1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'époque, une destination
dès le berceau... Il fut voué à l'état militaire, et à sept ans, il
était lieutenant en second dans le régiment de Saint-Chamans; pendant
la guerre des Pays-Bas, il était à la suite, ou pour parler plus
juste, quelque comique que cela soit, dans l'état-major du maréchal de
Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collége, et lui
faire faire sa première communion... Après ses études, il entra dans
le régiment du Roi, et à vingt-un ans il fut colonel du régiment de
Custine. Il voulut connaître parfaitement tout ce qui avait rapport à
cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des
défenseurs du trône. Les Cours du Nord étaient alors des écoles où
l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna
pour la méthode allemande; il demeura longtemps à Berlin, et en
arrivant en France, il introduisit _la discipline_ allemande dans son
régiment, et au moment où le canon retentit sur les plages
américaines, il voulut aller secourir des opprimés, car son âme était
noble et grande; il échangea son beau régiment de dragons pour le
régiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amérique. Arrivé
sur le théâtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant
chevalier des temps historiques de la France... au siége de New-York,
il gagna exactement son grade de maréchal-de-camp à la pointe de
l'épée; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut
nommé gouverneur de Toulon et puis député aux États-Généraux. Il avait
dès lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le
parti de la Révolution, mais jamais dans une exagération blâmable;
jusqu'au moment où il se déclara pour la cause de la nation, parti que
l'on ne peut blâmer, sa conduite fut toujours irréprochable, et en
admettant que ce parti fût une faute, il l'a payée tellement cher,
qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine
avait de la fermeté dans l'exécution de sa volonté, mais cette volonté
était pour lui longtemps difficile à fixer; une fois arrêtée, il
disait lui-même _que rien ne devait_ coûter pour l'accomplir!... Un
officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du
feld-maréchal Lawdon, qui brûla la cervelle de sa propre main à deux
soldats révoltés!... Il était fort habile comme chef militaire, et ses
premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants
qu'avantageux à la France; il prit Mayence, Worms, Spire,
Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mêmes rivages où il
avait triomphé pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela
est-il mal, je ne puis prononcer. À la chute des Girondins, il envoya
à la Convention les papiers du général Wimpfen, démarche qu'on lui a
reprochée. Sévère et d'une probité spartiate, ne pouvant voir les
exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'épargna pas dans ses
rapports les représentants du peuple et plusieurs généraux aussi
corrompus que l'étaient souvent les proconsuls empanachés qui
suivaient l'armée, mais n'étaient JAMAIS à sa tête!... Rappelé à Paris
au commandement de..., il se vit en même temps traduit au Comité de
salut public après avoir été appelé à la barre de la Convention...
puis au Tribunal révolutionnaire! L'accusation portée contre lui était
absurde!... Il dédaigna d'y répondre, il eut tort!... Il fut condamné
par ce tribunal de sang, qui était heureux de frapper des têtes
innocentes et vertueuses, car, je le répète, si le comte de Custine a
erré, c'est qu'il a cru que le salut de la France dépendait du parti
qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces épreuves cruelles,
ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de
Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite,
comme elles devaient le rendre célèbre par leur beauté et leurs
agréments. Mademoiselle de Sabran, qui épousa le fils du comte de
Custine, était une de ces ravissantes créatures que Dieu donne au
monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aimée, madame de
Custine, ayant à peine vingt ans, s'enfermait à la Conciergerie avec
son beau-père, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces
moments d'épreuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son
cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume
dans le coeur brisé de son mari, qui, à peine lié à elle, voyait la
mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortunée passait
ainsi entre un vieillard accablé par la fortune injuste et son mari,
le père de son enfant, frappé du même coup et marchant en même temps
vers un même but... l'échafaud!... Madame de Custine la jeune est la
mère de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est
connu pour être l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on
voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manières et
d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette époque, mais
de toutes celles qui l'ont précédée.
Son aïeul mourut avec cette résignation de l'homme vertueux et du
sage: on l'a accusé de pusillanimité parce qu'il avait demandé un
prêtre!... nous sommes absurdes en étant cruels, nous trouvons le
moyen d'être moquables en étant atroces!... le général Custine mourut
au contraire comme il avait vécu, en homme irréprochable...
«J'ignore comment je serai demain en allant à la mort, écrivait-il à
son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut répondre de lui;
mais je m'efforcerai, mon fils, d'être digne du nom que je vous
laisse.»
Quelle touchante simplicité dans ce peu de mots! point de vantarderie,
de fausse vaillance, à cette heure solennelle où l'homme, vis-à-vis de
lui-même,
Ne paie point à Dieu le prix de sa rançon.
