--Adieu, dit-il à madame Roland, je vous quitte à regret; mais je ne

puis rien ici. On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas

écouter. Vous autres Français, vous ne prenez pas la peine de

conserver même la décence extérieure. L'étourderie, l'insouciance, la

malpropreté, ne rendent pas un législateur plus savant, et rien n'est

indifférent de ce qui frappe les yeux et se passe en public... Voyez

quels hommes sont les députés depuis le 31 mai!... Ils parcourent

Paris, ivres, à moitié vêtus, en veste, la tête coiffée d'un sale

bonnet rouge!... _Savez-vous ce qui arrivera un jour?... C'est qu'ils

tomberont tous, peuple et gouvernement, sous la verge d'un despote qui

saura les assujettir_[20].

[Note 20: Propres paroles de David William.]

Mais Danton était celui qui allait le plus souvent chez madame Roland.

Toujours il avait un prétexte pour lui parler et passer dans son

appartement avec Fabre d'Églantine... Souvent même il venait lui

demander à dîner... C'était alors pour causer plus intimement _avec

elle_ et son mari des affaires publiques. En voyant cette figure

atroce s'animer du feu sacré qui brûlait en son âme, on était surpris,

au bout d'un certain temps, de s'habituer à elle, et même d'y trouver

des beautés!... et pourtant jamais physionomie n'exprima, comme celle

de cet homme, l'emportement des passions brutales... L'ambition devait

le porter à abattre la tête de son concurrent, l'amour celle de son

rival. Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un être

aimé[21], comme la sacrifier pour sa patrie. Mais aussi, pour peu que

le sort de cette même patrie lui parût en danger, Danton aurait tiré

le poignard et conduit les assassins!... Cette époque, où il allait si

souvent chez madame Roland, était celle où il chantait les matines de

septembre... on était aux vigiles de ces terribles jours, et Fabre

d'Églantine, lui aussi, n'ignorait pas ce qui se préparait!...

Croyait-il, comme Danton, que là était le salut de la patrie?... Mais

n'abordons pas encore ce sujet... il viendra bien assez tôt!

[Note 21: Ce qu'il a fait, car c'est pour avoir aimé sa femme au point

de ne la pouvoir quitter qu'il a été arrêté. On l'avait arrêté... il

pouvait fuir.]

Lorsque Roland fut appelé au ministère pour la première fois, il y eut

le jour de sa présentation une question singulière agitée dans le

salon de madame Roland; j'ai oublié ce fait, mais il est toujours

temps de revenir.

--Je viens vous demander votre avis, ma chère amie, lui dit son mari;

je le puis faire sans que l'on m'accuse de me laisser mener par ma

femme, ajouta-t-il en riant.--Comment me faut-il être habillé?

--Comment?... mais comme vous êtes tous les jours. Demandez à ces

messieurs...

Madame Roland avait toujours la coutume de se référer à ceux qui

l'entouraient avec une grâce charmante; et dans cette occasion elle

était encore aimable, car c'était évidemment de son ressort...

Tous furent de son avis, excepté Robespierre.

--Il faut faire comme tout le monde, dit-il.

--Eh bien! il fait _comme tout le monde_.

--Non pas, car ses souliers, toujours attachés avec des cordons, ne se

porteraient pas dans une assemblée ordinaire.

--Avez-vous oublié, dit madame Roland avec une amertume qu'elle

voulait vainement déguiser, que le jour où les trois corps furent

introduits chez le Roi, on jugea à propos de n'ouvrir qu'un battant de

porte pour le tiers-état. Mon mari n'est que du tiers-état;... et

_pour ce tiers-état_, tout est assez bon... Il ne faut pas porter des

objets qui ne sont pas faits pour nous,... non plus que la terre

elle-même _n'est pas faite_ pour nous! Il faut un _sentier_ frayé pour

les pas d'une caste méprisée; à la Cour nous ne sommes que des

parias!...

