son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts
qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le
calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut
degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui
ordonnait de _brûler ses titres_ de noblesse[92]... Que voulait dire
cette parade? Pour les nobles _vraiment nobles_, cette mesure ne
servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel
éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie _des
savonnettes à vilain_, comme on appelait les _marquisats_ achetés, et
voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de
Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par
ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle
se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister.
Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à
l'époque du consulat. Elle était soeur du maréchal Grouchy.
[Note 92: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de
Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente
ans, parlait beaucoup de son désespoir d'être contraint à brûler SES
TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son
château, et fait de cet _auto-da-fé_ une cérémonie, dont le détail
devait le sauver, à ce qu'il espérait, du comité révolutionnaire. Il
arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un énorme paquet de
parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et
rouges, dont l'éclat annonçait le peu d'existence... et il les jeta
dans un grand brasier, qui avait été allumé au milieu de la cour du
château. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu
ne fût pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mêlât, les
malheureux parchemins ne voulaient pas brûler... _Le marquis_ avait
beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu,
et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce
sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien
allier avec une apparente stupidité, lui dit en patois:
--Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne _breuleront
pas_... y sont _trop vards_!...]
SALON DE Mme LA COMTESSE DE CUSTINE
(FEMME DU GÉNÉRAL).
PREMIÈRE PARTIE.
MADEMOISELLE DE LOGNY.
C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans
cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance,
et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats
ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller
dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles
qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien.
Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle
cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y
prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié
par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle
y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un
enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une soeur dont elle était
l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle
était la joie.
Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin
sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes
au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les
bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le
temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du
plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce
n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y
était joyeux, mais de cette joie du coeur qui n'a pas d'éclats et qui
rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde
appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui
que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle
devait vivre comme eux.
Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui
avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement
choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était
parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté
irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était
fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle
avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle
une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de
son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide
lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont
la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour
amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour
d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de
Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour
accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait
alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et
c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes
seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la
comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait
porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des
proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les
auspices de son poëme des _Jardins_, et qui en faisait des lectures
avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces
petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des
lieux où le bruit était plus éclatant.
[Note 93: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec
l'époque.]
Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son
ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était
triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il
existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui
froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse
dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque
est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer
du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des
perfections idéales.
M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant
une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur
mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame
de Louvois; madame de Louvois était l'aînée.
C'était une charmante créature, une miniature parfaite; des mains, des
bras et des pieds modelés, des traits ravissants de finesse et
charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit
comme sa voix, un coeur excellent, une âme comme celle de sa soeur,
voilà ce qu'était mademoiselle de Logny l'aînée lorsque M. le marquis
de Louvois, fils du marquis de Souvré, et l'un des hommes les plus
spirituels, les plus méchants et les plus riches de France, obtint sa
main.
C'était un singulier homme que M. de Louvois; il était amusant, après
tout, et lorsque le public assistait aux scènes qui se passaient à
Louvois, on était heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que
provoque la vraie malice. M. de Louvois n'était pas l'exemple de la
soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs?
Aussi, lorsqu'il parvenait dans la société de Paris quelque tour joué
par M. de Louvois à son père, on en riait, et on en rit encore de
souvenir.
Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois
m'ont été racontés dans la province même par mes parents, qui avaient
un grand recueil de tous les _crimes_ de M. de Louvois; en voici un
dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait à cette époque
une terre près d'Ancy-le-Franc, m'a attesté la vérité.
M. de Louvois dépensait beaucoup; le marquis de Souvré était fort
avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait
dépensé celui de sa pension.
Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des
dettes, et bientôt il en vint au point de n'avoir plus de crédit chez
aucun de ses fournisseurs. Il était alors à Brest, je crois, ou dans
une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa
garnison pour retourner à Louvois, et pas un louis pour faire le
voyage... il en était aux expédients, il le fit bientôt voir... Il
vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un méchant
habit râpé que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il
partit pour Louvois tout-à-fait en enfant prodigue.
Lorsque le marquis de Souvré vit son fils dans cet équipage, il fut
content; il crut d'abord que, par économie, il avait pris pour le
voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui
suivirent son arrivée, il lui vit toujours la même toilette, il lui
demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit.
--Cela me serait difficile, monsieur.
--Pourquoi cela?
M. DE LOUVOIS.
Parce que je n'ai pas apporté avec moi d'autres habits; toute ma
garde-robe est demeurée à Brest, avec mes uniformes.
M. DE SOUVRÉ.
Mais vous êtes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai
après-demain cinquante personnes à dîner... Comment voulez-vous vous
montrer dans un pareil équipage?
M. DE LOUVOIS.
Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remédier... je vais
faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prêt pour
demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq
louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne
plus...
