La vie privée de madame Roland, dans laquelle la surprit la

Révolution, avait quelque chose d'antique. Retirée à la campagne, près

des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque désert[15] et

éloigné à cette époque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont

devenues familières au dernier paysan, mais qui à cette époque

restaient encore ignorées, madame Roland était la providence de toute

la contrée. Elle était _médecin, juge_... dissipait les nuages

politiques qui se levaient, malgré l'éloignement du ciel orageux des

événements, au-dessus de la paisible retraite où vivait Marie!... Ils

étaient malheureusement encore trop près de Lyon!...

[Note 15: Villefranche, demeure paternelle de M. Roland de la

Platière. Il était d'une famille de robe noble et fort ancienne. Sa

naissance était pour lui un motif d'orgueil, malgré ses idées de

liberté.]

Roland avait des principes arrêtés qui devaient le faire partisan de

la Révolution aussitôt qu'elle s'annonça. Il y eut alors une

profession de foi à réclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint

pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand

mal... mais qui devait naturellement être expliquée selon le besoin du

moment. Roland, démagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse

aristocrate, était un royaliste _vendéen_ pour la Montagne en 1793. Ce

n'est pas l'homme qui avait changé! c'est le système dont il avait

suivi la première bannière!

L'intégrité et la stricte observance que Roland apportait dans toutes

ses démarches administratives le firent prendre en haine par tous ses

collègues, dont il paraissait par sa conduite blâmer les actions et

les sentiments. Membre de la municipalité de Lyon à une époque

orageuse, ce fut alors qu'il fut à même d'apprécier le trésor que Dieu

lui avait donné! Madame Roland, enthousiaste de cette belle liberté,

dont les premiers jours s'annonçaient à nous avec une pureté et une

séduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et

jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne

dévièrent de leur route!... Mais à peine dans celle que la Révolution

fit prendre à ses partisans, Roland s'aperçut qu'elle était hérissée

de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austère probité

devait la maintenir là où était le péril, et ils y demeurèrent tous

deux. Roland était fait, malgré son extrême importance de lui-même,

pour apprécier le mérite éminent de sa compagne; de ce jour il le

reconnut et en remercia le Ciel!

J'ai déjà dit combien les relations de société, soit littéraires, soit

simplement sociales, avaient contribué à établir à cette époque une

infinité de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais

existé; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland.

Brissot de Varville était un homme non-seulement de talent, mais fort

spirituel, et de cet esprit français qui ressent le besoin de se

communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de

tous les Girondins peut-être le plus influent dans l'opinion

révolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement à égarer dans

les funestes voies que la Révolution ouvrit à ses admirateurs dans ses

plus beaux jours. Roland n'était encore rien dans les affaires,

lorsque Brissot lut quelques ouvrages écrits par Roland, c'est-à-dire

par sa femme, dans un style annonçant des principes aussi purs que le

_Forum_ de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la

république romaine; c'était ce qu'on cherchait sans le trouver alors!

On rencontrait à chaque pas la caricature de l'antiquité, sans trouver

un homme qui vous parlât le langage de la raison et de la patrie......

de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non

Sparte et ses Thermopyles, Athènes et son Pirée, dont on nous

assassinait tous les jours, et qui n'étaient que des rêves

fantastiques dépourvus de bon sens même dans leurs fictions. Brissot,

ravi de trouver une clarté d'expression pour rendre des sentiments

vertueusement républicains, envoya ses ouvrages à Roland sans le

connaître, en lui écrivant comme à un confrère, un émule en

littérature, et en lui exprimant le désir de continuer la

correspondance. Roland était alors à Lyon, comme inspecteur des

manufactures, et Brissot commençait une feuille périodique forte en

raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux

du temps devaient être obscurs et prolixes.

Roland ne fut pas séduit par le style de Brissot, et cela devait être.

Roland avait une sécheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et

ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le

fut, et très-bien. Elle lui répondit au nom de son mari, et la

correspondance s'établit, tandis que Brissot et Roland étaient loin

l'un de l'autre et ne s'étaient jamais vus; enfin ils devinrent

presque amis sans se connaître autrement que par une de ces

correspondances qui deviennent intimes dès que l'âme est la compagne

de l'esprit, comme cela était dans les Girondins.

