même manière que le bloc de roche qui avait mis à découvert l’escalier
souterrain, et le gentilhomme aperçut au travers une petite pièce de
forme octogone, tendue de soie, décorée avec luxe et dans le goût
oriental, vivement éclairée par d’énormes candélabres de bronze, dans
lesquels brûlait la cire la plus pure qu’on eût jamais recueillie dans
les gorges des Alpunares ou sur les coteaux de Grenade.
Une femme parut sur le seuil de cet étrange boudoir, et don Paëz l’ayant
envisagée, la trouva si admirablement belle qu’il poussa un cri
d’admiration.
Cette femme qui se présentait ainsi inopinément aux yeux de don Paëz
n’était point une de ces affreuses bohémiennes que la tradition nous
représente lisant dans la main des jeunes filles et leur prédisant
l’avenir; ce n’était pas non plus cette créature folâtre et sautillante,
belle, mutine, rieuse, comme celles des tableaux de Giraud et de
Desbarolles, c’était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au
front sérieux, presque sévère, au profil correct et pur du type
oriental, au grand œil noir qui fascinait plus qu’il ne séduisait
peut-être.
Entre la beauté de cette femme et celle de l’infante, il y avait un
abîme de passions et de sombres douleurs.
L’infante était la jeune fille naïve, traduisant en larmes perlées les
premières et mystérieuses émotions de son cœur. Cette femme était la
statue vivante de la passion assombrie par la jalousie, dominée parfois
par un but inconnu vers lequel elle devait marcher sans relâche.
Si cette femme n’avait point encore souffert ces tortures sans nom que
l’amour enfonce au cœur des femmes, le doigt de la fatalité avait du
moins écrit sur son front qu’elle les endurerait un jour.
Don Paëz, le blasé et le sceptique, don Paëz l’ambitieux, qui se servait
de l’amour comme d’un marchepied, don Paëz qui jouait avec la candide
passion d’une fille de roi, baissa involontairement les yeux sous
l’ardent regard de cette femme, et il se sentit saisi d’un trouble
inconnu.
La Bohémienne, car c’en était une, à coup sûr, à en juger par sa robe de
velours noir, sa résille enfermant à grand’peine une chevelure
abondante et d’un noir de jais, son corsage écarlate et ses bas de même
couleur--la Bohémienne, disons-nous, s’arrêta une minute sur le seuil,
promena son œil perçant sur les dix ou douze hommes groupés autour de
la table, l’arrêta une seconde sur la jeune princesse évanouie, puis le
reporta sur don Paëz qui, malgré ses liens, conservait sa fière
attitude, et l’y arrêta longtemps.
Don Paëz, troublé d’abord, se remit bientôt de son émotion inexpliquée,
et soutint le regard de la Bohémienne avec assurance.
Alors, celle-ci baissa les yeux à son tour, rougit imperceptiblement,
puis, s’adressant à celui qui s’était emparé de l’infante:
--Hammed, dit-elle, te voilà bien joyeux, n’est-ce pas, d’avoir fait une
prise aussi importante?
--Oui, _Madame_, répondit le gitano avec respect.
--Et tu comptes avoir ta part de la rançon?
--Comme c’est mon droit, répondit Hammed.
--Tu te trompes, Hammed...
Le gitano recula, interrogea la Bohémienne du regard, mais n’osa ouvrir
la bouche.
--Tiens, fit un autre, plus hardi, pourquoi donc?
--Parce que nous préférons l’infante à une rançon.
Il y eut un murmure d’étonnement parmi les Bohémiens, et don Paëz
lui-même haussa les épaules et grommela:
--Quelle charmante plaisanterie!
La Bohémienne leva de nouveau les yeux sur lui.
--Et savez-vous, reprit-elle, sans cesser de regarder le gentilhomme,
mais s’adressant toujours aux gitanos, et savez-vous pourquoi nous
garderons l’infante sans demander de rançon?
