Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par let

HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TOME DEUXIÈME.

L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

FORMERA 6 VOL. IN-8{o},

Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

La 2e paraîtra le 15 octobre;

La 3e paraîtra le 15 décembre.

Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage

le jour même de la mise en vente.

PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,

Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.

HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.

par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME DEUXIÈME.

À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.

SALON DE MADAME ROLAND.

De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la

Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est

sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune

de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour

but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était

pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du

sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du

mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de

sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure

parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la

liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine

soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur

comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son

âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que

le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait

qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout

ce qui portait le nom d'humain.

Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la

remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la

liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Soeur de

la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de

cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre

et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud.

Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il

faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour

rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on

l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle

devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le

génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres

qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!...

Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais

elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même

talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette

époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui

confondait la raison ou révoltait le coeur.

Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme _je sens_

que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le

moment où _elle-même_ s'est révélée _à elle-même_. C'est dans cette

âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien,

puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle

étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la

volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes

actions.

Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore

bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si

puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il

rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout

dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le

combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme

comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le

_Moniteur_ ose associer à Olympe de Gouges[1]!

[Note 1: Elle avait du talent et du courage, mais elle était insensée,

et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes

bien éloignée de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus

tard.]

M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y

est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour

qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces

sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste

à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant

pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des

autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste

de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans

madame Roland un caractère doux, un coeur aimant, mais une âme forte,

un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude;

voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère.

Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et

intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle

sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit

s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir

des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le

personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude.

Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs

de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et

l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur

qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait,

s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa

mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque

dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop

occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une

_poignée de persil chez la fruitière du coin_[2], parlant à tout le

monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle

fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une

vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait

soi-même la position dans laquelle on se trouve.

[Note 2: Ce sont ses propres expressions.]

L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque

madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur

leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur

filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est

toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur

déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue

elle-même, il faut se taire[3]!

[Note 3: Elle _voulut_ mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer;

elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux

jours.]

...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était

plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du

ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste,

triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà

faisait des progrès et même des ravages profonds.

Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un

visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une

expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille

avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette

âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme

nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque

chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard

était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même

un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un

homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution

française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une

jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai

connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa

conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si

concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou

de la tribune de la place d'Athènes[4]...

[Note 4: On a tenté de faire son portrait sans pouvoir réussir, et

cela n'est pas étonnant. Ce genre de physionomie est si difficile à

faire! l'âme ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un

regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante

des séductions.]

C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait

avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son

langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses

qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses

paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme,

lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de

l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque

ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour

d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa

noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui

avait un coeur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils

entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la

force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir

de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères,

vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le

peuple français!»

Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle

et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle

prononçait ce mot: _le peuple français!_ une profonde vénération, une

sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été

digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on

pas dit de Porcia?...

Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la

vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme _femme d'État_, on

peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors;

mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle

les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de

posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux:

c'est comme le fils d'un grand homme.

J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle

en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que

Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue

d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps

même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse.

Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme

d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé

_Sainte-Lette_, homme littéraire dont elle aimait le talent, un

vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres

littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et

recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat

de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore

plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en

dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce

qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité

l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute

supérieure comme elle-même.

[Note 5: Même d'une mère ordinaire, car, à moins qu'on ne rencontre en

sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant

d'horreur elle-même, on ne trouve pas de mauvaises mères. Le même

anathème doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La

postérité elle-même est sévère pour ce crime. Quoique bien des siècles

se soient écoulés depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits

par l'opinion de leur patrie, repoussés par les lois, est encore aussi

actif que le jour où, accusant _la vieillesse_ de leur père, ce père

leur répondit en montrant _Oedipe à Colonne!..._ L'infortuné!... comme

il avait dû souffrir pour arriver à choisir un pareil sujet!... Et

telle était la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'oeuvre

que produisit le vieillard à la fin de sa carrière pour peindre des

fils ingrats... Et ce n'était qu'un père!... Qu'aurait donc fait une

mère?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystérieux entre les

enfants et la mère, qui donne à tous deux une tendresse que rien ne

peut détruire et que _tout_ contribue à augmenter.]

Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première

communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens,

Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié;

mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne

s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai

que cette devise sera éternellement l'histoire des coeurs

véritablement aimants.... _loin des yeux, près du coeur!_... Les deux

jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à

Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de

la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle

Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit

aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une

troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût

été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle

Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi

causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui

révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer

ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une

jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la

Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon.

