esprit fin et délié, de l'esprit d'intrigue surtout; habile à faire
valoir les plans des autres; ayant plus de pétulance que de vivacité
dans les idées, plus de vanité que d'orgueil ou de sentiment de juste
estime de soi-même. La Reine avait juré qu'elle en ferait un ministre,
et malheureusement elle eut assez de faveur auprès du Roi pour
triompher de ses répugnances à lui-même, car Louis XVI ne l'aimait
pas. Entièrement dévoué aux intérêts de la Reine, ami intime de M. de
Vermont, son instituteur, que lui-même avait envoyé à Vienne,
affectant la prétention de succéder à M. de Maurepas, il disait
hautement qu'un ministère ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne
voulait que de la première place. Il eût été plus tôt en effet ce
qu'il désirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une
grande confiance, ne l'eût éloigné de cette nomination. Mais à la
chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevêque de
Toulouse au ministère.
C'est pour arriver à son but que M. de Loménie avait organisé le
château de Brienne comme il l'était. En revenant de ces fêtes
somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de
fées par les jeunes femmes qui avaient contribué à la magie de ces
fêtes ravissantes, dont le seul récit charmait la Reine et même le
Roi, ces relations concouraient encore à entourer le nom de
monseigneur de Toulouse d'une auréole plus lumineuse. Madame de Damas,
madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grâce
et leur beauté faisaient à elles seules le charme de ces fêtes
enchantées, et le récit qu'elles en firent souvent devant le Roi
restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vérité de ces
magiques plaisirs.
--Savez-vous que j'aurais presque le désir d'aller voir une de ces
fêtes de Brienne? dit un jour Louis XVI à la Reine.
--Ah! sire, s'écria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Loménie!
mais il faudrait aussi faire le même honneur à M. le duc de Choiseul.
Ce nom gâta tout. En l'entendant prononcer, le roi fronça le sourcil,
et ne reparla plus du voyage de Brienne.
Le parti des prélats administrateurs était, comme on le pense, dans
l'intimité de la famille de Brienne. Les prélats les plus zélés, comme
M. de Dillon, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. de la Luzerne,
évêque de Langres, élève et ancien grand-vicaire de M. de Dillon,
Colbert, évêque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de
professer l'esprit _économiste_ et réformateur, pour être à la mode.
À eux se joignaient M. Turgot et son frère le chevalier, ainsi que le
marquis de Condorcet, qui était aussi l'un des habitués de Brienne,
quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de
la société de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette même
expression sinistre annonçant une fin malheureuse!... Un autre homme,
qui périt aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mérite, mais
malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scènes terribles de
notre révolution[27].
[Note 27: Il est à remarquer que, dans cette société de Brienne, il y
eut trois suicides d'hommes très-remarquables, Condorcet, Chamfort et
le cardinal; tous les trois incrédules! sans religion!... Voilà quel
fut le résultat de la croyance philosophique.]
C'était du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que
l'archevêque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui
devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au
ministère; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout,
il faut que les femmes soient les auxiliaires employés. Depuis que la
Cour de France existe, nous avons vu la vérité de cette doctrine mise
en oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse à
la Cour, en la rendant oisive, a donné passage à toutes les intrigues
les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois
qu'ayant cessé d'être châtelaines, elles sont venues sur un théâtre où
l'action toute préparée les engageait à prendre un rôle dans la pièce.
Suivez l'état de la société depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu
se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de
Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et
plus tard madame Tallien, madame de Staël, madame Château-Regnault, et
une foule de femmes qui dans la Révolution ont été non-seulement
activement importantes, mais dont l'influence fut discrète et
puissante.
M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, était dans le parti des _prélats
administrateurs_, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de
Dillon dans le Languedoc[28].
[Note 28: À l'époque même de la Révolution, on disait dans les
villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-même: _Ah! c'est encore
de l'ouvrage de notre bon archevêque, de notre père!_ Il était adoré
dans tout son diocèse.]