--La garder, et pourquoi? murmurèrent les bandits.
--Parce que les Maures, hier encore, étaient des esclaves persécutés, à
qui il était permis de voler leurs persécuteurs--et qu’ils seront demain
un peuple libre, ayant un roi, reprenant les mœurs et les coutumes de
ses pères, et déclarant ouvertement la guerre à ses oppresseurs.
Don Paëz tressaillit et regarda la Bohémienne avec attention.
--Or, poursuivit la Bohémienne, la guerre déclarée par les Maures aux
Espagnols, l’infante nous devient un ôtage précieux que nous pourrons
échanger ou faire valoir convenablement.
--C’est juste, murmura Hammed. Mais j’aurais préféré les doublons du roi
Philippe.
La Bohémienne lui jeta un regard de mépris:
--Vous voilà bien tous, dit-elle, Maures dégénérés, qui n’avez conservé
de vos ancêtres que le nom. Vos frères ont courbé le front sous le joug,
ils sont devenus artisans et cultivateurs; vous, plus fiers, plus
indépendants, vous vous êtes réfugiés dans les montagnes; vous avez,
sous le nom de Bohémiens, fait à vos oppresseurs une guerre de
brigandages et de rapines, et cette guerre vous a plu si fort, elle a si
bien flatté vos instincts pervers, que le jour où il faut arborer un
drapeau et combattre, non plus comme des bandits, mais comme des
chevaliers, vous hochez la tête et regrettez votre profession de
voleurs!
* * * * *
Un sourd murmure de désapprobation à l’endroit d’Hammed se fit entendre,
et les gitanos s’inclinèrent devant la Bohémienne avec ce respect que
les peuplades orientales accordent à ceux qui parlent bien.
--Quant à ce gentilhomme, continua la Bohémienne, désignant du doigt don
Paëz, nous allons lui rendre la liberté sans rançon.
--Pourquoi? firent les gitanos surpris.
--Parce que, répondit-elle, il est le seul gentilhomme de la cour
d’Espagne qui ait appuyé, hier soir, le marquis de Mondéjar, défendant
les Maures au jeu du roi.
--Sangdieu! murmura don Paëz, ce n’est donc pas un vain bruit qui court,
et les Bohémiennes sont donc de race mauresque?
--Quelques-unes, messire don Paëz, répondit la gitana, en le regardant
fièrement.
Puis, se tournant vers Hammed qui murmurait dans son coin:
--Coupe les liens du sire don Paëz, dit-elle, il est libre.
Hammed obéit.
--Tout ceci est parfaitement inutile, fit le gentilhomme avec calme, je
veux demeurer prisonnier.
--Tu veux demeurer prisonnier! s’écria la gitana avec un mouvement de
joie.
--Oui, répliqua don Paëz, je ne m’en retournerai certes pas à la cour
d’Espagne sans l’infante: puisque j’ai été pris avec elle, elle sera
libre avec moi ou je partagerai sa captivité.
La Bohémienne était devenue soucieuse et fronçait le sourcil:
--Viens avec moi, dit-elle, je veux te parler sans témoins.
Elle lui prit la main, et don Paëz frissonna au contact de cette main
qui pressait la sienne; elle l’entraîna; il la suivit sans résistance.
Sur le seuil du boudoir, elle dit aux gitanos:
--Faites respirer des sels à l’infante; voici bien longtemps que dure
son évanouissement, et il n’est pas convenable qu’une fille d’Espagne
soit aussi mal soignée par des Maures.
Puis elle poussa don Paëz dans sa mystérieuse retraite; le pan du mur
s’abaissa, et ils se trouvèrent seuls.
--Don Paëz, dit-elle alors, tu es ambitieux, n’est-ce pas?
Don Paëz tressaillit.
--Qui vous a dit cela? fit-il.
--Tu veux être gendre de roi.
Don Paëz bondit et s’écria:
--Comment savez vous mon secret?
