CHAPITRE XVIII

Disgrâce de Richelieu et de ses amis.--MM. Du Hamel, Ferrand,

d’Arche, de Métivier, Tranchère, de Lautrec...--Le maréchal de

Mouchy et Mme _l’Étiquette_.--Modes nouvelles: la couleur _ventre

de la reine_.--La franc-maçonnerie en Guyenne: Montesquieu

franc-maçon.--Opinion de Jean-Charles de Lavie.--L’ordre des

avocats: Me Polverel.--Poussée de l’opinion en faveur du

Parlement.--Nouvelle grève du Barreau.

Richelieu n’avait pas quitté le chevet de Louis XV; moins par

attachement à sa personne que par calcul de courtisan, pour le cas

où le prince viendrait à se rétablir. On le vit, durant plusieurs

jours, liant sa fortune à celle de la Dubarry, protester contre toute

pratique religieuse, menacer le curé de Versailles de le jeter par la

fenêtre s’il parlait de confession, et traiter l’archevêque de Paris de

j... f... quand ce prélat récita la formule de repentir imposée à son

pénitent. Après le dénouement, le plus vif chagrin de cet ami fidèle

fut de ne pouvoir, par suite de son contact avec le moribond, présenter

ses hommages au nouveau monarque[412].

[412] Lorsqu’un prince décédait d’un mal épidémique, ceux qui

l’avaient approché ne pouvaient, avant l’expiration de six

semaines, paraître devant son successeur.

Quand il fut admis en présence de Louis XVI, celui-ci lui posa la

question suivante:

--Monsieur le maréchal, vous qui vécûtes sous trois règnes, que

dites-vous des choses d’aujourd’hui?

--Sire, répliqua-t-il, un détail me frappe. Sous Louis XIV, on se

parlait avec les yeux; sous Louis XV, on se parlait à l’oreille; sous

Votre Majesté, on parle tout haut...

Si haut, en effet, que le cri de l’indignation publique étant parvenu

jusqu’à Versailles, le maréchal fut sacrifié. Rentré à Bordeaux le

22 juin 1774, il y promena la mine déconfite d’un valet que l’on

congédie, mit en ordre ses affaires et repartit, pour ne plus revenir,

avec meubles et équipages. On peut croire qu’en franchissant, pour la

dernière fois, les murs de son ancienne capitale, il entendit siffler à

ses oreilles ce couplet qui, alors, faisait fureur:

Vieux courtisan mis au rebut,

Vieux général sous la remise,

A la cour tu n’es plus de mise;

Il t’a fallu changer de but...

Confus de l’inutilité

Où languit ta futilité,

Tu n’as plus de grâce à prétendre,

Tu n’as plus de rôle à jouer:

Voltaire est las de te louer

Et le monde est las de l’entendre[413].

[413] _Journal de Collé_, III, p. 29.

On ne poussa pas la sévérité jusqu’à déposséder de ses fonctions de

gouverneur celui que Mme Geoffrin appelait «une épluchure de tous les

vices»; mais on lui infligea l’humiliation d’en faire remplir l’emploi

par son neveu, le comte de Noailles, bientôt duc de Mouchy[414].

[414] M. de Noailles avait été, en 1768, nommé lieutenant

général de la Basse-Guyenne. En 1775, on l’investit du

commandement en chef de la province, _en l’absence de

Richelieu_. Les lettres-patentes qu’il reçut furent présentées

par M. de Ségur et «plaidées» par Romain de Sèze.

Ses amis ne tardaient pas à partager son sort. Exilé, M. Du Hamel,

le lieutenant de maire. Exilé aussi, M. Ferrand, inspecteur des

maréchaussées. En disgrâce à Caen, l’intendant Esmangart qui, malgré

des qualités sérieuses, avait fini par s’aliéner la population entière.

Rendus au calme de la retraite, MM. d’Arche et de Métivier, qu’un

caprice du maître avait élevés à la dignité de jurats à vie. Acceptée,

la démission du procureur-syndic Tranchère. Mis en demeure de rendre

des comptes, certains personnages d’importance qu’on soupçonnait de

brigues intempestives appuyées de pots-de-vin--un mot et une chose qui

ne datent pas d’hier. Conduit à Sainte-Marguerite, dans une voiture aux

portières grillées, le lieutenant général comte de Lautrec, accusé de

violences rappelant trop le temps du bon plaisir[415]!...

