lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beautés de
sa langue; cet homme fut pris tout-à-coup d'une attaque de
_choléra-morbus_; on envoya chercher le premier médecin venu; cet
homme lui donne de la thériaque. Madame de Genlis était absente; en
rentrant on lui dit le fait de la thériaque: elle avait lu Tissot, à
ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle était dans la classe de
ces personnes qui faisaient dire à Corvisard qu'il vaudrait mieux pour
l'humanité qu'il n'y eût pas de médecins, s'il n'y avait pas de
_bonnes femmes_; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la
thériaque était mortelle en pareille circonstance. _C'est un coup de
pistolet tiré dans la tête_, dit Tissot... Il disait vrai, à ce qu'il
paraît: car le pauvre abbé mourut dans des tortures affreuses deux
heures après. Il était onze heures du soir; madame de Genlis effrayée,
quoiqu'elle prétendît être esprit-fort[81], déclara qu'elle ne voulait
pas coucher dans la même maison que ce mort, qui faisait peur à
voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla
demander l'hospitalité à M. et madame de Balincourt[82]: on la reçut à
merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle était
endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est réveillée par la
voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son
hôtesse tout en se cognant les jambes contre les meubles:
Dans mon alcôve,
Je m'arracherai les cheveux[83]...
Je sens que je deviendrai chauve,
Si je n'obtiens ce que je veux
Dans mon alcôve.
[Note 81: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.]
[Note 82: Le père et la mère de celui que nous connaissons et qui est
estimé et aimé de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave,
bon ami, gai et toujours prêt à rendre un service, à faire une bonne
action, en même temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis
de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un coeur est
heureux d'avoir pour ami.]
[Note 83: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse
voir.]
Madame de Genlis, tout-à-fait réveillée par cet impromptu jovial, se
mit sur son séant, et après avoir pensé quelques instants, répondit:
Dans votre alcôve
Modérez l'ardeur de vos feux;
Car, enfin, pour devenir chauve,
Il faudrait avoir des cheveux
Dans votre alcôve.
Pour comprendre cette réponse il faut savoir que M. de Balincourt
avait très-peu de cheveux... on éclata de rire, on apporta des
lumières; aussitôt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et
madame de Ranché, soeur de M. de Balincourt, sautèrent sur le lit,
firent et dirent mille folies, jusqu'à trois heures du matin. Alors M.
de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet
de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille
remplie de pâtisseries parfaites, ainsi qu'un plateau chargé de
confitures sèches et de fruits glacés...
--Allons! s'écria M. de Balincourt, il faut _faire réveillon_! et
aussitôt les voilà entourant le lit et faisant et disant mille
folies... le réveillon dura jusqu'à une heure du matin... à la fin on
laissa dormir la pélerine jusqu'à midi; à midi, de nouvelles folies de
M de Balincourt réveillèrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il
vint pour la reprendre, fut obligé de rester à l'hôtel de Balincourt,
et pendant cinq ou six jours ils menèrent tous la plus folle comme la
plus heureuse des vies. C'était une partie sur l'eau, une course à la
campagne,... _à la halle!_... on jouait des proverbes... on riait...
on s'amusait surtout, et on était heureux...
SALON DE M. LE MARQUIS DE CONDORCET.
La société était changée complétement dans ses usages et ses manières,
et nulle gradation, aucune transition préparatoire ne nous avaient
amenés où nous nous trouvions à l'époque où nous sommes parvenus dans
ce livre. Le mouvement révolutionnaire avait communiqué une force
ascendante à tous les esprits qui les contraignait à suivre une voie
dans laquelle ils se trouvaient d'abord gênés, puis tellement à l'aise
qu'il était bien difficile à une maîtresse de maison d'imposer à son
salon une règle de manières toujours suivie. Les débats politiques
étaient d'autant plus fréquents que l'amour de la liberté était vrai
dans beaucoup de coeurs. Chez un peuple libre les débats n'ont aucun
terme, il faut même dire que la liberté n'existe que par eux; le
silence annonce l'anéantissement: de la discussion jaillit la lumière.