Un jour il dit à mademoiselle Canet:

--Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre

amie?...

La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle

Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était

encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette

douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus

lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage

lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des

nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la

lecture d'un passage de cette lettre.

--Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne,

car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.

--Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui

montra le passage de la lettre de Sophie.

«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai _souvent_

parlé.... C'est un homme éclairé, de moeurs pures, à qui l'on ne peut

reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps

modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. _Ensuite il a le

faible de beaucoup trop parler de lui[6]._»

[Note 6: Ce portrait était frappant, car l'amour-propre de Roland

était positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-même ne lui

laissa pas voir sa supériorité une fois qu'elle le connut...

Craignait-elle de l'éloigner d'elle?... cette pensée serait bien

amère.]

Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en

pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une

ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La

suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé.

M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était

haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude,

plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange!

ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait

avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme

bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui

donnât le nom;--il était pâle,--maigre,--mais ses traits étaient

réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une

personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors

que vingt-un ans[7]...

[Note 7: Elle était née en 1754.]

Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière

peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne

isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution...

Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait

comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la

ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le

cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant

par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie

d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se

fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa

voix n'avait aucun charme.»

Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme

voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait

contre Mirabeau...

C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland

racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son

caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu

froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment

presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de

sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune

homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La

Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent,

il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de

faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour

éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur

rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon

ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de

rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable

position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui

existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et

enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses

visites.

Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à

compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle

y trouva des ressources contre la douleur du coeur; et cette vie tout

intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il

existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses

merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui

ne l'ont pas suivie.--Ses relations se bornèrent à quelques hommes de

lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne

devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la

monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail.

Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut

dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde

qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de coeur.

Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit

dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion

qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées

étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].

[Note 8: Voir ce qu'elle a écrit sur la mélancolie et sur l'âme, dans

ses oeuvres. C'est écrit avec le sang de son coeur... mais ce qui est

merveilleux, c'est l'écrit intitulé: _Avis à ma fille._ C'est une

relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouchée de

la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la

nourrir!... Ces avis donnés par cette femme qui, plus tard, aurait

conduit un empire, ont un caractère sacré.]

Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies;

elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient

une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune

homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont

s'aperçut mademoiselle d'Hangard...

--Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?

--Oui, et toi-même?

--Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles

Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.

[Note 9: M. Bordenave était un chirurgien très-connu, membre de

l'Académie des Sciences.]

Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à

mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...

--Mais non, un an, dix-huit mois peut-être...

Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer... C'était le temps

où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son

âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait

faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié

et ne l'eût éloignée de cet homme.

--Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez

mesdemoiselles Bordenave?

--Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire

dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport

avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la

cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune

fortune...

--Vraiment! interrompit Marie.

--Eh quoi! ne le sais-tu pas?

Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment

aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était

toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête?

--Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie,

n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser.

Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui

paraît une dot suffisante, et il court _les héritières_. Cela est si

bien connu maintenant que dans toute cette société _on ne l'appelle

que l'amoureux des onze mille vierges_. Si tu vivais moins retirée, tu

le saurais comme nous.

Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée...

elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté

chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche...

Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie

était expliquée!...

--Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues

enflammées de colère contre elle-même.

Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint

demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée

depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort

et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la

supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche:

mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à

dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au

coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de

faire entrer M. de La Blancherie...

--Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant

vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui

m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a

changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une

protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à

tous deux...»

Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres.

Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre...

elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à

répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais

depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser,

et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire

plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon

père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que

vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle

de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change

aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute,

bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je

suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe

encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais

permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de

personne... Je fais des voeux pour la réussite de votre entreprise;

mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la

position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire,

monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je

vous demanderai de terminer votre visite.

Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il

devait partir...

M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce

discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente,

qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut

altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait

encore trop vivement _aux héritières_ pour que l'homme qui pouvait

prostituer son coeur et le langage du coeur à un pareil manége lui

inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa

physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau

rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu

se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui

assigner, _à elle_, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule

d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-être un peu trop vite

entraîner à faire une réplique mordante.

--Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute

autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de

prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi

franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans

des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...

[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car

l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné;

mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une

parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour...

l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à

lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.]

Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant

mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai...

Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir

pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille,

que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds

et qu'on brise sans la regarder...

M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La

colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même,

d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me

retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une

passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste

de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui

commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas

un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La

Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta

en passant un cousin de Marie, appelé _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne

salua.

