--Mais, poursuivit Philippe II, il me vient en mémoire que vous êtes

gouverneur de Grenade.

--En effet, sire, balbutia le marquis.

--Et savez-vous, marquis, qu’un gouvernement sans gouverneur est bien

mal gouverné?

Le marquis tressaillit et fronça le sourcil.

--Aussi bien, j’ai réfléchi qu’il pouvait, d’un moment à l’autre, nous

advenir de fâcheuses affaires dans notre royaume de Grenade, et qu’il

était tout à fait convenable qu’au lieu de perdre votre temps à courre

le sanglier et l’ours en notre compagnie, vous piquiez des deux et

retourniez a l’Alhambra.

--Sire, répondit le marquis d’une voix respectueuse mais ferme, comme

il convient à un vieux soldat, ceci ressemble fort à une disgrâce...

--Une disgrâce! mon vieux capitaine, fit le roi avec bonhomie! par saint

Jacques de Compostelle! je n’y songe pas. Retourne à Grenade, je t’y

enverrai bientôt mes instructions.

Le marquis s’inclina sans mot dire, tourna bride et quitta le cortége; à

quelques pas, il jeta un regard en arrière et l’arrêta sur le roi,

autour duquel se pressaient le duc d’Albe, le chancelier et le grand

inquisiteur.

--Mon Dieu! dit-il avec émotion, les Maures sont perdus! fasse le ciel

que mon honneur sorte sauf de la lutte qui va s’engager!

Pendant ce temps le grand inquisiteur disait au chancelier:

--C’est un grand malheur que Mondéjar soit gouverneur de Grenade.

--Pourquoi cela, monseigneur?

--Parce que les Maures seront protégés par lui, quoiqu’il arrive.

--Tant mieux! répondit le chancelier, nous l’accuserons de tiédeur, on

le rappellera et nous enverrons le duc d’Albe à Grenade.

Un éclair passa dans les yeux du grand inquisiteur.

--Vous avez raison, dit-il.

--Et puis, continua le chancelier, le marquis Mondéjar nous gênait ici;

il était tout dévoué à don Paëz, et il nous faut perdre celui-ci dans

l’esprit du roi.

--Ce sera fort difficile, chancelier.

--Vous croyez? murmura flegmatiquement don José Déza.

Et en ce moment le _lancer_ fut sonné sous le couvert, les chiens

découplés s’élancèrent, en hurlant, sur la brisée, et les plus ardents

des veneurs, sans attendre le roi, emportés par cette indomptable

passion que les sons du cor allument et excitent chez certains

chasseurs d’élite, mirent leurs chevaux au galop et suivirent les

chiens.

A leur tête, on voyait courir l’infante, dont le cheval ardent laissait

déjà derrière lui presque tous les autres. Mais un cavalier la suivait

de près et galopa bientôt à ses côtés; c’était don Paëz.

--Tenez, dit le chancelier Déza en étendant sa cravache dans leur

direction, regardez!

--Eh bien? demanda le grand inquisiteur.

--Mais, dit le chancelier avec un méchant sourire, je trouve maître don

Paëz, simple gentilhomme et de naissance plus qu’obscure, assez hardi

de suivre d’aussi près une infante d’Espagne, qui fait, du reste, assez

peu de cas des grands seigneurs de la cour, en priant un aventurier de

lui tenir l’étrier.

Le grand inquisiteur fit un mouvement d’inquiétude:

--Savez-vous, dit-il, qu’on joue sa tête à de pareilles accusations?

--Bah! répondit le chancelier, un courtisan n’expose sa tête que

lorsqu’il est un imbécile ou un honnête homme... et je ne suis ni l’un

ni l’autre.

--Moi, répondit le grand inquisiteur avec un sourire glacé, je ne suis

pas courtisan, chancelier, et bien que je haïsse don Paëz autant que

vous le haïssez, je ne vous suivrai pas sur un chemin glissant.

--Je ferai la besogne tout seul, soyez tranquille. Et puis du reste qui

sait...

Le chancelier s’arrêta, craignant d’exprimer indiscrètement toute sa

pensée.

--Achevez! insista le grand inquisiteur, en attachant sur lui un regard

profond.

--Qui sait, murmura tout bas le chancelier, si ce serait vraiment une

calomnie et si l’infante...

--Oh! dit le grand inquisiteur avec colère, pour l’honneur des Espagnes,

silence, monsieur, taisez-vous!

