UN VIEUX COLLIER

Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien

ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des

soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma

demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et

décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi

reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les

pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières

campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de

silence.

Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des

reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la

période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les

sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon

initiation à l'Islam.

Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en

bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,--dans de

bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis

couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma

jeunesse,--dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent

des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour

des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.

On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec

des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs

roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je

revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de

leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien être des jeunes

grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le

sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne

fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire

quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant

d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?

Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans

de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des

images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grèves

blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.

Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau!

Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années

d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais

crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague

senteur de là-bas qu'il conserve encore.

Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme

de son mystère:--son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai

vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent

et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était

l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan

immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des

grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts

sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que

l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela

et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux

pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs

yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers

si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant

d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je

regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché

aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une

mince couche de cendre.

Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au

crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une

heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise

humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien

cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé;

des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de

neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait

autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait

l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan

l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait

encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un

rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin

se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt

commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont

les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur

verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne

voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et

trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces

palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui

se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous

faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de

choses immenses.

La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et

rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils

froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits

tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle

avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection

absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les

peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en

fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose

de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là,

au rythme d'une vie fraîche et superbe....

L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou

désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous

unir,--enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu

d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du

lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme,

et,--dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,--ce désir que

tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à

étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère

des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour

indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même

élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les

très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment

bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos

fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,

un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux

heures d'imprécise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi

l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité

primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà

conscience d'être....

Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près

venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces

grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu.

Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle

de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que

les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage

sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.

Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le

passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour

me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes

yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté

de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse

échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce

différente, incapables de se pénétrer jamais.

Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une

grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge,

elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate

quitta cette île pour n'y plus revenir.

J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec

un désir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des

jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer

retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait

bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve,

car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que

j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute

quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs,

sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me

souviendrais plus.

Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop

près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu,

tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.

Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années

peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une

évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté

pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si

furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où

ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs

vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue....

La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et

comment sont les grands yeux interrogateurs?

Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux

immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait

être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que

ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée

et fragile comme l'existence des momies.

Le château de La Belle-au-bois-dormant · 第 14 / 32 题