--Messire don Diégo d’Altona, un des gentilshommes de la chambre, est

mort en duel il y a huit jours, et il n’est point remplacé encore.

--Et tu voudrais me donner un protégé?

--Un ami, sire, un gentilhomme écossais de bonne maison qui désire vous

servir.

--Eh bien! tu me l’enverras.

--Je vais lui mander un messager. Il arrivera demain à l’Escurial,

avant le coucher du soleil.

--Je désirerais, sire, que nul, à la cour, ne sût que ce gentilhomme est

présenté par moi.

--Je te promets le secret, foi de roi!

Don Paëz sortit par les petits appartements et gagna l’escalier dérobé

qui conduisait à son logis.

L’escalier était obscur, cependant il sembla au gentilhomme qu’une forme

blanche glissait devant lui.

Il doubla le pas, un léger bruit lui confirma la présence d’un être

vivant dans l’escalier;--et au moment où il allait demander qui donc

était là, une petite main satinée se posa sur sa bouche et une voix

qu’il reconnut murmura tout bas: silence!

Cette voix, cette main c’était celles de l’infante.

--Vous ici, madame? fit-il avec un étonnement mêlé de joie.

--Chut! reprit-elle. Vous m’avez dit vrai, n’est-ce pas, quand vous

m’avez dit que vous étiez de maison princière?

--Oui, sur l’honneur!

--Vous allez commander une place forte dans le royaume de Grenade, il

court des bruits de guerre, soyez vaillant et songez à moi...

La voix de l’infante tremblait.

--Et... fit don Paëz ému, vous, madame?

--Moi, dit l’infante, j’attendrai que vous soyez le plus grand capitaine

des Espagnes, et puissiez reprendre votre nom. Adieu.

Don Paëz écoutait encore cette voix mélodieuse et tremblante, qui

soulevait son cœur d’orgueil et d’enthousiasme, que déjà l’infante

était loin et que le frôlement de sa robe s’était éteint dans les

corridors. Il gagna son logis, ivre d’espérance; puis avant d’appeler

le Maure qui lui servait de valet de chambre, pour lui ordonner de

préparer son départ, il se jeta un moment dans un fauteuil, croisa les

bras, et se dit avec un fier sourire:

--Ah! messire Philippe II, roi des Espagnes, vous êtes un grand

politique, dit-on, et vous l’êtes, puisque vous déguisez une disgrâce

sous l’apparence de l’amitié la plus vive;--mais vous ne connaissez

point don Paëz, sire roi, et don Paëz est plus profond politique que

vous. O ambition! ajouta-t-il, tu es la plus noble et la plus grande

des passions, car ceux que tu prends en croupe montent si haut, qu’ils

ne s’arrêtent que sur les dernières marches d’un trône!

CHAPITRE HUITIÈME

VIII

Une heure après don Paëz galopait à cheval, suivi de son Maure, une

route escarpée qui courait aux flancs de la Sierra.

Il était deux heures du matin environ et la lune enfin levée, versait

des flots de clarté tremblante sur la plaine et les montagnes, guidant

les deux cavaliers. Ce n’était point, cependant, la route de Grenade que

suivait don Paëz; c’était peut-être à cause de cela qu’il enfonçait

l’éperon aux flancs de sa monture pour arriver plus vite et ne point

perdre un temps précieux.

Pourtant, quelque diligence qu’il fît, don Paëz voyagea toute la nuit,

quittant parfois le penchant des montagnes, pour entrer dans une vallée

sauvage comme on en voit dans la chaîne des Sierras espagnoles; puis,

abandonnant les vallées pour de petites plaines arides, caillouteuses,

que bornaient à l’horizon de nouvelles collines couvertes de bruyères,

et des forêts de chênes verts rabougris. A mesure que la nuit

s’écoulait, le chemin que suivait le colonel des gardes devenait plus

étroit et moins frayé; bientôt ce ne fut plus qu’un sentier tracé à

peine par les pâtres et les muletiers; et enfin, quand vint le point du

jour, notre cavalier se trouva au sommet d’un mamelon où disparaissait

tout vestige du passage et de la présence des hommes.

Il se trouvait sur l’un des pics les plus élevés de la Sierra.

Sous ses pieds s’étendait une petite vallée creusée en entonnoir,

couverte de bruyères verdoyantes, entourée de jeunes taillis et ayant çà

et là un coin de frais pâturages où venaient brouter les chèvres

sauvages de la montagne.