Le général Custine mourut sur l'échafaud comme l'un des martyrs de
notre infâme et sanglante époque, le 18 août 1793!]
[Note 107-A: Ces détails sont positifs; ils viennent des bureaux de la
Guerre.]
Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand,
svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux,
ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait
croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère
avait une autre expression, et cette expression, moins élégante
peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à
choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus
d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus
qu'elle renferme.
En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui;
en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé
dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa
belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le
comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle
devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son
humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres
complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut
sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation
plus rapide après son retour d'Amérique.
Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait
pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur
sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un
domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de
sa maison l'avaient-ils surnommée _Notre-Dame de Bon-Secours_!...
Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de
Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion
insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt
publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession
du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples.
Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler
à la comtesse, sa belle-soeur; quel fut son étonnement de ne pas la
trouver de son sentiment!
--Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon
beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun
mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.
Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea
le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient
avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le
vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi
grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et
M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur,
comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au
comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que
le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était
haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme
distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce
qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une
répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et
toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le
surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient
bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici,
au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses _Mémoires_,
et que j'avais entendu faire bien avant que les _Mémoires de madame de
Genlis_ ne parussent. Les intérêts de coeur de M. de Caulaincourt
avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une
telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans
que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure
amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais
infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois,
lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme
l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette
même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du _Monde comme il
est_!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!...
[Note 108: Madame de Custine aurait été, je crois, plus âgée que
madame de Ségur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que
faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualité de frère de madame
d'Harville, était familier dans la maison de Custine, venait de ce
qu'il aimait les deux familles également, et n'aimait pas les deux
vicomtes, qu'il prétendait se ressembler beaucoup, ce qui était faux,
car l'un était dissimulé.]
Voici ce portrait du vicomte de Custine:
«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une
figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne
m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa
physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et
qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et
de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus
surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui
ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la
finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton
parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et
très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France
et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans
pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me
semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que
je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il _se piquait aussi
d'aimer avec passion_ la musique, ce qui motivait les transports
auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se
trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce
bel air de _Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux_!...
«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait
pâlir à volonté.»
Voilà ce portrait tel qu'elle le fait.
La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de
sa belle-soeur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de
madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu
et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme
supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette
passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans
la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants
par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de
bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour
la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous
mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une
église; demain une _coiffeuse_[109]! parmi celles qui venaient la
coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des
valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les
plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette
époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire
qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce
qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il
écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres
cachetées _après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit_; c'est ici
que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de
Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les
ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette
époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance...
voyez les moeurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et
l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie
seulement...
[Note 109: Les femmes avaient alors des _coiffeuses_. Ce ne fut que
sous Marie-Antoinette que les _coiffeurs_ furent admis. Léonard fut le
plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de
Laval-Montmorency avec une serviette damassée coupée par bandes!]
Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui _faisait effet_;
mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une
vie simple et retirée, comme celle de sa belle-soeur par exemple, lui
convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de _sa
passion_ pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort
jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que
lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère
très-prononcé que celui du vicomte de Custine!...
Cette jeune femme, qui l'aima bientôt avec tout le délire d'un premier
amour, et qui se croyait aimée, fut un jour entraînée à lui avouer sa
passion... Le vicomte se jeta à ses genoux en lui demandant sa
pitié!...
--Accordez-moi votre amitié, lui dit-il _en fondant en larmes_... je
ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans être aimé, grand
Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour méprisé!!!
--Oh! s'écria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le
vicomte alors, sans aucune nécessité, lui nomma madame de Genlis et
lui dit combien il était malheureux de cette passion dédaignée qui
consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme _elle-même_ qui raconta le
fait à madame de Genlis... C'était là ce que voulait le vicomte...
Quant à sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables
extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquiétudes
relativement à la santé de madame de Mérode, l'une de ses amies
habitant Bruxelles; elle en parle un soir à souper chez la belle-soeur
du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous
les autres convives... Le surlendemain à midi, il demande à être
introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la
comtesse de Mérode qui la rassurait sur sa santé... Le vicomte _était
allé à Bruxelles à franc-étrier_. Il _avait vu_ madame de Mérode et
puis était reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'époque la
plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manière: c'est
que le vicomte aimait à jouer des proverbes, chose qu'il devait faire
dans la perfection!... Ce fut alors que, poussé _au désespoir_, il
disparut tout-à-coup et pendant plusieurs semaines. Son frère, le
comte de Custine, dont le coeur était parfait, alla à sa recherche et
dans le plus _véritable_ désespoir, et peut-être que les rigueurs un
peu exagérées de madame de Genlis lui parurent trop sévères... Quoi
qu'il en soit, au bout d'un mois _on retrouva le vicomte_. Où
croyez-vous qu'il s'était allé cacher?... dans la forêt de Sénart...
