n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La
révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et
celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans
une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère
qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai
compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut
vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9
thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles,
ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de
roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du
pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...
Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88]
au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être
remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front
était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des
regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez
était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus
caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il
devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne
traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait
les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop
vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie
on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien
raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort
violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette
expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais
indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à
ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse
pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après
moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M.
de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées
d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose
la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les
accusations, ou les choses qui _existent_ comme telles, me répondent
souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me
suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me
suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des
salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement
à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a
_fraternité_.
[Note 88: Né en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment où la
Révolution commença, en 87.]
Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France,
c'est une immense vérité...
Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire
et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à
aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours,
au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance,
toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de
Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien
du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de
toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme
travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à
l'oeil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois
fermé cet oeil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant
une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable:
Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!...
Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de
l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe,
ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être
l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont
nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un
homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le
pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils
n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres
ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de
journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit
surtout dans la _Feuille villageoise_ et la _Chronique de Paris_. Mais
son oeuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit
tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un
asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie
généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage,
intitulé: _Esquisses des progrès de l'esprit humain_, fut imprimé en
1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une _Vie
de Voltaire_, une _Vie de Turgot_. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les
mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences.
Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut
la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint
un titre au fauteuil académique: ce sont ses _Éloges des académiciens
morts depuis_ 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de
Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du
mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à
estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du
chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus.
Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire.
Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette
rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce
qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste
non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même
dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela
l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait
une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se
donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait...
Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit
plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et
lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid;
mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce
front de glace, était une pensée de feu.
[Note 89: Ceci a pourtant besoin d'être expliqué. Je ne donne pas à ma
pensée une latitude entière, comme on le peut croire.]
«_Ne vous y trompez pas_, disait d'Alembert, _c'est un volcan couvert
de neige_.»
Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir _aidé_ Voltaire à
dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire
il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire
trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser
toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois
raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître
ou plutôt _ses maîtres_, il a porté la main sur un des monuments de
l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est
un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir
siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que
je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait
combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard
dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur.
Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui
qui fut l'auteur des _Lettres sur l'Italie_, était parente de M. de
Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans
cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de
timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après
souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir
parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission
relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au
conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.
--Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du
Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je
l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande
capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances.
J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le
pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier,
après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a
pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de
la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a
conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et
surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de
logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous
sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à
faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet
d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un
honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la
tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on
ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.
Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il
eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le
caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du
Roi.
Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du
caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait
marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre
et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie
quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions
qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il
avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle
l'on trouvait sa pensée!
«Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime.
J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.»
Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut
quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car
c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque
horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour
Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit
que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un
condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie.
Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit
sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu
de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile
hospitalier pour aller au-devant de la mort...
Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un
asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou
bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le
malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux!
M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils
avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à
Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme!
maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs
le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons
qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de
larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet
homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille
et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux
hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord...
mais un second regard le fait revenir sur lui-même:
--Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je!
--Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez
qui je suis!...
--Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez
M. de Trudaine.
--Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!
Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.
--Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait
monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les
yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire:
--_Et moi aussi je ne vous aime plus!..._
--Comment! Suard...
--Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon.
C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...
Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus
sublime aumône d'un coeur généreux et bien né, de la pitié pour la
grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et
les hommes depuis la mort du Roi.
Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé
de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur
opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et
purs. C'étaient des coeurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se
trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même
une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante
qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put
embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin.
--Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par
charité!...
--Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce
secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de
testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa
fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous
comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de
celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant
lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui
est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de
deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle
redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve
un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font
tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla
longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt...
Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais
sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit
laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils
avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à
quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une
lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et
s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il
reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller
chercher à Paris...
--Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa
chaise...
--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...--Rien de nouveau... Je
suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout
ensanglanté!... Suard sentit son coeur se serrer de nouveau...
Condorcet s'en aperçut.
--Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore
avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du
tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis
privé!... C'est plus douloureux _que de n'avoir pas de pain_!...
Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le
mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.
--Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi
un Horace! je vous en conjure!...
Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison,
heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami...
En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans
lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait
retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard
avait été demander à Garat.
Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il
employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le
gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis,
ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans
les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe
pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette
carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à
Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il
ait faite; il est bon de le dire.
Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne
pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard,
n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et
il n'avait emporté _qu'un seul morceau de pain_, un seul!... la faim
devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du
cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi
par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud...
Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient
seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de
serpents plus dangereux que les espions véritables.
Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et
le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine,
auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur
lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux
et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant
de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour
ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette
avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de
sa retraite en face de l'échafaud.
--Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa
dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât.
Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un
portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait
alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et
l'espion.
[Note 90: Le portefeuille était la bourse de ce temps-là, à cause des
assignats.]
--Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.
Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le
sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux
questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que
de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom
d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences,
il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la
Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement
Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui
auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais
cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et
du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et
conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant
rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une
prison comme _vagabond_...
Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il
avait pris du _stramonium_[91] combiné avec de l'_opium_. Il avait ce
poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs
d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à
l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur
cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur
à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France!
[Note 91: C'est un datura plus vénéneux que les autres, dont la
combinaison avec l'opium d'Orient donnait à l'instant même la mort...
Depuis nous avons trouvé l'acide prussique. Il y a une femme nommée,
je crois, madame _Pigeon_, et puis madame Tharin, qui a empoisonné
onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontré dans le monde
une femme qu'on m'a dit être l'amie de madame Pigeon, de cette dame
colombe, qui je crois trompa un médecin qui fut sa dupe. Je verrai à
connaître cette affaire plus clairement.]
--Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit
Condorcet à Suard...
Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre
l'infortune.
Corvisart avait aussi de ce poison, appelé _poison de Cabanis_.
La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui
enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces
billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune
(marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et
se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce
poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait
croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une
attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien
appelé dit que cet _homme inconnu_, arrêté la veille, était mort dans
la nuit d'une attaque d'apoplexie...
C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à
Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la
chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put
échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la
honte, elle est tout entière sur ses bourreaux...
La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de
tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur
fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils _ont
fondée_, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a
joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus
désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive.
Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler
quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons,
insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient
multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps
infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la
frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et
même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la
liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai,
mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que
nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder,
disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque
l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis
furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux
d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à
cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes.
Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de
_l'Homme aux quarante écus_, dans une édition de Voltaire faite à
Kehl, tome LVII, in-12:
«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute
son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un
usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien
plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes,
que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance
législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et
de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la
liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont
été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près
d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le
monde, _mais en l'éclairant_, qu'ils peuvent espérer de trouver le
bien-être et la liberté...»
...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles
pensées!