CHAPITRE XIX

Le retour des exilés.--Manifestations populaires.--L’arc

de triomphe du Béquet.--Députations et harangues.--M.

Le Berthon et Gensonné.--Les dames du marché et les

bouquetières de la place Sainte-Colombe.--Rétablissement

de l’ancienne Compagnie judiciaire.--Service religieux

des francs-maçons.--Cizos-Duplessis.--Retraite de M. de

Gascq.--Querelles persistantes entre _Restants_ et _Revenants_:

insuccès de M. de Mouchy.

Bordeaux est sûrement l’une des villes de France qui reçurent le

plus de têtes couronnées. Deux entrées royales notamment--celles de

Charles IX et de Louis XIII--ont laissé dans ses fastes des souvenirs

ineffaçables. Mais, quel que soit l’éclat dont elles furent entourées,

ni l’une ni l’autre de ces solennités n’atteignit le caractère

grandiose de l’accueil fait aux _mauvais sujets_... C’est que, ce

jour-là, le peuple, en proie à une émotion profonde, obéissait non à

des ordres, mais à des inspirations venues du cœur.

Les campagnes furent les premières à manifester... Partout où passent

les _Revenants_--villages ou hameaux--la joie éclate, spontanée et

bruyante. L’un d’eux, s’étant arrêté à Cambes, pour visiter des amis,

est entouré de paysans qui lui offrent une sérénade de violons, de

fifres, de tambourins, et l’escortent sur deux rangs, en agitant des

branches de laurier.

Quant au président Le Berthon, on lui décerne des honneurs à rendre

jalouse l’ombre de Louis XIV. Parti de son château d’Aiguilhe, où l’a

trouvé la bonne nouvelle, il est l’objet d’ovations interminables. A

Castillon, on le harangue. A Saint-Émilion, on le porte en triomphe.

A Libourne, il est reçu par une députation des trois ordres, avec des

salves d’artillerie... C’est à peine s’il peut parvenir à Virelade où

il doit prendre, en compagnie de ses collègues, la route de Bordeaux.

La ville, à ce moment, présente un aspect inoubliable. Dans les

quartiers de Sainte-Croix, de Saint-Michel, de Sainte-Eulalie,

l’effervescence touche à son comble. Les ouvriers des Chartrons se

dépensent en efforts laborieux, et les bourgeois de Saint-André

accomplissent des prodiges de décoration. Il n’est pas de pauvre

maison qui ne cherche à se parer... Feuillages, draps de lit, étoffes

suspendues aux fenêtres, forment le plus pittoresque effet.

Mais l’œuvre la plus remarquable est l’arc de triomphe que les

francs-maçons--le vieux de Lavie en tête--ont élevé près de la chapelle

du Béquet[432]. L’édifice, de formes monumentales, dissimule de vastes

appentis où s’organisent les préparatifs d’une collation. Sur le

devant, une estrade munie de sièges, avec balustres pour contenir la

multitude. A droite, des tréteaux destinés aux musiciens. A gauche, une

rangée de neuf pièces de canon[433].

[432] M. Le Berthon, comme beaucoup de ses collègues,

appartenait à la franc-maçonnerie. Il était _vénérable

d’honneur perpétuel_ de la loge de Saint-Jean, connue sous

le titre de la _Française élue Écossaise_. Le vénérable en

exercice était le comte de Béarn, capitaine de haut bord

et lieutenant de maire, et l’ex-maître était M. Le Berthon

de Virelade, président à mortier. (_Les Loges maçonniques

de l’Angoumois, de la Saintonge et de l’Aunis_, par Jules

Pellisson, p. 24.)

[433] Durant l’exécution des travaux, le Béquet fut transformé

en lieu de pèlerinage où défila tour à tour la population

entière.

C’est le 28 février 1775 qu’eut lieu la cérémonie. Le début en fut

marqué par une scène d’une grandeur imposante: la rencontre des exilés

qui, depuis leur disgrâce, se revoyaient pour la première fois... Que

de changements dans la petite troupe parlementaire! Rides et cheveux

gris s’étaient accumulés. Ceux-ci étaient partis agiles qui revenaient

podagres; ceux-là dans la force de l’âge qui revenaient vieux... Sans

compter les victimes que la mort avait touchées de son aile! Sur la

liste des disparus figuraient non seulement des hommes, mais aussi

des femmes--parmi lesquelles la présidente de Gourgue, dont la robe

de bal, brodée au prix de ses yeux, demeurait sans emploi[434]... Il

est vrai que certains vides s’étaient comblés par suite de mariages.