[415] «Voici de quoi on l’accuse. Il étoit à Limoges avec son

régiment auquel il voulut faire exercer quelque police au

détriment des juges de cette ville, lesquels s’adressèrent

à un chanoine pour porter plainte à M. Turgot dont il étoit

connu et aimé. Il écrivit, en effet. M. de Lautrec, ayant été

réprimandé et ayant su que c’étoit le chanoine qui avoit écrit,

aposta, pour le rosser de coups de bâtons, quatre hommes qui

lui obéirent si bien qu’il est mort vingt-quatre heures après.»

(_Correspondance de Mme Duplessy._)

Bordeaux a recouvré sa liberté. Il en use avec délices, gouaillant,

frondant, chantant à gorge déployée. Parfois même, il va jusqu’à

la licence: c’est ainsi que, du haut de la chaire de Saint-Remi,

un prédicateur n’hésite pas à flétrir les gens de qualité qui,

spéculant sur le vice, se sont faits les tenanciers de l’Opéra et de

la Comédie[416]. Quel changement, en l’espace de quelques mois, aussi

bien chez les officiers royaux que chez les agents du fisc! Partout,

la bonne grâce est à l’ordre du jour; partout, il souffle un vent

de vertu. Jusqu’à l’hôtel du gouverneur, tenu à juste titre pour un

mauvais lieu, qui va se transformer en temple des bienséances.

[416] Il y a un an, s’écrie Mme Duplessy, le maréchal l’aurait

fait interdire.

M. de Mouchy était, en effet, l’antipode de son oncle. Scrupuleux,

timoré, dévot, il avait des pudeurs de vierge. L’impression qu’il

éprouva, en prenant possession de sa nouvelle demeure, fut sûrement

pénible. Dans le salon, dont les dessus de porte représentaient des

amours égrillards, il baissa les yeux et se signa. Arrivé à la

chambre, encore empreinte de senteurs voluptueuses, il ouvrit les

fenêtres et brûla du sucre... Il s’empressait, du reste, de proclamer

la séparation de l’État et du Théâtre, de moraliser les coulisses, de

réglementer la police de la salle et d’interdire l’accès de la scène

aux spectateurs.

Le corps de ballet l’ignora toujours. En revanche, il s’affiliait

à toutes les confréries de la province, tour à tour membre du

Saint-Sacrement, pénitent bleu, pénitent blanc, pénitent de toutes

les couleurs... Chaque matin lui apportait une dignité nouvelle. A la

première, il donna six louis; à la seconde, quatre; à la troisième,

deux. Ensuite, il ferma sa bourse: la fortune des Noailles y eût

d’autant moins suffi que l’abbé Graves, «qui le faisait tourner comme

un pantin,» l’initiait à une foule d’autres œuvres... D’ailleurs,

excellent homme, quoique court d’idées, et ne reculant, en vue de

plaire, devant aucun sacrifice. Non seulement il offre des séries de

dîners où figurent, quatre par quatre, des négociants de la Rousselle

et des Chartrons; mais, ayant appris que Richelieu accordait aux jolis

minois la faveur d’un baiser, il prend le parti héroïque d’embrasser

toutes les femmes, belles ou laides, vieilles ou jeunes: sa candeur ne

distingue pas[417].

[417] Le haut négoce se hâta de lui rendre ses politesses. La

Bourse offrit un souper à vingt francs par tête; puis, ce fut

le tour de la Chambre de commerce qui donna un dîner, un bal et

une représentation théâtrale exécutée par des amateurs.

Mme de Mouchy complétait dignement cet étrange personnage qu’elle

dépassait autant par la supériorité de sa taille que par l’éclat

de son génie. Air sévère, maintien roide, port majestueux, elle

représentait--moins la grâce et la beauté--une reine de l’Olympe.

