je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y
était. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en
avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prétendit qu'il lui était
arrivé à lui-même une histoire des plus étonnantes, et que si je lui
promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette
aventure. J'étais peureuse, mais la curiosité l'emporta; je lui
demandai son histoire. Depuis il me l'a racontée, toujours avec les
mêmes particularités. C'est un homme d'honneur et incapable de
tromper[48]...
[Note 47: Je donne cette histoire pour montrer comment se passaient
les soirées au Palais-Royal.]
[Note 48: L'histoire est en effet arrivée à M. le chevalier de
Jaucourt.]
Le chevalier de Jaucourt est né en Bourgogne. Il fut élevé dans un
collége d'Autun. Son père le fit sortir du collége et le fit venir à
sa terre pour le préparer à sa première campagne, qu'il devait faire
sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49]
avait alors douze ans. Son père le reçut bien, comme à son ordinaire,
mais avec une sorte de solennité qu'il ne mettait pas habituellement
dans ses manières avec lui. Après souper, on conduisit le chevalier
dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'après
l'ordre de son père. Le chevalier n'osa répliquer d'abord à _l'ordre_
paternel; et puis il allait partir pour l'armée... il allait servir le
Roi!... Cette pensée lui aurait fait affronter des dangers.
[Note 49: Une chose assez singulière, c'est que madame de Genlis ne
sache pas mettre l'orthographe des noms de ses amis. Elle ne met
jamais de _t_ aux noms de Balincourt et de Jaucourt.]
La chambre dans laquelle on le laissa seul était fort vaste et sombre,
et meublée d'une singulière façon à l'époque où l'on était alors; le
lit à baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les
chaises et les fauteuils, d'une forme également gothique et recouverts
d'une poussière épaisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement
n'avait été habité. Au milieu de la chambre on voyait une espèce de
trépied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du père du
chevalier laissa une lampe allumée et se disposa à s'en aller.
--Je ne voudrais pas de lumière, dit l'enfant.
--Monsieur le marquis a recommandé qu'on vous laissât de la lumière,
monsieur le chevalier.
Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre
qui paraissait isolée, et dont l'ameublement seul le glaçait d'une
sorte de crainte... Il commença à se déshabiller, mais lentement, et
mit à cette occupation le double de temps qu'il y mettait
ordinairement... Pendant qu'il ôtait ses habits pièce à pièce, il
examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs
humides de la chambre. Cette tapisserie était une _tapisserie à
personnages_, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois
dans ces châteaux... Le sujet en était étrange, elle représentait un
temple de _forme antique_; les portes en étaient fermées; l'ouvrier
_s'était surpassé_ dans l'exécution des arbres qui entouraient le
temple. Sur les marches de l'édifice était un homme de grandeur
naturelle, dont le costume ressemblait à celui d'un grand-prêtre. Il
était vêtu d'une longue tunique blanche serrée par une ceinture dont
les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa
tête... Dans l'une de ses mains était une clef; dans l'autre, un
faisceau de rameaux liés ensemble figurait une poignée de verges.
Cette figure était de grandeur naturelle, et occupait une partie du
lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de
fascination magnétique, il ne cessait de regarder cette figure; ses
yeux la fixaient en se déshabillant, ils la fixèrent dans son lit, ils
la fixaient toujours... Tout-à-coup...
MADAME DE BLOT et plusieurs de ces dames.
Ah! mon Dieu!...
MADAME DE GENLIS.
Tout-à-coup il croit rêver!... il voit la figure se mouvoir...
s'ébranler... elle descend lentement les marches du temple... Le
malheureux enfant, glacé de terreur, n'ose faire un mouvement, ne peut
même pas porter la main à la sonnette que lui a montrée le vieux valet
de chambre... La figure descend toujours... Elle est dans la chambre
enfin... elle s'avance vers le lit où l'enfant est couché, frissonnant
et baigné de sueur froide..... La figure avance toujours... enfin elle
est tout près du lit... D'une main elle tenait la clef et de l'autre
la poignée de verges... Lorsqu'elle toucha le lit du chevalier, la
figure leva la main qui tenait les verges, et prononça ces mots d'une
voix qui n'avait rien d'humain:
«Ces verges _fustigeront_ un grand nombre de tes amis... Lorsque tu
les verras s'agiter... voilà la clef des champs... n'hésite pas à la
prendre.»
