Le retour des exilés.--Manifestations populaires.--L’arc
de triomphe du Béquet.--Députations et harangues.--M.
Le Berthon et Gensonné.--Les dames du marché et les
bouquetières de la place Sainte-Colombe.--Rétablissement
de l’ancienne Compagnie judiciaire.--Service religieux
des francs-maçons.--Cizos-Duplessis.--Retraite de M. de
Gascq.--Querelles persistantes entre _Restants_ et _Revenants_:
insuccès de M. de Mouchy.
Bordeaux est sûrement l’une des villes de France qui reçurent le
plus de têtes couronnées. Deux entrées royales notamment--celles de
Charles IX et de Louis XIII--ont laissé dans ses fastes des souvenirs
ineffaçables. Mais, quel que soit l’éclat dont elles furent entourées,
ni l’une ni l’autre de ces solennités n’atteignit le caractère
grandiose de l’accueil fait aux _mauvais sujets_... C’est que, ce
jour-là, le peuple, en proie à une émotion profonde, obéissait non à
des ordres, mais à des inspirations venues du cœur.
Les campagnes furent les premières à manifester... Partout où passent
les _Revenants_--villages ou hameaux--la joie éclate, spontanée et
bruyante. L’un d’eux, s’étant arrêté à Cambes, pour visiter des amis,
est entouré de paysans qui lui offrent une sérénade de violons, de
fifres, de tambourins, et l’escortent sur deux rangs, en agitant des
branches de laurier.
Quant au président Le Berthon, on lui décerne des honneurs à rendre
jalouse l’ombre de Louis XIV. Parti de son château d’Aiguilhe, où l’a
trouvé la bonne nouvelle, il est l’objet d’ovations interminables. A
Castillon, on le harangue. A Saint-Émilion, on le porte en triomphe.
A Libourne, il est reçu par une députation des trois ordres, avec des
salves d’artillerie... C’est à peine s’il peut parvenir à Virelade où
il doit prendre, en compagnie de ses collègues, la route de Bordeaux.
La ville, à ce moment, présente un aspect inoubliable. Dans les
quartiers de Sainte-Croix, de Saint-Michel, de Sainte-Eulalie,
l’effervescence touche à son comble. Les ouvriers des Chartrons se
dépensent en efforts laborieux, et les bourgeois de Saint-André
accomplissent des prodiges de décoration. Il n’est pas de pauvre
maison qui ne cherche à se parer... Feuillages, draps de lit, étoffes
suspendues aux fenêtres, forment le plus pittoresque effet.
Mais l’œuvre la plus remarquable est l’arc de triomphe que les
francs-maçons--le vieux de Lavie en tête--ont élevé près de la chapelle
du Béquet[432]. L’édifice, de formes monumentales, dissimule de vastes
appentis où s’organisent les préparatifs d’une collation. Sur le
devant, une estrade munie de sièges, avec balustres pour contenir la
multitude. A droite, des tréteaux destinés aux musiciens. A gauche, une
rangée de neuf pièces de canon[433].
[432] M. Le Berthon, comme beaucoup de ses collègues,
appartenait à la franc-maçonnerie. Il était _vénérable
d’honneur perpétuel_ de la loge de Saint-Jean, connue sous
le titre de la _Française élue Écossaise_. Le vénérable en
exercice était le comte de Béarn, capitaine de haut bord
et lieutenant de maire, et l’ex-maître était M. Le Berthon
de Virelade, président à mortier. (_Les Loges maçonniques
de l’Angoumois, de la Saintonge et de l’Aunis_, par Jules
Pellisson, p. 24.)
[433] Durant l’exécution des travaux, le Béquet fut transformé
en lieu de pèlerinage où défila tour à tour la population
entière.
C’est le 28 février 1775 qu’eut lieu la cérémonie. Le début en fut
marqué par une scène d’une grandeur imposante: la rencontre des exilés
qui, depuis leur disgrâce, se revoyaient pour la première fois... Que
de changements dans la petite troupe parlementaire! Rides et cheveux
gris s’étaient accumulés. Ceux-ci étaient partis agiles qui revenaient
podagres; ceux-là dans la force de l’âge qui revenaient vieux... Sans
compter les victimes que la mort avait touchées de son aile! Sur la
liste des disparus figuraient non seulement des hommes, mais aussi
des femmes--parmi lesquelles la présidente de Gourgue, dont la robe
de bal, brodée au prix de ses yeux, demeurait sans emploi[434]... Il
est vrai que certains vides s’étaient comblés par suite de mariages.