L’Europe l’appelait _Madame l’Étiquette_... «L’étiquette, rapporte Mme

Campan, était pour elle une sorte d’atmosphère. Au moindre dérangement

de l’ordre consacré, on eût dit qu’elle alloit étouffer[418].» La

Dauphine, à qui, à son entrée en France, on l’imposa en qualité de dame

d’honneur, ne pouvait à sa guise ni saluer, ni ouvrir la bouche, ni

pincer de la guitare, ni porter retombantes les barbes de sa coiffure

lorsqu’elle était lasse de les avoir retroussées: un supplice de chaque

instant, exaspéré par l’allure à la fois hautaine et respectueuse

de sa _camerera mayor_. Aussi, à peine investie de la couronne, le

premier soin de Marie-Antoinette fut-il de conquérir sa liberté... au

prix d’une pension de soixante mille livres[419]! Moyennant quoi,

la Guyenne fut initiée aux splendeurs d’une science dont la stricte

observation constituait «la parure et la grandeur des trônes». Bordeaux

ne s’étonna point de ces airs superbes. Parfois même il s’en égaya;

témoin le jour où Mme de Mouchy, pour éviter le contact des manants

préposés à la descente des bateaux, faillit se laisser choir dans la

rivière:

[418] _Mémoires de Mme Campan_, édition Barrière, p. 71.

[419] Sa remplaçante, la duchesse de Villars, reçut elle-même

une augmentation de gages de quarante mille livres. «Tout

cela épouvante, constate Bachaumont, et prouve que l’économie

projetée ne se réalise nullement.»

«Avez-vous su, raconte Mme Duplessy, que la maréchale, qui partoit

mardi, pensa tomber à l’eau? Des dames de cette importance ne peuvent

pas donner la main à des matelots pour entrer dans leur brigantin. En

conséquence, M. de Verteuil et un autre la soutenoient. Le pied lui

glissa sur les planches. Elle fut retenue et ne tomba point. On la

rapporta au Gouvernement, et, vite, une visite du chirurgien nommé

Métivier qui décida d’abord qu’elle avoit les os cassés, ensuite

l’épaule démise; et tout s’est réduit à une contusion qui eût été

peu de chose si elle n’étoit pas si grande dame. On donne à sa porte

trois bulletins par jour... M. de Mouchy est plus malade qu’elle d’une

colique pour laquelle on ne laisse pas que de le saigner[420].»

[420] «Je ne sais, dit ailleurs Mme Duplessy, si sa cour sera

nombreuse, mais on est bien prévenu sur ses hauteurs. Pour moi,

peu m’importe, car j’ai bien renoncé aux grandeurs. Mme de

Secondat me disoit hier--car elle dîna avec nous--qu’elle n’ira

point la voir.»

Une pécore! avaient, un jour, murmuré des lèvres qu’on disait être

celles de Marie-Antoinette... Les Bordelaises ratifièrent ce jugement

d’autant plus volontiers que la reine faisait alors tourner toutes

les têtes. Son ton, ses goûts, ses attitudes servaient de modèle aux

élégantes. Des milliers de petits vers célébraient ses louanges, et les

modes qu’elle daignait approuver étaient presque aussitôt suivies à

Bordeaux qu’à Paris.

Ah! le deuil de Louis XV fut lestement porté sur les bords de la

Garonne! Jamais l’art d’accommoder étoffes, perruques et visages ne

fut poussé plus loin qu’à ce commencement de règne. Qu’on en juge par

cet aperçu des toilettes du jour expédié de la rue du Cahernan à la

châtelaine de Fonchereau:

«Les femmes se coiffent toujours très haut, le toupet en avant, les

racines des cheveux coupées en vergettes. La pointe qui fait le toupet

s’appelle _physionomie_. Les boucles qui l’accompagnent sont très

grosses et séparées de celles d’en bas qui doivent être pendantes.

»On porte des bonnets fort grands, garnis de fleurs et de rubans

anglais. Derrière le bonnet est un assemblage de panaches de

différentes couleurs, soutenu par un anneau de diamant. Le nombre des

bonnets à la mode est fort considérable. On en compte jusqu’à deux

cents de différentes espèces, depuis la somme de dix jusqu’à cent

livres. Les panaches sont d’une grandeur prodigieuse, et, lorsqu’ils

sont blancs, on met une plume de la couleur de la robe, ou une noire.