Ses narines s'ouvraient et paraissaient trembler; ses lèvres étaient

plus vermeilles, et sa voix émue ressemblait alors au tintement d'une

cloche d'argent.

Enfin la présentation par Dumouriez eut lieu le lendemain. Lorsque le

chapeau rond, les souliers à cordons furent aperçus par l'huissier de

la chambre, il demeura stupéfait, et dit à Dumouriez, qui était alors

ministre des affaires étrangères:

--Monsieur!... eh quoi!... sans boucles à ses souliers!...

--Ah! s'écria Dumouriez, tout est perdu!... pas de boucles aux

souliers!!

Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence

sur les affaires à cette époque, et la disgrâce de Roland et sa sortie

de son premier ministère, événement d'une grande influence, furent

encore l'effet d'une de ces séances qui avaient lieu chez madame

Roland autrefois quatre jours par semaine, et lorsqu'elle fut au

ministère ce fut tous les jours.

Ce qui causa véritablement la disgrâce de Roland, disgrâce venue de la

Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre

écrite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les

mémoires du temps[22]... mais Bonnecarrère me l'a laissé copier dans

les papiers qu'il avait à Versailles, papiers où il y a des trésors

précieux, et dont je crois que son fils, son seul héritier, ignore la

valeur.

[Note 22: Bonnecarrère, témoin oculaire du fait, m'a dit que le Roi

fut au moment de faire sortir Roland du salon; ce fut la Reine qui le

retint. On a prétendu que ce fait avait été considéré comme une

offense par le Roi, et qu'il ne le pardonna pas à Roland, et surtout à

sa femme.]

«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est

un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré, etc.»

Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit

aussi une lettre ou une note dans le même genre, et tout le ministère,

Clavières, Roland, Servan, etc., se trouvant de la même opinion,

_donna_ plutôt qu'il ne _reçut_ sa démission... Il y a dans ce fait

une grande conséquence par les suites qu'eut ce changement de

ministère. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses

actions le salut de la patrie... il ne dépendait pas seulement de

démarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de

montrer au Roi qu'une _femme_ avait du pouvoir sur son mari et sur une

partie de l'Assemblée... Madame Roland en avait un grand sans doute à

cette époque, et la Gironde, toute à elle, répondait à son appel. Mais

le motif de la résistance de Roland était noble et beau; il s'agissait

du camp de vingt mille hommes sous Paris.

Servan était aussi un homme d'un beau caractère...--Comme ministre de

la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland.

--Soyez tranquille, mon honneur et mon coeur me défendront...

--Comment le Roi a-t-il pris votre avis?

--Fort mal; il m'a tourné le dos, et à peine étais-je rentré que

Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en

attendant.

--Dumouriez!...

--Oui...

--Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?...

--Par la Reine... Bonnecarrère est fort en crédit près d'elle par une

intrigue de femme du côté de la comtesse Diane de Polignac... Les

femmes sont puissantes à cette cour... Et quand des personnes comme

celle que je viens de nommer font et défont des ministres, une

monarchie peut se dire perdue[23].

[Note 23: Voir à ce sujet l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur les

Révolutions_, 1798, Londres.]

--Dumouriez! répéta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrère!...

--Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un

homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais

personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaillé

pour être honnête homme qu'il l'a fait pour arriver à être un Figaro

politique, il mériterait une statue!...

--Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous êtes?...

--Nous venons à vous!... Clavières, votre mari et moi, il faut que

vous nous donniez une direction de conduite et même une lettre dans

laquelle nous donnons tous notre démission...

--Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez

servis, je vous le jure, à souhait; car ce ministère, cette politique,

cela m'éloigne de mes occupations chéries; et certes ce que me donnent

en dédommagement ces grandeurs-là ne vaut pas la peine qu'on leur

sacrifie une heure de sa vie privée!...