Des filles courageuses, bravant la colère du maréchal, étaient allées,

dans de lointains villages, offrir leur main à de jeunes conseillers et

partager leur infortune: telles, Mlle Godefroy, devenue Mme Castelnau

d’Essenault, et Mlle de Lacolonie, devenue Mme de Conilh...

[434] Elle mourut à Bagnères en août 1774.

Se retrouver ainsi, brusquement, face à face, sous un ciel gris

d’hiver, au carrefour de quatre chemins boueux... quel sujet

d’attendrissement! Il y eut d’abord chez ces robins altiers, aussi

surpris qu’émus, comme un effort de cette dignité solennelle qui

était la marque de l’ancienne magistrature. Puis, cette poussée

d’orgueil se fondit, des pleurs jaillirent de tous les yeux, et l’on

échangea de longs embrassements. Après quoi, réduits au chiffre

de trente-cinq[435], les _mauvais sujets_ remontèrent dans leurs

carrosses et, suivant l’ordre du tableau, accompagnèrent le premier

président, dont la voiture était jonchée de fleurs.

[435] C’est l’indication fournie par Mme Duplessy. Quelques-uns

des exilés, pressés par le besoin ou cédant aux menaces,

avaient consenti à se laisser liquider, c’est-à-dire à recevoir

le prix de leur charge, moyennant la remise de leur démission.

Les esprits étaient si montés qu’on leur fit un grief d’une

décision à laquelle la plupart n’avaient pu se soustraire, et

qu’on les traita d’une façon presque aussi cruelle que les

simples _Restants_.

Celui-ci continuait à subir le feu d’innombrables harangues, chaque

paroisse ayant tenu à se mettre en frais de députés. A Portets, la

Compagnie des procureurs vint faire ses offres de service. Au Boucaut,

l’Ordre des avocats lui adressa ses hommages, par l’organe de Me Garat,

le Linguet du Barreau bordelais. Plus loin, ce furent les clercs de

la basoche, bannière déployée, les étudiants en droit, les élèves de

l’Université venus à cheval pour prendre rang dans l’escorte...

Cependant, de Bordeaux au Pont-de-la-Maye, la foule grossissait

de façon à inspirer des inquiétudes--deux cents carrosses, autant

de chaises, de cabriolets, de _désobligeantes_, de carabas, de

véhicules de tous genres, ne cessant de circuler... Enfin, à deux

heures, le cortège apparut. Les bravos éclatèrent, violents, tenaces,

infatigables. Mouchoirs et chapeaux volèrent au-dessus des têtes,

tandis que les cris de _Vive Le Berthon!_ couverts par des salves

d’artillerie, alternaient avec ceux de _Vive le Roi!_

Le premier président fut conduit à un fauteuil disposé au-dessous de

cette inscription: _Vivant senatores religiosissimi!_... Quand le

public aperçut, au milieu de ses collègues, ce petit homme à la mine

bienveillante, digne sans apprêt, simple dans sa tenue, vêtu d’un habit

de campagne d’une modestie confinant à la rusticité, étanchant ses

larmes d’une main, saluant de l’autre, les trépignements redoublèrent,

et l’on put croire que le sol allait s’affaisser. Alors défilèrent,

dans un pêle-mêle inexprimable, confréries, sociétés, corporations, et

les discours succédèrent aux accolades.

Parmi les députations venues au-devant des parlementaires, celle du

collège de Guyenne mérite d’être notée. Vingt-cinq jeunes gens la

composaient. L’un d’eux, élève de philosophie, s’approcha, et, d’une

voix chaude, récita un compliment débutant par ces mots: _Catonis

virtus linguâ Catonis hodiernâ die celebranda_. M. Le Berthon écouta,

sans perdre des yeux l’orateur, séduit par le charme de la physionomie,

la pureté de l’accent, la hardiesse de l’intelligence. Le morceau

achevé, le vieillard s’adressa au jeune homme:

--Monsieur, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on?

--Monseigneur, répliqua celui-ci, je m’appelle Gensonné.

Leurs regards se croisèrent, affectueux chez l’un, reconnaissant chez

l’autre: ce fut le point de départ de l’attachement qui unit désormais

au chef de la vieille famille judiciaire le futur représentant de la

Gironde[436].