Au milieu s’élevait une petite habitation, non point la venta espagnole,

non point la posada où s’arrêtent les muletiers, ni la cabane du

chasseur d’ours, mais une maison au toit élancé qui rappelait vaguement

les climats du Nord, la hutte du montagnard écossais.

Une vigne sauvage grimpait le long des murs et entrelaçait ses pampres

capricieuses à l’entour des fenêtres; un grand sycomore rejetait une

partie de son feuillage sur la toiture, pour l’abriter des rayons du

soleil; un rideau de bruyères lui servait de ceinture, et sur la pelouse

verte qui s’étendait devant la porte paissait une vache blanche et

noire, venue à grands frais des bords de la Twed.

Malgré l’heure matinale, les croisées de la petite maison écossaise

étaient ouvertes, et l’arrivée du colonel des gardes fut signalée par un

lévrier noir et feu qui gardait le logis en compagnie d’une vieille

femme vêtue à l’écossaise et assise sur le seuil, sa quenouille à la

main.

Le lévrier s’élança en grognant à la rencontre de don Paëz, mais il le

reconnut sans doute à mi-chemin, car ses aboiements dégénérèrent en cris

de joie, et il dressa ses longues pattes sur l’étrier du gentilhomme

pour lui lécher les mains.

--Bonjour, Mary, dit le colonel des gardes en saluant la vieille

Écossaise. Hector est-il levé?

--Il est parti pour la chasse depuis plus d’une heure, monseigneur.

--Pourvu, fit don Paëz, qu’il ne soit pas trop loin encore.

Et il entra dans la maison, y prit une cornemuse accrochée au-dessus du

manteau de la cheminée et sonna, à pleins poumons, une fanfare de

chasse, bien connue en Écosse, celle du roi Robert.

* * * * *

Peu après la même fanfare retentit dans les bruyères et bientôt, au

sommet d’un coteau voisin, don Paëz vit se dessiner sur le gris cendré

du ciel matinal, la silhouette du chasseur qui répondait à son appel. En

même temps un autre chien, noir comme le premier, mais de cette belle

race épagneule qu’on nomme de nos jours les chiens du roi Charles

Ier, apparut bondissant au-dessus des bruyères et devançant son

maître pour venir fêter le nouveau venu.

Le chasseur qui accourait presser don Paëz dans ses bras, c’était

Hector.

Cinq ans s’étaient écoulés depuis son départ d’Écosse; mais le temps

avait été impuissant à écarter de son front ce voile de sombre tristesse

que nous lui avons déjà vu. Il était aussi mélancolique, aussi

désespéré, le pauvre jeune homme, que le jour où son frère Gontran

l’arracha tout sanglant du combat et l’emporta, sur son cheval, loin de

Bothwell et de cette reine ingrate qu’il avait tant aimée.

En vain don Paëz avait-il cherché à cicatriser la plaie vivace de son

âme: soins empressés, attentions exquises, tout avait été superflu.

Hector avait voulu vivre loin du monde, il avait paru regretter les

montagnes et les sauvages vallées de sa chère Écosse: don Paëz lui avait

fait élever cette maison, dont le style rappelait l’Écosse, au milieu de

ce paysage agreste qui avait un air de famille avec les sites des monts

Cheviot; Hector avait un jour souhaité de revoir Mary, la nourrice de

son malheureux Henry, don Paëz avait fait venir la vieille femme.

Don Paëz, l’ambitieux et le cœur froid, laissait ses rêves de

grandeur et son égoïsme sur le seuil de la maison d’Hector. Il l’aimait

plus que Gaëtano, plus que Gontran, plus que tout au monde. Hector,

c’était pour lui cette maîtresse qu’on dérobe à tous les regards, dont

on cache l’existence à tous, pour laquelle on s’échappe furtivement et

qu’on vient visiter en secret. C’était encore cet enfant gâté dont on

épie les fantaisies et les caprices pour les satisfaire aussitôt, dont

on envie un sourire, dont la joie devient une source de bonheur, dont la

tristesse assombrit l’âme et plisse le front.

Don Paëz avait laissé ignorer à la cour l’existence de son frère; il

venait le voir, à l’insu de tous, même du roi. Pour quelques heures, il

oubliait près de lui ses rêves, son but, son orgueil. Il prenait dans

ses mains la tête blonde d’Hector, comme un frère aîné celle d’une

sœur chérie, il la couvrait de baisers et cherchait dans ses yeux un

furtif rayon de bonheur.