Puisque j'ai parlé du château de Brienne, voici une chanson qui fut
chantée le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau
château. Elle peint l'intérieur de la maison d'une manière assez
vraie.
Sur l'air: _Dans le fond d'une rivière._
Dans le plus beau jour du monde,
À Brienne consacré,
Quand son nom est célébré
Par vos santés à la ronde,
Je chanterai de nouveau,
Si votre voix me seconde,
Je chanterai de nouveau
Et Brienne et son château.
Voyez ce lieu délectable,
Où les bons mets, les bons vins,
À vos désirs incertains
Offrent un choix agréable.
Comus donna ce projet
Pour placer les dieux à table;
Comus donna ce projet
Du plus beau temple qu'était.
Au salon si je vous mène,
Vous admirerez encor,
Non pas la pourpre ni l'or
Qu'étale une pompe vaine,
Mais une noble grandeur
D'où tout s'arrache avec peine,
Mais une noble grandeur
Symbole d'un noble coeur.
Là, d'un temple de Thalie
Il[29] a tracé les contours;
Le ton du monde et des cours
À l'art de Baron[30] s'allie.
Le vice et les préjugés,
Enfants de notre folie,
Le vice et les préjugés
En riant sont corrigés.
Des lieux où la trompe sonne,
Je vois sortir à grands flots
Chiens et chasseurs et chevaux,
Que même ardeur aiguillonne.
Diane apprête ses traits
Comme la fière Bellone;
Diane apprête ses traits
Pour les monstres des forêts.
. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .
Puisque ce séjour abonde
En biens, en plaisirs si grands,
Revenons-y tous les ans
De tout autre lieu du monde.
J'y chanterai de nouveau
Si votre voix me seconde,
J'y chanterai de nouveau
Et Brienne et son château.
[Note 29: Brienne.]
[Note 30: Fameux comédien.]
Cette chanson est de l'abbé Morellet; on voit qu'il écrivait mieux en
prose qu'en vers.
C'est ainsi que se passait la vie à Brienne, au milieu d'une société
nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des fêtes et
des plaisirs, voilà la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons
maintenant, c'est un secret perdu.
Mais du sein de cette réunion de joies et de plaisirs un orage
s'avançait menaçant et terrible: les jeunes femmes commencèrent à
sourire avec moins d'abandon; leurs joues rosées devinrent pâles, car
elles craignirent pour un père, un mari, un frère, un amant, un ami.
Hélas! à cette époque, quelles sont les affections qui ne furent pas
d'abord froissées par le sort, déchirées et baignées dans le sang!
M. de Loménie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien
alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent
pensé, en me trouvant dans la pièce qui faisait son cabinet, et dans
laquelle j'attendais quelquefois des heures entières lorsque j'étais
de service auprès de MADAME MÈRE[31], combien peut-être M. de Loménie
y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le
monde!... Cette maison m'a toujours imprimé une profonde tristesse
lorsque ma pensée me reportait vers une époque passée au milieu des
troubles affreux dont le sang du malheureux archevêque de Sens avait
augmenté l'horreur.
[Note 31: L'hôtel de MADAME MÈRE était l'hôtel de Brienne; il est
situé rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui
le Ministère de la Guerre.]
Sans doute M. de Loménie fit des fautes dans son administration, mais
ces fautes n'étaient pas de nature à lui donner vis-à-vis de la nation
l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire à la mort. Le jour où il
fut décidé qu'il sortait du ministère, tous les jeunes avocats, toutes
les têtes ardentes qui rêvaient déjà la Révolution, portèrent, sur la
place de Grève, un mannequin habillé comme l'archevêque, et le
brûlèrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors
le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes
tombèrent. Hélas! ce ne fut pas la première fois que les pavés de la
Grève furent rougis du sang français autrement que par le supplice
d'un criminel!
Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans
cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de
détail dans mes Mémoires sur Napoléon et sur la Révolution.
