Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les
proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret.
Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses _Souvenirs_, s'en
moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche
d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret
charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup
d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle
Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient
toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et
jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier
démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un
mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, _se déchirant_, et
craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont
jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV.
[Note 64: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, où, pour entendre et
souvent voir très mal jouer la comédie, on s'étouffe dans un lieu dans
lequel on entasse à grand'peine six cents personnes, quand il n'y a
place que pour trois cents.]
C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de
Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de
Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal...
Mais _l'autre_, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un
soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le
pauvre _La France_ se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui
demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect
ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient.
--Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je
ne rencontre ces gens-là que chez vous!...
La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond
en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame
la marquise de Montesson[65], soeur de la mère de madame de Genlis,
madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, soeur de son
père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de
Sillery-Genlis, sa belle-soeur, le chevalier de Barbantane, M. de
Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud,
l'auteur du _Comte de Comminges_, le chevalier de Talleyrand, frère du
baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte
et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la
comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt,
madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient
lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez
l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se
joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son
histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie
déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour
donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans
doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que
la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la
noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie
habituelle.
[Note 65: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que
les auteurs peuvent se procurer près de la famille tous les
renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de _Femmes
célèbres_, où les mensonges les plus grossiers se rencontrent à chaque
ligne. Madame de Montesson, qu'il fait naître en Bretagne, n'y a même
jamais été de sa vie. Elle est née à Paris, et elle était soeur de la
mère de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'était de
son père.
L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis;
je fus avec confiance le chercher dans le _Dictionnaire de la
Conversation_, à l'article _Genlis_, fait par J. Janin. Je ne
m'attendais pas aux plus grossières erreurs; elles sont si singulières
que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire
cet article par un secrétaire, qui lui-même en a chargé quelqu'un
très-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.]
[Note 66: Grand-père et grand'mère du marquis de Custine, l'auteur du
_Monde comme il est_.]
[Note 67: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estimé de tous
ceux qui le connaissaient, est leur fils.]
Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une
réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un
salon.
On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un
nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en
donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de
Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au
Palais-Royal.
Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se
moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus
précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa
bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà
pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé
moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort
amusant et fort spirituel.
Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le
chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du
même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une
soirée charmante, quoique avec des _pédants_.
Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.
--Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis.
--Chez _la muse Dubocage_, répondit le comte d'Albaret, et je vous
jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires
de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire.
--Et comment cela? dit madame de Genlis.
--Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de
Genlis.
M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.--Eh bien! voulez-vous
mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.--Oui, oui!
s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?--Vous mettre
tous dans les habits de la société _Bocagère_. Madame de Genlis, dont
le talent _mimique_ est parfait, prendra à ravir le personnage de
madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé
Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de
madame Fanny de Beauharnais.
[Note 68: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages
qu'elle faisait, ainsi qu'à M. de Linant, un autre ami comme lui,
littérateur.]
Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait
non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue
chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort
belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on
voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de
Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes,
ses manières, et au bout de quinze jours elle _représentait_ madame
Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute
autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée
de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande
taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire
sardonique; il n'avait alors rien de celui du _bonhomme_ que madame
Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était
trompée.--En vérité, disait-il à madame Dubocage _transformée_, le
jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie,
j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il
souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague...
Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70].
[Note 69: Anne-Marie Lepage-Dubocage, née à Rouen le 22 octobre 1710.
Elle mourut en 1802.]
[Note 70: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire à madame
Dubocage.]
Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des
louanges; elle parlait de son voyage en Italie.
--Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans _la
Colombiade_[72] qu'il faut chercher de beaux vers.
[Note 71: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus
jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, étant née
à Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comédie, quelques
romans et un volume de poésies; mais tout cela est dans l'oubli,
tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survécu. On connaît ce
distique sur elle:
Fanny, belle et poëte, a deux petits travers;
Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.]
[Note 72: _La Colombiade_, poëme en dix chants, de madame Dubocage,
sur la découverte du Nouveau-Monde.]
--Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73],
répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.
[Note 73: _Lettres de Stéphanie_, roman historique en trois volumes,
par madame de Beauharnais.]
--Ah! que dites-vous là?...
Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire
faire silence, fit entendre les vers suivants:
Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs,
Où brillèrent jadis des empires puissants:
Le berceau des beaux-arts, l'Égypte utile au monde;
L'opulente Assyrie, en voluptés féconde;
La Phénicie, où l'homme osa braver les mers;
Et tant d'autres états, dont l'éclat, les revers
Dans l'abîme des temps se perdent comme une ombre!
La renommée oublie et leurs faits et leur nombre;
Tout périt, tout varie, et la course des ans
Change le fil des eaux et la face des champs.
M. de Périgny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se
pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pénétré ce
madrigal que M. de la Condamine avait en effet adressé à madame
Dubocage, en dépit de l'anathème qui exclut les savants de l'arène
poétique.