Hélas! ce rayon ne brillait jamais!

Hector accourut, se jeta dans les bras de son frère qui l’y tint

longtemps serré;--puis il lui dit:

--Passeras-tu la journée avec moi, Paëz?

--Non, dit brièvement Paëz, je ne descendrai pas même de cheval.

--Mon Dieu! fit Hector tremblant et regardant le soucieux visage de son

frère; qu’as-tu donc, Paëz?

--Enfant, répondit le colonel des gardes, je cours un grand danger.

--Un danger! toi? et lequel?

La disgrâce du roi.

--Mon Dieu! fit Hector, que vas-tu donc me dire?

--Frère, dit don Paëz, tu as horreur du monde; mais il faut, si tu

m’aimes, rentrer dans le monde.

Hector jeta un muet et douloureux regard à sa chère solitude, et

répondit:

--Frère, compte sur moi. Faut-il reprendre la cape et l’épée, courir à

cheval et sans trêve à travers les populations et les contrées

différentes de l’univers?

--Rien de tout cela; il faut vivre à la cour du roi Philippe II.

--Près de toi!

--Non, loin de moi. Je suis presque exilé.

--Que me dis-tu donc là, frère?

--Le roi me donne le gouvernement de l’Albaïzin, un faubourg de Grenade,

à moi son colonel des gardes! N’importe! il faut obéir; et pendant que

je serai loin de lui, mes ennemis infatigables et qui ont juré ma

perte, mes ennemis creuseront sans relâche un souterrain dont la voûte

s’écroulera sous mes pas, à mon retour. Je n’ai personne à Madrid,

personne à l’Escurial qui m’aime assez pour me défendre.

--Je te défendrai, moi, dit fièrement Hector.

--Aussi viens-je à toi pour te dire: Frère, nous nous devons l’un à

l’autre, car nous porterons un jour le même nom, et il faut que ce nom

soit grand et respecté entre tous; tu étais en péril en Écosse, et je

suis accouru; maintenant c’est moi que le danger menace. A moi, frère!

à moi!

--Je suis prêt, répondit Hector. Que dois je faire?

--J’ai annoncé au roi l’arrivée d’un gentilhomme écossais dont il fera

un gentilhomme de la chambre; j’ai sa parole royale que nul, à la cour,

ne saura que nous sommes parents;--tu y porteras le nom de ton père

adoptif, ce laird écossais qui t’éleva. Ta charge te placera près du roi

à toute heure; à toute heure tu pourras l’approcher et veiller sur mes

ennemis, qui sapent sourdement mon crédit et ma faveur.

--Et je ferai bonne garde, frère, sois tranquille.

--Le plus acharné de tous est le grand chancelier, et il se nomme don

José Déza.

--Bien, et les autres?

--Des autres, deux sont redoutables: le duc d’Albe et don Antonio, le

grand inquisiteur.

--Voici des noms à jamais gravés dans ma mémoire.

--Au moindre bruit qui te parviendra, à la moindre crainte qui surgira

dans ton esprit, au plus léger froncement de sourcils du roi, quand mon

nom sera prononcé devant lui, mets un messager à cheval et envoie-le à

Grenade avec cet anneau.

Don Paëz tira une bague de son doigt et la remit à Hector.

--Si le danger est réel, tu m’enverras celui-ci.

Et il lui passa au doigt un second brillant.

--Et s’il est pressant, s’il n’y a ni temps à perdre ni moyen de

soutenir la lutte de loin, tu mettras toi-même le pied à l’étrier, tu

crèveras dix chevaux en route, et tu arriveras à Grenade. Alors je

retournerai près du roi, j’irai me défendre moi-même, et si je suis

vainqueur... Oh! s’écria don Paëz, dont l’œil étincela comme

l’éclair, si je suis vainqueur! ils verront si les griffes du lion

s’émoussent et se brisent, même sur l’airain et sur l’acier? A cheval,

Hector! à cheval!

La petite habitation d’Hector renfermait deux chevaux, tous deux nés

dans la verte Écosse, ayant brouté dans leur jeunesse les genêts d’or et

les bruyères grises des montagnes; animaux dociles, patients,

infatigables comme tout ce qui ne naît pas dans les plaines; rapides

comme une étincelle du tonnerre et galopant à la crête des précipices

et sur le bord des torrents avec la fantastique assurance de ces

chevaux-fantômes des ballades de leur pays.