Cependant, s'il était condamné par un parti, M. de Loménie était
excusé par l'autre, à la tête duquel était la Reine. Mais il y avait
une autre faction qui lui était nuisible plus peut-être que l'autre
ne lui était favorable, et cela par la conséquence toute naturelle que
le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-même.
Ces factions qui se levaient avec haine, même contre M. de Loménie,
étaient conduites par des femmes choquées dans quelques prétentions au
château de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comédie, par
exemple; et qui, ayant été exclues d'un rôle, n'avaient jamais
pardonné au maître du château qui n'avait pas voulu qu'elles fussent
ridicules. De là des haines plus ou moins gratuites, mais toutes
funestes à celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny était une des
plus acharnées contre l'archevêque. Jeune, jolie, charmante, fort
grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme à la mode
pour paraître sur le théâtre de Brienne; mais sa voix avait un tel
accent qu'il était impossible de lui donner un rôle. Soit qu'elle crût
que l'archevêque ne pouvait récuser ses droits, soit qu'elle se fît
elle-même illusion sur cette voix vraiment désagréable, elle ne
pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il fût entouré de tout ce
qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes à poursuivre
l'archevêque lorsqu'il fut une fois sorti du ministère; elle était
pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa
jeunesse; elle était fille de M. de Conflans.
Sans être beau, le cardinal de Loménie en avait l'apparence; j'ai vu
beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette
idée, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans
l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui révèle
une destinée funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait
dans les manières cette sorte de charme attaché aux positions élevées,
et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'était là
un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-être même de haine de
la classe inférieure envers la noblesse de France. Le cardinal de
Loménie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il était dans le
monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de
sa belle-soeur.
L'abbé Delille était l'un des habitués les plus assidus de la société
de madame la comtesse de Brienne; mais il avait été trop dévoué aux
exilés de Chanteloup pour que Brienne l'accueillît comme un ami.
Cependant l'abbé Delille aurait voulu être bienvenu dans ce palais
enchanté, où les plaisirs étaient si admirablement variés, qu'on
doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur exécution.
Les poètes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumière de
leur gloire. L'abbé le savait bien; à cette époque, cependant, il
n'avait pas besoin d'un reflet étranger pour se montrer comme l'une de
nos gloires littéraires. _Les Jardins_ avaient paru, ainsi que
plusieurs autres ouvrages.
L'abbé Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on
pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son poëme de
l'_Imagination_ et quelques passages des différentes traductions qu'il
a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui
s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de
gracieux; il était même laid. Son nez était gros; ses sourcils
avançaient sur ses yeux, dont le globe était fort couvert par la
paupière. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa
conversation on retrouvait cette disposition. Avant son émigration,
lorsqu'il était à Brienne, par exemple, il était alors Jacques
Delille, l'un de ces abbés musqués dont Rivarol fit un si plaisant
portrait, lorsque l'abbé Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa
d'omettre le jardin potager dans _les Jardins_. Rivarol fit alors une
satire intitulée: _le Chou et le Navet_, qui est dans tous les
recueils de pièces détachées, et que, pour cette raison, je ne
transcris pas ici. L'abbé Delille, enfant trouvé à la porte de
l'hospice de la Pitié à Clermont en Auvergne, fut traité sans merci
par Rivarol dans cette pièce de vers; mais il avait, dit-on, cherché
cette correction par l'air dégagé avec lequel il accueillait les
moindres avis.
«_Ingrat!_ lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant
«Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître!...
_Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux...._
Dit le navet au chou... et puis console-toi...
Car... _ses vers passeront, les navets resteront_.»
Il y a dans toute cette pièce un esprit charmant contre lequel aurait
échoué tout le talent poétique de l'abbé Delille, s'il avait voulu y
répondre... Il y a une autre pièce dans le même genre, excepté qu'elle
ne s'adresse pas à un individu, mais à l'époque. C'est la satire de
Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a là dedans un
véritable sel attique; ce peut n'être _plus de mode_, comme on le dit
assez bêtement (j'en demande pardon à ceux qui parlent ainsi), mais
j'avoue que je trouve du plaisir à lire ce qui est spirituel, de
quelque époque et dans quelque époque que cela arrive et soit écrit.