[436] C’est sur les conseils de M. Le Berthon que Gensonné se

décida à embrasser la carrière du Barreau. (_Le Barreau de

Bordeaux_, par Henri Chauvot, p. 166.)

Après quelques minutes de halte à une table où s’assirent deux cents

convives, les voyageurs reprirent leur marche triomphale. A la porte

d’Aquitaine, des gens de Saint-Michel voulurent dételer la chaise du

premier président: il eut toutes les peines du monde à les empêcher

de le traîner à bras. Enfin, accablé de fleurs et de bénédictions, il

arriva à son hôtel de la rue du Mirail. Les assistants y étaient si

nombreux que le duc de Mouchy, pour parvenir jusqu’au héros de la fête,

dut arborer à son chapeau les lettres-patentes qui l’accréditaient

auprès du Parlement... Le pauvre homme ne s’expliquait pas ces

transports frénétiques: Richelieu avait si fidèlement dépeint l’état

des esprits qu’il s’attendait à une réception froide, sinon hostile.

Ce n’était que le début d’une série de réjouissances auxquelles se

livra la population entière. Une joie indicible éclatait partout.

On s’embrassait dans les rues, on dansait dans les carrefours, on

chantait la chanson des _Revenants_, dont les rares amis de Richelieu,

par mesure de précaution, croyaient devoir fredonner le refrain...

C’étaient ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, gouaillant les exilés,

demandaient avec ironie: «Les chapons doivent être gras depuis le temps

qu’on les tient en mue?»

Le soir, une musique exécuta, dans le jardin du premier président, des

cantates suivies d’un _Te Deum_. A la même heure, la ville s’embrasait

d’illuminations qui allaient se renouveler plusieurs jours, «quoique

les jurats ne l’eussent point ordonné»: un élan général, que Mme

Duplessy ne fut pas la dernière à suivre...

--Et moi aussi, s’écrie l’excellente femme, j’ai brûlé mes chandelles à

la croisée!

En quoi, elle a quelque mérite; car ses deux gendres étant, l’un frère,

l’autre cousin de conseillers _restants_, ses sympathies allaient de

préférence à ces derniers[437].

[437] Les illuminations continuaient encore à la date du 2

mars. Le 3, Mme Duplessy s’exprime en ces termes: «Vous ai-je

dit qu’hier soir toute la ville fut illuminée? Les vitriers

furent occupés tout le jour à faire des lanternes de papier,

sur le devant desquelles étoient peintes les armes de M. Le

Berthon, c’est-à-dire une aiguille couronnée, et, en bas, en

grosses lettres: Vive Le Berthon, premier président. Je les ai

vues, mais je n’en ai pas fait l’emplette. Elles se vendent

douze sols pièce. J’ai été dîner chez ma cousine, et j’ai passé

rue du Loup, sous un arceau de laurier qui tenoit d’un côté de

la rue à l’autre. Au milieu étoit une espèce de tambour blanc,

aussi entouré de lauriers, où étoit écrit d’un côté: _Vive le

Roi et Le Berthon, premier président_, et, de l’autre côté:

_Vive le Parlement et Noailles_. On m’a dit qu’il y en avoit

une grande quantité dans les autres rues.»

Le lendemain, l’enthousiasme trouvait un aliment nouveau dans la

reconstitution de l’ancien Parlement, où chacun devait reprendre

sa place d’autrefois. «M. Le Berthon, rapporte Mme Duplessy, sortit

précédé de tous les clercs du Palais, habillés proprement de noir et

gantés de blanc. Ils se sont formés sur deux lignes à la tête de son

carrosse, un brin de laurier à la main. Il a trouvé, de plus, huit

étudiants en droit qui lui ont demandé la permission de l’escorter et

se sont mis en marche, quatre de chaque côté des portières, l’épée

nue d’une main et le brin de laurier de l’autre. Son passage a été

également jonché de lauriers. Au marché, il a été arrêté par des

femmes... L’une d’entre elles avoit fait un bouquet énorme et très

beau, car on dit qu’il y avoit au moins pour cinquante écus de fleurs.