--Eh bien! messieurs, cria le roi, interrompant sa conversation avec le

duc d’Albe, nous ne chassons pas, ce me semble; pourtant la bête est sur

pied.

La vallée où la chasse venait de s’engager était une gorge tortueuse et

profonde, encaissée parmi des rochers escarpés, recélant mainte caverne

dans leurs flancs grisâtres, boisée de taillis rabougris et serrés, au

travers desquels serpentaient plusieurs sentiers se croisant, se

rejoignant et se séparant ensuite comme les dédales d’un labyrinthe.

Les voix des chiens, les sons du cor y trouvaient un magnifique et

retentissant écho. Bientôt voix et sons se dispersèrent, et on les

entendit simultanément sur des points différents; chaque veneur

s’abandonna soit à l’instinct sagace de son cheval, soit à ses propres

inspirations, et s’enfonça sous le couvert à droite ou à gauche selon

qu’il croyait couper la chasse et gagner la tête des chiens en suivant

telle ou telle direction.

L’infante, emportée par son ardeur et confiante dans les jarrets d’acier

de son étalon, suivit le fond de la vallée, franchissant les blocs de

rochers et les troncs d’arbres, les précipices et les divers accidents

qui la fermaient çà et là.

Bientôt elle eut mis entre elle et le reste des veneurs un espace si

considérable que leurs fanfares ne lui arrivèrent plus qu’indécises et

perdues dans l’éloignement. Seul, l’un d’entre eux, don Paëz, ne perdait

pas un pouce de terrain sur elle et galopait côte à côte.

A mesure que les sons du cor allaient s’affaiblissant, la voix des

chiens devenait plus distincte, et nos chasseurs paraissaient s’en

approcher.

Leurs chevaux étaient déjà blancs d’écume, une bave sanglante frangeait

leurs mors; mais ils étaient tous deux de vaillante race et n’avaient

nul besoin de sentir l’éperon.

Tout à coup la voix de la meute qui, jusque-là, avait paru se

rapprocher, sembla s’éloigner et perdit de son ensemble.

L’infante se retourna vers don Paëz à qui elle n’avait point encore

adressé la parole:

--Il y a un défaut, dit-elle, ou nous perdons la chasse.

--L’un et l’autre, madame, répondit don Paëz; tournons à gauche.

Ils quittèrent les bas-fonds de la première gorge et s’enfoncèrent dans

une seconde plus étroite, plus sauvage, plus tourmentée encore, dans

laquelle, soit réalité, soit simple effet d’un écho lointain, la meute

semblait hurler de plus belle. La gorge était étroite, disons-nous, si

étroite, même, qu’à un certain moment les deux veneurs galopant toujours

côte à côte se trouvèrent si près l’un de l’autre que leurs selles se

touchèrent et que le vent chassait parfois sûr le visage de don Paëz

les boucles brunes de la chevelure de l’infante.

A ce contact, don Paëz tressaillit profondément, et il vit avec une joie

sauvage la vallée tourner brusquement par coudes multipliés, et devenir

de plus en plus déserte.

Cependant, la voix des chiens approchait toujours; bientôt elle résonna

stridente, bientôt encore les taillis du sommet de la vallée semblèrent

frémir et s’agiter sous un souffle inconnu; puis un monstre en sortit la

gueule sanglante et les flancs haletants... C’était l’ourse.

Puis, derrière l’ourse et la _buvant_[1], la meute, ardente et tellement

serrée, qu’on l’eût recouverte avec un manteau.

[1] Expression consacrée en terme de vénerie.

L’ourse passa, sans les voir, à vingt pas des chasseurs, traversa le

torrent desséché qui servait de chemin, et dans lequel don Paëz et

l’infante chevauchaient,--et grimpa le talus opposé, où elle disparut

sous les broussailles.

La meute s’y engouffra après elle; mais la meute n’obéissait plus, du

reste, qu’à ses propres instincts, car valets, chiens et piqueurs, elle

avait tout laissé en arrière.

--Le talus était trop rapide pour que les chevaux, malgré leur ardeur,

y pussent tenir pied aux chiens, et l’infante laissa échapper un petit

cri de colère.

--Voilà, dit-elle que nous allons encore perdre la chasse.

--Ne craignez rien, répondit don Paëz, l’ourse sera morte avant une

heure.

L’infante hocha la tête d’un air de doute.

--Tenez, fit-elle avec dépit, entendez-vous déjà les chiens qui

s’éloignent et courent vers le Nord? La chasse est manquée.