--Qu’importe! si je le sais.
--Et... le sachant, reprit don Paëz qui retrouva son humeur altière et
fougueuse, comment oses-tu, Bohémienne, me le dire à moi-même?
--Ah! fi! don Paëz, murmura la gitana avec un accent de dédain glacé; je
suis une femme, il me semble...
--C’est vrai, et je vous demande pardon, madame.
--Je connais donc votre secret, don Paëz, mais je sais aussi que les
plus grands projets rencontrent une imperceptible pierre d’achoppement
qui les fait avorter.
Don Paëz parut inquiet.
--Aimes-tu l’infante? don Paëz?
--Non, de par Dieu! l’amour est l’ennemi de l’ambition.
--Et laquelle de ces deux passions, l’ambition ou l’amour, conduit au
bonheur, selon toi?
Don Paëz haussa les épaules.
--Pour être heureux, il suffit de croire qu’on l’est en effet, fit-il
avec un dédaigneux sourire. Qu’importe le talisman!
Un éclair passa dans les yeux de la gitana; elle prit la main de don
Paëz et le fit asseoir auprès d’elle sur des coussins lamés d’or.
--Pauvre insensé! dit-elle avec douceur, un regard, un mot d’amour d’une
femme valent peut-être mille fois mieux que cette puissance après
laquelle tu cours...
Et la voix de la gitana était fascinatrice, et don Paëz en était ému
malgré lui.
--Tu ne me réponds pas, don Paëz, reprit-elle.
Don Paëz sentit sa raison chanceler au bruit magique de cette voix; il
fit un violent effort, rompit le charme qui l’enlaçait, et s’écria avec
un éclat de rire sardonique:
--Est-ce que tu parlerais pour toi, sorcière maudite?
L’œil de la Bohémienne s’alluma de colère; elle regarda don Paëz avec
mépris, puis se leva froidement et lui dit:
--Messire don Paëz vous êtes libre, et vous pouvez vous retirer.
--Je crois vous avoir dit, madame, répondit le colonel des gardes avec
un ton plus respectueux, qu’il m’était impossible de retourner à
l’Escurial sans l’infante. Mon honneur en souffrirait grand dommage.
La Bohémienne hésita:
--Eh bien! dit-elle tout à coup en tirant un anneau de son doigt,
regardez bien cette bague; sur le chaton est écrit un mot arabe, qui
signifie _serment_...
--Après? dit don Paëz.
--Si un jour, demain ou dans dix ans, un inconnu se présentait à vous en
quelque lieu que vous fussiez, et vous dît: Je suis prisonnier, vous
allez me rendre la liberté; ne me demandez ni quel est mon désir, mon
crime ou mon but. Je me présente chez vous et je vous somme, en vous
montrant cette bague, de me faire conduire, moi et les deux personnes
qui m’accompagnent, en tel lieu que je vous désignerai?
--Diable! fit don Paëz, ceci pourrait devenir gênant en temps de guerre.
--A ce prix, ajouta la bohémienne, quand tu m’auras engagé ton honneur
de gentilhomme, l’infante pourra te suivre et retourner avec toi à
l’Escurial.
--Est-ce tout ce que vous me demandez?
--Je te demande en outre le silence le plus absolu sur ce qui vient de
se passer ici et, si l’infante n’est point revenue à elle avant qu’elle
sorte du souterrain, elle ignorera qu’on l’a conduite en ce lieu avec
toi; si elle a repris ses sens, eh bien! tu lui recommanderas la
discrétion... elle t’aime...
Et la gitana prononça ce mot avec un accent de douleur.
--Elle t’aime... reprit-elle, elle t’obéira...
--Comme ces mots te coûtent à prononcer! gitana, fit don Paëz avec
douceur.
Mais elle lui montra le mur qui se rouvrait:
--Va-t’en, dit-elle, tu es libre; emmène l’infante.
L’infante était toujours évanouie.
