parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant...
C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme
pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la
maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières
gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand
tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde
qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce
qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être
prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir
de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la
morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James,
et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être,
mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un coeur
de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et
d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le
chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut
aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût
été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût
venu à temps pour le guider dans sa marche.
Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus
funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme
auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être
celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé
aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans
la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent
contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson,
Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une
foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout
l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le
sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut
donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient
beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des
cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses
inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout
organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord
à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le
prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage,
il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant
que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité
de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de
madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de
lui tenir tête.
Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme
parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de
Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient
alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le
duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la
mode... Plus tard, cette influence fut _directe_ et _funeste_.
La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle
avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares
dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle
était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde
ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour!
C'était une oasis dans le désert.
Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du
comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise
madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné
quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur,
me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle
de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de
dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était
auteur. Son fils était aussi fort spirituel...
Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes
les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir,
spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y
connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où
il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne
compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup
connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette
réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et
que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari
de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de
beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui
contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse
dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.
M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La
Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure
était déformée par des _tics_ tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là
n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de
faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le
chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés
du Palais-Royal.
[Note 40: Il était savant sans pédanterie et faisait servir son
instruction à l'amusement des autres, chose fort rare.]
La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son
intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte
pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire
du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire
que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on
distinguait alors sous le nom de _grande société_, on remarquait des
points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits
pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je
parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient
réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait
alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce
que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque,
tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une
femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle
pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait
les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et
du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu
recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On
pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne
racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une
brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une
mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle
façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des
manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le
code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce
monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est _que
là_ aussi que j'ai _vécu_. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu
louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous
empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est _que là_ que
j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans _disputer_
et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les
autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et
cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes
moeurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était
cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à
porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans
le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés,
lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles
jusqu'aux moindres actions de la vie!...
[Note 41: La société est tellement changée sous ce rapport, que j'ai
vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours,
se prendre de querelle une fois à l'Abbaye-aux-Bois assez fortement
pour être obligé de sortir du salon où il était avec son antagoniste,
homme des plus grossiers, et qui pourtant était reçu chez M. de
Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez
madame Récamier, parce qu'elle est un ange de bonté.]
Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer,
on était plus ouvert, plus confiant; _on causait_, on parlait des
bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on
n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la
vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais
dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour,
dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à
terre un papier qu'il relève; il lit!... _Ah!_ s'écrie-t-il
involontairement, _une lettre d'amour signée avec du sang!..._ mais
tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien!
pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut _rayé_ de la
liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par
Marie-Antoinette elle-même!...
Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était
de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde
est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière.
C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou
du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On
n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de
l'âme d'une bassesse; mais telle était la _force de l'opinion_, qu'on
avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus
de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de
toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée
pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était _la
grande société_ ou _la bonne compagnie_.
J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les
jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait
aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première,
qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient
_les petits jours_, il y avait une liste pour la société intime, qui,
également invitée, l'était pour l'avenir. Ces _petits_ soupers étaient
les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et
conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait
quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un
hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des
pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire
de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis
était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La
princesse l'aimait alors avec une tendresse _qui faisait croire aux
sortiléges_, disait madame de Barbantane.
Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait
devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle
_parfilait_... Madame de Blot, assise auprès d'elle, _parfilait_ aussi
et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait
donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de
l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La
conversation était animée... on parlait beaucoup de _sentiment_, et
madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse
assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas
parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait
dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face
d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est
perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer,
surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées
du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince
donnait lui-même l'ordre de l'être...
--En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le coeur des
femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité
sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde
la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la
plus belle des houris de Mahomet.
MADAME DE BLOT.
Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion
raisonne?...
LE DUC DE CHARTRES.
Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment
j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon coeur était
occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme
que j'aimais.
MADAME DE BLOT.
Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand
historien du coeur humain. _Julie_ va d'elle-même au-devant du coeur
de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le
donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque.
M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie.
Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame?
MADAME DE BLOT
Moi, monseigneur!... je l'admire à un tel point, que je ne conçois
pas qu'une femme véritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau
pour lui consacrer sa vie.
LE DUC DE CHARTRES s'arrêtant avec une expression de crainte affectée.
Je vous demande en grâce, mesdames, de garder religieusement le secret
de madame de Blot; car, en vérité, si Rousseau apprend cette
admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue
à jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot.
MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche.
Ah! monseigneur!
M. DE SCHOMBERG.
Monseigneur pardonnera à une si vive admiration.
M. DE THIARS.
Elle est si comprenable!
LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi méthodiquement.
[Note 42: C'était une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en
long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'était presque
toujours lorsque la discussion l'attachait.]