»Les robes de la couleur la plus à la mode sont celles de la couleur

des cheveux de la reine: châtain foncé[421]. Après, vient la couleur

puce. On porte ces robes-là garnies de la même étoffe. Le satin paille,

à boyaux, est fort en vogue: on le garnit de différentes façons, soit

en gazette, soit en dentelles ou fourrures. Après, viennent les satins

peints et brochés qui ont chacun un nom. Les plus en vogue sont ceux

que l’on appelle: couleur de _soupirs étouffés_. Les vert-pomme, rayés

de blanc, ont aussi un grand succès: on les nomme _vive bergère_.

Voici les noms de quelques garnitures: les _plaintes indiscrètes_, la

_grande réputation_, l’_insensible au désir manqué_, la _préférence,

aux vapeurs, au doux sourire, à l’agitation, aux regrets, à la

composition honnête_...

[421] On vit un prélat élégant mettre son équipage et ses

harnais en harmonie avec la couleur «cheveux de la reine».

(_Mémoires du comte de Paroy_, p. 6.)

»Les paniers sont petits, mais épais et larges d’en haut.

»Les souliers sont constamment couleur de puce ou de cheveux de la

reine. C’est la grande magnificence des dames. Ils sont brodés en

diamants, et c’est presque là seulement qu’elles en portent. Aussi bien

rien n’est aussi beau, à présent, que le pied d’une femme, quand elle

ne seroit pas jolie. Les dames n’oseroient se montrer sans avoir les

pieds comme un écrin... Les souliers sont étroits et longs; la raie de

derrière est garnie d’émeraudes: on l’appelle le _venez-y-voir_.

»Les mantes sont bannies. On porte, pour fichu, une palatine de

duvet de cygne que l’on appelle un _chat_. Chaque femme a un chat

sur le col, derrière les épaules, et, de plus, autour du col, une

machine de dentelle, de gaze ou de blonde, fort plissée, que l’on

appelle des _archiduchesses_ ou _médicis_. Les rubans les plus à la

mode s’appellent _attention marquée_, _désespoirs_, _œil battu_,

_conviction_, _soupirs de Vénus_...»

Après les généralités, voici l’application. C’est une déesse de la

danse qui est offerte, comme modèle du goût nouveau, à la fashion

bordelaise enrichie par le commerce des îles...

«Mlle Duthé--que l’on dit être la maîtresse du comte d’Artois--étoit

dernièrement à l’Opéra avec une robe de _soupirs étouffés_, ornée de

_regrets superflus_, avec un point, au milieu, de _candeur parfaite_,

garnie de _plaintes indiscrètes_ avec des rubans en _attention

marquée_, des souliers cheveux de la reine brodés en diamants et le

_venez-y-voir_ en émeraudes irisées, peu de poudre, en _sentiments

soutenus_ et _coup perfide_, avec un bonnet _conquête assurée_, garni

de plumes volages et de rubans _œil battu_, ayant sur les épaules un

chat couleur de _gens arrivés_, derrière une _médicis_ montée _en

bienséance_, avec un _désespoir d’Éole_ et un manchon d’agitation

momentanée.»

Quelles fadaises! s’écrie la narratrice, au bout de sa tirade. Mais,

comme Fonchereau se délecte de ces menus détails, elle ne cesse

de revenir à la charge, émaillant ses descriptions de remarques

humoristiques sur l’_insensible au désir manqué_ de la petite de Buch

ou les _soupirs de Vénus_ de Mme l’intendante... Comment, d’ailleurs,

garder pour soi certains épisodes dont la ville est pleine? Il en est

de si piquants! Écoutez cette aventure, éclose dans quelque boutique

de la rue Saint-James, à moins que ce ne soit sur les Fossés de

l’Intendance...

Un étranger de distinction entre chez le marchand de soieries en vogue.

--Que désire Monseigneur?

--De quoi faire un habit.

--L’étoffe?

--Du satin.

--La couleur?

L’embarras de l’étranger est grand. On lui a dit _cheveux de la Reine_;

mais le premier mot ne lui revient pas, et, à la place, il lui en

arrive un autre...

--Couleur? dit-il... _ventre de la reine_...

Une couleur inédite pour le marchand; mais qui peut se flatter de

prendre un Gascon sans vert! Convaincu que le corps de Sa Majesté

rivalise d’éclat avec la neige, celui-ci étale ses satins les plus

blancs... Huit jours après, il ne se vendait que des étoffes blanches:

«Le ventre de la reine, comme il est juste, l’emportoit sur ses

cheveux[422]!»