À l'époque où vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y
avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver
ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dévoilaient leur opinion dans des
discussions animées où l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps
précédent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque
jour, ce regret s'effaçait pour faire place aux éclats bruyants, à une
parole retentissante, et la dispute enfin remplaçait la discussion.
Les querelles devenaient fréquentes, les duels se multipliaient. On ne
parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de
Barnave; de celle de Barnave et de Cazalès, de M. de Pontécoulant et
de M. D.... et d'une foule de duels importants qui étaient eux-mêmes
des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils
semblaient servir.
Barnave, dont le beau talent oratoire devait être autrement accompagné
que par une humeur querelleuse et fâcheuse, avait une grande bravoure,
non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit être calme,
raisonnée, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi
que fit Cicéron lorsque Catilina menaça Rome. Barnave était
impressionnable et d'une humeur inquiète qui le faisait courir après
un succès de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un
impôt ou le retrait d'une loi fâcheuse, mais pour que son nom fût
prononcé. Il avait apporté à l'assemblée une renommée de bravoure et
la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazalès, il le blessa
d'un coup de pistolet, tandis que la générosité aurait peut-être voulu
qu'il eût tiré en l'air.
Toutes ces querelles intérieures ajoutaient au trouble que faisait
naître le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que
les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis
de Condorcet.
Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de
leur temps, disciple aimé de d'Alembert, estimé de Voltaire, qui
entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de
Condorcet méritait cette estime universelle et cette renommée dont il
jouissait par un caractère noble et ferme, des opinions arrêtées, une
indépendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanité et
de justice que la véritable philosophie inspire et qu'il pratiquait
avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien.
C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt
que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses
amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes
furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les
employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire.
Sa femme, Sophie de Grouchy (soeur du maréchal), était l'une des plus
belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités
précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle
comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV,
instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit,
madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents
et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait
dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes
choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité
emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient.
Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence
comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré
dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à
ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang
comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où
ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était
élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté _de
faire_ pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les
genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage
le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de
sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: _Esquisse du
progrès de l'esprit humain._ C'est la perfectibilité de l'homme, mais
illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un
système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est
admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve,
dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de
remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce
dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente
irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient
journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute
que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est
par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec
l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la
puissance éternelle. C'est pour lui l'oeuvre de la civilisation, des
_progrès enfin de l'esprit humain_; c'est là le but de la société: il
y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me
révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les
doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en
étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en
examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui
par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des
malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines
corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour
juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai
écrit ce que je savais sur Condorcet.
[Note 84: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né
en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au château de
Condorcet, en Dauphiné. Son oncle, l'évêque de Lisieux, le fit élever
avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'était pas
riche, et fut toute sa vie d'une probité sévère, qui le fit mourir
dans une sorte de misère.]
Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain
philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que,
loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était
favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se
trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un
caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses
sectaires et du douloureux _scepticisme fataliste_ de Voltaire. Le
système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est
qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins
celui d'un coeur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande
sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par
l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue
voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle
de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle
personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir
activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des
philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que
devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme
dont le pouvoir pouvait devenir immense...
La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara
des monstres qui décimaient la France, était une société choisie
d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières
étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait
elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa
beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet
prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus
honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M.
Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius,
d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte
philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne
le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du
ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de
Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M.
de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de
Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était
quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et
d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était
que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet
qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation.
J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en
France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à
cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices
s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides
d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et
produisaient des effets désastreux.
Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos
amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet,
il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère,
brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des
Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet,
il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui
étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors
étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait
dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde
élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne
s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire
n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la
secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis
ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer
un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot.
[Note 85: Jean-Louis Soulavie (l'aîné). C'est lui qui a publié les
_Mémoires sur le duc de Richelieu et les Mémoires sur la règne de
Louis XVI_. Ce dernier ouvrage est plein de mérite; Napoléon en
faisait grand cas.]
C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru;
elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et
son administration...
--Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais
des maux que Necker te prépare!...
--Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait
toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système
de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?
M. de Fongeroux, naturellement timide, ne répondait qu'en souriant et
en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait
dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au
chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frère, qui, s'avançant vers
Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton déclamatoire,
quoiqu'il voulût être simple, que Diderot avait mis à la mode parmi
ses partisans:
--_Jeune homme que nous aimons, prends, et lis..._
Il ouvre en même temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre
de la législation des grains, et il ajoute:
--_Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la_
CLASSE IMPORTANTE _dans un État, pour prendre parti pour une autre,
celle qui ne possède rien!... Attendons-nous à voir se renouveler en
France les scènes des Gracques._
J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-être M. Turgot avait-il raison
dans cette circonstance.
«Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M.
Necker, ont été faites par les propriétaires. On est effrayé, en
ouvrant le code des lois, de n'y découvrir partout que cette
vérité!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé
la terre, ont fait des lois _d'union et de garantie contre_ LA
MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour
se défendre contre LES BÊTES SAUVAGES!...»
Voilà ce qu'a écrit et publié M. Necker lors de l'insurrection des
blés le 2 mai 1775. C'est prêcher la loi agraire, après tout. Elle est
bien singulière aussi, cette émulation dans les deux partis
philosophiques pour la réforme de la France! Je ne puis la comparer
qu'à l'émulation des partis populaires de l'Assemblée Constituante,
dans laquelle toutes les factions et toutes les familles
révolutionnaires, réunies sous une même voûte, la faisaient retentir
de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient à saper
jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe...
Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'émeute des blés le 2 mai...
Sans doute l'intention était bonne, et le but était le même; et les
désastres opérés dans la Révolution l'ont été en grande partie par
cette même classe prolétaire que M. Necker mettait, _avant tout_, dans
la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que
de la classe possédant, _mais comme industrielle et utile_. Je le
répète, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais
l'évidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une
justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements
sont impossibles.
--C'est M. Necker qui a dirigé l'émeute des blés, dit le chevalier
Turgot en s'approchant de M. Soulavie... _Il l'a fait pour perdre mon
frère_, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentrée.
--Ceci est faux, par exemple.
--Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez
en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en
administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la
monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un
homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer
par quelqu'un de ma famille!...
[Note 86: C'était l'époque des querelles des parlements.]
Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable
de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:
--Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère;
mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire
l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à
Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la
prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa
de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des
lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de
Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les
_attentats_ de M. Necker.
Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés
et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du
calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et
d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de
tout ce qu'il entendait...
Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement
très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot
qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M.
Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous
les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un
boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire
qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son
frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le
brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses,
comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des
folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet
et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent
un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils
frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre.
Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois
homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de
mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à
Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des
_Considérations sur la Révolution française_ tout le mal que cette
faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père.
Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même
opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité
pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces
deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce
pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par
la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se
détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes
notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre
le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de
l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma
partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise,
car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant
cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais
_d'injures directes_ à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M.
Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les
ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins
_trois_ tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées
bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en
faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut
écrire sur la Vrillière _et le louer_... Le marquis s'y refusa
obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au
ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était _l'ennemi
de son meilleur ami_. Cet emploi était dans l'administration des
monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne
paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a
pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et
lorsqu'on a une bonne place, on la garde.
Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire
des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les
beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un
bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait
le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables
dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit
s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement
la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a
traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de
sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce
qu'a omis Adam Smith: c'est _sur la sympathie_[87]. L'ouvrage qu'elle
a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à
une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette
relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la
politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et
disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des
femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes
et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui
florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable
trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland,
madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin,
ont toujours été des _reines_, je le sais... mais des reines sans
royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le
sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce
pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y
soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains,
et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée...
Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une
actrice qui jouait bien _Madame de Clainville_ ou _la Coquette
corrigée_, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur,
le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient
dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement...
et quelquefois en riant aussi...:
--Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.
[Note 87: _Théorie des sentiments moraux_, etc., etc., suivie d'une
dissertation sur l'origine des langues.]