Une occasion précieuse se présenta pour que Roland fût introduit aux

affaires. Un hiver affreux dans ses conséquences avait décimé pour

ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille étaient

sans pain; les ressources manquaient entièrement, et Lyon se trouvait

endetté de quarante millions! Madame Roland dit à son mari:

--Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller à Paris auprès

de l'Assemblée Constituante pour solliciter des secours pour la

population lyonnaise: il faut partir!!!

Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme _le força_ pour

ainsi dire à l'accepter: la députation fut envoyée, Roland en fit

partie, et elle arriva à Paris le 12 février 1791. C'était l'époque où

tout ce qui avait une âme était appelé à en donner des preuves!

L'austérité républicaine était dès lors aux prises avec l'intrigue et

la plus basse des passions, la vengeance. C'était alors que tout le

tiers-état bien pensant voulait enfin prouver que la nation française

ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien

de la masse pensante et agissante; d'un autre côté, tout ce qui était

agité par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait

aussi _vive la liberté!_ pour opprimer tout ce qui n'était pas dans le

sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et

Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la première ligne

que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette

ligne, parce que je répète qu'elle avait une âme d'homme supérieur

dans un corps de femme.

Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti,

parce qu'il n'appartient à aucun... et qui, grand par ses facultés,

mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui

l'auraient suivi et lui auraient prêté non-seulement leur appui, mais

celui de l'or!... de cette idole après laquelle il courait, et à

laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau.

Arrivée le 12 février, le 13 au matin madame Roland reçut la visite de

Brissot. C'était un homme déjà bien important à cette époque de la

Révolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'oeil dans

l'esprit, et une austérité de principes, qui devaient lui assurer la

première place dans une république, si nous avions vraiment voulu la

république au lieu _de jouer à la république!_... Le seul défaut grave

qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti était le côté moqueur

de son esprit.

C'est une chose fort singulière que la première entrevue de deux

personnes qui se sont beaucoup écrit sans s'être jamais

rencontrées!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la

juger!... Son âme s'était peinte dans ses lettres, et une femme comme

elle avait paru à Brissot une merveille à conserver à leur parti; si

même, disait-il à Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier!

Vergniaud était du même avis! Quant à madame Roland, le jugement

qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut différent de celui qu'elle

avait été à même de concevoir d'après ses lettres! Elle vit en lui un

homme fort habile et digne d'être à la tête d'une faction, mais dont

la légèreté d'esprit ne convenait peut-être pas à la gravité des

circonstances. Cependant elle fut charmée de ce rapprochement, et

comprit combien on pouvait avoir d'heureux et même de grands résultats

avec cet homme!...

Mais Brissot avait en effet de cette légèreté que nous ne pouvons nous

défendre d'avoir, comme _inhérente_ à notre nature française... il en

abusait surtout pour prendre à l'excès le côté plaisant d'une chose,

quelque grave qu'elle fût[16].

[Note 16: Cette légèreté lui était reprochée dans l'assemblée par le

parti contraire, qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments

contre lui... mais il était toutefois un homme des plus supérieurs,

quoi qu'en aient dit ses ennemis.]

--Il aurait trouvé à rire sur son enterrement, s'écriait l'abbé

Maury...

--Comment donc! même sur le vôtre, disait Cazalès!...

C'est de lui que Mirabeau disait: _Il juge bien l'homme et ne connaît

pas les hommes._

L'ami de Brissot était un homme bien remarquable, mais moins que lui;

c'était _Pétion!_ le roi de Paris. En le présentant à madame Roland,

il lui demanda la même permission pour plusieurs de ses amis. Madame

Roland était sédentaire; on arrêta qu'elle recevrait ces Messieurs

_quatre fois_ par semaine, le soir. Elle était bien logée et dans le

centre de Paris.

Les amis dont parlait Brissot, c'étaient les Girondins!...