[422] _Correspondance de Mme Duplessy._--Nous ne jurerions

point que cette anecdote n’eût vu le jour à Paris.

Est-ce à dire que Bordeaux, envahi par le goût du luxe et de la

toilette, repoussât désormais l’empire de la raison? Gardons-nous de

le croire. Oublieux? Il ne l’était pas davantage, et sa pensée se

reportait sans cesse vers les absents. Ceux-ci avaient, dans toutes les

classes, des amis résolus, en tête desquels il convient de placer une

puissance qui, à cette époque, gouvernait la province: nous voulons

dire la franc-maçonnerie...

Son implantation en Guyenne date des années qui suivirent la

Régence. En 1742, ses rameaux s’étendaient assez loin pour que

l’intendant Boucher crût devoir en aviser le roi: «La nouveauté, qui

plaît infiniment dans ce pays-ci, déclarait-il, a déterminé nombre

d’honnêtes gens à entrer dans cette confrérie, même des officiers du

Parlement[423].» Aux représentants de la robe, il eût pu ajouter les

membres de l’Académie: «Je vois, écrit Montesquieu, que notre assemblée

se change en société de francs-maçons, excepté qu’on n’y boit ni qu’on

n’y chante.»--Personnellement, le châtelain de La Brède figurait parmi

les adeptes de la première heure: ce qui lui attira une verte semonce

du ministre Fleury, heureux de chercher noise à celui qu’il ne cessait

de considérer comme un danger public[424].

[423] _Archives historiques de la Gironde_, XXVI, p. 203.

[424] Fleury, le 12 avril 1737, s’en expliquait dans ces termes

avec l’intendant Boucher: «J’ay reçu, Monsieur, votre lettre du

6 de ce mois au sujet de la Société qu’on nomme francs-maçons,

dans laquelle M. de Montesquiou (_sic_) s’est fait recevoir.

Il ignore sans doute que le roi a fort désapprouvé cette

association et qu’il ne s’en fait plus icy. Vos réflexions sur

cela sont très justes. Vous avez très bien fait de défendre

par provision à M. de Montesquiou de s’en mesler, et je vous

prie de lui faire savoir en particulier les intentions de Sa

Majesté.» (_Archives historiques de la Gironde_, XXVI, p. 202.)

Depuis la mort du cardinal, la nouvelle association s’étalait au

grand jour. Ses règlements étaient connus, et Jean-Charles de Lavie ne

craignait pas--dans son traité des _Corps politiques_--d’en célébrer

les mérites: «S’il faut croire, rapporte-t-il, ce qu’on publie des

francs-maçons, cette confrairie n’a d’autre principe que de resserrer

l’union et la charité mutuelles que l’humanité devroit inspirer à tous

les hommes. Si, dans les festins qui sont la base de leur union, tout

excès, comme on dit, toute médisance, toute parole indécente sont, non

seulement défendus, mais punis, ils sont dignes de louanges. Peut-on

leur en donner assez s’ils remplissent les obligations et les vues de

leur établissement[425]!»

[425] _Des Corps politiques_, édition de 1766, II, p. 10.

C’était une consécration publique, dont l’autorité devait paraître

d’autant plus grande que l’auteur des _Corps politiques_ remplissait

les fonctions de censeur de l’imprimerie[426]--A la fin du règne de

Louis XV, toute la haute magistrature, une partie de la noblesse,

les membres distingués du commerce, les personnages en vue de la

ville et de la province, font partie des loges maçonniques. Il faut

y joindre de nombreux prêtres séculiers et des religieux de tous les

ordres: Augustins, Carmes, Cordeliers, Récollets, Bénédictins--ces

derniers représentés par deux illustrations, Dom Devienne, l’auteur

de l’_Histoire de Bordeaux_, et l’inoubliable Dom Galéas. Peut-être

même conviendrait-il de grossir cette liste des noms d’un certain

nombre de femmes. Le beau sexe, en effet--si l’on en juge par certains

documents--avait accès dans le sanctuaire, en suivait les débats, et

même prenait une part active aux délibérations.

[426] _Archives départementales_, C. 3314.

