Qui rehausse d’un teint la blancheur naturelle

et révèle la grande dame ou la bourgeoise de qualité. Pour les

personnes de cette catégorie, le premier _tourne-broche_ de la

ville n’hésite pas à bouleverser ses fourneaux, à mijoter ses

courts-bouillons, à décoiffer ses bouteilles de réserve. On assure même

qu’à la façon des anciens baigneurs il détourne les yeux quand des

couples assortis s’égarent dans son labyrinthe ou poussent le verrou

du _Cabinet des Muses_. Ce qui n’empêche pas les princes de passage

d’accepter chez lui des repas et des fêtes. Dans ces circonstances

solennelles, la cuisine du maître atteint une perfection à rendre

jalouses les réputations les mieux établies. Nul, en effet, ne possède

comme lui les vingt-huit recettes de messire Taillevent, rôtisseur

de Sa Majesté Charles V, sans parler de certaine sauce à l’alose

dont il cèle, à l’égal d’un secret d’État, l’élaboration savante...

Particularité remarquable: dans ce temple gastronomique, l’addition

ne s’élève point aux hauteurs qu’elle atteint à Paris. Il suffit, du

reste, pour obtenir des prix de faveur, de se recommander de Mme

Duplessy: Mme Bardineau n’est autre que son ancienne femme de chambre.

Malgré ces engageantes attractions, Bordeaux n’en tourne pas moins

à la nécropole, et Libourne, Périgueux ou Agen n’ont rien à lui

envier... Aucun personnage attirant l’attention; pas un événement

digne d’intérêt--à moins de faire entrer en ligne de compte le voyage

manqué du dieu Voltaire[397], et l’installation, en qualité de Primat

d’Aquitaine, de Son Altesse le prince de Rohan-Guéménée[398]...

[397] Depuis longtemps, il nourrissait le projet de visiter la

Guyenne. Le 11 juillet 1773, il écrivait à Richelieu: «J’ai

toujours été tenté de venir passer un hiver avec vous, je n’ai

pu exécuter ce dessein.» Un an plus tard, il manifestait le

même regret: «J’ai connu, disait-il, que le ciel s’opposoit à

mon voyage de Bordeaux, et qu’il falloit que je mourusse dans

mon trou.»

[398] Le prince-archevêque fut, à son arrivée, le 22 juin 1772,

reçu chez le jurat, M. d’Arche. On y chanta, en son honneur,

une cantate mise en musique par le sieur Faiseau, organiste de

Saint-André.

Les recherches les plus minutieuses ne révèlent que des sinistres. Oh!

à ce point de vue, les annales sont fécondes. Il semble que tous les

fléaux se soient ligués pour désoler cette fin de règne... D’abord,

une inondation sans précédents, restée fameuse sous le nom de _grande

souberne_, durant laquelle la rivière dépassa l’étiage de trente pieds.

Les récoltes détruites, dix mille têtes de bétail perdues; seize cents

maisons renversées, depuis Toulouse jusqu’à Bordeaux; un grand nombre

de noyés; des désastres incalculables dans le port; la ville envahie

à ce point que l’on se rendait en bateau au palais de l’Ombrière...

Tel en fut le bilan[399].--Puis, des épizooties sévissant sur les

campagnes, et des maladies contagieuses décimant les populations

agglomérées. Enfin, comme couronnement, une disette rappelant celles

du XVIe siècle, où, suivant un chroniqueur, «une infinité de peuple

mouroit par les rues, mangeant des herbes mortifères, mesme les

charognes aussi[400]...»

[399] Mme Duplessy fournit, dans diverses lettres, les

renseignements les plus détaillés sur ce sinistre. De son

côté, M. de Lamontaigne a recueilli, sur ce même événement, de

précieuses indications dont on trouvera la nomenclature à la

page 384 de la _Table historique de l’Académie_.

[400] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 171.

En 1773, la famine se double de l’émeute. De tous côtés partent les

cris: du pain, du pain! Les milices prennent les armes. La noblesse

se joint à la bourgeoisie. Les troupes régulières sont mises en

mouvement. Placé en face d’une bande de misérables, un officier

du Château-Trompette commande le feu: ses soldats tournent leurs

mousquets contre lui et le contraignent à demander grâce[401].

Bientôt, l’agitation se répand dans les hameaux les plus reculés.

L’inquiétude devient si vive que l’on mande en toute hâte le régiment

de Condé-cavalerie, en garnison à Saintes.

[401] L’officier promit de ne pas les dénoncer; mais il ne tint

pas son serment. Trois des mutins furent arrêtés; les autres

désertèrent.--_Journal historique de la révolution Maupeou_,

IV, p. 186.