--Pardon, répondit don Paëz avec calme, si j’en crois mes instincts de

veneur, rien n’est perdu, et nous sommes près de la tanière de l’ourse.

--Vrai! fit-elle avec une joie enfantine.

--Silence! interrompit brusquement don Paëz, écoutez...

Un hurlement sauvage, une sorte de grognement confus résonnait à cinq ou

six cents pas dans les broussailles, au pied d’un banc de rochers

caverneux.

--Entendez-vous les oursons?... Réveillés par la voix des chiens, ils

ont distingué au milieu de leurs hurlements deux ou trois cris de rage

échappés à leur mère. Venez, madame...

Et don Paëz poussa son cheval, qui, malgré les ronces, gravit le talus à

moitié et porta son cavalier à l’entrée de la caverne qui servait de

retraite habituelle à l’ourse.

L’infante l’avait suivi.

Les oursons étaient au nombre de trois. Ils étaient tout jeunes encore,

et à la voix de leur mère, ils s’étaient traînés à l’entrée de la

tanière.

Don Paëz mit froidement pied à terre, aux yeux de l’infante étonnée, en

prit un par les oreilles, le serra dans ses bras et l’étouffa.

Le second eut le même sort.

Puis don Paëz dénoua sa ceinture, attacha fortement les pattes de

derrière du troisième, et le suspendit, la tête en bas, à un arbre

voisin.

L’ourson fit alors entendre des hurlements désespérés, et comme

l’infante ne comprenait point encore, don Paëz lui dit:

--La mère reconnaîtra les cris de son nourrisson, et elle va revenir. En

effet, dix minutes après, la voix des chiens se rapprocha de nouveau,

mêlée à de sourds grognements; bientôt l’ourse arriva au galop et

bondit vers l’étroite plate-forme sur laquelle don Paëz, à pied, et

l’infante, toujours à cheval, avaient fait halte.

L’ourse s’arrêta une minute, mesura ses adversaires du regard, flaira

ses deux nourrissons morts avec un hurlement de douleur, puis se dressa

sur deux pattes et marcha, terrible et l’œil sanglant, vers don Paëz

qui l’attendait de pied ferme.

L’ourse avançait avec un calme qui donnait le vertige.

Don Paëz avait ses pistolets au poing. Il laissa faire dix pas au

monstre, l’ajusta ensuite et fit feu.

L’ourse jeta un cri de douleur, recula d’un pas et ne tomba point; elle

se remit en marche, au contraire, et arriva si près de son adversaire

qu’elle lui brûla le visage de sa rugueuse haleine.

Alors don Paëz étendit le bras, et de son second pistolet lui cassa la

tête;--elle tomba raide morte.

Mais au moment où il se retournait triomphant vers l’infante, celle-ci

poussa un cri d’indicible effroi, et, étendant sa main tremblante vers

les bruyères voisines, montra à don Paëz une masse noirâtre qui

bondissait vers eux.

C’était le mâle de l’ourse qui accourait venger sa femelle et ses

petits.

Et don Paëz n’avait plus d’arme chargée! il ne lui restait que sa

dague...

L’ours n’hésita point; comme sa femelle, il ne flaira pas ses

nourrissons morts, il ne prit pas garde à celui qui, suspendu à un

arbre, remplissait l’air de ses hurlements;--il bondit vers don Paëz, et

fut si rapide dans son élan, que l’Espagnol désarmé n’eut point le temps

de tirer son arme.

L’ours était tout debout et touchait don Paëz.

Il ouvrit les pattes, saisit le gentilhomme et le serra sur sa poitrine

velue avec une violence telle, qu’il en fut suffoqué et ferma les yeux

une seconde.

Un cri d’angoisse de l’infante, qui demeurait immobile et pétrifiée à

quelques pas, rendit à don Paëz son énergie et son sangfroid.

L’infante était là! elle allait assister a cette lutte sans précédent, à

ce duel à mort d’un homme et d’un monstre;--et l’infante l’aimait déjà!

--Don Paëz, mon ami, pensa-t-il, il s’agit de mourir ou d’être gendre

du roi... Choisis!

Et, quand il se fut dit cela, don Paëz se sentit si fort, lui, le

gentilhomme élégant, qui parfumait sa barbe avec des essences

mauresques, qu’il étreignit l’ours à son tour; celui-ci poussa un

hurlement sourd.

Ce fut une lutte vraiment grandiose et terrible que celle qui s’engagea

alors, sur une étroite plate-forme de rochers, avec un mur

infranchissable d’une part, et un ravin profond de l’autre.

