cependant que ce ne soit une princesse de la Bohême, une reine des fous
habitant un château en ruines et ayant pour sujets des vagabonds et des
voleurs! Voyons toujours. Pour l’heure présente, je ne désire qu’une
seule chose, un souper; et après ce souper, je n’aurai d’autre souhait
qu’un bon lit et des rêves agréables, de ceux que je fais tout éveillé,
et qui ne se réalisent encore que dans le sommeil.
Après ce monologue, don Paëz talonna sa monture essoufflée et suivit son
guide inconnu.
C’était un beau garçon, autant qu’en put juger le colonel des gardes à
la faible lueur de ce dernier crépuscule qui se prolonge assez avant
dans la nuit et qui n’est que la réverbération de la terre encore
brûlante, à cette heure, dans les chaudes contrées.
Le guide marchait d’un pas alerte, le poing sur la hanche, une main sur
un vieux cimeterre de forme mauresque. Il portait la braye large et le
turban vert et blanc des anciens maîtres du pays, et son visage olivâtre
seyait à ravir à ce costume oriental.
A une centaine de pas du lieu où il s’était montré à don Paëz, il
abandonna le creux de la vallée, et prit sur la gauche un sentier qui
grimpait en rampes inégales au flanc ardu de la montagne.
--Diable! murmura don Paëz, mon souper serait-il bien loin?
--N’ayez crainte, seigneur don Paëz, répondit le Maure; nous n’avons
plus qu’une demi-lieue à faire.
--Comment savez-vous mon nom?
--Qui ne saurait point le nom de notre généreux défenseur?
--Imbécile! pensa le colonel des gardes, tu ne sais donc pas que je suis
nommé gouverneur de l’Albaïzin et que j’ai mission de bombarder
l’Alhambra, si besoin est...
Le sentier était étroit et perdu sous les bruyères; de plus, il côtoyait
un torrent desséché, et il fallait tout l’instinct des chevaux qu’ils
montaient, pour que les cavaliers ne roulassent point au fond de quelque
précipice que les brumes de la nuit enveloppaient soigneusement.
L’œil de don Paëz plongeait dans les ténèbres et cherchait vainement
un point lumineux qui lui montrât enfin ce château où l’on devait
convenablement l’héberger.
Tout à coup le Maure fut arrêté par deux hommes qui lui barrèrent le
chemin:
--Où vas-tu? lui demanda-t-on?
--Chez Madame, répondit-il.
--Quels sont ces cavaliers?
--Des Espagnols qui viennent de l’Escurial.
--Sont-ils prisonniers?
--Non. C’est le seigneur don Paëz et son domestique.
--Don Paëz! firent les nouveaux venus, celui qui protége les Maures? Il
peut aller où bon lui semble, en ce cas.
--Par le ciel! exclama le colonel des gardes, ceci dégénère en mauvaise
plaisanterie, et je ne croyais pas ma réputation aussi étendue.
Les deux Maures s’inclinèrent profondément sur son passage, et il
continua sa route.
Le sentier montait toujours au flanc de la sierra, et don Paëz cherchait
en vain. Rien ne lui présageait le voisinage d’une habitation, castel ou
chaumière.
Enfin, aux rampes abruptes des chemins succéda un brin de plaine, puis
une gorge étroite,--et les cavaliers se trouvèrent sur un point
culminant, d’où ils purent apercevoir, autant que le leur permettaient
les vagues ombres de la nuit, une petite vallée au fond de laquelle
étincelait une construction féodale, illuminée de la base au faîte.
--Voilà le château, dit le Maure conducteur.
--Ah! enfin, fit don Paëz avec un soupir de soulagement.
En ce moment la lune se leva derrière les montagnes voisines, et ses
premiers rayons, tombant sur la vallée, firent resplendir comme un
miroir les eaux d’un petit lac, au bord duquel surgissait le château.
A la clarté tremblante de l’astre nocturne, le colonel des gardes
examina cette demeure où il allait passer la nuit, et le paysage qui
l’environnait.