Des filles courageuses, bravant la colère du maréchal, étaient allées,
dans de lointains villages, offrir leur main à de jeunes conseillers et
partager leur infortune: telles, Mlle Godefroy, devenue Mme Castelnau
d’Essenault, et Mlle de Lacolonie, devenue Mme de Conilh...
[434] Elle mourut à Bagnères en août 1774.
Se retrouver ainsi, brusquement, face à face, sous un ciel gris
d’hiver, au carrefour de quatre chemins boueux... quel sujet
d’attendrissement! Il y eut d’abord chez ces robins altiers, aussi
surpris qu’émus, comme un effort de cette dignité solennelle qui
était la marque de l’ancienne magistrature. Puis, cette poussée
d’orgueil se fondit, des pleurs jaillirent de tous les yeux, et l’on
échangea de longs embrassements. Après quoi, réduits au chiffre
de trente-cinq[435], les _mauvais sujets_ remontèrent dans leurs
carrosses et, suivant l’ordre du tableau, accompagnèrent le premier
président, dont la voiture était jonchée de fleurs.
[435] C’est l’indication fournie par Mme Duplessy. Quelques-uns
des exilés, pressés par le besoin ou cédant aux menaces,
avaient consenti à se laisser liquider, c’est-à-dire à recevoir
le prix de leur charge, moyennant la remise de leur démission.
Les esprits étaient si montés qu’on leur fit un grief d’une
décision à laquelle la plupart n’avaient pu se soustraire, et
qu’on les traita d’une façon presque aussi cruelle que les
simples _Restants_.
Celui-ci continuait à subir le feu d’innombrables harangues, chaque
paroisse ayant tenu à se mettre en frais de députés. A Portets, la
Compagnie des procureurs vint faire ses offres de service. Au Boucaut,
l’Ordre des avocats lui adressa ses hommages, par l’organe de Me Garat,
le Linguet du Barreau bordelais. Plus loin, ce furent les clercs de
la basoche, bannière déployée, les étudiants en droit, les élèves de
l’Université venus à cheval pour prendre rang dans l’escorte...
Cependant, de Bordeaux au Pont-de-la-Maye, la foule grossissait
de façon à inspirer des inquiétudes--deux cents carrosses, autant
de chaises, de cabriolets, de _désobligeantes_, de carabas, de
véhicules de tous genres, ne cessant de circuler... Enfin, à deux
heures, le cortège apparut. Les bravos éclatèrent, violents, tenaces,
infatigables. Mouchoirs et chapeaux volèrent au-dessus des têtes,
tandis que les cris de _Vive Le Berthon!_ couverts par des salves
d’artillerie, alternaient avec ceux de _Vive le Roi!_
Le premier président fut conduit à un fauteuil disposé au-dessous de
cette inscription: _Vivant senatores religiosissimi!_... Quand le
public aperçut, au milieu de ses collègues, ce petit homme à la mine
bienveillante, digne sans apprêt, simple dans sa tenue, vêtu d’un habit
de campagne d’une modestie confinant à la rusticité, étanchant ses
larmes d’une main, saluant de l’autre, les trépignements redoublèrent,
et l’on put croire que le sol allait s’affaisser. Alors défilèrent,
dans un pêle-mêle inexprimable, confréries, sociétés, corporations, et
les discours succédèrent aux accolades.
Parmi les députations venues au-devant des parlementaires, celle du
collège de Guyenne mérite d’être notée. Vingt-cinq jeunes gens la
composaient. L’un d’eux, élève de philosophie, s’approcha, et, d’une
voix chaude, récita un compliment débutant par ces mots: _Catonis
virtus linguâ Catonis hodiernâ die celebranda_. M. Le Berthon écouta,
sans perdre des yeux l’orateur, séduit par le charme de la physionomie,
la pureté de l’accent, la hardiesse de l’intelligence. Le morceau
achevé, le vieillard s’adressa au jeune homme:
--Monsieur, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on?
--Monseigneur, répliqua celui-ci, je m’appelle Gensonné.
Leurs regards se croisèrent, affectueux chez l’un, reconnaissant chez
l’autre: ce fut le point de départ de l’attachement qui unit désormais
au chef de la vieille famille judiciaire le futur représentant de la
Gironde[436].
