--Attendez-vous à apprendre une affreuse perfidie, dit-il à son

amie.--De quoi s'agit-il?--De mon frère!--De votre frère, grand

Dieu!...--C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait,

mais... (Ici le général ne put parler, tant il était oppressé)--il

aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.--Oui,

poursuivit le général, il aimait la femme de son frère... cet ange

dont la pureté devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice

sont incompatibles dès qu'ils apparaissent l'un à l'autre.

Madame de Genlis demanda comment la chose s'était découverte: son

amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fumée cette

passion qui avait occupé tout Paris pendant deux ans!... Le comte,

dont l'indignation lui permettait à peine de parler, lui raconta que

le matin même, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers

de madame de Custine, quelque douloureux que fût ce devoir, il l'avait

accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des

lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait

refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville,

lorsqu'il crut s'apercevoir que la boîte avait un double fond; en

effet, elle en avait un, et même fort profond. Il trouva le secret, et

dans ce double fond plus de cent lettres de son frère adressées à sa

femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de

plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait

dire de doux et de captivant pour endormir le coeur, tout ce que le

délire, enfin, de la passion peut produire pour égarer les sens et

troubler l'âme, était employé dans ces lettres... Madame de Custine

les avait gardées comme une précaution utile; elle avait lu les

_Causes célèbres_, et savait l'histoire de madame de Ganges!...

Mais tout ce que cet ange avait dû souffrir en vivant à côté d'un

pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une découverte qui

devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un

frère dont la parole d'amour résonnait chaque jour à son oreille pure

et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonnée dans son

bonheur même. Lorsqu'on a connu cette femme angélique, soit par

elle-même, soit par ses amis; lorsqu'on a fléchi le genou devant cette

nature d'élite qui montre une âme brûlante de l'amour de Dieu et

continuellement livrée à l'exercice de toutes les vertus domestiques

et privées comme la femme forte de l'Écriture, en voyant cet homme

circuler autour d'elle et chercher à l'endormir par ses paroles

emmiellées, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnaître le

serpent, l'Ève chrétienne, et le Paradis souillé enfin par la présence

du tentateur se retrouve dans cette maison où un frère veut jeter de

la honte au front d'un frère et perdre une âme d'ange avec son âme de

démon...

Le comte de Custine, en parlant à madame de Genlis, ne lui dit pas

tout: il lui fallait ménager l'amour-propre de cette femme vraiment

offensée... et dans la noble franchise de son caractère le général

n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout

de conseils!... Il alla à madame d'Harville... C'était une soeur pour

madame de Custine... Son âme vertueuse recula devant un tel plan,

conçu et mis à exécution en présence de cette femme angélique et

sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi été l'objet

des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui répondit sans

aucune coquetterie, et qu'elle n'était pas à la mode comme madame de

Genlis, il s'éloigna...

--Que je vous plains! dit-elle au général. Que comptez-vous faire?--Je

ne sais!--Gardez le silence.--Ah! le pourrai-je jamais!--Vous le devez

à la mémoire de celle qui vous a montré cette route par sa propre

conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire,

sans jouer le rôle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible

entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour être

certaine qu'elle mourrait à vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de

votre frère.

Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des

sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il

ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses

mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui

rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des

reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en

affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:

«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en

Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible,

n'en êtes qu'effrayée _et non touchée_, comment pouvez-vous craindre

pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?...

Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant

l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].»

[Note 112: Cette lettre est copiée sur l'original cité par madame de

Genlis _elle-même_.]

Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble

résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer

devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait

le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de

la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage;

il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause

comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle

grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé

vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense

avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en

garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de

la martyre qui avait été frappée au coeur, pendant cinq années d'un

supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les

minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de

Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui

appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée

autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans

les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans

le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la

singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire

devant son étrange nature!...

Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec

une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de

la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et

puis il se calma. Toutefois, _jamais_ la confiance ne se rétablit

entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est

déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible!