L’homme et le monstre se balancèrent quelques secondes, enlacés comme

des rivaux de jeux olympiques; pendant quelques secondes, ils ne

présentèrent aux yeux de l’infante, fascinée par la terreur, que la

silhouette d’une masse informe, oscillant au-dessus de l’abîme et prête

à y rouler sans cesse. Puis, tout à coup, un cri retentit, la masse

sembla se fendre en deux. Au cri strident échappé à l’homme, un

hurlement de détresse répondit, et l’ours, balancé un moment dans les

robustes bras de don Paëz, fut jeté dans le ravin et y tomba inerte et

sans vie.

Don Paëz était parvenu à tirer sa dague, et l’avait enfoncée jusqu’à la

garde dans le flanc du monstre.

L’ours était tombé dans le ravin avec la dernière arme de don Paëz, qui

n’avait point songé à la retirer de ce fourreau improvisé.

Le cavalier se tourna alors vers l’infante, toujours blanche et froide

comme une statue; il lui jeta un regard d’orgueil et de triomphe; il

voulut courir à elle et la rassurer... Mais ses forces, épuisées par la

lutte, le trahirent; il eut le vertige, tomba d’abord sur un genou, puis

s’affaissa tout à fait et s’évanouit.

Les griffes du monstre avaient meurtri ses épaules, le sang perlait

sous son pourpoint bleu de ciel et jaspait les dentelles de sa

collerette.........

* * * * *

Quand don Paëz revint à lui, il aperçut, penché sur son visage, le

visage empourpré de l’infante qui mouillait ses tempes avec l’eau

fraîche d’une source puisée dans son feutre, et lui faisait respirer un

flacon d’essence qu’elle portait suspendu au cou par une chaîne d’or.

L’infante avait seize ans: si elle était princesse, elle était femme

aussi; de plus, elle aimait don Paëz sans avoir jamais osé se l’avouer

peut-être.

Don Paëz venait de courir un grand péril; don Paëz était évanoui, don

Paëz était plus beau que jamais avec son front pâle et sa large poitrine

tachée d’un sang rose et transparent... Don Paëz, enfin, malgré les

soins empressés qu’elle lui prodiguait, tardait à reprendre ses sens...

Et puis l’infante était seule en ce lieu, elle n’avait à ses côtés ni

camérera grondeuse, ni courtisans jaloux; elle pouvait donc s’abandonner

à sa douleur... et elle pleura.

Elle pleura, la naïve enfant, sans prendre garde que ses larmes, tombant

brûlantes sur le visage pâle de don Paëz le ranimeraient bien mieux que

l’eau et les essences qu’elle y répandait. Et, en effet, ce fut sans

doute à leur contact que don Paëz ouvrit les yeux; il jeta, à la vue de

ces larmes qui coulaient sur les joues veloutées de l’infante, un de ces

cris où se fondent la joie et l’orgueil, et qui rendent fous les

cœurs faibles.

L’infante se redressa comme une biche effarée à laquelle te souffle du

vent apporte un lointain jappement; elle se retira rougissante, émue,

cachant son visage dans ses mains.

Mais ces larmes, tombées sur lui comme des perles, avaient ranimé don

Paëz; il courut vers l’infante, se précipita à ses genoux, lui prit les

mains, les couvrit de baisers, murmurant de cette voix enchanteresse à

laquelle il savait imprimer toutes les nuances de la passion:

--Oh! pleurez, madame, pleurez encore...

L’infante, confuse, retira ses mains, essuya ses larmes et lui dit avec

une émotion presque solennelle:

--Don Paëz, relevez-vous et écoutez-moi.

Il obéit, et la regarda avec enthousiasme.

--Don Paëz, reprit-elle, vous êtes un simple gentilhomme, et je suis,

moi, une infante d’Espagne. Il y a un mur d’airain entre nous, un mur

que rien ne saurait briser. Mais la fatalité m’a arraché mon secret;

vous m’avez vu pleurer, vous savez que je vous aime, don Paëz. Eh bien!

don Paëz, il ne nous reste plus, après cet aveu, à vous qu’à mourir, à

moi qu’à me séparer du monde à jamais. Vous allez vous tuer, don Paëz,

vous tuer, quand j’aurai mis ma main dans votre main, et un baiser sur

votre front. Demain, j’annoncerai à mon père que j’entre au couvent des

Camaldules pour n’en jamais sortir.

Et comme don Paëz se taisait toujours, elle continua avec exaltation:

--Eh bien! ami, la mort vous épouvanterait-elle?--Et quand je t’ai dit

que je t’aimais...