Le Dante, l'Arioste, Pétrarque, Homère, pour remonter plus haut, tous
ces hommes-là m'amusent, ou m'intéressent même, et les siècles
disparaissent devant l'intérêt de la pensée, lorsque le poëte sait
l'éveiller.
L'abbé Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa
conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et
escorté de sa femme, ce qui en faisait l'être le plus désagréable à
supporter. J'en reparlerai plus tard, à l'époque de son entrée en
France. L'abbé Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre
opposé, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrière
littéraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde.
L'abbé Maury, comme on l'appelait avant la Révolution et pendant ses
premières années, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitôt
qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie;
et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus
distinguées comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus
à la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de
Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'élégance et l'agréable
esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand état
de maison.
L'abbé Maury était parti de son village, auprès d'Avignon, avec deux
chemises dans un sac, son bréviaire, et quelques mouchoirs. Son
gousset était léger et tout-à-fait en harmonie avec son bagage; mais
il avait vingt ans, une santé robuste, un esprit ayant la conscience
de ce qu'il pouvait, et devant lui une époque qui accueillait tout ce
qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant
contre le sort, me disait le cardinal lui-même. Il se mit donc en
route gaîment pour Paris, mais à pied, car il n'avait pas de quoi
faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facultés agissantes,
celle de manger _toujours_ était la plus prononcée. Il cheminait donc
en songeant, en composant son premier sermon... en rêvant enfin,
lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et délicat que
l'abbé Maury était robuste et carré. Le jeune homme pâle et maigre
avait aussi un petit paquet au bout d'un bâton... il était pauvre
comme l'abbé Maury, allait à Paris comme lui, avait des illusions
comme lui, et comme lui enfin croyait trouver à Paris un monde de
merveilles dans lequel ils allaient être admis sur leur première
demande.
--Je ne désire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme
pâle... je ne demande qu'à faire l'autopsie du premier prince ou de la
première princesse de la famille royale qui mourra.
--Ah! monsieur est donc médecin... chirurgien?
--Je suis _docteur_, monsieur...
Le futur cardinal se découvrit devant la science voyageant à pied.
--Quant à moi, dit-il, mon ambition ne s'élève pas beaucoup plus haut
que la vôtre... Je voudrais faire l'oraison funèbre du prince ou de la
princesse dont vous _scalpelleriez_ le corps.
--Ah! monsieur est ecclésiastique?
Et le jeune homme pâle se découvrit en s'inclinant très-bas devant le
jeune abbé, qu'il aurait soupçonné, à sa taille robuste, sa mine
fleurie, être plutôt un futur colonel qu'un futur archevêque.
La connaissance fut bientôt faite; les deux jeunes gens se confièrent
leurs projets, leurs espérances... hélas! elles étaient nulles, car
elles ne reposaient que sur leur volonté profondément déterminée...
Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un
pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent
leur route pédestrement et gaîment, arrivèrent à Paris, furent tous
deux se loger dans une chambre, au cinquième étage, puis furent
remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et
attendirent les événements...
Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille
du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abbé, aidé de ses protecteurs
qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funèbre. Le
médecin l'embauma.--Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?--L'un
est, comme je vous l'ai dit, l'abbé Maury; l'autre était M. Portal,
qui est mort premier médecin du Roi, laissant cent mille livres de
rentes à ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conservée de sa
figure de grande route, c'était sa pâleur et sa maigreur.--Elles
étaient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin
de prendre l'air, et si, étant mort tandis qu'il était levé, on
n'avait pas oublié de le recoucher.--Il joignait à cela une voix
tellement éteinte, que l'illusion eût été entière s'il avait eu la
fantaisie de jouer le mort.