De cette manière, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour

se réunir; ce fut le premier point où il se centralisa. Quel salon que

celui où ils causaient avec familiarité!... Assise devant une table

sur laquelle étaient quelques journaux et des brochures, madame Roland

ne paraissait dans l'origine prendre aucune part à ces conférences,

qui déjà étaient d'un bien puissant intérêt pour elle... Mais quelle

que fût son opinion, quelle que fût l'influence qu'elle exerçait sur

tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou

blâmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les

sentiments de ceux que Brissot lui présentait... Elle était pour eux

maîtresse de maison prévenante, polie, gracieuse même, malgré

l'austérité de ses principes à cette époque; mais jamais elle ne parut

même s'écarter de cette façon d'agir, lorsque plus tard son influence

faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits

comités composés de Brissot, Pétion, Robespierre, Gensonné, Vergniaud,

Guadet, Bazot, Fonfrède, Valazé, enfin tous ces hommes dont certes

l'histoire a buriné plutôt qu'écrit les noms, madame Roland

distinguait surtout à cette époque Robespierre?... Elle le jugeait le

plus honnête de tous!... Dans ces comités qui avaient lieu chez madame

Roland, on discutait des projets de loi, des plans réformateurs, des

remontrances à la Cour pour éloigner tous les favoris, madame de

Polignac surtout, dont l'avidité, disait Robespierre, RUINERAIT enfin

la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on

parlait longtemps, et au résumé, à la fin de la soirée, il se trouvait

qu'on n'avait rien fait. Un soir, après avoir écouté en silence une

partie de la conversation, où Vergniaud avait été admirable et où

madame Roland lui avait répondu avec un talent qui aurait honoré la

tribune la plus éloquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit

très-bas en lui serrant la main:

--Quelle admirable éloquence!... vous m'avez fait mal!... Employez

donc ce don du Ciel à convaincre ces gens-là que, dans la prairie du

Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans

de la Suisse!...

Cette remarque prouvait déjà la jalousie de Robespierre contre la

Gironde, qui était toute brillante d'éloquence... Mais il avait raison

cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient

amené chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit.

On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comités

du soir, beaucoup de décrets qui passaient ensuite à la Convention;

mais la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le

côté gauche et opéra les maux de la réunion... Un soir, madame Roland

était seule; la réunion se faisait ordinairement vers sept ou huit

heures; il n'en était que sept ou six et demie; enfin elle achevait à

peine de dîner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il était seul

aussi, chose assez rare, car il était toujours accompagné de plusieurs

de ses collègues... Il est à remarquer que dans ces réunions du soir

chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y était seule...

Quelquefois, l'un des députés, marié, amenait sa femme, mais lorsque

madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de

réunion, son salon était ouvert seulement aux notabilités politiques

ou littéraires, et puis en cela elle était comme beaucoup de femmes

littéraires, ou bien étudiant, comme elle le faisait alors, la

politique agitée qui menaçait de tout envahir! Une conversation légère

n'était pas à l'unisson de pareille matière, et son langage n'aurait

pas été compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou

venant de se faire coiffer par Léonard!!...

Robespierre témoigna à madame Roland sa joie de la trouver seule.

--Nous allons causer à coeur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous?

Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaça tout auprès d'elle.

--Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant

qui découvrait trente-deux perles...

--Eh bien! écoutez donc ce que j'ai à vous dire, non-seulement en mon

nom, mais à celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre

admirable éloquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes

tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire à la liberté,

cette liberté dont vous êtes idolâtre, je le sais, et que je vénère

moi-même autant qu'elle m'est chère: eh bien! vous pouvez beaucoup

pour sa cause... Vous savez que dans vos réunions, quoique j'y sois

fort assidu, je parle peu (c'était vrai); mais si je suis silencieux,

j'écoute et je profite. JE SUIS TIMIDE ENSUITE, et j'ose peu prendre

la parole dans ces réunions devant des hommes comme Guadet, Gensonné,

Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!...

La manière dont il prononça ce nom aurait fait frémir si l'on avait

alors connu Robespierre!... Mais bien loin de là, madame Roland était

convaincue _de sa bonté_, et surtout de son amour pour la liberté et

la patrie...

--Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas

toujours du même avis, quoique de même opinion; mais je suis disposée

à tout pour la liberté...

--Eh bien donc, il faut que Brissot se détermine à faire un journal...