Le castel et la vallée avaient un charmant et poétique aspect. Ce
n’était plus le château-fort morne et désolé sur son roc aride de la
vieille Castille ou du pays de Léon, ni la gorge brûlée du soleil, sans
eau et sans ombrage, comme on en trouve à chaque pas sous le ciel
espagnol;--c’était au contraire une jolie construction arabe, blanche,
coquette, aux vitraux coloriés, aux tourelles sveltes aux nervures
élégantes, au toit pointu à flèches multipliées--une délicieuse maison
de campagne, baignant son pied mignon dans les flots bleus et
tranquilles d’un lac, ayant une ceinture de bosquets et de prairies, de
grands sycomores secouant leurs verts panaches sous les fenêtres; et,
tout autour du lac, des bouquets d’orangers, de citronniers et de
grenadiers poudrés à frimats par le printemps ou diaprés de rouge comme
une coquette qui ne dit plus son âge.
Au nord du château, c’est-à-dire dans une direction opposée au lac,
s’étendait un jardin que celui des Hespérides n’eût point dédaigné pour
rival, et où l’on devait trouver aisément des fleurs, des fruits et des
parfums.
Don Paëz ne vit point tout cela distinctement, mais il le devina, et il
poussa sa monture avec une joyeuse impatience.
Le sentier qui descendait au château était désormais uni, sablé, facile
comme une route battue par des pieds de fée et qui s’assouplit à ce
léger contact. Une double haie de saules pleureurs, d’aulnes tremblant
au moindre souffle, de pommiers en fleurs et de jaunes mûriers,
l’escortait jusqu’à la grille d’entrée, qui remplaçait le pont-levis.
Les chevaux se laissèrent séduire par ce chemin facile, et, malgré leur
lassitude, ils prirent le trot.
--Seigneur don Paëz, dit alors le Maure en montrant au cavalier les
lumières scintillant çà et là aux croisées des divers étages, vous le
voyez, on nous attend.
--Bah! répondit le colonel des gardes, vous, peut-être, mais moi?
--Vous, seigneur don Paëz; Madame savait que vous deviez passer cette
nuit.
--Par exemple! grommela don Paëz, il paraît que la police de votre
princesse est mieux faite que celle de l’Inquisition?
--Il le faut bien, fit modestement le Maure; sans cela l’Inquisition
aurait déjà brûlé ce château, sous le prétexte qu’on y adore Mahomet.
--Votre princesse est donc musulmane?
--Je ne sais trop, murmura le Maure, qui devint sombre tout à coup.
Les chevaux s’arrêtèrent, hennissant à la grille.
La grille s’ouvrit, don Paëz entra.
Une douzaine de Maures, portant, non plus les haillons des pâtres, mais
de splendides costumes nationaux, attendaient dans la petite cour
ombragée sur laquelle ouvrait le blanc péristyle du château, et
qu’arrosait une fontaine jaillissant des lèvres d’un triton.
Ils entourèrent don Paëz avec force marques de respect et lui dirent:
--Seigneur don Paëz, votre souper est servi depuis dix minutes.
Voulez-vous nous suivre à la salle à manger?
Les uns s’emparèrent de son cheval pour le conduire à l’écurie, les
autres, portant des torches, le précédèrent et lui firent gravir un
grand escalier de marbre jaune à chaque repos duquel de vastes
corbeilles de fleurs et des orangers, tout entiers poussés dans des
caisses, jetaient d’enivrants et tièdes parfums.
Le cavalier était émerveillé et croyait faire un rêve.
Jamais, en lisant les romans de chevalerie des conteurs arabes ou
espagnols de l’époque, il n’avait vu description de fée qui approchât de
cette réalité.
Ses guides lui firent traverser plusieurs galeries, décorées avec ce
luxe coquet quoique lourd des palais arabes, puis ils l’introduisirent
dans une dernière salle entièrement meublée à l’espagnole, où la table
était dressée.
Une exquise courtoisie de la fée du logis avait dicté sans doute ce
changement de décoration et d’ameublement. Elle n’avait point voulu
assujettir aux coutumes orientales un homme qui n’en avait point
l’usage.
Les tentures étaient des tapisseries de haute lice, les siéges sculptés
étaient garnis en cuir de Cordoue cloué d’or; quelques tableaux de prix
de l’école italienne, alors dans toute sa splendeur, et de l’école
espagnole, presque à son aurore, ornaient les murs; une horloge, des
premières inventées, faisait entendre en un coin son uniforme et
monotone respiration.
Le génie arabe ne s’était réservé qu’une chose dans cette salle toute
castillane--un jet d’eau placé au milieu, et des fleurs, des corbeilles
de fruits semés çà et là à profusion.
Don Paëz s’attendait à trouver enfin son hôtesse dans ce dernier
salon;--mais il n’aperçut que son Maure Juan, qu’on avait conduit par un
escalier dérobé, et qui, derrière le fauteuil réservé à son maître, se
tenait prêt à le servir à table.