Au moment où, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontré un
ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui
m'a l'air d'être une communauté... Ces bons frères, en effet,
s'étaient réunis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et
ils faisaient des bas de soie, des rubans et de différentes petites
choses qu'ils vendaient à Paris et à Essonne. Le vicomte demeura parmi
ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs
mensonges pour motiver son arrivée parmi eux... et surtout son séjour.
Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris
lorsqu'il se vit découvert.--Il avait laissé croire en quittant
l'hôtel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un
tel adieu avait tellement dominé son malheureux frère que sa douleur
fut au moment de le rendre insensé... Le vicomte jouait ainsi avec le
coeur de tout ce qui était autour de lui, et d'une voix douce laissait
tomber dans leur âme des paroles de mort et de désespoir... Quelle
était donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce
jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste
de la famille la rend tout-à-fait admissible à donner son opinion.
«Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques,
même celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la
forêt de Sénart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus
haute piété: il était, disait-il, rendu à la religion! Les solitaires
le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout
édifiés. Il avait suivi leurs exercices et même travaillé avec eux.
Ils vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Je suis
persuadée, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup
amusé dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicité dans son
caractère, que, même sans but et sans intérêt, _il se délectait dans
l'hypocrisie_. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au
whist avec moi; tout-à-coup il laisse tomber les cartes... et me
fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la
partie... Il me mit en colère... Une jeune femme sentimentale, qui le
trouvait charmant, se leva indignée, et dit que j'étais
_monstrueuse_!...»
[Note 110: Je pourrais croire que madame de Genlis a été aigrie par la
cause assez désagréable que je vais rapporter plus loin. Mais le même
jugement a été porté par d'autres personnes, et celles-là
désintéressées; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine était de
cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore
existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.]
Cette scène se passa chez madame la comtesse d'Harville, où la
comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soirées qu'elle ne
passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frappé l'hôtel de
Custine.
J'ai déjà dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se
plaindre; mais on voyait se développer, malgré les soins, sur ce beau
visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus
visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernière couche elle sortit peu,
et s'efforça de rendre sa maison encore plus agréable à ses jeunes
amies. Elle avait perdu sa soeur... Madame de Louvois était morte, et
cet héritage que madame de Custine avait si vertueusement partagé
était revenu dans les mains pures qui l'avaient restitué pour obéir à
la loi de Dieu... Le chagrin avait frappé madame de Custine au milieu
de cette félicité domestique dont elle jouissait... et puis son heure
avait sonné sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois
auprès de sa belle-mère, qui, elle aussi, était un modèle de vertu. La
comtesse revint à Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt
et madame d'Harville se trouvèrent chez elle pour l'embrasser en
descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula
d'épouvante!... C'était la mort qu'il voyait sur ce visage, où la
beauté des traits luttait encore avec une décomposition frappante...
Le comte de Custine était demeuré en Lorraine; le vicomte était revenu
avec sa belle-soeur... M. de Caulaincourt lui dit combien il était
frappé de son changement..... En l'écoutant, le vicomte pâlit:
--La croyez-vous malade? lui dit-il...
--Mais son état vous est mieux connu qu'à moi, répondit M. de
Caulaincourt... Comment a-t-elle supporté la route?...
Le vicomte, au lieu de répondre, passa chez sa belle-soeur. Elle était
à demi couchée sur une ottomane... pâle, ses beaux grands yeux à demi
fermés... Sa main tombait à côté d'elle; M. de Caulaincourt la prit...
elle était brûlante et sèche!... Le lendemain, elle était très-mal...
On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut
dès le premier jour dans le plus grand danger...
Madame de Genlis lui était profondément attachée... Aussitôt que le
danger fut reconnu, elle s'établit au chevet du lit de son amie et fut
sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les
devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et
bientôt on désespéra de la malade. L'ange allait retourner au ciel.
Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier près
d'elle... C'était madame d'Harville.
--Je voudrais entendre, dit-elle.
Son beau-frère, qui veillait avec les deux amies, accourut à sa voix.
En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de
madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier.
