pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à
coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon
cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre,
et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier
mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et
lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant
cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune
issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun
secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était
dévoué à mes intérêts, qu'il _m'aimait_ et ferait tout pour me servir,
TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous,
monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de
votre part qu'un peu d'aide?--Que faut-il faire? m'écriai-je.--Avoir
le courage de me suivre.--Je l'aurai.--Dès ce soir!--Dès ce soir.--Eh
bien! soyez prêt.--À quelle heure?--Minuit.--Le lieu?--La plaine de
Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir _seul et sans
armes_...--Je viendrai _seul et sans armes_...--À ce soir donc,
monseigneur! jusque-là silence!!!...
À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu
m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai
solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à
Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui
m'accompagnaient, et j'entrai _seul_ dans la plaine; la nuit était
profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre
entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous
communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans
cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet
anneau... le voici!...--Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit
voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre
brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet
presque magique...--Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince,
je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je
me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite
de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans
retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents
louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta
avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me
donner. Je le vois souvent, et toujours de même...
Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs
reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé,
c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au
premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un
doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la
place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit,
voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc
d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans
cette même allée où nous nous promenons en ce moment.
Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les
yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se
prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des
ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard
pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait
mal.]
[Note 57-A: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois,
surtout dans l'aventure du ballon.]
--Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la
princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant
avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses
appartements.
SALON DE MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL.
J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux
fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous
une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le
talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée
l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui
pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame
de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M.
le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon
mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. _Adèle et
Théodore_, ce _chef-d'oeuvre_ si vanté, qui n'est plus aujourd'hui
qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de
comparaison avec un autre livre, _Adèle et Théodore_ me paraissait
sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie
lu que _Télémaque_, se faisait lire _Adèle et Théodore_, et retrouvait
une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans
beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord
(oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa
connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le
dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de
l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le
contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil
sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme
étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi,
pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle
s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de
résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là
surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des
amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de
_fatuité_; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses
_Mémoires_.
[Note 58: Madame de Montesson, tante _de madame_ de Genlis, et non pas
de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs
biographies!...]
[Note 59: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de
Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma
mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes:
ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il
était l'auteur des _Liaisons dangereuses_. Il avait pour madame de
Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait
amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle
du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son
caractère.]
L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de
problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de
contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle
était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à
huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à
Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de
Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de
près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant
madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame...
Parlant toujours _de vertu_, _de piété_, _de devoirs_, elle n'eut
jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant
contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur
l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant
toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et
finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les
yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!...
Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin
madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où
nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de
spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées
de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper,
et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus
notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté,
qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de
prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir
jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître
comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie.
Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis
préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite,
et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et
l'avait peut-être allumée.
C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première
jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à
cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était
inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se
déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins
voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et
trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison
valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient
sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans,
avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la
comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes
comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce
monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut
nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...
On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie
nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne
en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant
était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque
surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison
qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je
ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de
Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne,
lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à
l'usage des jeunes filles qui doivent être _modestes et retirées dans
leur intérieur_; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...
[Note 60: M. de Puisieux était le chef de la famille de
Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de
Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir
accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne
dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis
elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la
grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à
Sillery, madame de Genlis, ordinairement _si mouvante et si parlante_,
ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop
adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de
Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une
autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de
coeur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que,
lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer
elle-même.
«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant
pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me
levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis
j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant
mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues...
aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et
l'attitude d'une femme alors!
«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery
et joua du _tympanon_ d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se
passionna pour cet _instrument_ et regretta de voir partir le
musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis,
d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de
six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez
savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans
peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait
du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château
était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses
cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis,
ayant mis sur sa tête une _baigneuse_ et étant enveloppée dans une
robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à
l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur
une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une
jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du
tympanon devant elle.--Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis
en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant _sa baigneuse_ et
son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et
se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle
joua du _tympanon_ à merveille, et charma tout le monde. «On me fit
porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis,
pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui
venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces
détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que
la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et
modeste[60-A]...»