Le grand air, quelques gouttes d’eau fraîche répandues sur son visage
l’eussent ranimée bien mieux que la chaude atmosphère des souterrains.
--Allons, dit la gitana avec intérêt, prends l’infante dans tes bras,
don Paëz, et va-t’en.
Don Paëz obéit.
--Conduisez-les jusqu’à la porte du souterrain, continua-t-elle
s’adressant à l’un des Bohémiens.
La voix de la gitana tremblait d’émotion, son regard ne brillait plus
de courroux, elle avait les yeux baissés.
Don Paëz remarqua son trouble, et lui dit à voix basse en s’éloignant:
--Je te jure de remplir scrupuleusement les conditions que tu m’as
faites en me rendant la liberté.
--J’y compte, murmura-t-elle sans lever les yeux.
--Singulière femme! pensa le cavalier en s’éloignant.
Quand il eut fait dix pas, précédé et éclairé par deux guides, il
entendit quelques murmures derrière lui. C’étaient les Bohémiens qui
trouvaient étrange que celle qu’ils nommaient _Madame_ renvoyât ainsi
l’infante après avoir annoncé qu’elle la garderait en ôtage.
--Je vous ordonne de vous taire! leur dit-elle d’un ton impérieux.
Et les murmures s’éteignant soudain, don Paëz put juger de l’ascendant
qu’elle avait sur ces hommes; et, comme tout sceptique qu’il pût être,
il vivait en un siècle où la magie ne manquait ni d’adorateurs ni de
croyants, il se prit à penser que la gitana était bien réellement
sorcière.
Les deux Bohémiens conduisirent don Paëz jusqu’à l’issue du souterrain,
où les chevaux étaient encore attachés à un arbre.
Puis ils le saluèrent sans mot dire, et le bloc entr’ouvert se referma
lentement sur eux.
Don Paëz chercha des yeux une source, un filet d’eau où il pût tremper
son mouchoir et en humecter le front pâle de la jeune fille; partout
autour de lui le sol était aride, brûlé du soleil, et il était loin de
cette fontaine suintant au travers des rochers et auprès de laquelle les
gitanos l’avaient surpris et terrassé.
Les forces du gentilhomme étaient épuisées par la lutte physique
soutenue d’abord contre le monstre, ensuite contre les Bohémiens, et
par les angoisses morales qu’il venait d’éprouver. Il n’eut point le
courage de transporter l’infante au bord de la fontaine, mais il songea
que l’air et la rapidité de la course allaient avoir un résultat plus
efficace que les soins insuffisants qu’il essayerait de lui prodiguer.
Il sauta donc en selle sur le cheval de l’infante, abandonnant le sien,
plaça la jeune fille devant lui et piqua des deux.
Le cheval s’élança au galop sur la pente rapide de la forêt.
Don Paëz devait se hâter, du reste. Il était plus de midi quand il avait
rejoint la meute, combattu les deux ours, et fait si fâcheuse rencontre
des Maures vagabonds. Il avait passé près de deux heures, soit en route
avec eux, soit sous leur garde dans le souterrain. Au moment où il mit
le pied à l’étrier pour regagner l’Escurial, le soleil, déclinant à
l’horizon, amortissait ses derniers rayons dans les brumes épaisses du
soir.
Don Paëz avait près de six lieues à faire pour atteindre la plaine que
domine l’Escurial, et il ne pourrait rejoindre la chasse, quoi qu’il
fît.
Toutes ces réflexions mirent l’aiguillon au cœur du fier jeune homme
et il lança sa fringante monture à travers ravins et précipices.
Cette course insensée ranima l’infante; elle ouvrit les yeux, poussa un
nouveau cri et se crut un moment le jouet d’un rêve étrange où le
fantôme de don Paëz, mort pour elle, l’emportait aux enfers sur un
cheval fantastique.