Quoi qu'il en soit, JAMAIS le vicomte n'a su que son frère connaissait

son crime[113].

[Note 113: M. le vicomte de Custine fut depuis attaché à M. le prince

de Condé, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affecté sa

passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu

la vérité, elle pouvait croire à cette feinte qu'il continua bien

longtemps encore après la mort de son infortunée belle-soeur!...

Maintenant je dois dire ma dernière pensée sur cette étrange aventure

qu'il faut plutôt, après tout, regarder comme une de ces fatalités que

les Anciens supportaient comme envoyées par les Dieux, et sous

lesquelles ils courbaient la tête. Le chrétien devait fuir et porter

dans un lointain monastère cette blessure qui pouvait atteindre du

même coup tant de coeurs innocents!... mais que le vicomte de Custine

_fut un monstre_ comme le prétend madame de Genlis, et cela parce que

cette belle passion dont elle était l'objet apparent devenait nulle

par cette révélation de la cassette de la comtesse de Custine! La

femme chrétienne soutint même par-delà la mort son rôle admirable de

la femme forte et même sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces

lettres laissées à la volonté de Dieu pour être révélées ou célées

selon son décret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je

m'incline devant cette belle mémoire qui me présente une femme belle

et jeune, morte à vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus

heureuse! Que les mystères de Dieu sont grands!...

Le vicomte de Custine n'est peut-être pas aussi coupable que madame de

Genlis le représente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait

les douleurs inconnues qui ont brisé son âme? Cette funeste passion ne

fut pas partagée: la vertu sans tache de madame de Custine répond de

son innocence. Il y a des secrets dans le coeur, il y a des secrets

dans l'amour surtout qu'on ne peut pénétrer; tout ce qui est passion

ne se révèle qu'à ceux qui sont initiés à ses mystères. Sans doute le

vicomte de Custine, au premier coup d'oeil jeté sur cet amour

incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connaître,

apprécier tout ce qu'il a souffert peut-être? L'esprit se confond

devant les mystères du coeur. Taisons-nous et plaignons ceux qui

aiment comme le vicomte de Custine. La pitié est un sentiment qu'on

peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.]

Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au

milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je

l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont

certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet

article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que

celui _du méchant_, par exemple, mais plus corrompu encore et au

milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste,

dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société

_morave_ dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom

illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première

place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui

assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le

désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé

devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de

Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait

revivre une époque.

Voici le portrait de madame de Custine.

«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour

y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte,

mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu

dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme,

des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de

gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle

ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses

amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur

parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa

considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni

mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle

ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment

d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son

caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours

une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la

retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût

ainsi.--J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse

d'indolence que de singularité.

«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la

considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la

conduite aurait toujours été parfaite[114].

[Note 114: Madame la comtesse de Custine a laissé, comme je l'ai déjà

dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le même

échafaud que son père. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brézé,

dont les vertus rappellent sa mère, et dont le fils, M. Scipion de

Brézé, est l'un de nos plus habiles orateurs à la Chambre des Pairs:

sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre

famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frère, Pierre

de Brézé, qui se fit prêtre à vingt ans, est l'un des plus honorables

que compte le clergé français: il a, comme son frère Scipion, le

talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de

Dieu.]

L'ATELIER DE MADAME DE MONTESSON

À BIÈVRE.

Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est _notabilité_ frappe

vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui,

par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et

d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva

avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son

nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon

enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de

nos amies... J'avais entendu parler de madame _la marquise de

Montesson_, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une

reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque

proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.

Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'étais enfant

seulement par l'apparence. Mes goûts étaient sérieux et me portaient à

causer et à connaître tous les personnages du grand drame qui venait

de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se

débrouillaient. Les émigrés rentraient en foule... On entendait

annoncer des noms qui paraissaient exhumés de la tombe!... Hélas!

beaucoup d'eux en effet y étaient ensevelis, mais pour n'en plus

sortir!... Ce fut à cette époque que mes oncles, messieurs de Comnène,

rentrèrent de leur émigration[115]... Le prince Démétrius, frère aîné

de ma mère, n'avait pas quitté soit Louis XVIII, soit l'armée de

Condé. Mon autre oncle, l'abbé de Comnène, qui demeura avec moi

jusqu'à sa mort[116], avait agi de même. Ils me trouvèrent mariée

depuis peu de jours, et dirigèrent, de concert avec ma mère, une

grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui

faisait dire à l'Empereur «_que je voyais ses ennemis_.»

[Note 115: Le prince Démétrius, l'aîné de mes oncles, avait été

accueilli par le duc de Parme comme un _allié, un prince fugitif_...;

mon oncle y fut traité comme il avait été, au reste, en Piémont, qu'il

ne quitta qu'à l'invasion des Français!...]

[Note 116: C'était un saint homme que mon oncle l'abbé de Comnène!...

il édifiait ma maison par sa vénérable conduite. Ferme et constant

dans ses opinions, dévoué aux Bourbons dont l'état lui imposait la loi

de fidélité, jamais il n'y manqua pendant quinze années qu'il fut

auprès de moi. Certes, s'il l'eût voulu, il eût été non-seulement

évêque, mais archevêque, et, à l'époque du concordat de 1803,

peut-être aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicité pour notre

oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait

intraitable tout aussitôt qu'il était question de religion. J'ai su

depuis que mon oncle appartenait à ce qu'on nommait alors _la petite

église_ (on appelait ainsi les ecclésiastiques qui n'avaient pas

reconnu le concordat de 1802). Mon oncle était d'une austère piété,

mais seulement sévère pour lui seul.]

Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orléans le père; je

lui en ai entendu parler avec un accent profondément touché. Il en

avait conservé un souvenir complétement dégagé de madame de

Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de

Montesson, avec ses grâces, sa douceur, ses excellentes manières,

était un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle

Démétrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets...

de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus.

Ce fut dans ce même moment où il était sous le charme des souvenirs,

que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois

d'une première grossesse pénible. Cette maison était dans la vallée de

Bièvre; elle avait appartenu à _M. de Chamilly_, valet de chambre du

Roi. Le parc, si l'étendue était suffisante pour faire un parc avec

soixante arpents, était une des ravissantes choses dans ce genre que

j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche

végétation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des

points de vue ménagés avec un art merveilleux, faisaient de cette

campagne une retraite enchantée!... Lorsque Junot en fit

l'acquisition, le mois de mai commençait... Dans ce temps-là le mois

de mai voulait dire _printemps_...: c'était alors le mois des roses...

ce mois dédié à la mère de Dieu, parce qu'il était frais, pur et suave

comme son culte!... La vallée de Bièvre était, à cette époque de

l'année, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur...

Quelle belle contrée!... quel charme attaché à son souvenir!... C'est

bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: «_Son souvenir[117] rappelle

celui de plusieurs printemps!_...» Bien des émotions ont agité mon âme

depuis cette année où je vis Bièvre pour la première fois!... Eh bien!

le seul nom de cette vallée parfumée me transporte, par la pensée, par

la puissance de cette mémoire de l'âme, à cette époque où, âgée de

seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie!

portant si légèrement la vie, y trouvant à chaque pas de ces

jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que

nous dédaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas

méconnaître... J'avais seize ans!...

[Note 117: Souvenirs en revenant de Gavarnie, à la grotte de Gèdres.

Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.]

Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer

l'aspect de la vallée de Bièvre, si ce n'est peut-être la vallée

d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives

du lac de Thoune... L'herbe en est elle-même plus parfumée que celle

des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on

voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chênes

des bois de Verrières qui forment comme une couronne à cette contrée

solitaire et romantique, on se croit transporté dans un pays éloigné,

et, se laissant aller doucement à vivre, on rêve, on est bercé par une

idée vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se

rappelle alors que ce qui flatte notre âme et nos penchants: voilà du

moins ce que j'ai éprouvé souvent à Bièvre[118]... Encore une fois

j'avais seize ans!...

