mais _leurs teintes_ restaient: c'était

l'essentiel...

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 17 / 21 段