On devait être inquiet de la princesse; le roi envoyait sans doute déjà
dans toutes les directions... Peut-être ses ennemis à lui, don Paëz,
commentaient-ils déjà son absence...
Et alors, comme les morts ne sont plus soumis aux convenances qui
régissent les vivants, elle oublia les lois inflexibles de l’étiquette,
les leçons sévères de la camérera-mayor; et soit frayeur, soit élan
d’amour, elle passa ses bras au cou de don Paëz et l’enlaça étroitement.
Ce fut une course vagabonde et charmante, une féerie arabe, que ce
trajet à travers monts et vaux, accompli sur un cheval qui paraissait
avoir des ailes, par cet homme et cette femme, beaux tous deux, jeunes
tous deux, semblant avoir devant eux l’avenir qui rendrait l’heure
présente éternelle.
Malheureusement cette femme était princesse, cet homme était un simple
cavalier et le rêve se brisa aux portes de l’Escurial.
La nuit était venue, obscure; le palais était illuminé comme pour une
fête, le cor résonnait, et dans toutes les directions, plaines ou
collines environnantes, passaient au galop, phares éblouissants dans les
ténèbres, des cavaliers portant des torches et cherchant la fille du
roi.
--La voilà! s’écrièrent cent voix, au moment où le cheval ruisselant
franchit le pont-levis.
--Escortée par don Paëz, ajouta une voix moqueuse qui fit tressaillir le
colonel des gardes.
Cette voix, c’était celle du chancelier Déza, son ennemi mortel.
CHAPITRE SEPTIÈME
VII
Don Paëz frissonna involontairement en entendant l’insinuation du
chancelier; mais l’infante sauta lestement à terre et saluant d’un geste
les courtisans accourus et courbés sur son passage, elle leur montra
don Paëz et leur dit avec cette assurance que les femmes les plus
timides possèdent aux heures critiques:
--Messieurs, voici mon sauveur!
Et comme on se regardait étonné, elle poursuivit:
--Don Paëz a tué de sa main, l’un d’un coup de pistolet, l’autre d’un
coup de poignard, et après une lutte corps à corps au bord d’un
précipice, deux ours qui n’auraient pas dédaigné de déchirer à belles
dents une infante d’Espagne.
Ce mot fut dit avec un calme apparent qui déguisait mal un reste de
frayeur; le ton de l’infante avait un cachet de vérité dont nul ne
douta; on cria: _Vive dona Juanita!_ on la porta en triomphe chez le
roi, qui venait d’être pris d’un accès de goutte.
En même temps on se pressait autour de don Paëz; on le flattait, on le
complimentait, et, plus rassuré, don Paëz saluait le chancelier d’un
sourire dédaigneux et moqueur.
Les gardes, qui adoraient leur colonel; les pages, qui l’aimaient pour
sa munificence et son luxe élégant, qui contrastait avec l’avarice
sordide du chancelier, son rival dans la faveur royale, chantaient bien
haut ses louanges et son courage, à travers les salles et les corridors
qu’il traversait sur les pas de l’infante.
Le roi avait été averti du retour de la jeune princesse; il en
connaissait déjà tous les détails bien en avant qu’elle arrivât jusqu’à
lui, suivie et presque portée par la foule.
Quand elle parut sur le seuil de la chambre royale, malgré son état
souffrant, le roi se leva, alla vers elle et la pressa tendrement dans
ses bras, tandis que le chancelier rejoignait le grand inquisiteur et le
duc d’Albe, placés derrière le fauteuil de Philippe II.
L’infante raconta alors à son père les péripéties du drame auquel elle
avait assisté et dont le colonel Paëz était le héros; elle le fit même
avec une volubilité, un enthousiasme tels, que le chancelier, inquiet
déjà, en tressaillit de joie et dit tout bas au duc d’Albe:
--L’infante nous sert à merveille.
Le roi écouta gravement le récit de sa fille, puis se tourna vers don
Paëz et lui dit:
--Messire Paëz, venez baiser notre main royale. Nous vous remercions en
notre nom et au nom de nos sujets.
