Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver

chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il

les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre

qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans

un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que,

saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à

bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup

fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Résolu à mourir,

il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe

au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe

baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte,

car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était

forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre...

on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer

de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins

voulurent lui mettre un appareil...

--Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que

je vais dire:

Et il dicte:

«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir

plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit

dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je

déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me

reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je

suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»

Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il

expira le 13 avril 1794.

Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré

son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il

leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé

très-haut.

Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit,

Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs

autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être

pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme

fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si

spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ était dans toute sa

fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort

recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux

assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une

saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il

flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...

On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun

lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de

Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des

plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par

une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle,

fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque

partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte

d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation

directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait

aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la

duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous

restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre

d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié

depuis.

Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé

Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement

accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime

particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier

d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière

romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des _Contes moraux_, et

parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait

parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour

me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un

seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes

aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet

agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de

bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau

lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de

Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un

jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il

tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt

l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un

malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé.

Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école

militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de

son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un

sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de

les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que

pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci

était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans

regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le

repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait

plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles

fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des

accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle

demeure entendrait les cris du désespoir!...

Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de

trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était

la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir

dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt

sur l'échafaud!...

L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à

la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec

des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prétexte_... Un

jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du

gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit

qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir

le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre...

Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une

funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position.

Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la

belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux...

sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de

Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la

chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était

empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du

_stramonium_ combiné avec de l'opium.

L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère.

Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse,

mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour

l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que

l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la

Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était.

J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire

qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le

rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis

alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il

savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses

camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château

lors des vacances.

Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère

tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne

harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres

celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe;

quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme

qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont

arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il

perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme

sort vainqueur de la lutte...

Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque

_bourrue_ que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle

cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le

premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur.

On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne.

Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de

honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui

fut adoptée et mise à exécution le soir même.

J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la

construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de

l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé

Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le

château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se

trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme

poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.

Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était

apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps

avait cette pesanteur qui accable et rend malade.

--Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur

ami...

--Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera

bien venue.

Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.

L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa

aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à

peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées

s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique

le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade

et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être

naturelle, même par l'effet de la tempête...

La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée

même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre...

Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était

la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait

longtemps considéré avant de se coucher.

--Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...

La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent

bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier

sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est

près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son

séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de

rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est

appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu

de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de

vie!...

[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de

chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux

château.]

Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte

de trouble.

--Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici

pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous

connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit

plus question...

En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures

sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même

attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du

pavillon dont il ébranlait les vieux fondements...

Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une

des quatre figures:

--Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous

ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc,

et observez votre parole comme j'observe la mienne.

Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte

de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.

--Éloignez-vous, leur dit-il!...

Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses

dents claquaient l'une contre l'autre.

--Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... _j'ai peur!_...

Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et

tout haletant...

Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses.

--Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous

avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais

sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes.

Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus?

Même silence!

Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme,

craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait

supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets

chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit

auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était

en bon état... il en saisit un.

--Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je

prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de

celui sur qui il frappera...

Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune

ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus

aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier

appel.

--Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le

second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même

chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé

à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est

revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...

[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient

méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par

son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune

homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.]

SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,

AU PALAIS-ROYAL.

Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis

commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit

avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les

hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec

une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les

autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à

cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie

à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne

n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et

même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce

même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus

qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de

ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de

Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle

venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame

du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai

lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à

la dernière).

Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette

époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était

elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M.

le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui

donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime,

ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut

secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise

de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis

de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à

cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce

entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.

[Note 37: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du

Roi.]

--Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout

indulgence et tout amour!...

--Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du

moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la

reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.

Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits

médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil

inconvénient dans un roi.

Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du

duc d'Orléans; _sa tante_ enfin _était tante_ de M. le duc et de

madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime

n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a

portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai

dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer

madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant

n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout

présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...

Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait

même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé

la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne

peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on

connaisse un peu le monde de ce temps-là...

Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un

immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la

duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée

des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable

d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle

sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une

_causerie_ journalière et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis

n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre,

et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers

réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours

d'opéra, et pourvu qu'on _fût présenté_ on avait _le droit_ d'y venir

souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que _les

intimes_ de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître

autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait

ensuite les _petits jours_, c'étaient les bons; on avait alors assez

de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait

avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et

des femmes qui avaient fait partie de ces _réunions intimes_, comme on

les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y

trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait

beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la

tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne

de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait

surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez

communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on

écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu

d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de

dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps

sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les

portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle

de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant

nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes

trancher, décider, sur cette _époque de Louis XV_, comme elles disent

sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des

femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine

dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais

je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette

époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des

choses qui manquent radicalement.

Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait

est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit

naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut

en effet le résultat qu'on trouvait en elle...

La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et

fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était _le salon le plus

agréable_ de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait

bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout,

formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne

reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant

lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de

Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et

maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants

d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse

des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien

comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans

l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de

la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane:

elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis

gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de

Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à

son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière

d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante

pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages

d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la

suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et

surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare

avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de

Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas

déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans

l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce,

sa soeur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien

par leur _facilité_ de commerce sociable et bienveillant, qualité

qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.

M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait

déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait

presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les

veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres,

quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour

ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes

années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure

leste et noble et des manières _à lui_, on peut le dire, qui le

rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son

âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on

ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était

chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince

avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et

même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du

premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas

difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille

d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de

Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas

davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur

furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne

travaillait pas.

[Note 38: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle

Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte

d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.]

Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!

[Note 39: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans

l'émigration!]

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 5 / 21 段