HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
TOME DEUXIÈME.
L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
FORMERA 6 VOL. IN-8{o},
Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
La 2e paraîtra le 15 octobre;
La 3e paraîtra le 15 décembre.
Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.
HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
TOME DEUXIÈME.
À PARIS
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVII.
SALON DE MADAME ROLAND.
De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la
Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est
sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune
de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour
but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était
pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du
sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du
mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de
sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure
parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la
liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine
soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur
comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son
âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que
le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait
qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout
ce qui portait le nom d'humain.
Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la
remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la
liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Soeur de
la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de
cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre
et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud.
Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il
faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour
rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on
l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle
devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le
génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres
qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!...
Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais
elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même
talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette
époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui
confondait la raison ou révoltait le coeur.
Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme _je sens_
que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le
moment où _elle-même_ s'est révélée _à elle-même_. C'est dans cette
âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien,
puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle
étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la
volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes
actions.
Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore
bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si
puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il
rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout
dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le
combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme
comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le
_Moniteur_ ose associer à Olympe de Gouges[1]!
[Note 1: Elle avait du talent et du courage, mais elle était insensée,
et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes
bien éloignée de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus
tard.]
M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y
est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour
qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces
sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste
à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant
pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des
autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste
de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans
madame Roland un caractère doux, un coeur aimant, mais une âme forte,
un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude;
voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère.
Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et
intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle
sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit
s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir
des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le
personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude.
Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs
de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et
l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur
qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait,
s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa
mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque
dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop
occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une
_poignée de persil chez la fruitière du coin_[2], parlant à tout le
monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle
fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une
vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait
soi-même la position dans laquelle on se trouve.
[Note 2: Ce sont ses propres expressions.]
L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque
madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur
leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur
filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est
toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur
déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue
elle-même, il faut se taire[3]!
[Note 3: Elle _voulut_ mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer;
elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux
jours.]
...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était
plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du
ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste,
triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà
faisait des progrès et même des ravages profonds.
Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un
visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une
expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille
avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette
âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme
nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque
chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard
était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même
un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un
homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution
française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une
jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai
connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa
conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si
concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou
de la tribune de la place d'Athènes[4]...
[Note 4: On a tenté de faire son portrait sans pouvoir réussir, et
cela n'est pas étonnant. Ce genre de physionomie est si difficile à
faire! l'âme ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un
regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante
des séductions.]
C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait
avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son
langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses
qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses
paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme,
lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de
l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque
ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour
d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa
noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui
avait un coeur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils
entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la
force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir
de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères,
vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le
peuple français!»
Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle
et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle
prononçait ce mot: _le peuple français!_ une profonde vénération, une
sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été
digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on
pas dit de Porcia?...
Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la
vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme _femme d'État_, on
peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors;
mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle
les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de
posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux:
c'est comme le fils d'un grand homme.
J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle
en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que
Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue
d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps
même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse.
Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme
d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé
_Sainte-Lette_, homme littéraire dont elle aimait le talent, un
vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres
littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et
recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat
de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore
plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en
dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce
qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité
l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute
supérieure comme elle-même.
[Note 5: Même d'une mère ordinaire, car, à moins qu'on ne rencontre en
sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant
d'horreur elle-même, on ne trouve pas de mauvaises mères. Le même
anathème doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La
postérité elle-même est sévère pour ce crime. Quoique bien des siècles
se soient écoulés depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits
par l'opinion de leur patrie, repoussés par les lois, est encore aussi
actif que le jour où, accusant _la vieillesse_ de leur père, ce père
leur répondit en montrant _Oedipe à Colonne!..._ L'infortuné!... comme
il avait dû souffrir pour arriver à choisir un pareil sujet!... Et
telle était la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'oeuvre
que produisit le vieillard à la fin de sa carrière pour peindre des
fils ingrats... Et ce n'était qu'un père!... Qu'aurait donc fait une
mère?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystérieux entre les
enfants et la mère, qui donne à tous deux une tendresse que rien ne
peut détruire et que _tout_ contribue à augmenter.]
Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première
communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens,
Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié;
mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne
s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai
que cette devise sera éternellement l'histoire des coeurs
véritablement aimants.... _loin des yeux, près du coeur!_... Les deux
jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à
Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de
la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle
Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit
aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une
troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût
été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle
Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi
causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui
révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer
ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une
jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la
Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon.