La joie et l’orgueil brillèrent sur le front du colonel des gardes; il
s’avança la tête haute, jetant un superbe regard au chancelier, mit un
genou en terre et baisa la main du roi.
--Messire don Paëz, continua le roi, vous êtes notre favori et nous vous
aimons à l’égal de nos plus chers sujets, bien que de votre propre aveu
vous soyez étranger à notre royaume d’Espagne; pour vous donner une
preuve nouvelle de notre gratitude et de notre confiance, nous vous
octroyons un gouvernement.
Don Paëz tressaillit et s’inclina frémissant; le chancelier devint
livide et jeta au duc d’Albe un regard effaré.
--Le marquis de Mondéjar, poursuivit le roi est parti ce matin pour
Grenade, dont il est vice-roi;--vous l’allez rejoindre, nous vous
nommons gouverneur de l’Albaïzin, cette ville turbulente que les eaux du
Duero ont peine à séparer des terrasses de l’Alhambra.
Don Paëz pâlit: cette faveur, qui l’avait d’abord fait tressaillir
d’orgueil, n’était plus qu’une disgrâce. Gouverneur d’un faubourg de
Grenade, sous les ordres immédiats d’un autre officier, lui, le
colonel-général des gardes, le favori du roi! C’était une dérision
amère, si amère, qu’il crut à une plaisanterie et regarda le roi.
Mais le roi était froid et sérieux comme s’il eût été en conseil de
ministres.
Le duc d’Albe et le chancelier échangèrent un sourire; le visage du
grand inquisiteur redevint calme et souriant, de pâle et contracté qu’il
était.
Il y eut un mouvement de stupéfaction parmi les courtisans; on ne
comprenait rien à cette disgrâce.
--Sire, dit alors don Paëz un moment interdit, et retrouvant enfin
l’usage de sa langue, l’Albaïzin est donc un gouvernement bien
important, que vous l’octroyez au colonel-général de vos gardes, de
préférence à un simple capitaine de gendarmes ou de lansquenets?
--Très peu en apparence, beaucoup en réalité, ami Paëz, répondit le roi
avec calme.
--Vraiment, sire? fit don Paëz pâle de colère.
--Messire don Paëz, poursuivit le roi, il y aura peut-être un
soulèvement d’ici à quelques jours, en notre beau royaume de Grenade, et
alors vous aurez pour mission de bombarder, du haut des tours de
l’Albaïzin, les colonnes et les jardins de l’Alhambra...
Don Paëz tressaillit et releva la tête:
--En ce cas, dit-il, j’accepte la mission que me confie Votre Majesté.
--En vérité? fit le roi, et sans cela vous l’eussiez refusée?
--Peut-être... sire.
Le roi se mordit les lèvres, mais au lieu d’éclater, ainsi que cela lui
arrivait souvent, après un mot impertinent, il se contenta de sourire et
répondit:
--Tu es donc fier, ami Paëz?
--On doit l’être, quand on a l’honneur de servir Votre Majesté.
Le roi frappa amicalement sur l’épaule de son favori, geste qui
impressionna désagréablement ses rivaux; puis il fit un signe et
demanda qu’on le laissât seul avec son colonel des gardes.
La chambre royale fut évacuée sur-le-champ; une fois seul avec Paëz, le
roi dit au colonel des gardes:
--Ami Paëz! je te disais ce matin que tu avais de grands ennemis à ma
cour.
--Qu’importe! si j’ai l’amitié de Votre Majesté.
--Tu l’as. Cependant il court d’étranges bruits sur vous. On dit que
vous êtes ambitieux...
Le favori pâlit et regarda le roi avec inquiétude.
--Et que, poursuivit Philippe II, non-seulement vous désirez arriver aux
premiers emplois du royaume, mais encore...
Le roi s’arrêta et se prit à rire.