M. DE SOUVRÉ, furieux.
Ah! ah! voilà pourquoi vous êtes arrivé ici en véritable enfant
prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever à vous seul la
comédie comme vous l'ayez commencée. Je ne serai pas aussi Cassandre
que le père du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison
paternelle que pour commettre de nouveaux désordres... Je ne vous
donnerai pas une obole.
M. DE LOUVOIS, froidement.
C'est votre dernier mot, monsieur?
M. DE SOUVRÉ.
Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir
_mystifié, monsieur, cette fois-ci_!...
Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils
avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris
pour lui attraper de l'argent. Cette _mystification filiale_, comme
l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait
donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut
d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un
homme qu'on pût corriger!...
Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de
s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'oeil jeté
par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique
qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en
conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et
que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui
chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal
entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que
c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il
alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre
était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte
de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les
affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était
alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été
le témoin oculaire.
En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva
juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit,
et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et
Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée
d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se
voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de
Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela
fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange
conversation avec le tailleur du village.--Tu sais bien ton métier,
n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il
voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M.
le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte
que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois
la répéta, mais avec plus d'humeur.
[Note 94: On doit avoir encore cette tapisserie au château de Louvois;
elle y est bien longtemps demeurée comme une preuve parlante de cette
histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la première fois, elle y
était encore, et M. Maldan, mon beau-frère, qui me montrait le château
comme cicérone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui
avait fait cette belle besogne, la tête montée par cette aventure,
était venu à Paris pour s'y établir, comptant sur sa renommée; mais il
fut obligé de revenir à Ancy-le-Franc.]
--Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?...
M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux
futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence,
qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son
père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres
avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre.
Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui
demanda:
--_Sais-tu bien ton métier, coquin?_
L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit
enfin que _le marquis était fou_ ainsi que lui-même le dit ensuite;
aussi s'empressa-t-il de lui répondre:
--Oui, monseigneur.
--Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement
complet?
LE TAILLEUR.
Oui, monseigneur.
M. DE LOUVOIS.
Habit, veste et culotte?
LE TAILLEUR.
Oui, monseigneur.
M. DE LOUVOIS.
Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; réponds-moi tout
naturellement: es-tu capable d'employer une étoffe qui n'est pas en
usage, et qui sera difficile à mettre en oeuvre? réfléchis bien avant
de t'engager.
LE TAILLEUR, avec orgueil.
Oui, mons..., oui, monsieur le marquis...
M. DE LOUVOIS.
Eh bien! prends ma mesure...
Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le même sérieux
qu'aurait mis à cette opération le plus fameux tailleur de Paris...
Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de
chambre, qui connaissait l'état de la bourse du tailleur, ainsi que
celle de son maître, se pencha à l'oreille de celui-ci, et lui dit
très-bas:
--Monsieur, voilà bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et
l'étoffe?...
M. de Louvois haussa les épaules, et s'adressant au tailleur:
--Prends cette tapisserie que tu vois à terre auprès de toi, dit-il au
rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai
mise à bas de quoi me faire un habit complet... _emporte ta
marchandise_, mets-toi à l'ouvrage, et sois prêt pour après-demain à
midi... Sinon!...
Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas
la tête saine... mais sa volonté était impérative; il s'imagina enfin
que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes étrangères aux
coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser
qu'il y aurait en effet de l'originalité dans cet habillement, et le
plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre à le faire... il
arrangea les choses de façon que les deux bras de Clorinde, dont l'un
tenait un sabre, couvrirent les deux manches très-exactement... et le
corps de la guerrière fit le même office sur le dos, et la partie
inférieure dans les deux basques. Tancrède, dont les jambes étaient
revêtues de cothurnes richement ornés de mufles de lion dorés,
recouvrit les deux côtés de la culotte... quant à la veste, elle était
légèrement ornée des plumes des deux casques.
Le surlendemain, M. de Louvois avait envoyé son valet de chambre, qui
était dans le secret de cette belle affaire, dès le matin chez le
tailleur pour qu'il fût exact. Il avait passé la nuit et tint parole;
à midi il était au château avec le précieux habillement, que M. de
Louvois revêtit avec une joie complète; la chose avait du mérite, car
on était alors dans le plus fort de l'été, et la chaleur était
étouffante... C'était une étrange figure que celle de M. de Louvois,
ayant alors à peine vingt ans, et vêtu d'un habit à nul autre pareil,
car certainement, depuis le jour où l'Arétin se mit dans un habit de
papier peint à l'huile, représentant une riche étoffe, pour aller
faire sa cour à l'empereur Charles-Quint, on n'avait imaginé un pareil
vêtement. Ce qui complétait la bouffonne mascarade, c'était une riche
garniture de dentelles que lui avait donnée la femme de charge,
vieille femme attachée autrefois au service de la mère de M. de
Louvois, et qui, l'ayant vu naître, l'aimait et _le gâtait_, comme on
le disait alors. En apprenant la sévérité de M. de Souvré, elle avait
cherché à l'adoucir; et elle s'était occupée à monter un jabot et des
manchettes en superbe maline brodée; elle avait joint à cela des bas
de soie blancs et un col de très-belle mousseline des Indes. Elle
ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le
secret avait été fidèlement gardé par le tailleur et le valet de
chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre
en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie:
--Du moins ce cher enfant relèvera-t-il un peu le triste état de son
vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois,
que vous ayez laissé venir M. le marquis de Louvois dans un pareil
état!...