Après que ces mots furent prononcés lentement et avec toute la
solennité d'un oracle, la figure se retourna, traversa de nouveau la
chambre avec la même gravité, et remontant les marches du temple comme
elle les avait descendues, elle se remit sur le portique dans la même
attitude où elle était avant ce singulier événement..... Tout
palpitant... frémissant encore d'une terreur qu'il ne pouvait
surmonter, le malheureux enfant ne put appeler que quelques instants
après... On vint... Mais n'osant pas confier cette étonnante aventure
à un domestique, il se contenta de dire qu'il se sentait malade et
voulait que quelqu'un demeurât dans sa chambre... Le domestique resta
auprès de lui; mais le pauvre enfant ne put dormir de la nuit. À peine
fit-il jour qu'il courut chez son père, et se jetant dans ses bras en
rougissant de honte de sa pusillanimité, il lui raconta son aventure
de la nuit... Quel fut son étonnement lorsque son père, au lieu de se
moquer de lui, l'embrassa avec une sorte de familiarité qui était loin
des rapports d'un père avec un fils de douze ans.
--Mon fils, lui dit M. de Jaucourt, votre aventure est sans doute
fort extraordinaire, mais elle l'est moins pour moi... Mon père...
votre aïeul... eut aussi dans cette même chambre une des plus
étonnantes aventures qu'il se puisse dire, et même!...
M. de Jaucourt allait parler avec plus de détail de cette aventure de
son père, lorsque, réfléchissant probablement à l'âge de son fils, il
garda le silence...; mais, en regardant le chevalier, ses yeux se
mouillèrent de larmes... Il le prit dans ses bras et, l'embrassant
avec tendresse, il le bénit.
Le chevalier partit pour l'armée avec un de ses oncles; il a été,
depuis cette époque, bien occupé et même agité par des événements
compliqués dans sa vie privée. Dans tout ce qui lui arrive, il croit
voir l'effet des paroles du grand-prêtre aux verges et à la clef. Je
lui ai entendu raconter plus de dix fois cette aventure, et jamais il
n'a changé une circonstance ni un fait.
Dans ce moment, M. de Jaucourt entra dans le salon. Tout le monde se
récria!...
--Comment, M. de Jaucourt, lui dit la duchesse de Chartres, vous ne
nous avez jamais raconté votre aventure de revenant!...
M. de Jaucourt prit à l'instant même une attitude plus sérieuse.
--Je ne savais pas si j'aurais intéressé Madame, répondit-il... J'en
parle peu, et jamais pour faire effet.
Ceci fut dit en jetant un regard presque de reproche sur madame de
Genlis...
--Mais, dit la duchesse de Chartres, il est donc _bien vrai_ que cela
vous est arrivé?... Vous ne pouvez l'affirmer, car, enfin, vous
dormiez peut-être.
--Non, madame, je ne dormais pas... l'impression produite par un rêve
est une autre impression que celle de la réalité!... J'ai _vu_ et j'ai
_entendu_...
À ces mots, prononcés avec une noble assurance et le ton d'une
profonde conviction, tout le monde se rapprocha de M. de Jaucourt...
il semblait être un homme différent de la veille. Ce salon, si animé
il y avait seulement quelques minutes, était devenu silencieux et
attentif à la moindre parole, au moindre geste de celui qui avait vu
enfin un habitant de l'autre monde.
La duchesse questionna M. de Jaucourt, et il lui répondit avec une
extrême exactitude. Quoique quinze ans se fussent écoulés depuis cette
époque, les faits étaient classés dans sa tête avec une telle netteté,
qu'il ne déviait jamais d'une ligne dans ces récits si souvent
renouvelés et toujours aussi fidèles.