D'Apollon, de Vénus, réunissant les armes,
Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le coeur,
Et Scudéri, jalouse, en verserait des larmes;
Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur:
Elle eut celui de faire oublier sa laideur;
Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes.
À peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait,
et puis c'était M. _Duresnel_, M. _de Linant_, madame de Beauharnais;
mais Voltaire eut, à ce qu'il paraît, un triomphe complet. M.
d'Albaret le jouait comme Fleury Frédéric II, sans aucune charge, sans
aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en
l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce
divertissement, a dit elle-même madame de Genlis, dont nous ne
prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se
renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu'à cinq fois; et telle était la
sûreté de la société à cette époque, que le secret en fut gardé
religieusement, et ce ne fut que longtemps après la mort de madame
Dubocage que madame de Genlis consentit à en parler...
La manie de la comédie de société était dans sa plus grande force à
cette époque, et c'était madame de Genlis qui l'avait mise à la mode.
C'était elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aidée d'un pauvre
maître de harpe nomme _Gaiffre_, fit connaître ce qu'on pouvait tirer
de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis être aussi
complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans réfléchir, et
l'histoire de la harpe est tout-à-fait dans ce cas d'oubli. Pour
pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'était Krumpholtz en
1782, tout ce qu'il avait déjà composé et les élèves qu'il avait
faits[74].
[Note 74: Mon frère, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a
eu une réputation européenne et méritée, avait à quinze ans (en 1784)
une manière de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le
voulut entendre. Mon frère improvisait toujours. Il a cependant
composé plus de vingt morceaux, qui tous ont été gravés. L'un d'eux,
une oeuvre de trois sonates, a été dédié à ma tante, la princesse
Démétrius de Comnène. Mon frère n'avait à cette époque que dix-sept
ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui où
_elle créa_ et le _doigté_ et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait été
que de très-peu d'années. La chose est impossible.]
La France était à cette époque un vrai pays de féerie, et l'un de ses
plus grands charmes était cette société si polie, si gracieuse, si
soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles délices! quels
plaisirs sans cesse renaissants dans cette association formée par des
personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altérait
que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies,
même de ces médisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossièreté
de la mauvaise éducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la
franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la
méchanceté mal apprise, et cette méchanceté-là est la plus intolérable
de toutes[75]...
[Note 75: La grossièreté est aujourd'hui une partie indispensable de
la manière d'être des hommes et des femmes. Les hommes sont mal élevés
au point d'en être insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis,
cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je
trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le
temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli
comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on
n'en parlait pas; elles étaient gracieuses, affables, prévenantes; et
même, sans qu'on leur plût, elles savaient plaire.]
Parmi tous les moyens de s'amuser qui étaient autour de soi, un
surtout fort agréable était de suivre régulièrement les réceptions des
princes et d'être l'été des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour
le duc d'Orléans; de l'Île-Adam, pour le prince de Conti; de
Chantilly, pour le prince de Condé; de Navarre, pour le duc de
Bouillon; de....., pour le duc de Penthièvre. Tous ces voyages étaient
charmants. On y jouait la comédie, on y dansait, on y faisait de la
musique, et tout cela gaîment et sans l'ennui d'une étiquette gênante.
La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance
communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les séjours
formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer. À cette
époque, tout contribuait _à faire_ la société; aujourd'hui, tout, au
contraire, nous conduit à son démolissement. Que nous étions Français
alors! Que sommes-nous à présent?...
[Note 76: Je donnerai le salon de chaque séjour des princes. Celui de
Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.]
Il me revient à la mémoire un mot de madame de Montesson qu'elle me
dit un jour à Bièvre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des
fleurs à l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, étant élève de
Van-Spandonck:
--Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous êtes
jeune, vous êtes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une
chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au très-mince
plaisir de médire, car non-seulement _cela gâte le ton d'une femme_,
mais cela la rend laide... C'est comme le jeu...
Jamais je n'ai oublié ce mot; il m'a expliqué pourquoi la société
ancienne était si sûre...
--Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, à
cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer
vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux
sots, et qui vous fait haïr de tous. Il y a, dans la moquerie, de la
pensionnaire tout à la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse,
par intérêt pour vous-même, ma chère enfant[77]...
[Note 77: Pendant les deux années que je passai à Bièvre avec madame
de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je
ferai son salon à cette époque du consulat.]
Pendant beaucoup d'années, madame de Genlis eut un salon particulier
comme celui dont j'ai tout à l'heure fait la description, et elle
maintenait, outre cette agitation _musicale_ et _littéraire_, sept à
huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle _faisait les
honneurs_. Cela est si vrai, qu'elle-même raconte comment elle
bouleversait _le Vaudreuil_, chez le vieux président Portal, ainsi que
Villers-Cotterets, chez le duc d'Orléans; car il paraît que la maison
d'Orléans était habituée à sa domination. Elle était mariée, elle ne
pouvait donc pas épouser M. le duc d'Orléans; mais sa tante, madame de
Montesson, ne l'était pas, et son adresse fit peut-être réussir ce
mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson.