Les ministres étaient donc réunis au nombre de quatre chez madame

Roland, le soir du jour où Servan avait parlé au Roi et où Roland

avait donné sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur

laquelle étaient des papiers et une écritoire, les quatre ministres

observaient avec une sorte de joie inquiète madame Roland, dans la

rédaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous.

Duranthon[24], du parti de Dumouriez, était devant la cheminée, et,

quoiqu'on fût au mois de juin, il y était debout, relevant les basques

de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes

médiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il

s'était fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses

collègues; Clavières ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame

Roland le consultait de l'oeil ou de la voix, Clavières haussait les

épaules, en lui disant tout bas:

--Laissez-le donc à lui-même... nous n'en voulons pas plus dans notre

disgrâce que nous n'en voulions dans notre prospérité.

[Note 24: Ministre de la justice.]

Au moment où madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi

mande M. Duranthon au château, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume

en s'écriant:--Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est

votre démission qu'on vous envoie.

C'était vrai!

Au bout d'une heure, Duranthon revint. Il avait une figure assez

ridicule habituellement: son air était celui d'une vieille femme avec

ses petits traits mal arrangés, ses rides mal placées; cette peau

d'une teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardées;

enfin il avait une figure déplaisante et désagréable à l'excès. Madame

Roland le supportait, mais avec grand'peine. Il était vain, sans

talent, et n'avait pour lui que la réputation d'un honnête homme qu'il

vint perdre dans ce ministère sans en attraper une autre... C'était

bien la peine d'être ministre...

En le voyant arriver avec une physionomie abattue, comme s'il avait

appris la mort de son fils unique, ses collègues et madame Roland ne

purent retenir un éclat de rire... Il tira alors de sa poche un

papier, qu'il allait lire avec une figure de circonstance qui ne

laissait pas d'avoir son prix, lorsque madame Roland s'écria:

--M. Duranthon, c'est la démission de mon mari et la vôtre que vous

apportez là, n'est-il pas vrai? Donnez donc, mon Dieu!...

Et elle lui prend le papier des mains. C'était en effet la démission

des quatre ministres!...

--Mon ami, dit-elle à son mari, c'est encore mieux mérité de notre

part que de celle de ces messieurs!... Mais le Roi ne l'annoncera pas

à l'Assemblée! et puisqu'il n'a pas profité de la leçon de votre

lettre de ce matin, il faut rendre ces leçons utiles au public, en les

lui faisant connaître... Je ne vois rien de plus conséquent au courage

de l'avoir écrite que celui d'en envoyer une copie à l'Assemblée!...

Au moins, en apprenant votre renvoi, elle en apprendra la cause.

Cette idée devait plaire à Roland... Il la saisit, la lettre fut

envoyée à l'Assemblée. On sait comment elle accueillit le renvoi des

trois ministres!... elle ordonna d'abord l'impression de la lettre et

son envoi dans les départements, en faisant une mention honorable de

la conduite des trois ministres.

Après cette dernière marque de courage, madame Roland rentra dans sa

vie privée... Mais elle n'y retrouva plus la paix et le repos... Elle

voyait sa patrie livrée au malheur et sentait dans son coeur tout ce

qui pouvait donner peut-être d'utiles lumières. Elle était réduite au

silence et à se consumer par son propre feu!...

SALON DE MADAME DE BRIENNE

ET DU CARDINAL DE LOMÉNIE.

C'était une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de

besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des

moustaches, même de la barbe, et sa voix et sa démarche ne donnaient

pas le démenti à ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de

l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouvé le

contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en

avoir un semblable.

Elle avait eu un salon composé de parties assez originales pour faire

un tout au milieu duquel on se plaisait. L'abbé Morellet, qui en était

un des plus intimes, me dit, lorsque je lui racontai comment j'avais

connu madame la comtesse de Brienne, que son intimité était fort

agréable, et que les habitués de cette maison y trouvaient du charme.