Mary sella l’un d’eux, le plus jeune et le plus fort; il était gris de

fer, ses jambes étaient grêles comme les fuseaux de la vieille femme, on

eût aisément compté chaque muscle et chaque veine sur son large garrot,

et son œil à fleur de tête étincelait comme celui des andalous et des

arabes. Hector se mit en selle, prit sa claymore, son plaid et sa

carabine à deux canons superposés; il suspendit à son flanc droit la

dague et la gourde des chefs de clans, rejeta sur son épaule la

cornemuse de chasse, agrafa à son chapeau une plume de geai noire et

bleue, qui était celle du clan où il avait passé sa jeunesse--et, ainsi

équipé, il siffla ses deux chiens, l’épagneul et le lévrier.

--Tiens, frère, dit-il à don Paëz, emmène l’un des deux, celui que tu

voudras, et puis, arrivé à Grenade, renvoie-le-moi.

--Pourquoi cela? demanda don Paëz.

--Parce qu’ainsi il connaîtra la route en te portant l’anneau que tu me

confies, bien plus rapidement et surtout plus sûrement qu’un cavalier.

--Tu as raison, fit don Paëz, les chiens valent mieux que les hommes;

leur fidélité est à l’abri de l’or... et de l’ambition. Je choisis le

lévrier.

Mary se mit à sangloter en voyant partir Hector.

--Ce sera comme mon fils Henry, murmura-t-elle, ils me l’ont tué... et

pourtant il devait revenir.

--Je reviendrai, mère nourrice, murmura Hector avec émotion... je

reviendrai...

Et comme un pressentiment funeste venait l’assaillir, il poussa son

cheval en avant et s’engagea le premier dans le sentier abrupt qui

conduisait vers les plaines.

Les deux frères coururent côte à côte pendant deux heures; puis, arrivés

aux portes d’un misérable village bâti sur la hauteur, ils s’arrêtèrent

un moment.

La route se bifurquait. D’un côté elle remontait vers le nord et gagnait

l’Escurial; de l’autre, elle descendait au midi et courait en longs

détours vers les fertiles vallées de ce paradis de l’Espagne qu’on nomme

le royaume de Grenade.

Hector fit un signe au lévrier, et l’animal docile se plaça devant le

cheval de don Paëz.

--Frère, dit alors celui-ci en pressant une dernière fois Hector dans

ses bras:--quand dans les corridors de l’Escurial ou de Madrid, tu

rencontreras seule une belle et charmante fille, blanche comme du lait

d’Écosse, avec de grands yeux noirs comme la plume de ton feutre, une

femme comme en rêvent les poètes arabes,--si nul ne t’entend, si nul le

voit, approche-toi et dis-lui bien bas:

--L’aimez-vous toujours?

--Enfin! dit Hector tressaillant soudain, tu aimes, frère Paëz, ton

cœur de marbre s’est ouvert?

Un sourire glacé passa sur les lèvres de don Paëz.

--Fou! dit-il, est-ce que je puis aimer, moi?

Et don Paëz prononçait ce blasphème sous un étincelant rayon de soleil

levant, au penchant d’une colline embaumée, dont chaque arbre fleuri

était un orchestre, où, musiciens du roi des cieux, les oiseaux

chantaient un hymne d’amour; devant une fontaine ombragée d’un sycomore

et sous les rameaux duquel deux jeunes filles du village s’étaient

assises, les bras arrondis sur leur alcaraza, pour deviser tout bas de

deux beaux muletiers qui reviendraient le lendemain des plaines

d’Andalousie avec des tissus mauresques, des étoffes et quelques-uns de

ces romanceros aux sons desquels les mules marchent gravement et

cadencent leurs pas.

--Impie! murmura Hector, tu ne l’aimes pas, et cependant...

Hector hésita.

--Cependant? demanda don Paëz.

--Et cependant, tu veux savoir si elle t’aime toujours...

--Oui, fit don Paëz; mais sais-tu quel nom elle porte?

Il se pencha sur le cou de son cheval, et effleurant de ses lèvres

l’oreille d’Hector:

--Elle se nomme dona Juanita, infante d’Espagne.

--Imprudent! fit Hector qui tressaillit.

--Bah! répondit don Paëz, l’audace est le talisman des ambitieux; oser,

c’est pouvoir!

Et il fit de la main un geste d’adieu à son frère, siffla le lévrier et

lança son cheval au galop sur la route de Grenade, dont les cailloux

grincèrent et jetèrent des myriades d’étincelles.