Le chevalier de Jaucourt avait alors près de vingt-sept à vingt-huit
ans; sa taille était fort élégante et sa démarche avait de la
noblesse et du laisser-aller[50].--Son visage était pâle et rond, ce
qui lui avait fait donner le surnom de _Clair de Lune_. La vraie
raison de ce surnom aussi était une mélancolie profonde dont on
ignorait le motif. Cette aventure de sa jeunesse en était-elle la
cause? elle troublait ses nuits, elle troublait ses jours[51]!... il y
rapportait tout ce qui survenait dans sa vie... Une passion qui
l'occupait vivement était également pour beaucoup dans cette tristesse
douce et calme qui lui avait fait donner son surnom... Ses yeux
étaient noirs et charmants dans leur regard; mais une particularité
étrange, c'est qu'il ne mettait pas de poudre à cette époque!...
C'était une singularité tellement remarquable qu'il fallait un bien
puissant motif pour l'autoriser. Il portait donc ses cheveux négligés
et sans poudre, ce qui lui allait à ravir... M. de Conflans aussi;
mais chez lui c'était une manie: il prétendait que c'était parce que
sa tête _fumait_ comme un _volcan_ aussitôt qu'il y mettait de la
poudre. Cette raison ne valait rien. S'il eût voulu, il y avait
d'autres moyens de poudrer ses cheveux. Le fait est que ses cheveux
frisaient ou plutôt bouclaient parfaitement, comme Just de Noailles,
qui ressemblait à l'Antinoüs.
[Note 50: C'est une chose plus importante qu'on ne le saurait croire
que la _démarche_ dans une femme et dans un homme. C'est un moyen de
reconnaître l'élégance de leurs manières.]
[Note 51: Les _verges_ sont les dangers de la Révolution, et la _clef
des champs_ voudrait indiquer l'émigration... Cependant le fait s'est
passé dans des années où certes on ne soupçonnait pas que la
Révolution dût exister jamais: c'était, je crois, en 1764 ou 65.]
L'esprit de M. le chevalier de Jaucourt était charmant et, comme son
visage, doux, calme et un peu porté à la tristesse. Il était aimé
généralement de tous ceux qui le connaissaient, et son amabilité avait
un charme qui rendait bientôt son commerce nécessaire lorsqu'on savait
l'apprécier. Au reste, il n'était pas toujours _triste_ et le prouvait
en racontant avec grâce[52]...
[Note 52: Je connais un homme dont la physionomie triste et douce, le
visage agréable et surtout le ravissant regard, ont une grande
analogie avec son esprit naturellement triste et pourtant doucement
railleur... Il y a un charme dans sa conversation, un attrait que je
n'ai vu qu'à lui. Grand seigneur par sa naissance, par ses manières,
il l'est de tout ce qui fait remarquer que les autres ne le sont pas.
Le charme des manières de cette personne ne peut être imité, et ne
sera jamais remplacé...]
--La bonté de Madame, dit le chevalier de Jaucourt, l'a entraînée trop
loin, et je m'aperçois qu'il règne ici une sorte de tristesse... Il
n'en est pas de même dans le salon de madame de Livry, d'où je sors
en ce moment: c'est comme le camp d'Agramant.
MADAME DE BLOT.
Qu'y a-t-il donc?
M. DE JAUCOURT.
Oh! rien de nouveau, quant à ce qui concerne madame de Livry; cependant
il y a eu ce soir redoublement dans la manifestation de son humeur
folle, elle avait beaucoup de monde... Je ne sais comment le marquis de
Hautefeuille et elle se prirent de querelle sur un sujet quelconque...
