dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demandé de
l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refusé avec raison,
car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obéir, monsieur...
car je ne voulais pas ajouter la désobéissance à mes autres torts, et
j'ai fait faire cet habit.
J'ai entendu raconter l'histoire par un témoin même du fait, qui dit
que rien ne peut donner une idée d'abord de la figure de M. de
Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche
(depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie.
Quant à lui, il demeurait sérieux et calme, donnant toujours la main à
l'intendante, entourée de plus de vingt personnes qui étaient
arrivées depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gaîté,
contenue d'abord, avait ensuite éclaté, comme on peut se l'imaginer,
devant une telle représentation.
[Note 96: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on
pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société,
dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien
repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison
qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir,
une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions
confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène
montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre
puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les
goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je
retrace, vous ne verrez une lutte _corps à corps_ et sans frein entre
un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute
cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des
arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je
dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux.
Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu,
serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de
candeur et de bonté dont les blanches _ailes_ cachent comme dans un
sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil
exemple!]
M. de Louvois était alors fort jeune; son esprit, naturellement
caustique, se trouva aigri et presque excité par cette lutte
continuelle entre son père et lui... Mes oncles, entre autres l'abbé
de Comnène, ont beaucoup connu et aimé le marquis de Souvré, et j'ai
été accoutumée à entendre parler de lui avec un grand respect et
beaucoup d'affection. Quant à M. de Louvois, on en disait du mal,
parce que son esprit satirique n'épargnait personne, et qu'à cette
époque, ainsi que je l'ai déjà souvent démontré, la malveillance était
plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerçait sur des êtres inoffensifs;
c'était grave. On était marqué d'un sceau réprobateur, et Gresset, en
faisant sa comédie du _Méchant_, prit, dit-on, pour modèle le
caractère de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le
monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander à la
société du bonheur et une existence agréable... Il préféra déclarer la
guerre à cette même société, dont il pouvait devenir lui-même l'un des
plus importants personnages comme esprit distingué et comme amateur
éclairé des arts. Son père espérant que le mariage pourrait peut-être
calmer cet esprit inquiet, cette âme turbulente sans être passionnée,
il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix
sur mademoiselle de Logny l'aînée. Madame de Logny était veuve et sa
fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot était,
dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles...
Mesdemoiselles de Logny étaient toutes deux charmantes. L'aînée était
fort petite, mais une miniature ravissante... C'étaient les plus jolis
pieds, les plus jolies mains, une perfection de détails qu'il est
difficile de décrire, et puis une charmante physionomie candide et
exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'âme d'une
femme angélique comme l'était madame de Louvois.
Madame de Logny, dont le caractère sera suffisamment dépeint par les
faits qui vont se succéder dans cette histoire, madame de Logny avait
un côté vulnérable dans son âme, et c'était ce qui avait quelque
rapport avec sa fille aînée surtout. Cette enfant était l'enfant de sa
tendresse, et toutes ses préférences étaient pour cette tête chérie.
Enfin elle n'aimait qu'elle après elle-même. Aussi l'un des articles
du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de
Logny.
Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage
est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des
belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu,
et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la
victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et
finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et
les raccommodements _replâtrés_, comme on le dit vulgairement; aux
raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela
d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce
qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents,
c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des
deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas
affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la
belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre
ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, _mais unis_,
puisque être _réunis_ est impossible.
[Note 97: Je parle de la généralité.]
Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du
monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de
vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour
sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, _bien
cubiques_, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont
seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny
crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai.
M. de Louvois pouvait bien être un méchant coeur en tout ce qui
frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de
l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un
sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier
soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait
sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de
Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il
resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se
fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots
qu'il ne faudrait jamais dire!...
Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle
adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports
intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa
mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même
aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait
sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une
souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui
peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état
heureux.
Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus
cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa
fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle
jugeait madame de Louvois d'après son propre coeur... elle ignorait au
contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait
haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en
la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit
que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un coeur pour y
verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt
ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si
bien faite pour les sentir!...
M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait
été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant
se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le
sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son
mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse
femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à
son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle
éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y
révéler! il semblait dire:--Grâce!... grâce _pour moi_ qui ai tant
souffert!...
Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception
attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être
parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le
défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son
âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de
Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui
devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible
drame...
Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la
Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel,
elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et
solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à
l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre:
--Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre soeur
devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa
fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de
jours...
--Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette
réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant
toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce
voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame
de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment
sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la
cour de son hôtel...
Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était
plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait
depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait
meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait
choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme
qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame
de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari,
lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!...
Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours
des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il
était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il
avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune
manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine
à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du
respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette
pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel,
devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente...