Don Paëz courut toute la journée sous ce soleil ardent de l’Espagne qui

terrasse les plus énergiques natures et les accable de son poids.

La sueur ruisselait de son front, son cheval était mourant de

fatigue,--mais l’orgueilleux don Paëz avait hâte d’arriver et de se

convaincre, en présence de ce faubourg mesquin qu’on avait décoré pour

lui du nom de gouvernement, de l’étendue de sa disgrâce pour la regarder

en face et la dominer.

Don Paëz n’était pas un de ces cœurs pusillanimes qui fuient le

malheur ou le danger; il allait au contraire au-devant d’eux, et les

mesurait avec un calme superbe.

Vers le soir, cependant, après une halte de quelques minutes à une

posada, dans laquelle lui et son Maure changèrent de chevaux et où ils

prirent un frugal repas,--don Paëz modéra son allure et se mit à

réfléchir.

Quand don Paëz réfléchissait, il laissait volontiers flotter la bride

sur le cou de son cheval et parfois même lui permettait d’arracher un

rameau vert aux arbres de la route ou de brouter une touffe d’herbes.

Il cheminait alors dans une plaine déserte malgré sa fertilité et sa

luxuriante végétation, une plaine se déroulant en long boyau entre deux

chaînes de montagnes boisées, au flanc desquelles paraissaient, épars çà

et là, un troupeau de moutons blancs ou fauves dont les clochettes

tintaient au loin, et un vieux pâtre, fièrement drapé dans ses haillons,

debout sur une roche grise, chantant d’une voix grave et sonore un

romancero des rois mauresques, les maîtres du passé, les proscrits du

présent, et toujours les héros de ce peuple de poètes qui a inventé les

balcons, les guitares et les sérénades.

Le soleil avait émoussé ses rayons; la brise du soir s’était levée

embaumée et tiède; les orangers et les grenadiers secouaient leurs

panaches à son souffle, et des nuées d’oiseaux bavards, de merles

siffleurs et de perdrix rouges, s’enlevaient, au passage du cavalier,

des broussailles et des genêts voisins, fuyant à tire d’ailes la

présence de l’homme.

Alors don Paëz laissa quelques minutes ses projets d’ambition s’assoupir

dans son esprit inquiet,--il s’abandonna à ce calme grandiose et

poétique du paysage qu’il parcourait, et involontairement il songea à ce

mot _impie_ que lui avait jeté Hector, le matin, quand il niait et

raillait l’amour. Il se laissa bercer ainsi par les doux soupirs du

vent, le chant des oiseaux et ces mille bruits confus qui s’élèvent des

champs au déclin du jour, admirant, comme à son insu, les riches teintes

de l’horizon, et ces accidents infinis de forme et de couleur que le

soleil couchant sème dans le ciel et sur les collines lointaines.

Et alors, peut-être, se prit-il à penser que les plus nobles, les plus

orgueilleuses ambitions humaines n’excitaient qu’un sourire de mépris de

cet artiste sublime, de ce poète des poètes, de ce roi des rois qu’on

nomme Dieu,--tandis qu’un rayon d’amour pur et vrai, un de ces élans du

cœur comme n’en ont plus ces hommes que l’ambition ronge et mord

éternellement, trouveraient grâce devant son dédain.

Aimer une femme!

Don Paëz pesa ces trois mots quelques minutes, et il répondit enfin par

ceux-ci:

--Aimer, qui? Serait-ce l’infante, cette naïve enfant qui avait enlacé

son cou de ses bras d’albâtre avec la spontanéité candide de la passion?

--Bah! se répondit-il on n’aime pas la femme dont on veut faire un

marchepied à son ambition.

Serait-ce cette gitana. Bohémienne couverte d’oripeaux, devant laquelle

des bandits s’inclinaient avec respect, dont la voix avait un charme

magnétique, fascinateur, inexplicable; sous le regard de laquelle on

baissait involontairement les yeux, et qui, malgré sa condition

misérable et son luxe d’emprunt, l’avait fait tressaillir, lui, don

Paëz, le cœur de marbre?

--Peut-être, se dit-il au milieu de sa rêverie.

Et il se souvint que toute Bohémienne qu’elle pût être, elle était

femme, et qu’il l’avait presque outragée... Il se souvint encore qu’elle

ne s’était point montrée courroucée de la dureté de ses paroles; que

plus d’une fois, au contraire, l’oppression de son sein, le timbre

tremblant de sa voix, l’avait averti qu’elle souffrait en silence...