Vous savez que madame de Livry n'est pas difficile sur le sujet d'une
dispute, elle est fort coulante là-dessus... M. de Hautefeuille, de son
côté, était bien disposé apparemment, et tout aussitôt que la balle lui
fut lancée il la releva et _servit_ madame de Livry comme elle le
voulait, c'est-à-dire que la querelle fut engagée... Elle s'anima si
bien et madame de Livry le prit sur un tel diapason, que M. de
Hautefeuille se réfugia à l'autre bout du salon.--Monsieur, lui cria
madame de Livry, vous êtes absurde.--Madame, répliqua M. de
Hautefeuille, à tout seigneur tout honneur... vous passez avant moi...
L'affaire s'engageait bien assez sans ce dernier mot; mais à peine
fut-il prononcé que madame de Livry leva le pied, et lança de toute sa
force une de ses petites mules à la tête du marquis de Hautefeuille...
Dire les rires et les cris de joie de tout ce qui était dans le salon de
madame de Livry ne se peut décrire... M. de Hautefeuille, désarmé par
cette _gracieuseté_, rapporta à son antagoniste la mule de Cendrillon;
car en vérité je n'ai vu de ma vie un plus joli, un plus petit pied, et
la dispute fut terminée...
MADAME DE POLIGNAC.
Quelle charmante petite folle que madame de Livry!
MADAME DE BLOT.
En vérité! La trouvez-vous _charmante_? Moi je trouve qu'elle est fort
peu mesurée, et voilà tout: le monde devrait lui demander compte de
son peu de respect pour lui.
MADAME DE GENLIS.
Mais madame de Livry va fort rarement dans le monde, et, quoiqu'elle
reçoive beaucoup, elle sort fort peu. Sa maison est agréable, ses
soupers très-bien composés. Je crois avoir eu l'honneur de vous y
voir, madame.
MADAME DE BLOT.
Cela ne prouve rien. Je vais chez des gens que je trouve ridicules;
ne faites-vous pas de même?
Madame de Genlis ne répondit pas. Madame de Blot continua avec
aigreur:
--Je n'ai jamais vu une femme aussi peu mesurée dans ses propos au
milieu d'un cercle de femmes que madame de Livry: vous ne pouvez le
nier.
MADAME DE GENLIS.
Mais une chose qu'on ne peut _nier_ aussi, c'est que sa réputation est
excellente, et qu'elle est aussi sage et _mesurée_ dans les choses
essentielles qu'elle l'est peu dans les affaires du monde. N'est-il
pas vrai, M. de Jaucourt?
M. de Jaucourt était à l'autre bout de la chambre avec le duc de
Chartres, dont la physionomie exprimait en ce moment de vives et
profondes impressions... Il parlait, et paraissait parler avec
action... Il parlait bas, et lorsque sa voix s'élevait malgré lui, il
l'abaissait, et se calmait aussitôt... Madame de Genlis répéta deux
fois le nom de M. de Jaucourt sans que le chevalier lui répondît...
Vivement intriguée par cette conférence, et choquée peut-être aussi du
peu de cas que le duc de Chartres lui-même faisait de sa parole,
madame de Genlis allait recommencer une troisième fois lorsque la
porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le marquis de Conflans...
Il était fort beau, comme on sait, et cette beauté venait en grande
partie de ses cheveux, qui étaient noirs et bouclés et qu'il portait
sans poudre... Lorsqu'il était en uniforme il était vraiment
remarquable, surtout par cette tête à l'antique au milieu des frisures
que l'on portait alors.... Ce même soir il était en uniforme, parce
qu'il venait prendre congé[53], et l'habit de hussard, qu'il portait
admirablement, lui donnait une expression presque nouvelle qui lui
valut plusieurs conquêtes qui n'auraient pas songé à lui sans cela, à
ce qu'il disait. En le voyant, le duc de Chartres alla aussitôt à lui
et l'accueillit avec amitié... Il l'aimait beaucoup ainsi que M.
d'Argenson (M. Voyer). Avec M. de Conflans était madame la comtesse de
Montauban (mère de madame de Clermont-Galerande) excellente femme,
ayant un esprit fort original et parfois des reparties extrêmement
plaisantes... Elle disait souvent aussi des choses qui avaient une
originalité qui ne plaisait pas à tout le monde, parce qu'elle était
fort distraite.--Elle me fait toujours peur, dit-elle tout bas à
madame de Genlis en lui montrant madame de Polignac.