À cela je ne puis rien objecter. J'ai vu aussi le salon de madame de

Brienne, à Brienne, lorsque MADAME MÈRE y fut passer quelques jours,

de Pont-sur-Seine, son château... Mais, à cette seconde époque, il ne

restait plus rien, à ce que me dit le cardinal Maury, de la comtesse

de Brienne d'_autrefois_.

Son salon, soit à Brienne, soit à Paris, avait toujours été le

rendez-vous d'hommes supérieurs et même célèbres: l'abbé Morellet,

Marmontel, Chamfort, La Harpe, Suard, Condorcet, Turgot, Buffon,

Malesherbes, Helvétius et sa femme, etc., et plusieurs artistes

fameux, tels que Piccini, David, dont le talent commençait déjà à se

faire connaître... Cette réunion, à laquelle venaient se joindre

plusieurs femmes spirituelles et remarquables, était en renom à Paris,

et les étrangers qui arrivaient, n'importe de quel pays, se faisaient

présenter chez la comtesse de Brienne.

L'abbé Morellet est celui dont j'ai tiré les renseignements les plus

exacts sur cet intérieur. Il était à la fois disciple de Quesnay, ami

de d'Alembert, camarade de Delille, et savant enfin tout autant qu'il

faut pour montrer que la cloison du cabinet d'études n'était pas

tellement épaisse qu'il n'y entendît souvent le bruit du monde...

Seulement il montra qu'il n'avait fait que traverser la _logomachie_

de Quesnay, ne prit des économistes que le vrai et l'utile, et

l'appliqua au commerce, qui chaque jour à cette époque devenait

presque toute la politique des temps modernes. On estimait l'abbé

Morellet; on l'aimait. J'ai entendu dire à madame Helvétius qu'elle ne

savait jamais comment elle aimait M. Morellet... si c'était comme un

frère ou bien un père devant lequel elle allait s'agenouiller; et

madame Helvétius n'était pas prodigue de ces paroles-là.

Le château de Brienne, dont je parlerai d'abord comme un premier

établissement de la famille de Brienne, mérite déjà une mention

particulière à lui seul, et voici comment:

L'abbé de Brienne, depuis cardinal de Loménie, archevêque de Toulouse,

puis de Sens, ministre constitutionnel, l'un des hommes peut-être qui

ont le plus nui à la France, mais qui l'a expié par une mort terrible,

cet homme n'était pas originairement destiné à un si brillant avenir,

ni à des malheurs si retentissants. Cependant, il prévoyait sa haute

fortune et il a eu à cet égard une seconde vue. Fils d'un père et

d'une mère qui n'avaient pas quinze mille livres de rentes, sans

aucune place à la Cour, l'abbé de Brienne descendait des Loménie,

secrétaires d'état sous Henri III et Henri IV, Louis XIII et Louis

XIV. Malgré son peu de fortune, il pensait à devenir ministre, étant

encore sur les bancs du séminaire, ce fameux séminaire des

_trente-trois_, si renommé pour la force et la bonté des études.

L'abbé de Loménie, comme on l'appelait alors, n'était pas l'aîné de sa

famille; il était le second; son frère aîné fut tué au combat

d'Exiles: l'abbé de Loménie avait alors vingt-un ans; il ne possédait

qu'un chétif prieuré en Languedoc du revenu de quinze cents livres par

an, et de plus quelques barils de cuisses d'oie dont il régalait ses

amis lorsqu'il avait oublié lui-même de les manger, ce qui était rare.