Mais don Paëz l’interrompit d’un geste, et mettant la main sur son

cœur:

--Madame, dit-il, je ne suis point un simple gentilhomme méritant la

hache et le billot pour avoir osé lever les yeux sur une fille de roi...

Don Paëz s’arrêta, redressa sa taille superbe, porta la tête en arrière

avec une noblesse sans égale, et poursuivit:

--Je ne suis point don Paëz le simple et obscur gentilhomme que vous

croyez--je me nomme Jean de Penn-Oll, et je suis le descendant d’une

race princière, qui a porté couronne ducale au front au temps où les

ducs étaient les pairs des rois.

L’infante poussa un cri--cri de joie et d’ivresse s’il en fut!--et puis,

à son tour, elle s’affaissa sur le gazon jauni par le soleil des

Espagnes et ferma les yeux.

Don Paëz la prit dans ses bras, et il allait l’emporter vers la source

où naguère elle avait puisé de l’eau, quand trois hommes, portant le

costume de l’époque, mais armés de mousquets et de pistolets, se

dressèrent du milieu des bruyères et l’entourèrent.

--Qui êtes-vous? demanda don Paëz tressaillant et interdit.

--De pauvres bohémiens qui valent mieux, à cette heure, que les gardes

du roi que tu commandes, beau don Paëz, répondit l’un d’eux en ricanant.

Et tous trois s’élancèrent sur le gentilhomme désarmé et tenant

l’infante dans ses bras;--ils l’enlacèrent avec une force herculéenne,

le terrassèrent malgré ses efforts inouïs, désespérés, et le

garrottèrent.

--Beau don Paëz, dit alors celui qui déjà avait pris la parole, tu viens

de faire notre fortune. Merci! une infante d’Espagne! voilà, par saint

Jacques! une belle rançon!

Don Paëz frissonna; don Paëz, le brave et le hardi, eut peur à ces mots

sinistres.

--Misérable! exclama-t-il, que comptez-vous donc faire de nous?

--Rien de mauvais, beau gentilhomme; nous espérons avoir quelques

milliers de doublons à l’effigie de feu Sa Majesté l’empereur

Charles-Quint et de son très haut et puissant héritier Philippe II, roi

des Espagnes et des Indes. Voilà tout.

--Je vous ferai pendre, scélérats! s’écria le favori de Philippe II.

--Si nous voulions te pendre nous-mêmes et à l’instant, répliqua le

_gitano_ en ricanant, la chose nous serait facile; il y a ici bon nombre

d’arbres qui serviraient de potence, mon maître; mais, sois tranquille,

nous ne sommes pas de ces obscurs bandits satisfaits de pouvoir

assassiner un gentilhomme afin de lui voler sa bourse et sa défroque;

nous entendons mieux nos affaires, ami Paëz, comme dit le roi; et nous

savons ce que vaut la vie d’un colonel des gardes et celle d’une

infante d’Espagne.

--Vraiment! fit don Paëz redevenu calme, vous ne paraissez vous en

douter nullement, mes maîtres, car cette infante d’Espagne dont vous

voulez tirer parti, vous la laissez évanouie et couchée sur l’herbe,

sans lui porter le moindre secours. Don Paëz en parlant ainsi avait un

sourire de mépris aux lèvres, et il essayait vainement de ronger ses

liens ou de les couper avec ses dents.

--Beau don Paëz, répondit le gitano avec un dédain glacé, tu insultes

notre race et tu as tort, car les Maures valent les Espagnols, et nous

avons sous nos capes trouées plus d’or qu’il n’en résonne dans ta

ceinture de cuir de Cordoue ouvragé. Et puis, ajouta négligemment le

gitano, tu nous insultes, toi qui es brave, ni plus ni moins qu’un

lâche, car tu sais bien que notre métier n’est pas de tuer les gens

désarmés--surtout...--et le Maure ricana de nouveau, quand ce sont des

colonels, favoris d’un roi puissant, et pour la liberté desquels

l’Espagne fera sans scrupule une large trouée aux caisses d’or enfouies

dans les caves de l’Escurial. Sois tranquille, Paëz, nous allons

transporter l’infante en lieu sûr, et nous en aurons les plus grands

soins. Nous la traiterons selon son rang, et puis, comme tu as une

parole excellente, comme on y peut croire aveuglément, nous te

demanderons ta parole, et tu iras chercher à l’Escurial ou à Madrid sa

rançon et la tienne.