[Note 53: On n'allait jamais en uniforme autrefois ni à la Cour, ni
dans le monde, excepté pour prendre congé. Alors, on portait
l'uniforme de son régiment ou bien celui d'officier-général.]
--Pourquoi... je vous assure qu'elle n'est pas aussi à redouter qu'on
le dit; il ne s'agit que de prendre position vis-à-vis d'elle[54].
[Note 54: Madame de Polignac était fort laide, très-mordante et
spirituelle; elle avait toutefois de la bonté.--Elle contait à ravir,
et savait une foule d'anecdotes du temps de Louis XIV et de Louis XV.]
--Bon! ce n'est pas pour cela, mon coeur!... je ne crains personne, je
vous dirai, dans ce genre-là, parce qu'alors je mords comme une
autre... Non, ce n'est pas cela; mais toutes les fois qu'avec sa
figure de singe elle se place à côté de moi au jeu, je suis sûre de
perdre!... C'est odieux, cela... Enfin, j'avais découvert qu'elle
portait du musc, et tout aussitôt je lui ai dit que je fuyais le musc,
et je m'en suis allée... Malheureusement madame de Rochambeau a eu
vraiment mal aux nerfs par suite de ce _musc_ dont elle est entourée
comme une civette. Alors, pour _faire la jeune femme_ et avoir une
déférence pour la plus ancienne de tout le Palais-Royal, elle a quitté
son musc, et je ne peux plus lui dire qu'elle empeste; je serai
obligée de lui dire qu'elle m'ennuie.--Qu'est-ce donc que vous dites
de moi, monsieur de Conflans? Je vois que vous parlez de quelque chose
qui me concerne, car vous me regardez avec Monseigneur et le
chevalier de Jaucourt qui est là tranquillement, tandis qu'il serait
heure pour lui d'aller faire son office de lune, ajouta-t-elle plus
bas.
--C'est vrai, répondit le marquis de Conflans; je parlais de vous,
madame la comtesse, et je racontais l'aventure et le mot de Danaé.
--Vraiment c'est bien la peine, dit-elle en souriant... elle n'est pas
mal au fait l'histoire! ajouta-t-elle avec une bonhomie comique.
--Mais nous ne la savons pas nous, la belle histoire, dit madame de
Polignac.
--Vous saurez, dit le marquis de Conflans, que madame la comtesse de
Montauban était hier au soir à souper chez madame la princesse d'Hénin
à Versailles. Si le souper eût été servi, madame la comtesse n'aurait
pas été au jeu, j'en suis sûr; mais comme la table de pharaon était
alors celle autour de laquelle on se réunissait, madame de Montauban
était occupée à ponter[55] avec autant de vigueur que moi... Dans la
chaleur de l'action, madame la comtesse fit un paroli de
campagne[56]... Le banquier le lui fit observer avec la politesse de
l'homme le plus excellemment élevé...
[Note 55: On appelle ainsi la mise en jeu. Ainsi les joueurs sont
souvent nommés _pontes_, pour cette raison.]
[Note 56: Terme employé dans quelques jeux, tel que le pharaon, jeu
fort en vogue alors: c'est de jouer le double de ce qu'on a joué la
première fois. M. de Conflans dit ici que madame de Montauban fit un
_paroli de campagne_. C'est une manière de parler, pour dire qu'elle
avait _voulu tricher_, chose malheureusement fort en usage à cette
époque aussi.]
--Mon Dieu! cela peut-être, dit madame de Montauban avec une grande
naïveté...; mais vous conviendrez que c'est un empressement bien
pardonnable à un ponte...