Un jour il dit à mademoiselle Canet:
--Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre
amie?...
La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle
Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était
encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette
douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus
lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage
lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des
nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la
lecture d'un passage de cette lettre.
--Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne,
car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.
--Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui
montra le passage de la lettre de Sophie.
«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai _souvent_
parlé.... C'est un homme éclairé, de moeurs pures, à qui l'on ne peut
reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps
modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. _Ensuite il a le
faible de beaucoup trop parler de lui[6]._»
[Note 6: Ce portrait était frappant, car l'amour-propre de Roland
était positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-même ne lui
laissa pas voir sa supériorité une fois qu'elle le connut...
Craignait-elle de l'éloigner d'elle?... cette pensée serait bien
amère.]
Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en
pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une
ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La
suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé.
M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était
haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude,
plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange!
ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait
avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme
bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui
donnât le nom;--il était pâle,--maigre,--mais ses traits étaient
réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une
personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors
que vingt-un ans[7]...
[Note 7: Elle était née en 1754.]
Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière
peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne
isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution...
Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait
comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la
ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le
cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant
par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie
d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se
fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa
voix n'avait aucun charme.»
Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme
voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait
contre Mirabeau...
C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland
racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son
caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu
froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment
presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de
sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune
homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La
Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent,
il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de
faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour
éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur
rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon
ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de
rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable
position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui
existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et
enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses
visites.
Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à
compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle
y trouva des ressources contre la douleur du coeur; et cette vie tout
intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il
existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses
merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui
ne l'ont pas suivie.--Ses relations se bornèrent à quelques hommes de
lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne
devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la
monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail.
Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut
dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde
qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de coeur.
Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit
dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion
qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées
étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].
[Note 8: Voir ce qu'elle a écrit sur la mélancolie et sur l'âme, dans
ses oeuvres. C'est écrit avec le sang de son coeur... mais ce qui est
merveilleux, c'est l'écrit intitulé: _Avis à ma fille._ C'est une
relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouchée de
la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la
nourrir!... Ces avis donnés par cette femme qui, plus tard, aurait
conduit un empire, ont un caractère sacré.]
Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies;
elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient
une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune
homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont
s'aperçut mademoiselle d'Hangard...
--Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?
--Oui, et toi-même?
--Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles
Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.
[Note 9: M. Bordenave était un chirurgien très-connu, membre de
l'Académie des Sciences.]
Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à
mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...
--Mais non, un an, dix-huit mois peut-être...
Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer... C'était le temps
où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son
âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait
faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié
et ne l'eût éloignée de cet homme.
--Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez
mesdemoiselles Bordenave?
--Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire
dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport
avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la
cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune
fortune...
--Vraiment! interrompit Marie.
--Eh quoi! ne le sais-tu pas?
Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment
aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était
toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête?
--Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie,
n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser.
Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui
paraît une dot suffisante, et il court _les héritières_. Cela est si
bien connu maintenant que dans toute cette société _on ne l'appelle
que l'amoureux des onze mille vierges_. Si tu vivais moins retirée, tu
le saurais comme nous.
Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée...
elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté
chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche...
Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie
était expliquée!...
--Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues
enflammées de colère contre elle-même.
Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint
demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée
depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort
et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la
supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche:
mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à
dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au
coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de
faire entrer M. de La Blancherie...
--Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant
vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui
m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a
changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une
protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à
tous deux...»
Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres.
Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre...
elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à
répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais
depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser,
et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire
plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon
père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que
vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle
de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change
aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute,
bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je
suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe
encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais
permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de
personne... Je fais des voeux pour la réussite de votre entreprise;
mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la
position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire,
monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je
vous demanderai de terminer votre visite.
Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il
devait partir...
M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce
discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente,
qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut
altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait
encore trop vivement _aux héritières_ pour que l'homme qui pouvait
prostituer son coeur et le langage du coeur à un pareil manége lui
inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa
physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau
rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu
se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui
assigner, _à elle_, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule
d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-être un peu trop vite
entraîner à faire une réplique mordante.
--Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute
autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de
prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi
franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans
des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...
[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car
l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné;
mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une
parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour...
l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à
lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.]
Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant
mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai...
Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir
pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille,
que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds
et qu'on brise sans la regarder...