Informé de ces événements, le premier président de Gascq qui, pour fuir

les visages moroses, avait, en compagnie de Richelieu, planté sa tente

sur les bords de la Seine, s’empressa de rentrer en Guyenne. La foi des

Bordelais dans les parlementaires était si profonde que chacun s’écria:

c’est Dieu qui le fait revenir! Quelques paroles, appuyées d’une taxe

sur les riches, lui valurent des acclamations frénétiques. Mais le vent

ne tarda pas à tourner. Les menaces succédèrent aux bénédictions, et la

foule se rua au pillage des boulangeries. Jurats et intendant, en proie

à une frayeur extrême, en furent réduits à se faire garder «au dehors

et au dedans»[402].

[402] _Correspondance de Mme Duplessy._

Mme Duplessy n’ignore rien de ces faits. Elle sait que la ville est

occupée militairement, que l’on tient sous les verrous des malheureux

qui seront pendus «pour n’avoir pas eu la patience de mourir de

faim», que partout la sédition se déchaîne: à Toulouse, à Albi, dans

le Poitou[403]...; mais elle garde le silence pour ne pas accroître

l’affolement de Mme de Cursol, sans défense au milieu de populations

réduites au désespoir. Elle confesse que le pain mis en vente est de

mauvaise qualité et peut engendrer bien des maladies; mais elle affirme

qu’on va envoyer de Versailles du blé, de l’argent et des troupes...

Des troupes, c’est certain. Les ministres, en effet, se félicitent de

pouvoir, à la faveur des troubles dont elle est le théâtre, dépouiller

la capitale de l’Aquitaine de ses droits immémoriaux à se garder

elle-même[404].

[403] Des habitants de cette province envoyèrent à Mme Dubarry

un échantillon du pain, moitié son et moitié avoine, dont ils

étaient contraints de se nourrir.

[404] On envoya, en effet, le régiment de Condé-cavalerie, dont

la ville paya chèrement les services, si l’on en juge par la

lettre suivante: «Le régiment de Condé-cavalerie est toujours

ici, bien qu’il n’y soit plus utile. Le prince a donné ordre

aux officiers de se faire défrayer: ils demandent cinquante

mille francs par mois. L’intendant veut faire supporter cette

charge par la ville. Cependant le régiment reste toujours

jusqu’à ce que la contestation soit finie, et les frais

augmentent.» (_Journal de la révolution Maupeou_, IV, p. 283.)

Et comme Mme de Cursol représente l’Entre-deux-Mers en feu, les

paroisses soulevées, les greniers mis à sac, les paysans prêchant la

révolte et le partage des terres[405], Mme Duplessy s’efforce d’établir

que tout danger a disparu, grâce aux sacrifices du commerce bordelais

auquel le gouvernement n’a pu refuser plus longtemps l’autorisation

de faire entrer des grains[406]. Quant à ceux que le roi se décide à

expédier, on n’en augure rien de bon: ils se sont avariés à la Rochelle

où on les gardait, depuis quatre mois, «en vue de les faire filer...»

Allusion transparente au bruit fort répandu que Sa Majesté affame ses

sujets afin de tirer profit de la hausse. «Ceci entre nous, recommande

l’épistolière, car il ne faut rien dire qui puisse animer le peuple...»

Bernadau--moins réservé--écrira plus tard: «Cette disette était l’effet

des spéculations coupables faites par certains hommes puissants qui

produisirent une famine factice pour en profiter au gré de leur

cupidité.» Telle était aussi l’appréciation du Parlement reconstitué,

lequel, pressé par l’opinion publique de dénoncer les monopoles, ne

craignait pas de représenter au roi que les auteurs des calamités de la

province «résidoient près du trône»[407]... Pensa-t-on à Versailles que

cette accusation était inspirée par les magistrats proscrits? On serait

tenté de le croire. Toujours est-il qu’on y répondit en rejetant sur

eux la responsabilité des attentats commis dans l’Entre-deux-Mers[408].

[405] «On ne parloit, dans les campagnes, de rien moins que

du partage des terres. Deux chefs d’attroupement furent pris

et condamnés à être fouettés et mis au carcan sur la place de

Créon. Ils furent ensuite envoyés aux galères.» (_Annales de

Bernadau_, p. 218.)

[406] Le blé étant encore trop cher pour les petites bourses,

la Jurade fit vendre le pain au-dessous de sa valeur et

s’engagea à payer la différence aux boulangers. En vue de

pourvoir à ces dépenses, elle dut contracter, à Gênes, un

emprunt de six cent mille livres.--_Archives nationales_, H.

92.

[407] _Mémoires secrets de Bachaumont_: supplément, sous la

date du 9 novembre 1773.

[408] «Il court ici un bruit fâcheux sur les exilés. On prétend

qu’ils soufflent l’esprit de révolte par des propos indiscrets.