J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la première fois que je vis cette
anecdote dans le premier volume de ses _Mémoires_!... et je pensai que
peut-être elle avait voulu mettre: «La jeunesse n'est heureuse que
lorsqu'elle s'amuse;» mais pas du tout; c'est «modeste» qu'il faut
être. Quant à cela, ça va sans dire; mais que pour être modeste il
soit nécessaire de se mettre en évidence de cette manière, de faire de
l'éclat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les
hommages d'un cercle, voilà ce que je ne puis trouver en accord dans
ma pensée avec la modestie d'une jeune fille à l'existence pure et
ignorée, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus
simples et _modestes_. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie
plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs
comme elle mystifiait le chevalier _don Tirmane_.]
[Note 60-A: Page 334, premier volume des Mémoires.]
[Note 61: Ce n'est pas que j'aie le mauvais goût de déclamer contre ce
siècle; il vaut autant, peut-être mieux que le nôtre. Je dis seulement
que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplacé
le passé, voilà tout.]
Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant
un hiver _un salon_ fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup
d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait à de continuels voyages se
concentra dans l'intérieur de sa maison, mais avec le même désir de
plaisirs et de fêtes.--Il se mêlait à cette activité joyeuse les
relations douces et paisibles d'une amitié comme il s'en voit peu
aussi de nos jours. Madame de Genlis était intimement liée avec la
comtesse de Custine. C'était une personne de la plus haute vertu,
comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y
allait tous les samedis régulièrement, mais madame de Custine allait
moins chez elle; elle vivait fort retirée, et cette solitude à
laquelle ses goûts la portaient l'éloignait des plaisirs bruyants que
madame de Genlis provoquait chaque jour.
Chez madame de Genlis, on voyait déjà, à cette époque, quoiqu'elle fût
encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le goût,
non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne
l'ignorât pas.--Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes,
chose alors encore assez inusitée dans la haute compagnie. Le fameux
Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le
violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis,
sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur
italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des
concerts charmants.--On jouait des proverbes--des charades en action;
on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un
quadrille. Ce fut ce même hiver que madame de Genlis inventa une mode
fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de
jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un
quadrille appelé _les Proverbes_. Chaque couple formait un proverbe
dans la marche deux à deux qui toujours précédait la danse principale.
La duchesse de Lauzun, habillée fort simplement et parée de sa seule
beauté, avait seulement une ceinture grise, et la devise était:
«_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._»
[Note 62: Mademoiselle Baillon était une charmante jeune personne,
parfaite musicienne et composant à ravir. Elle a fait un opéra, appelé
_Fleur d'épine_, qui eut du succès. Elle a épousé depuis le célèbre
architecte Louis.]
Elle était menée par M. de Belzunce.
La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grâce prouvaient dès
cette époque que les femmes destinées à porter ce nom seraient
aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt
était menée par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe était:
«_À vieux chat jeune souris._»
M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agréables de la société de
Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe était singulier en
raison de ce qui l'avait motivé. M. de Saint-Julien était déguisé en
Maure... son visage était teint... Madame de Marigny tenait un
mouchoir à la main, et de temps à autre elle le passait sur le visage
noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe était:
«_À laver la tête d'un Maure, on perd sa lessive._»
Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval
magnifiquement vêtu, tandis qu'elle était habillée en paysanne....
Elle avait l'air fort gai et fort animé, tandis que le vicomte de
Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuyé, et tout
chargé de pierreries, semblait succomber à un sommeil invincible;
leur devise était:
«_Contentement passe richesse._»
Gardel, alors l'homme le plus à la mode pour ces sortes de
divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un
proverbe:
«_Reculer pour mieux sauter._»
Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse
et la plus animée qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup
à une mazourka... Madame de Genlis en avait composé l'air.
On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait être une vie de bonheur
pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intérieur
était heureux, du moins d'après ce qu'elle dit elle-même. M. de Genlis
l'aimait avec _passion_, et partageait tous ses plaisirs ou plutôt
toutes ses folies: il était lui-même un homme fort spirituel, faisait
de jolis vers, jouait la comédie à ravir, et avait toute la corruption
nécessaire pour être l'un des hommes les plus agréables dans un cercle
où cette corruption était absolument nécessaire. M. de Sillery a été
parfaitement dépeint à cet égard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit
qui parut il y a quelques années...