Madame de Genlis avait la plus singulière existence qu'on puisse
imaginer, surtout à une époque où les femmes étaient paisibles et
vivaient beaucoup dans leur intérieur de société; c'est-à-dire qu'on
se voyait beaucoup, mais sans aller s'établir les uns chez les autres,
comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller à Sillery,
magnifique terre appartenant à M. de Puisieux, et puis au marquis de
Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se
montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit était ce
qu'elle voulait... Cette existence nomade me paraît bien étrange! M.
de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible
apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa
femme partout; il était de toutes les fêtes, dont elle était l'âme,
pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller à son régiment des
grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre
colonels[78]. Madame de Genlis préludait, à cette époque, au rôle que
depuis elle a joué; son ambition a toujours été grande. Madame de
Staël, accusée par elle et grandement méconnue, ou du moins dépeinte
par une plume ennemie, n'a jamais montré la plus petite partie de ce
caractère. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succès et
de louanges, souffrait aussitôt que l'attention se portait sur un
autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure
qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gâté et
insupportable, à ce qu'il paraît, se mit autour de madame de Genlis
comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent
non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqûres. Cet enfant
voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement
frais et orné de charmantes fleurs... Rien n'eût été plus facile que
de le refuser à l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas,
dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ôta son joli chapeau, ses
cheveux demeurèrent épars, et elle resta bien autrement en vue que si
l'enfant eût pleuré cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute
la chose, il faut ajouter que s'il ne se fût agi que de détacher un
ruban et de livrer un chapeau à un enfant, sans trouver le fait plus
croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du
temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tête de
madame de Genlis par plus de cinquante grandes épingles noires; il
fallait donc défaire ces épingles, se mettre entre les mains de madame
d'Estourmelle, qui, à chaque épingle, devait pousser une exclamation
sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voilà ce qu'on appelle
du naturel et de la modestie!...
[Note 78: C'est la vérité: il y avait vingt-quatre colonels.]
[Note 79: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le
Fretoy.]
Cet adorable enfant qui faisait ainsi déshabiller les gens qui
venaient chez sa mère, se jetait à corps perdu sur les genoux des
femmes, déchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus
détestable petit être que Dieu ait formé, et selon moi le moins
supportable. Quant à madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le
trouvait même fort _gentil_... mais madame d'Estourmelle l'avait
embrassée et avait dit tout haut:
--_Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle
a de beaux cheveux!_
J'ai montré comment l'existence qu'on avait alors, comment cette
manière de vivre rendait la société _sociable_. Il y avait une
habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne
venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme
dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la médisance, ou plutôt
la calomnie, s'exerçât sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un à
l'autre... Les idées étaient moins étroites; il y avait une pudeur qui
arrêtait le reproche à cet égard, et la vie devenait douce et facile;
on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans
être criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la société de ma
mère, et que j'ai cherché à former la mienne lorsque je me suis
mariée.
Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de
la haute classe entre elle. À force d'en parler à Napoléon, il l'avait
compris; et, dans les années de l'empire, il me parla souvent, de
lui-même, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la
société généralement... Son génie avait à l'instant compris la portée
immense que peut avoir une société active et puissante, unie d'abord
par des intérêts de plaisirs, mais qui sont eux-mêmes un mobile de
nécessité, et qui ensuite devient un lien impossible à rompre par tous
les fils dont il se compose. Hélas! maintenant tout est brisé, rompu,
et une stérile tradition est tout ce qui nous reste!
Je parlerai plus tard des différents salons des princes, où madame de
Genlis marquait d'une manière très-supérieure et très-influente. Je
vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du
cul-de-sac Saint-Dominique et l'hôtel de Puisieux pour aller habiter
le Palais-Royal.
Je ne ferai aucune remarque sur cette séparation d'avec madame de
Puisieux, cette femme qui avait été pour madame de Genlis une seconde
mère. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les
démarches furent faites pour obtenir une place de dame pour
accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de
Genlis ne voulait pas être à Versailles... Pour quelle raison, je
l'ignore... Ce n'était pas à cause de la légèreté de la jeune cour, je
suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de
difficultés... on fit un mystère à madame de Puisieux des démarches
faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda
également; il fut nommé capitaine des gardes de M. le duc de Chartres,
et l'heureux ménage quitta une amie, une société libre, indépendante,
une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du
bonheur à cette société de cour, qui ne donne jamais, en paiement de
tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de
Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment.
[Note 80: Elle raconte dans ses _Mémoires_ que le jour où elle quitta
l'hôtel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement
n'étant pas prêt, elle logea quelque temps dans les appartements du
Régent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle
souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page
167.)]
Quelque temps avant l'entrée de madame de Genlis au Palais-Royal, il
lui arriva une manière d'aventure qui donne parfaitement l'idée de ce
qu'était alors la bonne compagnie aimable.