Lorsque la prière fut terminée, la malade voulut boire...
--Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hélas! l'oeil de
la maîtresse ne peut veiller sur les soins rendus à ses hôtes,
ajouta-t-elle avec un angélique sourire!... Elle fit appeler son
maître d'hôtel:
--Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du
raisin et des eaux glacées, surtout pour la nuit!... Soyez exact à
exécuter cet ordre... C'est peut-être le dernier!...
--Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est
surtout auprès du lit d'une mourante que doit se réaliser cette
vérité: «Jésus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons
quelques-uns rassemblés en son nom...» Quelques moments après, elle
fit elle-même cesser la prière pour faire approcher le vicomte de
Custine, et lui demander s'il avait envoyé chercher son frère... Le
vicomte répondit par un signe affirmatif.
--Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en élevant au ciel ses
admirables yeux, animés de l'amour de Dieu dans ce moment terrible où
la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur
le corps parfait de beauté de cette jeune femme que Dieu rappelait à
lui à vingt-quatre ans!...
Vers le matin, elle était tellement agitée qu'elle ne pouvait même
sommeiller.--Mon amie, dit-elle à madame de Genlis, prenez ce volume
(et elle lui indiquait un livre qui était sur une table) et venez ici,
bien près, m'en lire un chapitre...
Ce livre était un recueil de morceaux de littérature religieuse...
elle se fit lire les _Quatre fins de l'homme_, par Nicolle... Arrivée
à un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent médité ensemble:
--N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!...
Et elle se fit lire l'_Imitation_!...
La nuit qui précéda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la
maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'âme
qui se rattache aux liens de mère, d'épouse et d'amie!... Quelle vie
que celle abandonnée par elle?... Amour, amitié, considération,
fortune, beauté!... voilà les biens qu'elle quittait!...
Le matin du cinquième jour, Tronchin déclara qu'il n'y avait plus
d'espérance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de
Genlis passèrent dans le salon, où ils sanglotèrent pendant plus d'une
heure, tandis que la mourante était enfermée avec son confesseur et
son notaire... Il était alors quatre heures du matin... À cinq heures,
elle rappela ses amis auprès d'elle... Elle avait voulu savoir de
Tronchin combien il lui restait d'heures à vivre!... C'était un
dimanche.
--Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle à son amie... En
la voyant, madame de Genlis fut frappée de son admirable beauté...
toute trace de souffrance avait disparu... C'était une auréole d'ange
qui entourait sa tête, ou plutôt, c'était la sainte qui déjà
appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombèrent à genoux
près de son lit, et ne purent avoir aucune inquiétude... Qu'est-ce que
que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'espérance revint dans
tous les coeurs... On lut la messe auprès d'elle.
--Maintenant je suis _bien_, dit-elle à madame de Genlis, allez à la
messe; vous l'entendrez à mon intention...
Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M.
de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en
reçut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla
entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il était alors neuf
heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout
était fini: l'ange était au ciel!...
Le désespoir de cette maison ne se peut décrire; les larmes et les
cris étaient déchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva. À la
vue de ses deux enfants, qui venaient à lui sans être conduits par
leur mère comme toujours, il se sentit défaillir, et son désespoir fut
aussi profond que long à se calmer... Son coeur était parfait, et il
avait su apprécier l'âme que Dieu avait commise à sa garde et dont le
bonheur lui avait été confié.
Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le
violent chagrin qui détruisait aussi sa vie... Il allait déjeûner avec
M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou
à cheval ou à pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de
Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay,
enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dîner
avec lui; on y trouvait son frère le vicomte, dont la passion violente
pour madame de Genlis était alors à son plus haut degré... Au bout de
plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors
le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait
achetée pour son amie, afin que la sienne ne fît pas de trop fréquents
voyages... Il y joignit une clef en or émaillée de noir, avec ces
mots:
_Ne l'oubliez jamais..._
Je cite ce fait comme un démenti donné à ceux qui parlent de la
_dureté_ du général Custine. Un homme qui sent profondément les
sentiments d'amour et d'amitié est un homme digne d'être aimé...
Il joignit à ce présent celui du portrait de madame de Custine et de
ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait
une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle était belle!
[Note 111: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la
marquise de Brézé, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle
espérance, périt sur l'échafaud quelques semaines après son père.]
Plusieurs mois s'écoulèrent. Le comte de Custine et le vicomte
voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte
s'en alla à la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et
pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientôt les scènes
ridicules recommencèrent, et il finit par devenir importun, même à son
frère, le meilleur des hommes.
Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il était pâle et
paraissait bouleversé...