Il devenait l'aîné de sa maison par la mort de son frère, mais il

rêvait déjà d'être un jour _cardinal-premier-ministre_!... Cela fut,

mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revêtit que

sa plus méchante doublure... Il laissa donc le droit de perpétuer le

nom de Brienne à son plus jeune frère, et poursuivit ses études

ecclésiastiques, convaincu qu'il trouverait dans l'état de prêtre ce

qu'une autre carrière lui refuserait. Il fallait que sa confiance fût

bien grande, car il était encore en Sorbonne qu'il traçait le plan

d'un château royal!... Et le château de Brienne, dont la construction

a coûté deux millions, a été bâti sur les plans du cardinal, lorsqu'il

était encore abbé de Loménie. Il avait fait en même temps le plan des

routes magnifiques qui devaient conduire à ce château, soit de Paris,

soit de Troyes. N'avais-je pas raison de dire que le château méritait

bien un mot sur lui seul?

Tout en rêvant cependant à ce roman qui ne paraissait pas devoir

s'accomplir, un événement extraordinaire lui donna une nouvelle

confiance dans la pensée qu'il serait un jour le premier de l'État...

Son frère, qui n'avait rien de remarquable, épousa mademoiselle

Clément, fille d'un homme extrêmement riche, de la haute finance, qui

avait laissé trois millions... Le frère ne regarda pas à la figure de

la future, qui avait, comme je l'ai dit, une vraie tournure

d'héritière;

Et trois millions d'écus avec elle obtenus

La firent à ses yeux plus belle que Vénus.

On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne, on acheta les

propriétés environnantes, et bientôt le revenu de la terre de Brienne

fut porté à cent mille francs annuellement... Un mauvais donjon était

tout ce qui restait de l'ancien château, et M. l'abbé Morellet y ayant

été un jour avec l'abbé de Loménie, qui n'était encore que simple

grand-vicaire de l'archevêque de Rouen à Pontoise, pour juger des

progrès des travaux, ils logèrent dans l'ancien château, dont il ne

restait debout qu'un mauvais pavillon. Le lendemain de leur arrivée,

lorsque l'abbé Morellet voulut se lever, il fallut qu'il attendît

qu'on lui trouvât des souliers; il n'en avait plus qu'un, l'autre

avait été mangé par les rats.

Sur ces mêmes ruines, et lorsqu'on eut coupé tout le sommet d'une

montagne de laquelle on domine un pays immense, on construisit un

magnifique château, édifice vraiment digne de la curiosité d'un

voyageur; j'ai été frappée de la magnificence simple et bien entendue

qui a ordonné cette construction. C'est un si grand avantage que la

réunion du luxe et du goût[25]!...

[Note 25: L'esplanade produite par l'enlèvement du sommet de la

montagne est un ouvrage vraiment curieux. C'est sur cette esplanade

qu'est bâti le nouveau château, ayant vingt-sept croisées de face; un

immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons

isolés; des communs aussi beaux que pour une demeure royale; un chemin

allant du château au bourg de Brienne, construit sur des arches et

traversant un vallon très-profond; une salle de spectacle; des

souterrains admirables par leur beauté et surtout leur utilité, en ce

qu'ils assainissent le château... Mille dépendances, enfin, toutes

faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile, font de

cette demeure un lieu tout-à-fait digne d'un souverain.]

Les Brienne, une fois établis dans cette belle demeure, y tinrent

l'état d'une haute et puissante famille. La noblesse de la province de

Champagne, celle plus élégante de Paris et de la Cour, venaient y

faire de longs séjours; on y chassait avec un luxe qui n'appartenait

qu'à un souverain; des distractions tout-à-fait impossibles dans

d'autres châteaux y étaient aussi données de cette manière... Un

cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique étaient

expliqués, mis à la portée de tous, même des femmes, par un physicien

de mérite que M. de Brienne attachait pour la saison à son château:

c'était M. de Parcieux; il faisait des cours de physique et de chimie,

à cette époque où Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient

avide de ces sortes de connaissances... Madame la duchesse de Brissac,

autrefois madame de Cossé, se trouvant à Pont[26] lorsque madame de

Brienne y vint pour voir _Madame Mère_, lui rappela comme le château

de Brienne avait été amusant, une année qu'elle lui cita... et en

effet, on y jouait la comédie, on y chassait, on y jouait, on y lisait

des vers, enfin on y faisait ce qui plaisait.