La presse est de toutes les armes la plus meurtrière... la parole

n'est rien à côté d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit

préparé, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'être pas

heureusement harmonieux, la mémoire peut manquer, la timidité

embarrasser votre débit... Que tout cela se trouve réuni, et une cause

est manquée dans sa défense comme dans son attaque... Un journal, au

contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et

juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant

que la réfutation n'arrive!... Qu'importe une réponse qui vient huit

jours ou vingt-quatre heures après?... À l'Assemblée, voyez l'abbé

Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui

se détruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire

quoiqu'il soit moins éloquent que l'abbé... parce qu'il répond

sur-le-champ et que le discours de l'autre, préparé depuis longtemps,

est réduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend

l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sûr de

vaincre. Déterminez Brissot à faire un journal... Nous avons songé à

cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot.

Madame Roland s'engagea à ce que voulait Robespierre, avec d'autant

plus de plaisir que c'était aussi depuis longtemps sa pensée. Elle

parla à Brissot; il prit feu à ce projet, et bientôt parut le premier

numéro du journal intitulé _le Républicain!_ Dumont le Genevois y

travailla d'abord avec Brissot... Le nom du _gérant responsable_ était

celui d'un monsieur du Châtelet, militaire, et _homme de fer_ plutôt

qu'_homme de paille_. C'était cela qu'il fallait. Condorcet avait deux

articles admirables qu'on allait y insérer, lorsque le journal fut

arrêté et défendu; je ne me rappelle plus bien à présent pour quelle

raison. J'ai rapporté ce fait, parce que l'influence de madame Roland

requise par Robespierre pour l'établissement d'un journal m'a paru

plaisante.

Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland à cette

époque, se trouva un jour chez elle avec Pétion, Robespierre et

Brissot. C'était Desgenettes, neveu de Valasé; il était alors fort

jeune homme (dix-huit à vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se

faisait comme affaire politique. Ce jour était important, c'était

celui de l'arrestation du Roi à Varennes. En apparence Robespierre

était frappé de terreur et pâle de crainte. Il disait que le parti

républicain était perdu; que, si les royalistes avaient de la raison,

ils _égorgeraient_ tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et

feraient une seconde Saint-Barthélemy; que cela était à craindre,

parce que la famille royale n'avait pas pris cette détermination sans

avoir dans Paris un parti puissant. Brissot répondit, ainsi que

Pétion, que cela n'était pas à craindre, et qu'au contraire, en

fuyant, le Roi avait _brisé_ la royauté; que sa fuite était sa perte

et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple étaient

excellentes, parce qu'il était enfin éclairé sur celles de la Cour et

sur sa perfidie.--Le Roi ne veut plus de la constitution jurée, dit

Brissot; il en veut une plus homogène... C'est le moment de s'en

emparer et de disposer les esprits à la république!...

Robespierre était assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait,

ainsi que de ricaner; il se retourna à demi et dit avec un accent

moqueur:

--Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une république?...

[Note 17: Sylla mangeait aussi ses ongles.]

Sans doute que Robespierre n'était pas _royaliste_; mais ce mot dit

avec ironie est bien fort et donne lieu à des réflexions, même dit en

raillerie.

Je n'écris pas positivement une histoire politique; mais toutes les

fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des

rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrêterai à des

détails même minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame

Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les

hommes influents de l'époque de 1791, jusqu'à celle où elle mourut.

C'est une femme habile, à qui son esprit donnait dans son salon une

influence grande et solennelle. C'est de là souvent que sont sorties

les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du

Code civil! C'est sous sa direction cachée que l'Assemblée a souvent

discuté des questions importantes; c'est dans ce petit salon

particulier, avant d'aller dans ce ministère, ce lieu qu'elle ne

quitta que pour la prison et l'échafaud, que madame Roland est

vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espère

rendre le portrait ressemblant.

Ainsi donc, puisque j'écris le _salon de madame Roland_, il me faut

parler _de ce salon_ lorsqu'elle fut à ce second ministère; car

l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappelé au ministère,

et là, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son

parti. Je m'étendrai peu sur les affaires politiques qui précédèrent

cette rentrée; elles eurent sans doute une immense influence, mais

madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle était bien soeur de la

Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de

l'échafaud[18].

