Le président aimait mademoiselle de Logny comme si elle eût été sa

fille... il fut touché aux larmes de cette énergie donnée par le coeur

que venait de témoigner cette jeune fille en face d'une position

épineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme

mademoiselle de Logny... elle n'était point faite pour ce monde et ne

le comprenait pas...

--Allons retrouver ma mère, dit-elle à Périgny, je viens d'entendre

sortir le notaire...

C'était lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accablée

par l'effort qu'elle avait dû faire pour dicter ses dernières

volontés, fatiguée peut-être de ce doute qui s'établit au chevet de

mort du chrétien réfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus

qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et pressée, son

regard vague et quêteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses

membres, semblaient annoncer que sa dernière heure allait bientôt

sonner; sa fille se mit à genoux près de son lit, en priant Dieu tout

bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit...

Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en résonnant à

l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel.

--Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assurée.

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Minuit, ma mère...

MADAME DE LOGNY.

Minuit!... voilà la dernière fois que je l'entendrai sonner!...

MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant à prier, dit à voix basse

plusieurs prières... peu à peu sa voix s'élève:

Ô mon rédempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon

esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert

le chemin du ciel, permettez à cette âme chrétienne d'entrer dans la

demeure de vos élus... accordez-lui...

MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille.

Qu'est-ce que cette prière que vous dites?

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Les stations de la Passion, ma mère; Jésus-Christ sur la croix[100]...

[Note 100: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.]

MADAME DE LOGNY, très-agitée.

Des prières!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!...

En ce moment, le curé de la paroisse, qui voulait au moins prier pour

la mourante, tenta un nouvel effort auprès d'elle et rentra dans la

chambre: en l'apercevant, madame de Logny éprouva une sensation

terrible et qui devait ressembler à des remords; cependant elle jeta

un regard encore animé par le feu de la haine... elle comprenait

tacitement que ce prêtre chrétien était chargé d'absoudre et jamais

de maudire... voilà quelle était la parole de Dieu... Le curé comprit

le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait

parler...

--Madame, dit-il à la mourante, vous êtes bien malade: sans doute Dieu

vous rendra la santé... mais il faut se préparer constamment à la

mort... et surtout il faut être chrétienne.

MADAME DE LOGNY, dont les traits sont déjà altérés par les approches

de la mort.

Monsieur le curé... monsieur... je vous ai déjà dit que je ne voulais

pas que le clergé s'immisçât dans mes affaires de famille!... et en

voilà... plus... peut-être... que j'ai...

LE CURÉ, l'interrompant vivement.

Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop précieux pour être

perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame...

MADAME DE LOGNY.

Silence... silence!...

LE CURÉ.

Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi

terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-même!...

pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna à ses bourreaux...

MADEMOISELLE DE LOGNY, à genoux près du lit de sa mère.

Ma mère... grâce pour ma soeur!... grâce!

MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde.

Jamais!... jamais!...

MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe à Périgny d'aller chercher madame de

Louvois... et prenant la main déjà glacée de madame de Logny.

Ma mère!... tandis que peut-être vous accusez ma soeur d'être loin de

vous... elle était là!...

MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gémissement. Mademoiselle

de Logny continua:

Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est là... la

voilà...

À cette dernière parole, madame de Logny retrouva un reste de

forces... elle se dressa à demi sur son lit, jeta un oeil hagard vers

la porte où madame de Louvois, soutenue par le président, attendait

l'arrêt de sa mère. En la voyant, la physionomie déjà bouleversée de

madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'échappa de sa

poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta à

sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles:

--Je te maudis!...

Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants après au

milieu d'horribles convulsions.

Quant à sa malheureuse fille, elle était tombée sans connaissance sous

l'anathème de sa mère, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa

vie. Revenue à elle, l'infortunée quitta cette maison où elle avait

reçu la naissance et où sa mère venait de lui donner la mort... À

compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu

d'années s'écoulèrent entre la malédiction maternelle et la mort de

la fille innocente et maudite.

DEUXIÈME PARTIE.

MADAME LA COMTESSE DE CUSTINE.

Aussitôt que sa mère eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de

Logny quitta cette maison qui lui était devenue odieuse après les

événements qui venaient de s'y passer; elle se retira à Panthemont. Ce

fut là que le président de Périgny fit ouvrir le testament de madame

de Logny... elle y déshéritait ses deux filles et donnait son

argenterie, ses diamants, _toute sa fortune_, au président... Il avait

fallu _ce fidéi-commis_ pour que M. de Louvois ne pût attaquer le

testament... Le président remit donc fidèlement à mademoiselle de

Logny toute la fortune de sa mère, qui était immense et dans le plus

bel état...: cette fortune allait à plus de cent vingt mille francs de

rentes, sans compter un mobilier estimé au-delà de cent mille écus...

Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entière, alors elle

fit faire un partage _égal_ de tout ce qu'avait laissé sa mère... une

tasse, même la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque

tout fut terminé, une cuillère de vermeil dépareillée ne trouvant pas

sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la

moitié à sa soeur!...

Un an après la mort de sa mère, mademoiselle de Logny fut demandée en

mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens

distingués et par leur naissance et par leur fortune... Elle hésita

longtemps dans son choix; enfin elle se détermina en faveur de M. le

comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et

lui-même, personnellement, était un homme supérieur: séduit par tout

ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les

rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour être choisi par

elle.

Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus

heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de

l'hôtel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue

qu'imparfaitement à donner une idée de cette félicité des anges telle

que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux époux

s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la

plus vive...

J'ai dit que le cercle de madame de Custine était borné; cependant il

était assez étendu pour que son salon[101] offrît à l'observation un

point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui

l'entourait; toutes ses amies étaient jeunes et d'un esprit agréable:

l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est

madame la comtesse d'Harville, dont le mari était sénateur et l'un des

hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachés à l'Empire;

il était chevalier d'honneur de l'impératrice Joséphine. Madame

d'Harville était jolie, son esprit parfaitement agréable et son

commerce entièrement sûr; je ne l'ai connue qu'âgée, mais toujours

aimable: elle était soeur de _mon petit père Caulaincourt_[102], père

du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la

reine Marie-Antoinette, était aussi l'une des amies de madame de

Custine: sa petite taille était une miniature parfaite; elle était

charmante, et son esprit, sa grâce, ses talents (elle peignait les

fleurs d'une manière remarquable), en faisaient une personne vraiment

nécessaire dans une intimité lorsqu'une fois on l'avait connue et

appréciée. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agréable

femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimité

de son intérieur et que tout le monde croyait une _ingénue naïve_, et

qui n'était rien moins que cela... Son mari était un homme

parfaitement sérieux, qui ne riait que par éclats et puis qui

retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva

dans la suite n'était pas fait pour changer son humeur. La comtesse de

Crenay n'était pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalité qui

amusait, surtout lorsqu'on _savait jouer d'elle_; elle était bien la

personne du monde la plus heureuse; elle était laide, et quoique jeune

elle paraissait vieille; tout cela n'était rien pour elle, elle ne le

voyait pas: bien loin de là, elle était convaincue qu'on ne pouvait la

voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a même des

hommes... Quant à madame la comtesse de Crenay, c'était avec une bonne

foi qui avait en vérité de la bonhomie: elle avait un recueil

d'histoires plus ou moins tragiques des infortunés qui se mouraient

d'amour pour elle: les uns se jetaient à l'eau, les autres

s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'eût été un

hôpital curieusement peuplé que celui qui aurait renfermé _ses

victimes_. Le curieux de la chose, c'est qu'elle était, avec ce

ridicule, la personne la meilleure et la plus facile à vivre: ce

qu'elle disait, elle en était convaincue; si l'on avait l'air de

douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'étant pas

douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de

Custine lui dit:

--Ma chère, je veux absolument que vous me disiez le nom de

quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas

mon indiscrétion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de

Crenay était cousine de madame de Custine).

[Note 101: C'est dans ce sens aussi que j'ai écrit ici la biographie

de madame de Custine. J'ai voulu donner une idée de la femme angélique

qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, préférait la

retraite et y était heureuse. Cette figure est un type à observer.]

[Note 102: J'en parle longuement dans mes _Mémoires sur l'Empire_. M.

de Caulaincourt était l'un des meilleurs amis de ma mère.]

[Note 103: C'est elle dont j'ai raconté l'intéressante histoire, dans

le _Salon de madame de Polignac_, au premier volume.]

C'était surtout à souper et à dîner chez sa mère, madame de La

Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses

déclarations dont les expressions _brûlantes_, disait-elle, me causent

quelquefois beaucoup d'émotion!... Alors madame de Custine et madame

d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cédait

enfin, et c'était pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans

et qui devaient être horriblement ennuyeux et laids à vingt-cinq. Un

jour M. de Caulaincourt, frère de madame d'Harville, écrivit une

déclaration des plus passionnées à madame de Crenay et la signa du nom

d'un gentilhomme de Normandie qui avait été recommandé à M. de

Crenay. Cet homme était silencieux, et même taciturne; il était jeune,

mais point agréable. En tout la conquête n'avait rien de séduisant.