Ce qui étonna plus encore don Paëz, c’est qu’un seul couvert était mis.
La table était servie cependant avec une somptueuse prodigalité et les
mets qui fumaient et répandaient leurs parfums délicats à l’entour,
étaient en assez grand nombre pour satisfaire l’appétit d’une douzaine
de gardes du roi affamés par une journée de chasse.
Les vins exquis de Malvoisie, de Xérès et de Malaga, le Lachryma-Christi
et autres crus merveilleux miroitaient et étincelaient à la clarté des
bougies dans des flacons de cristal aux arabesques d’or.
Don Paëz se tourna vers ses conducteurs:
--Souperai-je donc seul? demanda-t-il.
--Madame a soupé, lui répondit-on.
--Ah!... Ne la verrai-je donc pas ce soir?
Les Maures haussèrent les épaules d’une certaine façon qui signifiait
qu’ils n’en savaient absolument rien, et qu’il leur était impossible de
le renseigner le moins du monde.
--Quand Votre Seigneurie aura besoin de quelque chose, ajouta l’orateur
ordinaire, elle voudra bien frapper avec cette baguette sur ce timbre.
Votre Seigneurie a besoin sans doute d’être seule et de méditer. Son
souper est servi; nous lui laissons son domestique pour la servir.
Et les Maures s’inclinèrent avec respect et se retirèrent, laissant don
Paëz seul avec Juan.
--Après tout, la princesse inconnue qui m’héberge a une étrange manière
de recevoir ses hôtes! Mais le souper est délicieux, en apparence, du
moins. J’ai faim, soupons!
Sur un signe qu’il fit, Juan découpa un quartier de venaison, tandis que
lui-même, don Paëz, se servait amplement d’une bisque de perdreaux aux
truffes de Guienne.
Un homme qui a faim et soif n’a pas le temps de réfléchir. Le colonel
des gardes fit largement honneur au souper succulent de la princesse
mystérieuse; il vida gaillardement les deux flacons, et, arrivé enfin à
cet état de béatitude inexprimable qu’on éprouve après un excellent
repas, il se renversa mollement sur le dossier de son fauteuil et se
prit à rêver.
* * * * *
Les fenêtres étaient ouvertes; l’air embaumé des jardins entrait à flots
et se mariait aux parfums de la salle; la lune, d’une pureté extrême,
éclairait en plein le lac et les coteaux voisins, répandant sur ce
vallon frais et charmant une teinte de mélancolie vaporeuse à laquelle
une âme plus vulgaire que celle de don Paëz se fût abandonnée tout
entière.
De la place qu’il occupait, notre cavalier apercevait une partie du
paysage qui entourait le castel maure.
Il se laissa aller à le contempler, oubliant pendant une heure ses rêves
d’ambition, pour se dire que si la princesse était aussi belle que le
castel et ses alentours, bien heureux serait l’homme qui posséderait son
amour.
Et involontairement encore il songea à la gitana.
--Elle était bien belle! murmura-t-il, et jamais femme ne m’a frappé
comme cette reine en haillons. Son amour doit être une enivrante chose
pour un homme capable de le comprendre et de le partager... tandis que
moi...
Don Paëz allait blasphémer sans doute une fois de plus, quand les sons
d’un brillant orchestre résonnèrent sous la croisée. C’était une
sérénade, politesse toute castillane que lui faisait son hôtesse
inconnue.
Les instruments étaient, pour la plupart, des instruments à cordes d’une
harmonie parfaite, et ils palpitaient sous des mains habiles.
D’abord la musique fut brillante, animée, presque joyeuse comme une
danse mauresque ou un boléro de muletiers et de majas; ensuite elle prit
une tournure grave comme un chant d’église, un psaume débité par les
voix sourdes d’une communauté de Bénédictins, derrière les vitraux d’un
cloître, entre minuit et deux heures du matin--enfin, les notes sévères
s’adoucirent par degrés, puis revêtirent un cachet de mélancolie si
rêveuse et si triste que le cœur de marbre du cavalier remua dans sa
poitrine et qu’il sentit une larme obscurcir la prunelle de son œil
noir. Puis encore, il vint un moment où cette musique fut tellement
poignante que don Paëz éprouva une violente douleur, et porta
alternativement sa main fébrile de sa poitrine à son front.
Et l’image de la gitana reparut plus séduisante, plus belle mille fois
dans son souvenir troublé.