[Note 18: Ces détails m'ont été racontés pour la dixième fois

avant-hier matin par une personne très-connue dans cette malheureuse

époque de la Révolution, et qui allait très-souvent chez madame

Roland.]

Madame Roland aimait Pétion: cela m'étonne. Je ne crois pas que Pétion

ait été jamais sincère ni avec la Révolution, ni avec le Roi. Mais

franche et naturelle, madame Roland ne croyait pas qu'on pût tromper,

et elle jugeait avec son propre coeur. Pétion était donc pour elle un

exemple qu'elle se plaisait à suivre. Pétion ne recevait pas chez lui;

chose évidemment absurde! Si l'on conspire dans un salon, ce n'est pas

lorsqu'il y a deux cents personnes, et l'intérieur d'un homme d'état

est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse

consulte une liste pour laisser entrer chez son maître. Quant à

Pétion, sa simplicité, disait-il, était la cause de sa _sauvagerie_.

Madame Roland n'avait pas de _sauvagerie,_ mais le grand monde

l'ennuyait. Aussi, dès _qu'elle_ fut au ministère, elle déclara

qu'elle ne recevrait que par invitations, et qu'elle n'aurait _point

de maison_ ouverte. Elle recevait cependant, mais de cette manière.

Elle donnait à dîner deux fois par semaine. L'une était consacrée aux

collègues de Roland. Ce dîner fut quelquefois la source de bien des

querelles!... Ce fut surtout pendant le second ministère de Roland,

lorsque Danton, Clavières, Monge, étaient ses collègues... lorsque,

gonflé de fiel et de haine, Robespierre lançait sur Danton, parvenu au

pouvoir avant lui, un regard d'anathème qui lui disait: _Tu mourras!_

L'autre dîner était consacré soit à des députés, soit à des employés

au ministère, soit enfin à des hommes jetés dans les affaires

publiques... La table de madame Roland était toujours remarquablement

bien servie, mais sans aucun luxe... du très-beau linge, de beaux

cristaux, une grande profusion de fleurs, mais peu d'argenterie, et

pas du tout de vaisselle plate. Quinze couverts, c'était le plus

petit nombre; vingt personnes, le plus élevé. On ne faisait qu'un

service, innovation que madame Roland mit la première en usage. On

dînait à cinq heures, pour laisser arriver les députés, dont les

moments étaient incertains. Après le dîner, on retournait au salon, on

y causait, et à neuf heures tout l'hôtel du ministère était désert et

silencieux. Les autres jours de la semaine, madame Roland dînait

quelquefois seule avec son mari, quelquefois avec quelques amis, dont

le nombre n'excédait jamais trois ou quatre. Sa fille Eudora dînait

chez elle avec sa gouvernante, parce que les heures des repas étant

irrégulières, madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrît.

C'était un intérieur vraiment touchant que celui de cette maison,

surtout dans l'intimité, et lorsque les favorisés étaient des hommes

tels que Gensonné, Guadet, Vergniaud, Valasé! Saints martyrs de la

liberté[19]!...

[Note 19: On veut aujourd'hui ternir la gloire de la Gironde.--C'est

injuste et de plus impolitique.]

Un ami de madame Roland, qui devint un habitué de sa maison, était

Thomas Payne. Il avait été naturalisé français. Connu par ses écrits,

qui eurent une grande influence dans la guerre d'Amérique, et

pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France, il avait

une singularité attachée à lui qui mérite d'être signalée. Il

entendait le français sans le parler, et madame Roland entendait

l'anglais sans le parler aussi. Cependant ils avaient de longues

conversations, parlant chacun dans leur langue. Madame Roland était

une habile publiciste, et pouvait comprendre les hautes pensées de

Payne, _qui éclairait mieux une révolution qu'il ne pouvait fonder une

constitution_, dit madame Roland.

David William, aussi mandé par la Convention, était un homme d'une

grande habileté que madame Roland avait admis dans son intérieur; mais

toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas à celle de madame

Roland. Le calme de son salon, quoique l'on y discutât souvent,

contrastait étrangement avec le trouble des moindres réunions... Aussi

s'empressa-t-il de retourner dans sa paisible patrie!

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 2 / 21 段