[Note 118: Je puis dire que j'ai souvent éprouvé les mêmes sensations,

soit en Suisse, soit en Italie, et même en Espagne. Un beau pays, une

scène de la nature comme la Suisse en déroule quelquefois dans les

solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante vallée de Misogno...

Les Pyrénées aussi!... et même je puis dire qu'elles me frappent

davantage et plus immédiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs

décorations naturelles!...]

La vallée de Bièvre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était alors...

Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison

seigneuriale qui était le château, formaient avec quelques autres

maisons le village de Bièvre. Une manufacture de toiles peintes, à

l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de

la vallée, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien à

cette contrée, qui paraissait séparée du monde et devoir servir de

retraite à des hommes fuyant le bruit...

La maison que Junot avait achetée avait été construite par M. le

marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle était

ornée dans le goût du temps, ce qui, à l'époque de 1800, était de fort

mauvais goût. En effet comment pouvait-on se résoudre à meubler un

salon dont les glaces étaient entourées avec des bordures dorées et

moulées, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils

en acajou recouverts d'une étoffe de soie tout unie, d'une couleur

sombre; des formes austères, sans contours moelleux, pas de coussins,

si ce n'étaient des carreaux de divan bien _rembourrés en crin_ et

tellement _durs_ que l'impression du corps n'y demeurait pas; des

trépieds de forme antique, des bronzes imités de ceux d'Herculanum,

qu'on commençait alors à découvrir, des copies éternelles du grec et

du romain enfin, voilà ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs...

Quant à moi, entraînée dans le tourbillon, je faisais comme les

autres, au grand courroux de ma mère, qui n'entendait pas raison sur

l'article de l'ameublement et des convenances d'_intérieur_. Elle

avait défendu pied à pied la grande maison de l'invasion de Mallard,

mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et

des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pièces; et

puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions

pas encore les perses, c'est-à-dire que la mode n'en était pas encore

venue, car ma mère me parlait toujours d'une perse doublée en

taffetas, couleur de rose, pour ma chambre à coucher de Bièvre!...).

Enfin, elle avait obtenu de meubler à sa guise un petit pavillon dans

lequel elle logeait et qui n'était _qu'à elle seule_: on l'appelait le

pavillon du Bain... La salle de bain était en effet dans le

rez-de-chaussée de cette petite maison en miniature, et rien n'était

plus gracieux que sa position. Il était au milieu du parterre et de

l'orangerie, et une partie de l'année entouré du parfum des orangers,

des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre,

qui était fort belle...

Cette campagne, car ce n'était pas assez considérable pour être appelé

une terre ni un château, était un charmant lieu d'agrément, et

tout-à-fait ce qui était nécessaire à Junot comme à moi, en ce que

nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui était au moins

possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de

Verrières et sur les étangs de Saclé.

J'ai dit que cette première année que je passai à Bièvre fut un

véritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que

j'avais été loin de prévoir augmenta pour moi le charme de la vallée

de Bièvre.

Ma mère était assez bien portante à cette époque; elle avait voulu

venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de

plus: elle était si aimable, si charmante, si agréable comme _société_

surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soirées... Le matin, on

_menait la vie de château_... liberté entière jusqu'à trois heures.

Alors on se réunissait dans le salon, pour travailler et lire pendant

une heure, et puis on allait se promener.

Un jour, on remit à ma mère un billet, que lui apportait un domestique

_en livrée_: c'était une chose peu commune alors, et ce fut une

exclamation générale. Le domestique était à cheval, et nous l'avions

vu entrer dans la cour.

--Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se

fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...

Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations.

Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, soeur de madame la

duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la

voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se

trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait

le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée

et de venir la voir.

[Note 119: Mademoiselle de Polastron.]

--Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?

Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient

adorable:

--Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez

bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement

tous mes amis le sont.

Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en

lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il

adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon

sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche,

une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler.

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 16 / 21 段