--Je n’irai pas! fit don Paëz avec colère.

--Bah! murmura le gitano avec insouciance, tu iras, mon maître; tu iras

parce que l’infante t’aime et que tu veux être gendre du roi...

Don Paëz tressaillit.

--Silence! s’écria-t-il.

--Sois tranquille, beau don Paëz, nous ne trahissons jamais un secret,

surtout quand ce secret doit être profitable à notre cause et nuisible à

nos ennemis. Ah! tu veux épouser une infante? Tant mieux! mon maître,

parce que si tu deviens puissant en Espagne, les Maures seront plus

heureux... En route!

L’un des trois hommes prit l’infante dans ses bras, l’autre s’empara des

chevaux, le troisième aida don Paëz à se lever et lui dit:

--Marche, mon gentilhomme; le chemin est court, du reste, et nous serons

bientôt arrivés.

Et don Paëz, les mains liées derrière le dos, suivit les gitanos, et

s’enfonça avec eux sous le couvert.

Don Paëz avait été moins soucieux et moins sombre un quart d’heure

auparavant, quand il luttait corps à corps avec le monstre.

L’infante prisonnière avec lui, l’infante tombée au pouvoir des

Bohémiens en sa compagnie; c’était sa perte, aux yeux du roi.

Mais don Paëz était homme de ressources; il n’avait point donné sa

parole encore, et il pouvait méditer et exécuter un plan d’évasion si

brillant qu’il reconquerrait à l’instant tout l’avantage de la

position.

Il cheminait donc tête baissée et méditant, tandis que les gitanos

portaient l’infante à tour de rôle, quand le sentier tortueux qu’ils

suivaient au travers des bruyères, s’arrêta brusquement en face d’un mur

de rochers qui semblaient défendre au voyageur de passer outre.

Celui qui paraissait être le chef de la troupe alla droit à l’un des

rochers, et le heurta avec la crosse de son mousquet. Une partie de ce

même roc s’entr’ouvrit, tourna sur des gonds invisibles, et laissa à

découvert les premières marches d’un mystérieux escalier.

--Nous voici chez nous, dit-il; entrez, mon gentilhomme.

Le gitano qui portait l’infante s’engagea le premier dans cet étrange

chemin; puis, après lui, le second bohémien qui venait d’attacher les

chevaux à un chêne, puis don Paëz, et enfin le chef qui fermait la

marche.

Ils descendirent ainsi une trentaine de degrés, guidés par le jour

tremblotant de l’orifice; puis, tout à coup, les degrés firent place à

une couche de sable criant sous les pieds; au lieu de descendre encore,

don Paëz sentit qu’il suivait une route latérale de plain-pied et il se

trouvait maintenant dans l’obscurité; à un coude de cette route, il vit

poindre, dans l’éloignement, la lueur rougeâtre d’une torche.

Un bruit sourd se fit alors entendre au-dessus de sa tête, et il se

retourna vivement.

--C’est la porte qui se referme, lui dit le gitano.

A mesure qu’il approchait de la torche, don Paëz distinguait plus

aisément les objets d’alentour; et bientôt il aperçut, au bout du

souterrain, plusieurs hommes environnant une table et occupés à jouer

aux dés.

A l’arrivée des nouveaux venus ces hommes se levèrent avec empressement,

et l’un d’eux cria:

--Holà! gitanos, quelle aubaine avez-vous?

--Une infante d’Espagne!

Un murmure de joie courut parmi les Bohémiens, qui abandonnèrent leurs

dés et se groupèrent en tumulte auprès de l’infante, qu’on déposa sur la

table et dont on ne s’occupa point davantage.

--Il faut appeler _Madame_, dit le chef des gitanos.

--Madame a fait défendre sa porte.

--Cordieu! même pour une infante.

--Hum! firent quelques-uns.

Et, tandis qu’on hésitait, les regards de plusieurs tombèrent sur don

Paëz.

--Et celui-là, quel est-il? demanda-t-on.

--Celui-là? fit le chef en riant, c’est le colonel des gardes, messire

don Paëz.

--Oh! oh! le favori du roi?

--Précisément, mes maîtres.

--Eh bien, faut-il prévenir Madame?

--Sangdieu! fit don Paëz impatienté et rompant le morne silence qu’il

avait gardé jusque-là, votre maîtresse est donc une bien grande dame

qu’elle ne puisse interrompre ses occupations pour recevoir une infante

d’Espagne!...

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4) · 第 3 / 6 段