Vous avez raison (_il s'incline_), madame de Blot; c'est moi qui vous
demande pardon.
Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la
révérence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne
pouvait être vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la révérence
qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du
prince... Tout-à-coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre
le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait à une bourse en
filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une
heure, était assez étrange pour que madame de Blot en fût surprise;
aussi ne laissa-t-elle pas échapper l'occasion d'une petite
vengeance...
--Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau,
madame? dit madame de Blot à madame de Genlis.
MADAME DE GENLIS.
Je ne saurais le dire, madame.
MADAME DE BLOT.
Vous ne sauriez le dire, et pourquoi?
MADAME DE GENLIS.
Parce que je connais à peine les ouvrages de Rousseau.
MADAME DE BLOT.
Mais _la Nouvelle Héloïse_...
MADAME DE GENLIS.
Je ne l'ai pas lue.
Ce fut un coup de théâtre dont l'effet fut instantané... l'ouvrage
tomba des mains de toutes les travailleuses... _le parfilage_, _le
filet_, _la tapisserie_, tout fut en suspens... et jusqu'à la
princesse tout le monde s'écria:
--Vous n'avez pas lu _la Nouvelle Héloïse_!
MADAME DE GENLIS.
Non, et je n'ai pas même lu _Émile_...
Un moment de silence suivit... tous les yeux étaient attachés sur
madame de Genlis, qui, sans être embarrassée de son maintien,
continuait son filet sous l'artillerie des regards jetés sur elle...
Cependant, si elle avait levé la tête, elle eût été embarrassée en
voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un démenti
formel. Quant à madame de Blot, elle haussa les épaules et dit avec
un accent moqueur:
--Cela est en vérité bien surprenant, et vous avez là, madame, une
_prétention_ bien ridicule.
MADAME DE GENLIS très-piquée.
Non, madame, non, je n'ai pas de _prétentions_... j'en vois autour de
moi trop d'absurdes pour me donner à moi-même ce ridicule... Je n'ai
pas lu _la Nouvelle Héloïse_, parce que j'en ai assez entendu dire
pour savoir que _la Nouvelle Héloïse_ n'est pas un livre pour mon
âge... Lorsque j'aurai le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de
J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes
choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la bienséance.
MADAME DE BLOT.
Je ne vous savais, madame, ni dévote, ni prude, ni rigoriste...
MADAME DE GENLIS.
Je me trouve, madame, assez honorée du titre de dévote pour n'en pas
chercher d'autres, et surtout celui de _prude_... Au surplus, quel que
soit mon rigorisme, il ne me portera jamais à soutenir des thèses
extravagantes.
LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval.
En vérité, madame de Genlis me confond! comment peut-elle être aussi
ferme dans sa défense vis-à-vis madame de Blot, dont l'attaque est
presque grossière contre son ordinaire, car elle est toujours de si
bon goût...?
LE BARON DE BESENVAL souriant.
Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesurée devient une
lionne si elle est attaquée devant la personne qu'elle aime.
LE DUC DE CHARTRES fort embarrassé.
Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre?
LE BARON DE BESENVAL.
Je croyais que monseigneur avait aperçu M. de Genlis lorsqu'il est
entré tout à l'heure.
LE DUC DE CHARTRES souriant.
Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voilà encore la querelle qui
recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau.
En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'était apaisée depuis
la dernière réponse de madame de Genlis, venait de se réveiller plus
aigre que jamais à propos du _parfilage_. Interpellée sur un mot
qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de
Genlis avoua qu'elle espérait faire tomber cette odieuse coutume, qui
était si peu d'accord avec nos manières élégantes et nos _prétentions_
surtout à l'élégance.
MADAME DE MONTBOISSIER.
Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire
une chose inconvenante.
Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la
duchesse d'Orléans parfilait en ce même moment. Le coup semblait
devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis était trop fine
pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle était sûre
de son affaire; aussi répondit-elle à madame de Montboissier:
--Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche à toutes
les femmes, et madame elle-même connaît à cet égard ce que je pense...
mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre à une femme,
presque sur les vêtements d'un homme, les brandebourgs de son habit,
son noeud d'épée, ses épaulettes, enfin tout ce qui fait les profits
de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des
présents d'une valeur que nous repousserions s'ils étaient sous une
autre forme... Voilà ce que je trouve non-seulement indélicat, mais
coupable même.
[Note 43: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses,
et non pas continuellement par leur titre d'_Altesse_, comme on en a
la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot
_madame_ est le plus respectueux, employé à la troisième personne.]
MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit à
demi-voix:
Eh bien, voilà la mission commencée... il ne nous reste plus qu'à
chercher à obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide!
MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et
sans affectation.
Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or,
destinée à être parfilée, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi
qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le même usage...