Don Paëz en était là de ses réflexions quand le site, changeant tout à

coup à ses yeux, les interrompit un moment.

Il entrait dans une sauvage vallée, déserte en apparence comme la plaine

qu’il abandonnait, mais en réalité, remplie d’une population mystérieuse

et presque invisible, dont il devina bientôt la présence à certains

mouvements qui se firent dans les touffes voisines, à des coups de

sifflet lointains qui se croisèrent dans l’espace.

Mais don Paëz était brave,--il se contenta de visiter les amorces de ses

pistolets et de recommander la même précaution à son Maure.

A mesure que les brumes du soir tombaient sur la vallée de plus en plus

étroite et sauvage, il semblait à don Paëz que des ombres se mouvaient

imperceptiblement sur les rochers voisins et, enfin, au moment où la

nuit arriva tout à fait et jeta son humide manteau sur les épaules

calcinées des montagnes, plusieurs pâtres descendirent de toutes parts

dans la vallée et se placèrent bientôt sur la route du cavalier,

semblant lui défendre de passer outre.

--Oh! oh! dit don Paëz à voix basse, voici des pâtres qui ont des mines

bien sombres et qui ne me paraissent pas savoir le moindre romancero.

Essayons de dérider leur front nuageux. Et il retira ses pistolets de

leurs fontes et passa la bride à son bras.

--Holà! cria-t-il, quand la tête de son cheval toucha presque la

poitrine de ces pâtres étranges, holà! mes maîtres; place, au nom du

roi!

--De quel roi? demanda l’un d’eux.

--Du roi d’Espagne, corbleu!

--Lequel? demandèrent-ils encore.

Don Paëz éclata de rire:

--Je ne sache pas, dit-il qu’il y en ait deux.

--Pardon, répliqua celui qui avait pris la parole le premier, il y a le

roi de Castille, de Navarre et d’Aragon qui se nomme Philippe II...

--Et l’autre?

--L’autre est le roi de Grenade.

--Boabdil, peut-être, ricana don Paëz; et vous êtes sans doute les

fantômes des Abencerrages, qui furent décapités dans la fameuse cour des

Lions, au palais de l’Alhambra, et dont les têtes sanglantes roulèrent

dans le bassin de marbre?

--Nous sommes des êtres vivants, et non point des fantômes, sire

cavalier, et le roi de Grenade auquel nous obéissons a été proclamé

cette nuit même à dix lieues d’ici, dans les Alpunares.

--Ah! ah! fit don Paëz qui tressaillit, et comment se nomme-t-il, ce

roi-là?

--Aben-Humeya; il est le dernier des Abencerrages.

--C’est-à-dire qu’hier encore il avait nom don Fernand de Valer?

--Précisément.

--Eh bien! fit don Paëz avec calme, moi, don Paëz, colonel général des

gardes du roi Philippe II, je vous somme de me livrer passage.

--Don Paëz! murmurèrent les pâtres en se regardant, celui qui a défendu

le Maure?... Il peut passer. Passez, seigneur don Paëz, et que le

prophète, que vous niez, vous prenne en pitié et vous garde!

--Voici des gens courtois, fit don Paëz. Et il passa.

A une lieue plus loin, une nouvelle troupe l’arrêta. Il se nomma et

passa encore.

--Morbleu! pensa le colonel des gardes, ces braves gens sont bien

reconnaissants pour quelques mots qui me sont échappés avant-hier et qui

leur sont arrivés je ne sais comment; ils semblent se croire obligés de

me laisser aller prendre possession des canons que je pointerai sur eux

à la première occasion favorable.

Il était tard, don Paëz mourait de faim, aucune habitation ne se

trouvait sur la route.

--Pardieu! s’écria-t-il, j’aimerais mieux qu’ils m’arrêtassent. Au

moins, j’aurais un lit et un souper.

Don Paëz achevait à peine cette réflexion faite à haute voix, qu’un

homme se dressa lentement d’une touffe de grenadiers et lui dit:

--Si le seigneur don Paëz veut passer avec moi jusqu’au château de

_Madame_, il y trouvera une excellente hospitalité.

--Qu’est-ce que _Madame_? demanda don Paëz, tremblant au souvenir de la

gitana à laquelle les Bohémiens donnaient ce nom.

--C’est une princesse, répondit l’inconnu.

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4) · 第 5 / 6 段