Elle devoit haranguer à sa façon; mais, au premier mot, elle fut si

interdite qu’elle demeura muette...--Donne, donne, dit une autre, je

parlerai, moi!... Alors, s’avançant à la portière, qui fut ouverte,

elle dit en gascon: Monseigneur, notre cœur l’a fait, permettez que

nous le placions sur le vôtre!--Les cris de joie et les battements

de mains l’applaudirent...» Puis, ce fut le tour des bouquetières de

la place Sainte-Colombe qui s’ingénièrent à faire mieux encore. Une

couronne, descendue d’un édifice élevé par leurs mains, vint s’abattre

sur M. Le Berthon, qui faillit en être écrasé... Enfin, le carrosse

arriva au Palais, aux acclamations de la foule, aux éclats du canon,

aux fanfares des trompettes, que remplacèrent ensuite des symphonies de

flûtes et de hautbois[438].

[438] La réouverture du Parlement eut lieu le 2 mars 1775, non

au palais de l’Ombrière, abandonné depuis deux ans, mais au

collège de la Madeleine, devenu libre par suite de l’expulsion

de la Compagnie de Jésus. On y avait également installé la Cour

des Aides et le Bureau des finances. Quelque temps après son

retour, M. Le Berthon, gêné par le voisinage des prisonniers,

qu’on avait également transférés dans la rue du Mirail,

rétablit l’ancien ordre de choses.

A conter tout par le menu, il faudrait un volume; ce serait excessif.

Et pourtant il y a, dans cet ensemble d’incidents, de curieux détails

de mœurs. Le spectacle des _Revenants_, confits dans leur triomphe et

conservant sous globe le feuillage dont on les coiffa, ne manque pas

de piquant. La meilleure part de ce succès prodigieux revenait à la

franc-maçonnerie. Au bout d’un mois, elle entretenait encore la ville

dans sa fièvre patriotique, au moyen d’une messe commémorative.

C’est l’église de Talence qu’on choisit pour cette solennité. Il est

à peine besoin de dire qu’elle fut trop petite. Au cours du service,

le prêtre qui officiait donna la Paix au grand-maître de l’ordre et

à un autre dignitaire placé en face de lui. Au même instant, tous

les Frères s’embrassèrent... On entonna ensuite un _Te Deum_, après

lequel les affiliés, levant la main droite, crièrent à trois reprises:

_Vive le Roi! Vive l’honneur!_ Il ne fut pas exécuté de musique,

mais des mélopées de plain-chant qu’accompagnèrent des religieux de

divers ordres et plusieurs prêtres séculiers, également francs-maçons.

Un festin généreux, que Dom Galéas honora de sa présence, termina

cette fête.--«Un bon gueuleton,» proclame Mme Duplessy qui manque de

tendresse pour les manifestants, est la fin nécessaire de ces sortes de

cérémonies!

La satisfaction des avocats n’était pas moins vive. En effet, le

premier soin du Parlement reconstitué avait été d’anéantir l’arrêt

condamnant Me Polverel[439]. Aussi, la harangue prononcée par Me

Garat fut-elle suivie de plusieurs autres qu’on débitait dans la

rue comme, sous la Fronde, les Mazarinades. Une brochure, notamment,

obtint un grand succès: c’était l’œuvre du stagiaire Cizos-Duplessis,

un virtuose également doué pour la carrière dramatique et celle du

Palais. A quinze ans, ce phénomène écrivait une tragédie avec du sang

tiré de ses veines,--à défaut d’encre que lui refusait sa famille[440];

à vingt-deux, il faisait le panégyrique du Parlement en homme que la

politique n’intimide pas. Son langage, sous un respect de parade,

révèle le factieux. L’épigraphe, à elle seule, constitue une profession

de foi. C’est un distique de l’_Honnête Criminel_:

Et dans ce coupe-gorge où le vice s’accorde,

Qui n’est fripon, morbleu! court risque de la corde.

[439] Me Polverel quitta plus tard le Barreau de Bordeaux, «où

il était très renommé, et alla se fixer à Paris. C’est lui

qui, en 1793, fut envoyé à Saint-Domingue par la Convention

nationale, et que la voix publique a accusé d’être le premier

moteur des troubles qui ont désolé cette colonie durant la

Révolution.» (_Annales de Bernadau_, p. 220.)