Madame de Genlis jouait la comédie chez elle à cette époque, malgré
son retour à Paris (c'était ordinairement jusque-là un amusement
uniquement réservé pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de
faire de l'effet), aidée, dans le commencement, par mademoiselle
Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se
lançaient point d'un pas aussi délibéré sur le théâtre du monde pour y
comparaître tout à la fois comme actrices et comme femmes de la
société. Les deux rôles étaient difficiles à soutenir et à bien jouer
en même temps.
Cependant les succès de madame de Genlis inspirèrent de la jalousie;
cela devait être: on le lui fit sentir à propos de ce quadrille des
proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opéra. Pour faire remarquer
l'excessive différence des époques, je dirai que madame de Genlis et
les femmes du quadrille, qui étaient madame la duchesse de Lauzun,
madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe,
elle-même, enfin, qui tenait aux premières familles du royaume,
entrèrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans
la salle de l'Opéra, qui alors était au Palais-Royal; ces dames
entrèrent à minuit, _à visage découvert_, et firent ainsi le tour de
la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la
commandaient, parce que le privilége d'un quadrille était de suspendre
toutes les autres danses.
Ce quadrille des proverbes fit donc son entrée et le tour de la salle,
et se disposait à commencer son pas de ballet, composé par Gardel,
lorsque tout-à-coup un énorme chat vint rouler en miaulant d'une
manière effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant
des griffes qui menaçaient toutes les robes, et roulant deux yeux de
feu qui faisaient vraiment pâlir les plus intrépides.
Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat, à qui le jeu
plaisait, se hérissait de plus en plus et devint menaçant. Mais ici la
scène changea. M. de Saint-Julien, très-ennuyé, à ce qu'il paraît,
d'être dérangé, soit dans son rôle du quadrille, soit dans celui qu'il
jouait alors, fut vraiment irrité. On avait d'abord repoussé assez
doucement l'énorme _Rominagrobis_. Mais voyant qu'il s'entêtait, ils
lui donnèrent des coups de pied qui dérangèrent la fourrure de chat
qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouillé d'un petit
Savoyard que les coups de pied commençaient à faire pleurer. Les
danseurs redoublèrent alors leurs corrections en raison de leur
colère; car il était évident que c'était un coup monté contre le
quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille
prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientôt vengée du
mauvais goût de cette attaque. On sut quel en était l'auteur: c'était
le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame
de Genlis... Les choses changèrent bien, depuis cette soirée, et en
fort peu de temps. L'opinion des deux frères du prince, que j'ai
beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, était que les
sentiments qui attachèrent si longtemps M. le duc de Chartres à madame
de Genlis datent de cette soirée, où il la vit sans en être aperçu.
Madame de Genlis était fort jolie à cette époque, très-fraîche,
très-gracieuse, et, pour dire le mot, très-_agaçante_; son esprit,
d'une haute supériorité, annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Son
regard était ravissant et ses yeux d'une grande beauté. Son nez un peu
fort, mais légèrement relevé à l'extrémité, donnait à sa physionomie
une expression piquante qui, jointe à l'esprit d'observation qui
dominait tout le reste dans cette jolie tête, devait lui donner une
véritable séduction. Ses dents étaient encore bien alors, ce qui
donnait de la grâce à son sourire. Sa taille, sans être élevée, avait
la juste proportion qui plaît dans une femme... Son cou était
seulement un peu long. Telle était madame de Genlis à vingt-deux ans.
Le jour de ce quadrille, elle était, comme je l'ai dit, habillée en
paysanne; sa jupe était d'un taffetas broché rose sur rose, bordée de
trois chefs d'argent cousus à plat sur la jupe. Le corset était en
satin couleur de rose également, lacé par-devant avec un ruban de la
même nuance, et semblait à peine retenir une chemise de la plus fine
batiste, bordée d'une magnifique valencienne. La taille de madame de
Genlis était ravissante à cette époque; elle était aisée, ronde et
menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en
s'y laissant aller plutôt que de se les laisser imposer par un rôle.
Sur sa tête, pour compléter son costume, elle n'avait qu'une rose au
milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]...
[Note 63: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce
quadrille existe, et je le possède.]