M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La
colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même,
d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me
retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une
passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste
de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui
commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas
un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La
Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta
en passant un cousin de Marie, appelé _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne
salua.
Il ne revit jamais Marie!
Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le coeur
comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne
connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le
nom de _l'agent général pour la correspondance des sciences et des
arts_?
Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle
avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait
jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était
elle que Marie continuait à aimer.
Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle
entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait
employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte
comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne
toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que
rêver au lieu de penser.
M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris.
Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune
mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes
qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour
remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais
il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas
dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le
sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se
convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille
conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la
composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain
lorsqu'on la quittait...
La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand
intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de
l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de
cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait
déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi
devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?...
À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure
contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la
diriger à son tour.
Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la
mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme,
qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société,
composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame
Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa
fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des
arts_ après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin.
Voilà comme il entendait les arts!
Après la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de père_; il
demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné
les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui
s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il
y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être
un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son
aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un
reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage
sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet.
Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle
détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de
Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui
ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent
comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.
M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à
l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail
languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions
l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses
affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une
maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour
réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans
cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa
fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu...
Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme
elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle
garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la
loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent
accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans
une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce
qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse
passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa
maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la
maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons
applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire,
partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le
dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui
n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne
jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la
nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner
sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant
plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en
jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie,
ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands
parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa
gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom,
qui est celui de _bonne_: c'était, dit elle-même madame Roland, une
petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et
gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.
[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.]
[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son
état de graveur alla mal.]
Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa
mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes
faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait
minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son
propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle
continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce
que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon
ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les
dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même
onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au
ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir
d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours
un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous
les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le
racontait elle-même fort plaisamment, son cours de _prédicateurs
vivants et morts_. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme
plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole
pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble
et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et
Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec
attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la
frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs
entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse
intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un
néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien
aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui
prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une
personne aussi supérieure.--Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous
admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne
parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.
[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport
presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait,
disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.]
Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire
un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur
l'amour du prochain...
Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier
froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était
Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon
affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne
connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter
la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je
cherchais en vain dans nos prédicateurs français.
Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps
la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé
Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y
eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière...
car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du
père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres
le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il
aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle,
elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa
beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un
petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de
cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la
parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins
qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses
vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT
même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard,
tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des
Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux
gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort
beau...
Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les
hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut...
C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même
est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut
inculqué par la seule persuasion?...
Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland
disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes
étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles
qu'un grand sens.
Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez
drôlement.
L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de
coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des
coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite
personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un
homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés
sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif;
mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un
de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur
avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE!
Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes
de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire
à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée
du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie
avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant
un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est
comique. C'est un singulier rapport.
Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que
femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la
bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine
et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon,
naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec
la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle
n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière
chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme
qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place
dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa
veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le
comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques
semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille,
elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des
dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence,
s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa
son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore
même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
--Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.--Je l'ignore,
répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...
Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver
en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas;
cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à
sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du
tueur de boeufs, et elles n'y pensèrent plus...
Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il
n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que
pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut
malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce
manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de
la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon
conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante
qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait
quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle
Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de
mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans
en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement
de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme
énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille
maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa
aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir;
mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent
toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut
très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas,
puisqu'elle n'épousait pas son boucher.
Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt;
elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la
lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement
de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en
mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut
avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.
Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce
qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans
laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même
franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis
son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance
honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et
le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un
certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à
donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même
un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident
dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce
qu'elle serait un jour...
Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire
que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre
vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait
Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il
en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait
vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit
à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle,
elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père,
que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait
du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais
quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas
remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la
maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes
l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente
de cinq cents francs et sa garde-robe.
La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse;
elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on
songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle
ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais
elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!...
et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait
raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots,
et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...
Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et
revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser
par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les
scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme
riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette
différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se
maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui,
jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme
mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise,
je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la
félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le
caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu
aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace
qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint,
mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus
estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais,
sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible
quelquefois...
Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils
étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours
d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de
Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de
restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un
cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour
parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait
souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-même_ le dîner de
son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant
de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une
des belles vies de Plutarque...
[Note 14: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des
manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme
manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.]
Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait
le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection
de sa femme, même _la plus légitime_, qu'il exigea d'elle qu'elle vît
moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort
attachée...