[436] C’est sur les conseils de M. Le Berthon que Gensonné se
décida à embrasser la carrière du Barreau. (_Le Barreau de
Bordeaux_, par Henri Chauvot, p. 166.)
Après quelques minutes de halte à une table où s’assirent deux cents
convives, les voyageurs reprirent leur marche triomphale. A la porte
d’Aquitaine, des gens de Saint-Michel voulurent dételer la chaise du
premier président: il eut toutes les peines du monde à les empêcher
de le traîner à bras. Enfin, accablé de fleurs et de bénédictions, il
arriva à son hôtel de la rue du Mirail. Les assistants y étaient si
nombreux que le duc de Mouchy, pour parvenir jusqu’au héros de la fête,
dut arborer à son chapeau les lettres-patentes qui l’accréditaient
auprès du Parlement... Le pauvre homme ne s’expliquait pas ces
transports frénétiques: Richelieu avait si fidèlement dépeint l’état
des esprits qu’il s’attendait à une réception froide, sinon hostile.
Ce n’était que le début d’une série de réjouissances auxquelles se
livra la population entière. Une joie indicible éclatait partout.
On s’embrassait dans les rues, on dansait dans les carrefours, on
chantait la chanson des _Revenants_, dont les rares amis de Richelieu,
par mesure de précaution, croyaient devoir fredonner le refrain...
C’étaient ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, gouaillant les exilés,
demandaient avec ironie: «Les chapons doivent être gras depuis le temps
qu’on les tient en mue?»
Le soir, une musique exécuta, dans le jardin du premier président, des
cantates suivies d’un _Te Deum_. A la même heure, la ville s’embrasait
d’illuminations qui allaient se renouveler plusieurs jours, «quoique
les jurats ne l’eussent point ordonné»: un élan général, que Mme
Duplessy ne fut pas la dernière à suivre...
--Et moi aussi, s’écrie l’excellente femme, j’ai brûlé mes chandelles à
la croisée!
En quoi, elle a quelque mérite; car ses deux gendres étant, l’un frère,
l’autre cousin de conseillers _restants_, ses sympathies allaient de
préférence à ces derniers[437].
[437] Les illuminations continuaient encore à la date du 2
mars. Le 3, Mme Duplessy s’exprime en ces termes: «Vous ai-je
dit qu’hier soir toute la ville fut illuminée? Les vitriers
furent occupés tout le jour à faire des lanternes de papier,
sur le devant desquelles étoient peintes les armes de M. Le
Berthon, c’est-à-dire une aiguille couronnée, et, en bas, en
grosses lettres: Vive Le Berthon, premier président. Je les ai
vues, mais je n’en ai pas fait l’emplette. Elles se vendent
douze sols pièce. J’ai été dîner chez ma cousine, et j’ai passé
rue du Loup, sous un arceau de laurier qui tenoit d’un côté de
la rue à l’autre. Au milieu étoit une espèce de tambour blanc,
aussi entouré de lauriers, où étoit écrit d’un côté: _Vive le
Roi et Le Berthon, premier président_, et, de l’autre côté:
_Vive le Parlement et Noailles_. On m’a dit qu’il y en avoit
une grande quantité dans les autres rues.»
Le lendemain, l’enthousiasme trouvait un aliment nouveau dans la
reconstitution de l’ancien Parlement, où chacun devait reprendre
sa place d’autrefois. «M. Le Berthon, rapporte Mme Duplessy, sortit
précédé de tous les clercs du Palais, habillés proprement de noir et
gantés de blanc. Ils se sont formés sur deux lignes à la tête de son
carrosse, un brin de laurier à la main. Il a trouvé, de plus, huit
étudiants en droit qui lui ont demandé la permission de l’escorter et
se sont mis en marche, quatre de chaque côté des portières, l’épée
nue d’une main et le brin de laurier de l’autre. Son passage a été
également jonché de lauriers. Au marché, il a été arrêté par des
femmes... L’une d’entre elles avoit fait un bouquet énorme et très
beau, car on dit qu’il y avoit au moins pour cinquante écus de fleurs.