Madame de Crenay laissait habituellement son sac à ouvrage et son sac

à parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de

Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac à parfiler la lettre

d'amour et deux _charmants_ morceaux en or pour parfiler, ainsi que

cela était la mode alors. L'un représentait un coeur enflammé percé

d'une flèche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un

petit papier attaché avec une épingle. Sur l'un on lisait:

_Brûlant et blessé comme lui!_

Et sur l'autre:

_Fidèle et soumis comme lui!_

Il y avait peu de monde ce soir-là à souper chez madame de Custine...

On était en été, et elle-même n'était à Paris que par une raison

extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de

son espièglerie. Il soupa fort gaîment et attendit avec une joie

parfaite le moment de jouir de sa malice.

Il vint enfin; après avoir causé pendant quelque temps, madame de

Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se réunirent

autour d'une grande table ronde, sur laquelle étaient leurs sacs à

parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-là, étaient M. de

Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine,

beau-frère de madame de Custine, se disposaient à faire la lecture de

quelque ouvrage nouveau, ou bien à raconter les histoires courantes,

pourvu néanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la réputation

d'une femme. Madame de Custine était d'une sévérité positive à cet

égard-là.

Les femmes s'assirent donc et commencèrent à dénouer leurs sacs à

parfilage...

--Ah! mon Dieu! s'écria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...--Elle

venait d'attraper le petit chien...

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle encore; cette fois c'était de douleur,

elle s'était piquée à l'épingle qui attachait le petit billet...

À la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se récria. M. de

Caulaincourt[104], qui était seul dans le secret, gardait un sérieux

imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac à ouvrage dans

lequel était le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de

Crenay eût envie de se moucher pour qu'elle trouvât la bienheureuse

lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voilà la

lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manière à donner dix migraines,

qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas

moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente

réputation, qu'elle méritait par la régularité de sa conduite... elle

fut très-troublée de ce torrent de _preuves d'amour_ qui lui arrivait

comme pour lui donner raison vis-à-vis des incrédules... L'effet de

cette aventure fut très-comique. Madame de Crenay la prit au sérieux

et voulait se fâcher contre le gentilhomme qui avait poussé la

hardiesse jusqu'à séduire les gens, disait madame de Crenay. Car

enfin, comment le chien, et le coeur, et la lettre étaient-ils arrivés

dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de

Caulaincourt lui proposa de remettre le coeur, le chien et la lettre à

celui qui les avait envoyés.

[Note 104: Ma mère soutenait à M. de Caulaincourt qu'il avait été

amoureux de madame de Crenay; il s'en défendait avec une opiniâtreté

comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aimé les femmes

grasses, et que madame de Crenay était énorme, ce qui était vrai. M.

de Caulaincourt le père était fort petit, et très-mince surtout; il

était comme un enfant; il avait dû être fort _joli_ dans sa jeunesse.

Je ne l'ai jamais connu jeune.]

--Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux.

Madame de Crenay fut longtemps à se décider... Enfin, elle consulta

madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang

de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songeât. M. de

Caulaincourt reçut donc la lettre, le chien et le coeur, avec une

réponse très-sèche et très-clairement vertueuse... Ce qui fut bien

plus amusant, ce fut le courroux digne et glacé avec lequel madame de

Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on

avait pris le nom, et qui a dû ne jamais comprendre la cause de cette

sévérité. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie

tout entière, voulut désabuser madame de Crenay et disculper le

gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien

croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort

légèrement, quoique très-grasse et très-grande[105]... Sa maison était

agréable, et ses soupers et ses bals avaient de la réputation.

[Note 105: J'ai vu la même chose pour madame de Catelan, femme de M.

de Catelan, pair de France sous la Restauration.]

Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait

ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à

cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes,

très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de

la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout

cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres),

mais enfin alors elle était une merveille, une _neuvième_, _dixième_

muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame

Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui

augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les

semaines lorsque madame de Custine était à Paris...

[Note 106: Madame de Balincourt, mère de M. le marquis de Balincourt

que nous connaissons tous, était mademoiselle de Champigny. Elle était

la seconde femme de M. de Balincourt; sa première se nommait

mademoiselle de la Maisonfort.]

Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était

mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son

salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait

de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait

également de remarquable en considération et en position élevée.

Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été

admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois

ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont

elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort

sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux

mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard

d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait

pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?...

Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine

voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus

prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels

la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si

noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement

pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie

angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable...

Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une

fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était

odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation

qu'ont les saintes!...

--Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une

souffrance!... à moi!...

Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon

d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait

trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se

désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète

qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie:

madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle

qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame

d'Harville...

Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il

allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la

chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir

les hommes qui y venaient en son absence...

C'est un caractère _type_ que celui de M. le vicomte de Custine; je le

connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs

personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de

Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien

curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de

Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à

propos de sa nièce[107].

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 14 / 21 段