Les honnêtes gens n’en croient rien; mais est-ce le plus grand

nombre?» (_Correspondance de Mme Duplessy._)

La lutte organisée contre les _mauvais sujets_ se poursuit, d’ailleurs,

avec une implacable méthode. Maupeou, disposant de toutes les plumes

vénales, répand dans la circulation des milliers de brochures; mais

il ne parvient pas à retourner l’opinion. Toute attaque de sa part

amène une riposte. Aux violences de ses «aboyeurs», le public répond

par un déluge de lazzi, de chansons, de caricatures tournant en

ridicule Sa Majesté elle-même. La Guyenne est inondée de pamphlets.

Il en débarque de partout, de Paris et de Genève, de la Hollande et

de la Grande-Bretagne, par la route de terre, mais surtout par la

voie de l’Océan. Les libraires n’osant guère se risquer, de peur de

perdre leur privilège, on a recours à des dépôts secrets. Quant aux

campagnes, elles sont envahies par des nuées de colporteurs dont les

balles recèlent la collection des écrits défendus... La police ne sait

où donner de la tête, et l’intendant Esmangart, dans des rapports

découragés, en est réduit à confesser son impuissance[409].

[409] _Archives départementales_, C. 3313.

Soudain, au cours de cette agitation, une rumeur envahit la ville:

le roi est atteint de la petite vérole, le mal s’aggrave d’heure en

heure! Un courrier de cabinet envoyé en Espagne confirme la nouvelle...

Oh! les regrets ne sont pas profonds. Le _Bien-aimé_ est, depuis

longtemps, devenu le _Bien-haï_, ainsi qu’il le déclare lui-même. Mme

Duplessy, comme la population entière, semble se soucier médiocrement

du royal malade. Justement, on répare Fonchereau dont la toiture est

à nu: la crainte d’une pluie inopportune tient plus de place dans ses

préoccupations que le bulletin médical de Versailles.

Bientôt, tout espoir a disparu. On ferme le théâtre, on ordonne des

prières publiques, et le Saint-Sacrement est exposé dans les églises.

Alors, les commentaires d’aller leur train sur la place du Palais, aux

allées de Tourny, à la Bourse et le long de l’Intendance; le décès

du «vieil esclave de la Dubarry» peut, en effet, changer la face du

royaume. Néanmoins, les confidences s’échangent à voix basse, tant est

vive la frayeur du fort du Hâ. «Vous me demandez des nouvelles, répond

Mme Duplessy à sa fille; on en débite de toutes les couleurs et l’on ne

peut compter sur la vérité d’aucune. Ainsi, quant à présent, il faut

s’en tenir aux gazettes et aux manuscrits. Les lettres particulières

des gens prudents n’en apprennent pas, de peur qu’elles ne soient

ouvertes. On dit que l’on a mis ici plusieurs personnes des Chartrons

en prison pour en avoir débité. Le jeune Jourgniac écrit de Nancy à son

père qu’on y en a arrêté quatre pour la même raison...»

Enfin, on annonce officiellement la mort du prince que Duclos, le

moins flatteur des philosophes, représentait «comme supérieur à

la gloire même»... Un soupir de délivrance s’exhale de toutes les

poitrines, comme en 1715, lorsque la France apprit la disparition du

Roi-Soleil[410]!

[410] Louis XV s’éteignit le 10 mai 1774.

Bordeaux marqua sa douleur suivant les règles du cérémonial:

catafalque, cierges, service funèbre auquel assistèrent tous les corps

de l’État. On oublia, cependant, de mettre en branle les cloches des

paroisses qui, d’après l’usage, devaient sonner pendant quarante

jours[411]. En revanche, la noblesse prit le deuil: le _grand deuil_,

d’abord, en crépon et pleureuses, garnitures d’étamine, bas de soie

noire, souliers et boucles bronzés; puis, le _petit deuil_, blanc ou

noir, avec gazes brochées, bijoux et diamants... La bonne compagnie

s’exécuta d’une façon si rigoureuse que les étoffes d’ordonnance

enchérirent du double. Les gens parcimonieux ne purent s’en tirer à

moins de vingt écus. C’est juste ce que dépensa Mme Duplessy, y compris

la cire noire qui, à dater de ce jour, remplaça sur ses lettres la cire

rouge du cachet... Il faut bien, explique-t-elle, faire comme tout le

monde!

[411] «C’est, dit Mme Duplessy, le premier exemple qu’elles

aient resté muettes en pareil cas. On assure qu’à la mort de

Louis XIV, elles furent toutes en mouvement à l’arrivée du

courrier qui l’annonça, et pendant quarante jours.»

Telle est l’oraison funèbre qu’elle consacre au monarque disparu. Cette

formule détachée en dit plus long, sur l’état d’esprit de la province,

que toutes les satires du temps.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 18 / 46 题