chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il
les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre
qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans
un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que,
saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à
bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup
fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Résolu à mourir,
il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe
au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe
baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte,
car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était
forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre...
on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer
de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins
voulurent lui mettre un appareil...
--Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que
je vais dire:
Et il dicte:
«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir
plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit
dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je
déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me
reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je
suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»
Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il
expira le 13 avril 1794.
Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré
son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il
leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé
très-haut.
Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit,
Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs
autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être
pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme
fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si
spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ était dans toute sa
fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort
recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux
assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une
saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il
flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...
On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun
lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de
Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des
plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par
une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle,
fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque
partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte
d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation
directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait
aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la
duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous
restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre
d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié
depuis.
Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé
Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement
accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime
particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier
d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière
romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des _Contes moraux_, et
parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait
parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour
me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un
seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes
aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet
agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de
bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau
lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de
Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un
jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il
tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt
l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un
malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé.
Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école
militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de
son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un
sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de
les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que
pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci
était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans
regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le
repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait
plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles
fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des
accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle
demeure entendrait les cris du désespoir!...
Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de
trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était
la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir
dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt
sur l'échafaud!...
L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à
la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec
des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prétexte_... Un
jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du
gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit
qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir
le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre...
Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une
funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position.
Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la
belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux...
sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de
Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la
chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était
empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du
_stramonium_ combiné avec de l'opium.
L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère.
Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse,
mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour
l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que
l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la
Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était.
J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire
qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le
rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis
alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il
savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses
camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château
lors des vacances.
Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère
tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne
harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres
celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe;
quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme
qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont
arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il
perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme
sort vainqueur de la lutte...
Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque
_bourrue_ que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle
cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le
premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur.
On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne.
Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de
honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui
fut adoptée et mise à exécution le soir même.
J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la
construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de
l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé
Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le
château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se
trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme
poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.
Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était
apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps
avait cette pesanteur qui accable et rend malade.
--Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur
ami...
--Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera
bien venue.
Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.
L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa
aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à
peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées
s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique
le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade
et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être
naturelle, même par l'effet de la tempête...
La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée
même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre...
Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était
la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait
longtemps considéré avant de se coucher.
--Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...
La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent
bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier
sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est
près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son
séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de
rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est
appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu
de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de
vie!...
[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de
chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux
château.]
Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte
de trouble.
--Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici
pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous
connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit
plus question...
En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures
sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même
attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du
pavillon dont il ébranlait les vieux fondements...
Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une
des quatre figures:
--Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous
ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc,
et observez votre parole comme j'observe la mienne.
Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte
de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.
--Éloignez-vous, leur dit-il!...
Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses
dents claquaient l'une contre l'autre.
--Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... _j'ai peur!_...
Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et
tout haletant...
Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses.
--Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous
avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais
sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes.
Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus?
Même silence!
Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme,
craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait
supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets
chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit
auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était
en bon état... il en saisit un.
--Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je
prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de
celui sur qui il frappera...
Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune
ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus
aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier
appel.
--Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le
second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même
chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé
à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est
revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...
[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient
méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par
son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune
homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.]
SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,
AU PALAIS-ROYAL.
Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis
commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit
avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les
hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec
une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les
autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à
cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie
à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne
n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et
même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce
même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus
qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de
ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de
Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle
venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame
du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai
lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à
la dernière).
Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette
époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était
elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M.
le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui
donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime,
ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut
secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise
de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis
de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à
cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce
entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.
[Note 37: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du
Roi.]
--Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout
indulgence et tout amour!...
--Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du
moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la
reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.
Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits
médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil
inconvénient dans un roi.
Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du
duc d'Orléans; _sa tante_ enfin _était tante_ de M. le duc et de
madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime
n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a
portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai
dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer
madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant
n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout
présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...
Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait
même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé
la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne
peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on
connaisse un peu le monde de ce temps-là...
Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un
immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la
duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée
des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable
d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle
sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une
_causerie_ journalière et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis
n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre,
et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers
réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours
d'opéra, et pourvu qu'on _fût présenté_ on avait _le droit_ d'y venir
souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que _les
intimes_ de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître
autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait
ensuite les _petits jours_, c'étaient les bons; on avait alors assez
de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait
avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et
des femmes qui avaient fait partie de ces _réunions intimes_, comme on
les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y
trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait
beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la
tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne
de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait
surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez
communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on
écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu
d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de
dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps
sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les
portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle
de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant
nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes
trancher, décider, sur cette _époque de Louis XV_, comme elles disent
sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des
femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine
dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais
je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette
époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des
choses qui manquent radicalement.
Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait
est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit
naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut
en effet le résultat qu'on trouvait en elle...
La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et
fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était _le salon le plus
agréable_ de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait
bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout,
formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne
reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant
lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de
Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et
maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants
d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse
des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien
comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans
l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de
la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane:
elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis
gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de
Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à
son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière
d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante
pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages
d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la
suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et
surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare
avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de
Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas
déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans
l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce,
sa soeur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien
par leur _facilité_ de commerce sociable et bienveillant, qualité
qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.
M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait
déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait
presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les
veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres,
quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour
ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes
années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure
leste et noble et des manières _à lui_, on peut le dire, qui le
rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son
âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on
ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était
chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince
avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et
même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du
premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas
difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille
d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de
Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas
davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur
furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne
travaillait pas.
[Note 38: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle
Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte
d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.]
Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!
[Note 39: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans
l'émigration!]