--Mais encore, sire? insista don Paëz.
--Oh! ceci est burlesque, ami Paëz, et il faut que le chancelier soit
fort ton ennemi...
--Sire, s’écria don Paëz, qui maître de lui, comprenait combien le
terrain devenait glissant, je ne consens à savoir quelle accusation le
chancelier porte contre moi, que si vous m’autorisez à lui planter, en
champ-clos, la lame de mon épée dans la gorge.
--Tout beau! mon maître, j’ai besoin de mon chancelier.
--Eh bien! sire, en ce cas, voyez si mes services passés, si mon
dévoûment et ma fidélité ne sont point assez forts pour me garantir de
quelque accusation infâme;--et puis, si vous croyez messire don José
Déza plus que vous ne croyez votre cœur et vos yeux, sire,
envoyez-moi à l’échafaud ou au bûcher, mais ne me dites point de quoi le
lâche m’accuse, car, malgré mon respect pour Votre Majesté...
--Eh bien! vois-tu, ami Paëz, interrompit le roi avec bonhomie, je ne
veux pas t’attrister davantage, mais il est nécessaire que tu t’éloignes
quelques mois de notre cour. Je sais que les Maures vont se révolter, et
j’en suis satisfait, ce sera le moyen de les écraser une fois pour
toutes, et de ne plus entendre les criailleries du grand inquisiteur, de
mon chancelier et de tant d’autres. Dieu! fit le roi avec un soupir
d’ennui, comme ces gens-là sont fatigants, et que je les ferais bien
bien brûler si je n’en avais si grand besoin!
--Votre Majesté, dit charitablement don Paëz, ne pourrait-elle pas
trouver un moyen convenable de les remplacer?
Un large sourire épanouit le visage sombre de Philippe II.
--Tu as de l’esprit comme le roitelet de Navarre.
--Merci, sire.
--Et puisque tu as tant d’esprit, tu devrais songer que je deviens
vieux, que j’ai la goutte, qu’une journée de chasse est bien pénible
pour moi et que j’ai besoin de me coucher. Frappe sur ce timbre, Paëz,
mes gentilhommes me vont venir déshabiller...
--Vous passerai-je la chemise, sire?
--Tu vois bien que tu es ambitieux, Paëz, mon ami, car tu réclames une
faveur de prince du sang. Non, va-t’en; il n’y aura pas, ce soir, de
coucher du roi.
Don Paëz s’inclina.
--A propos, dit le roi, si tu n’étais pas trop las, tu ferais bien te
mettre en route dès ce soir.
--Pour Grenade?
--Sans doute. Le temps est précieux, mon maître.
Don Paëz attacha son œil perçant sur le roi. Le roi avait l’air d’un
bonhomme qui n’entendait absolument rien à la politique, et n’avait
d’autre préoccupation grave que la goutte dont il souffrait fort.
--Je ne suis jamais las, dit le favori, quand il s’agit du service de
Votre Majesté.
--Bien parlé, messire. Ainsi c’est convenu, tu pars ce soir, sans bruit,
presque seul, avec quelques gardes bien entendu;--un colonel du roi ne
voyage point sans escorte.
--Sire, m’accorderez-vous une grâce?
--Parle, ami Paëz, j’accorde toujours à ceux que j’aime.
--Je voudrais composer moi-même la garnison de l’Albaïzin.
--Eh bien!... prends les régiments que tu voudras.
--Je demanderai donc le premier escadron des gardes, le régiment de
gendarmes allemands que commandait don Fernand de Valer, et, de plus,
une compagnie de lansquenets.
--Soit, je te les accorde. Ils partiront demain, tandis que tu les
précéderas pour prendre possession de la place.
Don Paëz baisa les mains du roi et fit un pas pour sortir. Sur le seuil
il s’arrêta:
--Pardon, sire, dit-il, j’ai une dernière prière à vous adresser.
--Voyons? fit le roi avec bonté.