--Comment trouvez-vous l'excuse?... Un moment après, un gros
monsieur... immense... ayant un nom allemand, qui est aussi long,
aussi large, aussi gros que sa personne, aussi l'ai-je oublié... vous
le rappelez-vous, madame?
--Moi, dit madame de Montauban en ouvrant de grands yeux étonnés, moi
me rappeler le nom de cet homme!... c'est un rustre...
--Je ne dis pas le contraire: raison de plus pour savoir son nom, et
le consigner à sa porte.
--Mais l'histoire, monsieur de Conflans! s'écria la duchesse de
Chartres....
--M'y voici, madame. Madame de Montauban avait derrière elle cette
cathédrale marchante... et à présent que j'y pense, ce pourrait bien
être celle de Strasbourg qui était venue là. En attendant il était
perché sur l'épaule de madame de Montauban, et _pontait_ tant qu'il
avait de force... et d'argent... ce dont, au reste, il était fort bien
pourvu comme vous l'allez voir... Dans un moment de colère contre le
banquier, il fit paroli sur paroli, et en vint au point de mettre au
tapis une énorme poignée d'or... Mais je ne sais comment cela se fit:
les louis, au lieu d'aller sur le tapis vert, vinrent tous dans le dos
de madame de Montauban.
--Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui
jusque là avait écouté l'histoire comme si elle eût été celle d'une
autre.
--Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne
se peut pas avec vérité... c'était une fureur d'insensé d'avoir manqué
son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il
aurait gagné...
--Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de
souvenir... J'y ai gagné vingt louis en faisant paroli ce coup-là,
moi...
--Madame de Montauban vient de vous dire elle-même qu'elle était
occupée à ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et à
la colère du gros Allemand, jusqu'à ce que son dernier louis fut
revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignité comique vers
le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et
se levant, elle se mit _à se secouer_ pour faire tomber les louis
qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais
trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son
singulier exercice et se donnait un mal épouvantable; enfin elle
surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait
_le gros dos_.
--Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille
faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Danaé?...
À ce mot, tout le monde se mit à rire autour de M. de Conflans et de
madame de Montauban... Ils étaient tous deux excellents dans cette
affaire, parce que madame de Montauban écoutait son histoire comme si
M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour
continuer ou pour rectifier...
--Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes là une histoire
de ta façon.
--Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vérité, et rien que la
vérité.--Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme,
cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est
comte, prince même je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la
main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise
au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait
vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis
de nouveau mise à ponter avec un bonheur inouï.
--Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amusé de
cette histoire.
--Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien
été. En me déshabillant le soir, ou plutôt ce matin, ma femme de
chambre a trouvé dix louis, que mon valet de chambre a reportés à la
cathédrale de Strasbourg. Il aurait dû les rapporter pour lui, mon
valet de chambre...; mais il paraît que la cathédrale n'est pas
donnante... Le gros homme a reçu ses louis; et le joli de l'aventure,
c'est qu'il m'a fait dire que _le compte y était_... Je vous demande
un peu qu'est-ce que ça me faisait?... Et mon fils, à qui je raconte
mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou
protestant... ça m'est encore bien plus égal.
--Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.
--Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin
de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une
apparition...
M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui
jeta un coup d'oeil interrogateur[57], auquel le prince répondit par
un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement,
mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de
Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
[Note 57: Le duc de Chartres avait déjà beaucoup de croyance aux
Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici
un fait positif qui a été raconté par le duc d'Orléans lui-même; je ne
puis affirmer l'année précise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a
raconté étant chez moi au Raincy, me l'ait dit également.--Étant un
jour à dîner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres
personnes de son intimité à la porte de Chelles chez son secrétaire
des commandements M......., la conversation fut conduite sur les
somnambulistes et les mesméristes... Le prince parut rêveur, il écouta
plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-même, et tout-à-coup
prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au
château en nous promenant. Nous partîmes, et à peine fûmes-nous à
quelque distance que le duc me dit qu'il lui était arrivé il y avait
peu de temps une aventure très-étonnante.