Alors l’infante aux bras d’albâtre, le sombre Philippe II son père,
cette maison du roi si brillante qu’il commandait, ces courtisans jaloux
acharnés à sa perte, ce frère qu’il aimait comme son enfant, cet enfant
perdu qu’il fallait retrouver pour lui conquérir un trône, tout ce qui
remplissait l’âme et la tête de don Paëz s’évanouit et s’effaça... La
gitana seule resta debout avec son enivrant et fier sourire aux lèvres,
son regard magnétique, ses mains et ses pieds de reine, sa chevelure
noire et crêpée, que l’imagination de don Paëz se plut à dérouler en
flots capricieux pour voiler des épaules délicieuses.
Et la musique résonnait toujours, magique enchanteresse, à la voix de
laquelle don Paëz semblait se métamorphoser peu à peu et perdre sa
sauvage humeur. Un moment cependant il parut vouloir se réveiller de ce
songe qu’il croyait faire, et contre lequel protestaient son égoïsme et
son orgueil;--mais, soudain, une porte s’ouvrit à deux battants, un
Maure parut et annonça:
--_Madame!_
Et don Paëz, qui s’était levé à demi, retomba dans son fauteuil et
poussa un cri étrange où se fondirent la joie et la terreur, l’angoisse
et la folie, le désespoir et la défaite et les enivrements du rêve enfin
réalisé.
Une femme éblouissante de pierreries, portant des vêtements de soie et
d’or, sous lesquels sa peau transparente et veinée avait la blancheur et
l’éclat d’un marbre antique; une femme aussi belle que la peut rêver un
poète du désert, plus belle que cet idéal des peintres, qui n’est que
matière et couleur et à qui manque l’expression;--une femme auprès de
laquelle auraient pâli toutes les infantes de toutes les Espagnes, les
Allemandes les plus vaporeuses, les plus fraîches filles de France et la
reine de Navarre elle-même, entra d’un pas lent et grave et s’approcha
de don Paëz qui frémissait et tremblait sur son siége comme une feuille
qui tournoie au souffle du vent.
--Bonjour, seigneur don Paëz, lui dit elle, je vous attendais...
Jusque-là le cavalier avait cru faire un songe; jusque-là il n’avait pu
se convaincre que cette créature sublime qui portait dans ses cheveux
plus de diamants que le roi d’Espagne n’en avait dans ses coffres, fût
cette gitana, vêtue d’oripeaux, qu’il avait entrevue l’avant-veille.
Mais c’était le même son de voix, et au tressaillement inexprimable
qu’elle lui fit éprouver en l’effleurant de sa main, don Paëz ne douta
plus et s’écria:
--La gitana! la gitana ici?
--Tu vois bien, don Paëz, fit-elle avec une douceur fascinatrice, que je
ne suis point une gitana ordinaire, car ce palais, ces serviteurs, cet
or, ces diamants sont à moi...
Don Paëz était muet et pâle et attachait sur elle un regard éperdu.
--Je suis une princesse maure, don Paëz, reprit-elle; une fille des
anciens rois, qui haïssait l’Espagne, et qui, ne sachant plus comment
nuire à ses oppresseurs, s’était faite chef de bandits pour dépouiller
le plus d’Espagnols qui tomberaient en son pouvoir...
Don Paëz fit un geste de dégoût.
--Oh! reprit-elle, rien de ce que tu vois ici, don Paëz, n’est le fruit
de nos rapines. Notre butin servait à acheter et à fabriquer des armes
pour nous venger. Tout ce luxe qui t’environne, tout ce qui brille à tes
yeux provient des trésors de mes ancêtres, et tu n’en vois qu’une faible
partie.--Tiens, don Paëz, viens voir si en détroussant des hidalgos
ruinés et des courtisans endettés, si même en pillant les gabelles du
roi on pourrait ramasser en vingt ans la moitié de mes richesses.
Elle le prit par la main et l’entraîna vers la porte des appartements
par où elle était arrivée. Au contact de cette main, aux caresses
mystérieuses de cette voix, don Paëz, le robuste et le fort,
l’insensible et l’orgueilleux frissonna et fut pris du vertige.
Allait-il donc être vaincu?
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE
Des chapitres du premier volume.
CHAP. I. 5
II. 29
III. 47
IV. 77
V. 117
VI. 155
VII. 237
VIII. 263
Fin de la table du premier volume.
Fontainebleau,--Imp. de E. Jacquin.