Il ne revit jamais Marie!

Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le coeur

comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne

connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le

nom de _l'agent général pour la correspondance des sciences et des

arts_?

Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle

avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait

jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était

elle que Marie continuait à aimer.

Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle

entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait

employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte

comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne

toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que

rêver au lieu de penser.

M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris.

Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune

mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes

qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour

remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais

il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas

dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le

sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se

convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille

conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la

composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain

lorsqu'on la quittait...

La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand

intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de

l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de

cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait

déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi

devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?...

À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure

contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la

diriger à son tour.

Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la

mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme,

qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société,

composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame

Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa

fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des

arts_ après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin.

Voilà comme il entendait les arts!

Après la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de père_; il

demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné

les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui

s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il

y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être

un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son

aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un

reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage

sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet.

Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle

détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de

Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui

ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent

comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.

M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à

l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail

languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions

l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses

affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une

maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour

réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans

cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa

fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu...

Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme

elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle

garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la

loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent

accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans

une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce

qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse

passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa

maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la

maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons

applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire,

partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le

dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui

n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne

jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la

nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner

sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant

plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en

jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie,

ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands

parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa

gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom,

qui est celui de _bonne_: c'était, dit elle-même madame Roland, une

petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et

gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.

[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.]

[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son

état de graveur alla mal.]

Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa

mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes

faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait

minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son

propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle

continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce

que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon

ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les

dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même

onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au

ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir

d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours

un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous

les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le

racontait elle-même fort plaisamment, son cours de _prédicateurs

vivants et morts_. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme

plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole

pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble

et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et

Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec

attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la

frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs

entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse

intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un

néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien

aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui

prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une

personne aussi supérieure.--Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous

admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne

parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.

[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport

presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait,

disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.]

Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire

un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur

l'amour du prochain...

Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier

froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était

Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon

affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne

connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter

la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je

cherchais en vain dans nos prédicateurs français.

Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps

la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé

Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y

eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière...

car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du

père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres

le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il

aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle,

elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa

beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un

petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de

cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la

parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins

qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses

vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT

même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard,

tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des

Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux

gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort

beau...

Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les

hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut...

C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même

est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut

inculqué par la seule persuasion?...

Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland

disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes

étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles

qu'un grand sens.

Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez

drôlement.

L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de

coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des

coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite

personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un

homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés

sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif;

mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un

de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur

avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE!

Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes

de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire

à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée

du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.

J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie

avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant

un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est

comique. C'est un singulier rapport.

Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que

femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la

bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine

et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon,

naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec

la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle

n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière

chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.

Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme

qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place

dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa

veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le

comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques

semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille,

elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des

dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence,

s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa

son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore

même révérence... Ce manége dura toute la promenade.

--Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.--Je l'ignore,

répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...

Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver

en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas;

cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à

sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du

tueur de boeufs, et elles n'y pensèrent plus...

Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il

n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que

pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut

malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce

manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de

la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon

conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante

qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait

quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle

Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de

mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans

en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement

de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme

énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille

maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa

aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir;

mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent

toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut

très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas,

puisqu'elle n'épousait pas son boucher.

Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt;

elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la

lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement

de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en

mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut

avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.

Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce

qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans

laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même

franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis

son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance

honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et

le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un

certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à

donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même

un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident

dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce

qu'elle serait un jour...

Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire

que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre

vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait

Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il

en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait

vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit

à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle,

elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père,

que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait

du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais

quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas

remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la

maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes

l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente

de cinq cents francs et sa garde-robe.

La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse;

elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on

songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle

ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais

elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!...

et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait

raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots,

et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...

Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et

revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser

par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les

scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme

riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette

différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se

maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui,

jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme

mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise,

je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la

félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le

caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu

aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace

qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint,

mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus

estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais,

sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible

quelquefois...

Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils

étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours

d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de

Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de

restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un

cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour

parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait

souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-même_ le dîner de

son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant

de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une

des belles vies de Plutarque...

[Note 14: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des

manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme

manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.]

Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait

le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection

de sa femme, même _la plus légitime_, qu'il exigea d'elle qu'elle vît

moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort

attachée...

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 1 / 21 段