[Note 26: Pont-sur-Seine, terre de _Madame Mère_; ce château, fort

vaste et fort beau, était la seule chose remarquable de cette

propriété. Il n'y avait pour parc qu'une étendue de terrain

tout-à-fait inculte et sans ombrage. Ce château avait appartenu avant

la révolution à M. le prince de Lusace (Xavier).]

Habituellement la vie y était toujours amusante, mais c'était surtout

aux fêtes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se

déployait dans toute sa volonté d'être royale. Il y avait souvent au

château de Brienne plus de quarante maîtres venus de Paris, sans

compter la foule des villes voisines, des châteaux environnans... et

puis les musiciens, les artistes venus de Paris; les tables dressées

dans le parc, les cris de _vive M. le comte!... vive madame la

comtesse!..._ Ce mouvement extérieur, accompagné d'une activité égale

dans le château, donnait vraiment ces jours-là au château de Brienne

l'aspect d'une demeure royale, et dans ces journées-là l'archevêque de

Toulouse, car il l'était alors, pouvait en effet croire qu'il

arriverait à la magnificence du cardinal de Richelieu, lorsqu'il se

faisait porter par vingt-quatre gentilshommes, et que les murailles

des villes s'abattaient devant lui...

Un des plaisirs les plus vifs de Brienne, c'était la comédie; on la

jouait souvent et bien... on y donnait des pièces toujours

spirituelles, et bien représentées, parce que les auteurs veillaient

eux-mêmes à la mise en scène. Après la représentation de la pièce, qui

était une comédie ou un petit opéra, on donnait de charmants ballets,

où dansaient la jolie madame d'Houdetot, madame de Damas, madame de

Simiane et d'autres jeunes et jolies personnes... Cette dernière chose

donnait à Brienne l'éclat et la magnificence d'une maison de prince,

et certes j'en connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui

n'offrent pas même de point de comparaison avec l'état que tenaient le

comte de Brienne et le cardinal de Loménie à Brienne. La renommée de

Brienne succéda à Chanteloup. J'ai beaucoup entendu parler aussi de

Chanteloup, mais Brienne avait l'avantage d'être beaucoup plus

rapproché de Paris; et pour la facilité du mouvement que nécessite une

aussi grande maison, cet agrément était immense.

Le cardinal de Loménie avait une figure agréable, il avait même une

sorte de beauté... le front élevé, le nez droit; mais en regardant

attentivement ce visage, on y trouvait ce qu'on voit toujours chez

ceux qui doivent mourir de mort violente... une expression malheureuse

annonçant une grande infortune...

On a beaucoup parlé de l'archevêque de Toulouse: c'est un homme qui ne

méritait ni son élévation, ni sa chute, et encore moins sa renommée;

il avait des moyens cependant, mais non pas assez pour se mettre à la

tête d'une faction. _Le parti des prélats politiques_, connu dans

l'église de France sous le nom de prélats administrateurs, qui prit

hautement le parti de M. de Malesherbes et de M. Turgot, était composé

de monseigneur de Toulouse, de M. Dillon, archevêque de Narbonne,

président-né des états de Languedoc, homme de génie, mais paresseux;

il avait de l'ambition, et cette ambition était peut-être plus fondée

que celle de Loménie; mais constamment contrarié par la Reine, qui ne

l'aimait pas, il ne put succéder à M. de Maurepas, comme il en avait

eu la pensée. Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc, et mon

père avait une profonde estime pour lui.

À côté de M. de Dillon, dans le parti des _prélats administrateurs_,

on voyait M. de Loménie, jaloux de l'archevêque de Narbonne; il ne

l'en accueillait pas moins avec une amitié apparente, et M. de Dillon

était une des personnes habituées du salon de Loménie lorsqu'il était

hors de son diocèse, ce qui arrivait souvent.

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 3 / 21 段