En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir,
quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais
revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne
jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son
coeur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en
larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle
lui faisait, la releva, et, la pressant sur son coeur, il lui promit
de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais,
dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les
torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture
qui l'enlevait à elle! Et sa soeur!... cette amie de son enfance,
cette soeur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment
madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...
--Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une
angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...
M. de Louvois fit arrêter la voiture.
--Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne
m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous
savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à
vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre coeur vous y
entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!...
Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles
paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa
soeur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette
torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes,
elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la
supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue
indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta
toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:
--Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!...
M. de Louvois a dit que ce cri du coeur avait été si puissamment jeté
qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais
cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora
toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs
jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait
d'elle une nouvelle installation.
Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait
aimé sa fille, plus son _abandon_, ainsi qu'elle appelait son départ,
lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir
assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les
sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de
passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et
lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui
demandait en pleurant de pardonner à sa soeur, elle lui
criait:--Tais-toi! ne me parle pas de cette _étrangère_! N'a-t-elle
pas une autre famille?
L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors
avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses
larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le coeur de
sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente.
Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à
Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande
hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au
contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa soeur
avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais
remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne.
La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que
celle de sa soeur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs;
mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en
amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était
une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses,
s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si
éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant
auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec
une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait...
En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté
s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu
devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures
exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et
disait en s'éloignant à regret:
--Oh! si elle priait jamais pour moi!...
[Note 98: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont
demeurées profondément gravées dans mon coeur. J'ai visité le château
de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de
madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle,
mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma
pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai
longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny
n'étaient qu'une même personne.]
Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et
pleurait. Sa soeur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait
dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son
ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de
Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères
qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la
famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de
Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé
chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de
Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une
double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où
cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût
arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit
pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin
de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse,
chassa le vieillard qui lui montrait un coeur humain pour répondre à
la parole d'une mère sans entrailles...
La vengeance et la haine sont deux hôtes que le coeur d'une femme ne
devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait
ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos!
que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment
torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des
projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une
existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique
longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de
l'âme...
Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de coeur pour
remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle
espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait
l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais,
hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la
tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans
l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue
pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!...
elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait
jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle
de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment
solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille
chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle
résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme
impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq
nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une
criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami
de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité
exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son
caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à
mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le
pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues...
Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer,
et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que
mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne
pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris
l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se
présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de
Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté...
Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se
laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié...
Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit
combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un
instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même
d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne
paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors
arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il
osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps
de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées
pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa
miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé:
--Monsieur, je vous ordonne de sortir!...
[Note 99: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les
proverbes.]
Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle
de Logny, il ne quitta pas la maison.
Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela
le président de Périgny.
--Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante
d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le
venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps.
Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires
l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de
Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments
dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait
constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer
entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa
succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien
d'humain!...
Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus
accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle
fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit
sèchement:
--Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander
conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que
celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous
ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les
moments me sont comptés...
Le notaire s'inclina et lui dit qu'il était prêt... En effet, que
pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament
par un notaire étranger qui ne pouvait défendre aucun intérêt dans une
famille qui lui était inconnue. Le notaire de madame de Logny avait
toujours une espérance, quelque vague qu'elle fût, d'être utile aux
enfants de la mourante.
Les dispositions de madame de Logny furent longues à légaliser... et
lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle était expirante... Sa
fille, mademoiselle de Logny, était pendant ce temps en prières, et
demandait à Dieu de la guider dans une circonstance aussi délicate...
À demi éclairée par quelques mots que sa mère avait laissé échapper
dans un moment de délire, elle voulut éloigner d'elle jusqu'à
l'inquiétude de pouvoir écouter une tentation. Elle fit prier le
président de Périgny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls,
mademoiselle de Logny dit au président qu'elle avait de vives
inquiétudes sur le sort de sa soeur...
--Je crains, dit-elle, que ma mère ne persiste dans sa funeste
résolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma soeur...
Cette nuit, tandis que je veillais auprès de ma mère, j'ai recueilli
quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le
redoute, j'étais l'objet d'une injuste préférence, je veux qu'un
engagement solennel me lie à jamais... C'est dans vos mains, monsieur,
c'est à vous, vous que je regarde comme un père, que je jure ici
devant mon Sauveur (et elle se mit à genoux devant un crucifix) de
rendre à ma soeur la part qui lui revient dans le bien de ma mère!...
Vous êtes témoin et dépositaire du serment que j'en fais, monsieur;...
c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis
engagée, quoi qu'il arrive.