Mon cher ami,
Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre:
vieille marine!
C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à
un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....
Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays _qui étaient loin_,
des ports où l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore
quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de
houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées
par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la
seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus
celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une
incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre
n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries
électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant
d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as
bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar
d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois
bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par
les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en
ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on
vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de
Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé
mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout;
des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des
bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis
commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous
le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais
te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et
doté d'un chemin de fer?...
Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir!
Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé
l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville
du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui
mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un
fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a
dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus
d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin
de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore,
qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
inquiète.
Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime
et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes
cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au
soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds,
tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu
n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie
immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.
Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te
retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine
et l'esprit de nos «carrés» de bord.
Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu
as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs,
et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui
remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que
personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si
sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais
su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je
t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de
rancune--ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et
de ton coeur....
Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton
très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.