M. de Louvois avait aussi trouvé le moyen d'avoir une épée assez
belle[95], à laquelle la femme de charge se chargea de mettre un
noeud... Son valet de chambre se surpassa dans la manière de le
coiffer... Enfin c'était le plus étrange composé de choses
inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est
ainsi arrangé qu'il attendit, avec un battement de coeur inimaginable,
le moment où il ferait son entrée triomphale dans le salon.
[Note 95: Une épée était une chose indispensable dans la toilette et
la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle était pour le
maître de maison _chez lui_; mais aussitôt qu'il y était en cérémonie,
il avait l'épée au côté... Cette coutume était _une mode_, on peut le
dire, de la régence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait à la
cour ni l'épée, ni l'uniforme, excepté pour prendre congé quand on
partait pour l'armée...
Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des
_gants_. Un homme ne portait _jamais_ de gants, si ce n'est à la
chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien
craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses
mains. Quant à _elles-mêmes_, il était censé qu'elles étaient toujours
assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus
élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque,
n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point
d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en
point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour _vêtir_ la main
d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était
tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire
une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y
laisser leurs chevaux, S'_ils oubliaient d'ôter_ leurs gants, les
palefreniers avaient _un droit_ dont ils usaient. L'un d'eux allait
vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui
qui avait oublié d'_ôter ses gants_. C'était une amende à laquelle il
fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait
à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute
classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au
dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant
aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au
chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...
Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela
seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée,
mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi.
L'amende qu'on imposait me porterait à le penser.
C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée
bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est
surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien
en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent
avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par
exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut:
Taglioni a dansé comme un ange!--Déjazet a fait Frétillon en
original.--Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus,
etc., etc.
Cette manière de retrancher l'épithète de _madame_ ou de
_mademoiselle_ n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai
été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son
ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du
_champagne_, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans
quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.»
Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.]
Les convives arrivèrent. M. de Louvois ne bougea pas de son
appartement aux premières voitures, qui n'amenaient que des personnes
assez indifférentes pour lui; mais lorsqu'on lui annonça la voiture de
madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il
s'élança, léger comme un sylphe, et se trouva à la portière au moment
où la voiture s'arrêtait devant le perron, prêt à donner la main à
madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba
ensuite dans le fond de sa voiture, toute pâmée et riant à en
mourir!...
Quant à M. de Louvois, parfaitement impassible et sérieux, il
attendait avec un air modeste que ces dames eussent épuisé leur gaîté,
ce qu'il ne pouvait espérer; car à chaque nouveau coup d'oeil jeté sur
lui, on faisait une nouvelle découverte qui redoublait cette gaîté.
C'était la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en
faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se
confiant à M. de Louvois, elle se disposait à monter au château,
lorsque le marquis de Souvré arriva lui-même pour recevoir ses
convives... Sa venue sur le lieu de la scène acheva le comique de
l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-là la chose avait
été médiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spécialement compté
sur ce qu'il appelait la coopération de son père.
Aussitôt, en effet, que M. de Souvré aperçut cette étrange figure qui
montait gravement l'escalier du perron du château, ayant Clorinde sur
les deux bras, Tancrède sur le dos et l'intendante au poing, M. de
Souvré eut le caractère assez mal fait pour se fâcher!... Se
fâcher!... à la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voilà qui ne
mérite aucune pitié.. M. de Louvois, eût-il fait pis, aurait encore
bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvré, en
apercevant son fils, lui lança un regard de colère furieuse, qui
devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revêtu la cuirasse
de Clorinde, et tous les traits qu'on lui décochait venaient mourir à
ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins à mener
madame l'intendante comme en triomphe, et sa manière ne changea en
rien sous l'artillerie incessante de son père:
--Monsieur, s'écria enfin M. de Souvré, que la fureur rendait presque
inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade?
--Monsieur, répondit M. de Louvois très-respectueusement, j'ai eu
l'honneur de vous répondre avant-hier, lorsque vous m'ordonnâtes
d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que
je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai...
--Assez, assez, monsieur, s'écria M. de Souvré...