Une autre cohorte, également dévouée aux parlementaires, c’était

l’ordre des avocats. Maniant avec dextérité cette arme redoutable

qu’on nomme la parole, ses membres entretenaient au fond des cœurs le

souvenir de la grande Compagnie à l’ombre de laquelle ils s’étaient

formés. Le Parlement, aux yeux de tous, figurait l’arche sainte de

la magistrature, tandis que le Barreau en était «le séminaire». D’où

des liens étroits que resserrait encore une communauté d’origine, de

sentiments et de goûts. Les Lamothe, les de Sèze, les Brochon, les

Garat, les Buhan, les Cazalet--dont chacun admirait les mérites et le

caractère-vivaient dans une étroite intimité avec les Le Berthon, les

Lavie, les Gourgue, les Dupaty...

Pour unie que fût «la famille judiciaire», des brouilleries ne

laissaient pas que d’éclater entre robes rouges et robes noires. Tel,

le conflit de 1748, à la suite duquel les avocats, retirés sous leur

tente, refusèrent de plaider[427]. Leur mutisme dura vingt-sept mois,

bien que les estomacs criassent famine. Les anciens, surtout, pâtirent

d’une résolution jugée par eux inopportune. Aussi montrèrent-ils une

réserve prudente lorsque, en 1771, M. de Maupeou anéantit le Parlement.

[427] Un avocat, du nom de Cailhavet, fut la cause de cette

dispute que marquèrent les péripéties les plus curieuses. Elle

ne prit fin qu’après une menace adressée par le garde des

sceaux d’incorporer les récalcitrants dans les patrouilles de

la ville.

Cependant, un groupe d’avocats, composé de patriotes jeunes et

ardents, avait prêché la résistance, assurant qu’on ne pouvait, sans

déshonneur, survivre à la magistrature proscrite. A la tête de ce

parti figurait une des lumières de l’ordre, Me Polverel, dont l’ardeur

généreuse se doublait de l’éloquence d’un tribun. Convaincu que le

coup d’État du chancelier préparait à la France une ère de servitude,

ce précurseur des Girondins avait déployé une activité infatigable

pour faire échec aux projets de Richelieu. Mais sa parole, qui avait

électrisé conseillers et présidents, échoua devant la logique de ses

confrères. La majorité, estimant qu’une retraite collective, d’une

durée illimitée, dépasserait les forces de l’ordre, s’était prononcée

pour la soumission et avait, à contre-cœur, porté ses compliments à M.

de Gascq[428].

[428] Le débat avait été fort vif. Me Buhan parla dans le même

sens que Me Polverel. Me de Sèze, dans une remarquable harangue

rapportée par Henri Chauvot, soutint l’opinion contraire,

malgré son attachement à une magistrature, «entourée du respect

des peuples, qui avoit toutes ses sympathies.» (_Le Barreau de

Bordeaux_, p. 47.)

Au fond, l’unanimité des suffrages était acquise aux exilés. Dupaty

ayant, du fond de sa prison, sollicité son inscription au tableau,

fut, en 1773, choisi comme syndic. La ligne de conduite de Maupeou ne

pouvait qu’entretenir ces sentiments; le Barreau ne tardait pas à voir

que les réformes annoncées à grand fracas demeuraient lettre morte.

Partout, la substitution du choix du prince à la vénalité aboutissait

à des nominations indignes. Quant à la suppression des épices, les

justiciables, ruinés déjà par les banqueroutes de Terray, savaient à

quoi s’en tenir: la création d’une taxe spéciale et une surélévation

énorme des anciens droits faisaient amèrement regretter le temps où la

robe--de ses doigts crochus--percevait elle-même son salaire[429].

L’indignation devint si vive que M. de Gascq et ses collègues, faisant

preuve d’une indépendance à laquelle on était loin de s’attendre en

haut lieu, remontrèrent à Sa Majesté que sa volonté était méconnue «en

ce sens que, dans le moment même où la gratuité de la justice étoit

annoncée, les droits de greffe, de contrôle et autres avoient été si

prodigieusement augmentés, notamment par les huit sous pour livre,

que les frais de justice excédoient de beaucoup ce qu’il en coûtoit

auparavant la suppression des épices et vacations[430].»