[440] _Notes de Laboubée._

Le coupe-gorge, dont parle le jeune maître, n’est autre que la cour des

rois--«centre des révolutions et des infamies humaines, où la jalousie,

la débauche et la fausse gloire déploient à l’envi leurs coupables

excès...» L’écrivain s’est nourri de la moelle des philosophes; mais,

au rebours de quelques-uns d’entre eux, son admiration est acquise

aux robins chassés de leurs sièges. L’autre magistrature--celle de

Maupeou--lui apparaît comme l’ombre de l’ancienne: peut-être a-t-elle

aussi la haine des coupables; mais, n’étant point investie de la

confiance publique, elle doit suivre le sort du régime détesté qui lui

donna naissance[441].

[441] Cizos-Duplessis est une des figures les plus curieuses de

l’ancien Bordeaux. Tour à tour comédien, journaliste, avocat,

auteur dramatique, chirurgien, magistrat, il eut une vie aussi

mouvementée qu’extraordinaire.

Infortunés _Restants_! Aucun outrage ne leur fut épargné, si ce n’est

que les décrotteurs bordelais n’allèrent pas, comme ceux de Toulouse,

réclamer la licence de briser leurs fenêtres à coups de cailloux. En

revanche, les sociétés musicales ne les ménagèrent point. Après les

aubades aux _Revenants_, elles exécutaient devant leurs portes des

charivaris accompagnés de _Libera_, de _Requiem_, de _De Profundis_.

Lorsque les malheureux sortaient dans la rue, on les accablait de

huées, de brocards, d’avanies... Jusqu’aux domestiques qui refusaient

de rester chez eux, afin de n’être point exposés au mépris de leurs

camarades!--Seul, M. Le Berthon se montrait bienveillant vis-à-vis de

tous et n’avait pas une parole amère...

Déchu de la première présidence, M. de Gascq accepta gaillardement sa

mésaventure.

--Reprenez votre place au grand banc, lui disaient ses amis.

--J’aimerais mieux, assurait-il, m’aller faire laquais en Suisse.

--Alors, demandez un dédommagement.

--Comment, répliquait-il, l’attendre d’ennemis grisés par le

triomphe!... Supposez Quesnel investi de la feuille des bénéfices;

croyez-vous qu’il eût fait un pont d’or aux disciples de Loyola?

Il n’en obtint pas moins une pension de dix mille livres, au grand

scandale des «bons citoyens», et, dégagé de tous soucis, donna libre

carrière à son goût pour la table... La vie sans les passions,

disait-il après Diderot, m’apparaît comme un roi dépourvu de

sujets[442].

[442] M. de Gascq ne survécut pas longtemps à sa disgrâce. Il

partagea sa fortune entre M. Valdec de Lessart, le ministre de

1791, et Mmes de Piis et d’Escoussan.

Traités de Turc à More par la population, les _Restants_ ne recevaient

pas meilleur accueil de leurs collègues réintégrés. Ceux-ci, sous le

coup d’une irritation qui couvait depuis quatre ans, leur tournaient

résolument le dos. Non contents de donner gain de cause aux avocats,

ils allaient jusqu’à refuser toutes poursuites contre les auteurs

des charivaris. La scission fut si profonde, qu’on assurait que de

deux perruques mises en contact--l’une d’un _Revenant_, l’autre d’un

_Maupeou_--il se dégageait des étincelles électriques!

Il entrait dans le rôle de M. de Mouchy de prévenir ces velléités

guerrières; mais le jugement n’était point le fait de ce grand

capitaine. Étourdi par les bravos de la foule, il affecta de partager

ses dédains à l’égard des malheureux qui avaient suivi la fortune de M.

de Gascq.--Je ne vous connais pas, Messieurs, déclarait-il!... Et il

ne cessait de leur infliger des humiliations, jusqu’à reprocher à l’un

d’eux, dont les ancêtres s’étaient enrichis à la Rousselle, de sentir

la morue[443].

[443] Ce qu’il y a de piquant, c’est que cette boutade se

produisit en pleine assemblée des Chambres.

Sa diplomatie était, d’ailleurs, aussi dépourvue d’entêtement que de

malice. Quand on lui fit remarquer qu’il allait à l’encontre des désirs

du roi, il n’hésita point à modifier sa ligne de conduite. Une idée

illumina alors ce vaste cerveau: il manda à son hôtel les confesseurs

des _Revenants_ les plus intraitables et les pria d’user de leur

influence pour rétablir la paix. Mme Duplessy se livre, à ce propos, à

une hilarité que l’on s’explique... «Cherchez, dit-elle, dans certain

manuscrit, un couplet qui commence de la sorte:

Les Noailles sont imbéciles...

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 20 / 46 题