Elle devoit haranguer à sa façon; mais, au premier mot, elle fut si
interdite qu’elle demeura muette...--Donne, donne, dit une autre, je
parlerai, moi!... Alors, s’avançant à la portière, qui fut ouverte,
elle dit en gascon: Monseigneur, notre cœur l’a fait, permettez que
nous le placions sur le vôtre!--Les cris de joie et les battements
de mains l’applaudirent...» Puis, ce fut le tour des bouquetières de
la place Sainte-Colombe qui s’ingénièrent à faire mieux encore. Une
couronne, descendue d’un édifice élevé par leurs mains, vint s’abattre
sur M. Le Berthon, qui faillit en être écrasé... Enfin, le carrosse
arriva au Palais, aux acclamations de la foule, aux éclats du canon,
aux fanfares des trompettes, que remplacèrent ensuite des symphonies de
flûtes et de hautbois[438].
[438] La réouverture du Parlement eut lieu le 2 mars 1775, non
au palais de l’Ombrière, abandonné depuis deux ans, mais au
collège de la Madeleine, devenu libre par suite de l’expulsion
de la Compagnie de Jésus. On y avait également installé la Cour
des Aides et le Bureau des finances. Quelque temps après son
retour, M. Le Berthon, gêné par le voisinage des prisonniers,
qu’on avait également transférés dans la rue du Mirail,
rétablit l’ancien ordre de choses.
A conter tout par le menu, il faudrait un volume; ce serait excessif.
Et pourtant il y a, dans cet ensemble d’incidents, de curieux détails
de mœurs. Le spectacle des _Revenants_, confits dans leur triomphe et
conservant sous globe le feuillage dont on les coiffa, ne manque pas
de piquant. La meilleure part de ce succès prodigieux revenait à la
franc-maçonnerie. Au bout d’un mois, elle entretenait encore la ville
dans sa fièvre patriotique, au moyen d’une messe commémorative.
C’est l’église de Talence qu’on choisit pour cette solennité. Il est
à peine besoin de dire qu’elle fut trop petite. Au cours du service,
le prêtre qui officiait donna la Paix au grand-maître de l’ordre et
à un autre dignitaire placé en face de lui. Au même instant, tous
les Frères s’embrassèrent... On entonna ensuite un _Te Deum_, après
lequel les affiliés, levant la main droite, crièrent à trois reprises:
_Vive le Roi! Vive l’honneur!_ Il ne fut pas exécuté de musique,
mais des mélopées de plain-chant qu’accompagnèrent des religieux de
divers ordres et plusieurs prêtres séculiers, également francs-maçons.
Un festin généreux, que Dom Galéas honora de sa présence, termina
cette fête.--«Un bon gueuleton,» proclame Mme Duplessy qui manque de
tendresse pour les manifestants, est la fin nécessaire de ces sortes de
cérémonies!
La satisfaction des avocats n’était pas moins vive. En effet, le
premier soin du Parlement reconstitué avait été d’anéantir l’arrêt
condamnant Me Polverel[439]. Aussi, la harangue prononcée par Me
Garat fut-elle suivie de plusieurs autres qu’on débitait dans la
rue comme, sous la Fronde, les Mazarinades. Une brochure, notamment,
obtint un grand succès: c’était l’œuvre du stagiaire Cizos-Duplessis,
un virtuose également doué pour la carrière dramatique et celle du
Palais. A quinze ans, ce phénomène écrivait une tragédie avec du sang
tiré de ses veines,--à défaut d’encre que lui refusait sa famille[440];
à vingt-deux, il faisait le panégyrique du Parlement en homme que la
politique n’intimide pas. Son langage, sous un respect de parade,
révèle le factieux. L’épigraphe, à elle seule, constitue une profession
de foi. C’est un distique de l’_Honnête Criminel_:
Et dans ce coupe-gorge où le vice s’accorde,
Qui n’est fripon, morbleu! court risque de la corde.
[439] Me Polverel quitta plus tard le Barreau de Bordeaux, «où
il était très renommé, et alla se fixer à Paris. C’est lui
qui, en 1793, fut envoyé à Saint-Domingue par la Convention
nationale, et que la voix publique a accusé d’être le premier
moteur des troubles qui ont désolé cette colonie durant la
Révolution.» (_Annales de Bernadau_, p. 220.)