[429] Détail intéressant: on avait supprimé les épices, mais on

maintenait _les taxes au clerc du rapporteur_... Un changement

de nom; mais la redevance restait la même.

[430] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 482.--En

dehors des droits en question, le ressort de Bordeaux devait

payer chaque année 274,700 fr., soit pour gages, soit pour

annuités: on était loin des 40,000 livres d’épices.

Ces constatations n’étaient point de nature à diminuer le prestige des

«mauvais sujets». Chaque heure qui s’écoule augmente, avec la faveur

attachée à leurs personnes, le crédit de l’opposition parlementaire.

Autour d’elle se groupent, en un redoutable faisceau, le peuple, la

bourgeoisie, les patriotes de tous ordres, la fraction du clergé

affranchie des influences ultramontaines, et cette élite qu’on nomme

le Barreau bordelais--non seulement la génération ancienne renommée

pour son attachement au trône, mais celle-là même qui, imbue des idées

nouvelles professées par les Guadet, les Vergniaud, les Grangeneuve, se

recueille pour les luttes de l’avenir. Et cette fidélité, aussi ardente

que respectueuse, aussi éclairée que convaincue, qui se perpétue depuis

deux siècles, durera jusqu’au jour où, lasse d’efforts stériles, la

Nation renoncera, pour l’anéantir, à améliorer l’antique constitution

du royaume[431].

[431] On peut dire que jusqu’à la Révolution, le Barreau

bordelais resta uni au Parlement. En 1785, il faisait, en

l’honneur de la Compagnie judiciaire, une manifestation

éclatante à la suite de laquelle les deux syndics, MMes

Plassan et Buhan, furent exilés, l’un à Mézin, l’autre à

Mont-de-Marsan. (_Le Barreau bordelais_, par H. Chauvot, p.

69.)

C’est donc dans un état de fièvre générale que Bordeaux attendait

la décision du jeune roi. Celui-ci, à vrai dire, était animé de

dispositions fâcheuses. Élevé dans les idées de son père, qui avait été

le chef du parti dévot, il «abhorrait l’ancienne magistrature». On put

croire, durant quelques mois, que, donnant cours à ses répugnances,

il maintiendrait l’organisation Maupeou. Le silence glacial de la

foule, à son premier voyage à Paris, lui fit comprendre qu’à ce jeu

il risquait sa popularité et peut-être sa couronne. Déconcerté par

cette leçon, il s’empressa de rétablir le premier Parlement du

royaume. Mais il résistait encore pour celui de Guyenne, convaincu

que ses anciens officiers, M. Le Berthon spécialement, ne jouissaient

d’aucune sympathie: un éclat suscité par le Barreau allait démontrer le

contraire...

C’est Me Polverel qui en fut l’instigateur... Ayant, un jour, à

discuter une sentence des deux jurats amis de Richelieu, il ne craignit

pas de la qualifier d’infâme. Sur quoi, la Grand’Chambre devant

laquelle il plaidait, l’interdisait pendant trois ans.

Il n’en fallut pas davantage pour révolutionner la ville. Les avocats,

à la suite d’un vote unanime, cessèrent l’exercice de la plaidoirie:

une grève nouvelle qui, menée avec résolution par les illustres de

l’ordre, menaçait de s’éterniser. De son côté, le peuple se livrait

à de bruyantes protestations, huait les magistrats Maupeou, et, avec

cette ténacité méridionale qui ne laisse échapper aucun prétexte,

réclamait le rappel des exilés.

Il était dans la destinée du jeune roi de vivre et de mourir de

concessions. Il céda encore une fois, et la Guyenne apprit avec délire

que «les proscrits» lui allaient être rendus. Leur retour, assure un

publiciste, devait représenter l’image du jugement dernier «où, la

vérité reprenant ses droits, l’oppresseur est couvert d’ignominie,

tandis que l’opprimé jouit de la gloire du triomphe».

Pour pompeuses que soient ces paroles, elles ne donnent qu’une faible

idée de l’exaltation des têtes à ce moment inoubliable... Qu’on nous

permette un rapide récit: c’est la dernière manifestation de l’esprit

bordelais, tel que le façonnèrent les ardeurs du règne de Louis XV. Ne

serait-ce qu’à ce titre, l’événement mérite d’être noté.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 19 / 46 题