[Note 32: Il n'a laissé qu'une fille, madame Lamourier, qui à son tour
n'a également qu'une fille, qu'elle a mariée il y a trois à quatre
ans.]
--Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, après avoir lui-même
plaisanté sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un
vrai linceul!...
Il était aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il
racontait à merveille quand on savait _jouer_ de lui, comme le disait
ma mère. Sa perruque, cette petite figure toute grippée plutôt que
ridée, cette pâleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix
cassée et des yeux atones: tous ces détails formaient un ensemble qui
avait à lui seul assez d'originalité pour plaire lorsqu'il
accompagnait le récit amusant de quelque drôle d'histoire dont les
personnages pouvaient être annoncés ou sortaient de chez nous.--Portal
était médecin de tout ce qui était à la mode avant la Révolution. Lui,
Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... étaient les
seuls brevetés pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir
dans celui-ci.
Thouvenel avait beaucoup de crédit auprès des femmes à vapeur; il
était non-seulement partisan du magnétisme[33], mais l'un des
sectaires les plus dévoués à la faction du baquet, et même un peu à
celle de Cagliostro... Cette époque fut bien remarquable par les
suites de la crédulité de plusieurs individus dont l'influence était
fort importante... Thouvenel était un homme fort spirituel, un esprit
mordant et avec de la réplique. Il racontait aussi de bonnes histoires
du château de Brienne.
[Note 33: Thouvenel a été mon médecin pendant plusieurs années. Il est
mort d'une apoplexie séreuse.]
Chamfort était encore un habitué de cette société où les idées
nouvelles étaient toutes bien accueillies. Fils naturel et frappé de
cet anathème que la société de l'époque précédente lançait sur chaque
enfant fruit d'une de ces unions réprouvées par le monde, Chamfort
sentit ce malheur plus vivement peut-être qu'aucun autre enfant dans
cette même position; sans appui, sans protection, ignorant même
jusqu'au nom de son père, il prit ce nom de Chamfort, bien décidé à
l'illustrer par lui-même comme s'il en eût reçu l'obligation de cent
aïeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par
l'industrie sans intrigue; partout il échoua. Enfin un riche Liégeois,
qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrétaire.
Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps après il
revint à Paris abreuvé de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume
d'une situation dépendante rendue plus horrible par la dureté du
protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, où il avait
résidé, une amertume triste et souffrante, une âme abattue et
découragée!... Le _Journal encyclopédique_ se formait alors, il y
écrivit; et pendant deux ans l'infortuné vécut ainsi du fruit de son
labeur, voyant chacune de ses lignes trempée de larmes et de la sueur
brûlante de l'excès du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas,
le repos de ses nuits, étaient empoisonnés et troublés par la crainte
de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite _la Jeune Indienne_,
puis _le Marchand de Smyrne_, jolie petite pièce, qui se joue encore
à la Comédie Française; plusieurs _Éloges_ couronnés à l'Académie[34];
une tragédie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques
autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur à
l'auteur. Enfin le prince de Condé le nomma son secrétaire des
commandements!... Il avait donc une existence morale!... La société ne
le repoussait plus!... Il disait en pleurant à un ami qui le
félicitait de sa nomination:
--Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui
se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!...
[Note 34: _Éloges de Molière et de La Fontaine._ Ces deux morceaux
sont peut-être ce que Chamfort a écrit de mieux.]
L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général
avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu
favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire
ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable;
il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme
obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la
conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du
mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son
organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait
contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort
avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789,
lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune
influence préservatrice n'avait entouré son coeur, qui reçut de vives
et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse.
Aussi fut-il un des premiers à crier: _Vive la liberté!_ et surtout
_l'égalité!_... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui
devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses
pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins
attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête
politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva
au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au
devoir.
_La fraternité des hommes de sang de la Révolution_, disait-il, _est
celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!..._
Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient
nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez
lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et
sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une
injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui
avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la
prison!...
--Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en
frémissant.
Il tint parole.