[440] _Notes de Laboubée._
Le coupe-gorge, dont parle le jeune maître, n’est autre que la cour des
rois--«centre des révolutions et des infamies humaines, où la jalousie,
la débauche et la fausse gloire déploient à l’envi leurs coupables
excès...» L’écrivain s’est nourri de la moelle des philosophes; mais,
au rebours de quelques-uns d’entre eux, son admiration est acquise
aux robins chassés de leurs sièges. L’autre magistrature--celle de
Maupeou--lui apparaît comme l’ombre de l’ancienne: peut-être a-t-elle
aussi la haine des coupables; mais, n’étant point investie de la
confiance publique, elle doit suivre le sort du régime détesté qui lui
donna naissance[441].
[441] Cizos-Duplessis est une des figures les plus curieuses de
l’ancien Bordeaux. Tour à tour comédien, journaliste, avocat,
auteur dramatique, chirurgien, magistrat, il eut une vie aussi
mouvementée qu’extraordinaire.
Infortunés _Restants_! Aucun outrage ne leur fut épargné, si ce n’est
que les décrotteurs bordelais n’allèrent pas, comme ceux de Toulouse,
réclamer la licence de briser leurs fenêtres à coups de cailloux. En
revanche, les sociétés musicales ne les ménagèrent point. Après les
aubades aux _Revenants_, elles exécutaient devant leurs portes des
charivaris accompagnés de _Libera_, de _Requiem_, de _De Profundis_.
Lorsque les malheureux sortaient dans la rue, on les accablait de
huées, de brocards, d’avanies... Jusqu’aux domestiques qui refusaient
de rester chez eux, afin de n’être point exposés au mépris de leurs
camarades!--Seul, M. Le Berthon se montrait bienveillant vis-à-vis de
tous et n’avait pas une parole amère...
Déchu de la première présidence, M. de Gascq accepta gaillardement sa
mésaventure.
--Reprenez votre place au grand banc, lui disaient ses amis.
--J’aimerais mieux, assurait-il, m’aller faire laquais en Suisse.
--Alors, demandez un dédommagement.
--Comment, répliquait-il, l’attendre d’ennemis grisés par le
triomphe!... Supposez Quesnel investi de la feuille des bénéfices;
croyez-vous qu’il eût fait un pont d’or aux disciples de Loyola?
Il n’en obtint pas moins une pension de dix mille livres, au grand
scandale des «bons citoyens», et, dégagé de tous soucis, donna libre
carrière à son goût pour la table... La vie sans les passions,
disait-il après Diderot, m’apparaît comme un roi dépourvu de
sujets[442].
[442] M. de Gascq ne survécut pas longtemps à sa disgrâce. Il
partagea sa fortune entre M. Valdec de Lessart, le ministre de
1791, et Mmes de Piis et d’Escoussan.
Traités de Turc à More par la population, les _Restants_ ne recevaient
pas meilleur accueil de leurs collègues réintégrés. Ceux-ci, sous le
coup d’une irritation qui couvait depuis quatre ans, leur tournaient
résolument le dos. Non contents de donner gain de cause aux avocats,
ils allaient jusqu’à refuser toutes poursuites contre les auteurs
des charivaris. La scission fut si profonde, qu’on assurait que de
deux perruques mises en contact--l’une d’un _Revenant_, l’autre d’un
_Maupeou_--il se dégageait des étincelles électriques!
Il entrait dans le rôle de M. de Mouchy de prévenir ces velléités
guerrières; mais le jugement n’était point le fait de ce grand
capitaine. Étourdi par les bravos de la foule, il affecta de partager
ses dédains à l’égard des malheureux qui avaient suivi la fortune de M.
de Gascq.--Je ne vous connais pas, Messieurs, déclarait-il!... Et il
ne cessait de leur infliger des humiliations, jusqu’à reprocher à l’un
d’eux, dont les ancêtres s’étaient enrichis à la Rousselle, de sentir
la morue[443].
[443] Ce qu’il y a de piquant, c’est que cette boutade se
produisit en pleine assemblée des Chambres.
Sa diplomatie était, d’ailleurs, aussi dépourvue d’entêtement que de
malice. Quand on lui fit remarquer qu’il allait à l’encontre des désirs
du roi, il n’hésita point à modifier sa ligne de conduite. Une idée
illumina alors ce vaste cerveau: il manda à son hôtel les confesseurs
des _Revenants_ les plus intraitables et les pria d’user de leur
influence pour rétablir la paix. Mme Duplessy se livre, à ce propos, à
une hilarité que l’on s’explique... «Cherchez, dit-elle, dans certain
manuscrit, un couplet qui commence de la sorte:
Les Noailles sont imbéciles...