Madame de Blot rougit... le tablier valait plus de cinquante louis, et
lui avait été donné par la maréchale de Luxembourg.
--J'ai reçu hier de Rome une lettre fort intéressante, qui m'annonce
un nouvel ouvrage bien remarquable s'il s'achève, dit M. de Schomberg,
qui voulait changer la conversation.
LE DUC DE CHARTRES.
Quel est cet ouvrage?
M. DE SCHOMBERG.
L'auteur, quoique jeune, est un savant distingué, monseigneur; quant à
l'ouvrage, il s'intitule _Trésor des origines, ou Dictionnaire
raisonné des origines_.
LE DUC DE CHARTRES.
Et l'auteur?
M. DE SCHOMBERG.
C'est un jeune homme appelé Charles Pougens; il annonce un esprit
remarquable, et même un talent distingué... il me demande de le mettre
aux pieds de monseigneur, et de solliciter sa protection.
MADAME DE BLOT.
Vous devriez bien, monsieur de Schomberg, lui écrire de nous donner
son avis sur Rousseau, puisqu'il est si savant, votre jeune ami.
LA DUCHESSE DE CHARTRES, souriant doucement.
Vous avez l'humeur bien guerrière ce soir, madame de Blot...
MADAME DE GENLIS.
Je connais M. Charles Pougens, madame, et je crois que son opinion
aurait ici peu de poids pour décider si une jeune femme doit ou non
lire Jean-Jacques Rousseau.
LA DUCHESSE DE CHARTRES.
Madame de Genlis, madame de Puisieux me disait l'autre jour que vous
aviez un talent remarquable pour raconter des histoires de revenants.
Vous devriez bien nous en dire une au lieu d'engager une discussion
sur Jean-Jacques; car, en vérité, une discussion, quelque bien qu'elle
soit engagée, est toujours pénible pour ceux qui écoutent.
MADAME DE GENLIS. Je suis aux ordres de madame. Quelle histoire
demande-t-elle? Est-ce une _véritable_ histoire ou bien une faite à
plaisir.
LA DUCHESSE.
Comme vous voudrez.
MADAME DE GENLIS.
Eh bien! je raconterai donc l'aventure du chevalier de Jaucourt[44].
[Note 44: Celui qu'on appelait Jaucourt _Clair-de-Lune_, surnom qu'on
lui avait donné en raison de sa figure ronde et pâle.]
LE DUC DE CHARTRES.
Qui? Clair-de-Lune?
MADAME DE GENLIS s'inclinant sans répéter l'épithète.
M. le chevalier de Jaucourt. Je soupais un soir chez madame de
Gourgues[45] avec ma tante, madame de Montesson, dont elle est la
meilleure amie. Elle avait été fort souffrante ce jour-là, et elle
était sur sa chaise longue...
[Note 45: Soeur de M. de Lamoignon.]
LE DUC DE CHARTRES.
Madame de Gourgues n'est-elle pas une personne pâle et mélancolique?
MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.
Oui, monseigneur; et madame de Genlis est vraiment bien bonne d'avoir
remarqué qu'elle était un jour plutôt qu'un autre sur sa chaise
longue, car elle y passe sa vie.
LA DUCHESSE DE CHARTRES avec le ton de l'intérêt.
Qu'a-t-elle donc?
MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.
Une maladie, madame, bien difficile à guérir, une passion malheureuse
pour M. Jaucourt.
LE DUC DE CHARTRES.
Comment! pour Clair-de-Lune? c'est prodigieux! a-t-elle de l'esprit?
MADAME DE GENLIS.
Oui, monseigneur, et beaucoup.
MADAME DE BLOT.
C'est-à-dire qu'elle sait l'anglais[46]... Et vous, madame, qui
parlez, ou du moins qui savez, je crois, toutes les langues de
l'Europe, vous devez trouver cela bien naturel.
[Note 46: C'était alors une chose fort rare en France.]
MADAME DE GENLIS.
Mais elle est instruite, elle parle sur beaucoup de sujets, et fort
bien.
MADAME DE BLOT.
C'est-à-dire qu'elle est pédante. Elle est fort arrêtée dans ses
décisions, avec cela, ce qui fait un singulier contraste avec son ton
sentimental.
MADAME DE GENLIS.
Au moins, madame, vous ne pouvez lui refuser beaucoup de vertus.
MADAME DE BLOT.
Oui... elle est dévote...
MADAME DE GENLIS.
Comment cela se peut-il, madame? elle aime tous les encyclopédistes.
MADAME DE BLOT.
Aussi, vous ai-je dit qu'elle était formée de contrastes, sans être
amusante.
LA DUCHESSE DE CHARTRES.
Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez
donc.
MADAME DE GENLIS, s'inclinant.