Bordeaux durant l’exil des parlementaires.--Mme de Gourgue de
Thouars.--Établissements de plaisir.--Le Vauxhall, le Colisée,
Bardineau.--Une fin de règne: la _grande souberne_, épizooties,
famine de 1773.--Le socialisme dans les campagnes.--Satires et
pamphlets.--Mort de Louis XV: comment Bordeaux porte le deuil.
En ce temps-là, Bordeaux présentait l’aspect des républiques italiennes
du moyen âge lorsqu’un tyran ombrageux en avait proscrit les têtes
les plus illustres. A chaque pas, dans les quartiers aristocratiques,
on rencontrait des maisons fermées: non seulement les logis des
parlementaires, mais encore ceux de leurs parents tenus aussi pour
suspects. Un contemporain assure que les rues étaient désertes, que
les riches vêtements avaient disparu, et que tout «annonçoit une
catastrophe»[390].
[390] _Histoire poétique du Parlement_, par
Cizos-Duplessis.--On peut juger de la dépopulation de Bordeaux
d’après celle de Paris, où l’on calcula que plus de cent mille
personnes s’étaient retirées à la campagne.--_Lettres de
Walpole_, édition Didier, p. 257.
Dispersée et fugitive, la haute société courait les grands chemins,
ou se claquemurait dans ses manoirs. Vainement, les commensaux du
gouverneur, attristés de cette émigration, insistaient-ils pour ramener
les châtelaines élégantes. Ils s’attiraient des réponses dans le goût
de celle-ci: «Il y a, Monsieur, des époques où les tracassiers et les
délateurs jouent leur rôle avec assurance. Il est, je crois, prudent de
s’en tenir éloigné. Je ne suis ni haineuse ni vindicative, mais nous
aimons notre tranquillité, et, en ne faisant ni ne disant de mal de
personne, nous serions très mortifiées qu’on nous pût mettre dans des
_pétoffes_ qui sont traitées ensuite comme des affaires sérieuses[391].»
[391] _Collection Itié_: lettre de Mme Du Lyon de Campet.
Les _pétoffes_ étaient d’autant plus à craindre que le maréchal ne
désarmait pas. Non content de disperser les _mauvais sujets_ aux
quatre vents du ressort, il s’appliquait à leur désigner, comme lieu
d’internement, les villes ou les bourgs les plus préjudiciables à leurs
intérêts[392]. Quelques-uns, grâce à de puissantes démarches, purent
obtenir des adoucissements; mais à tous l’approche de Bordeaux demeura
défendue. Aux ennuis d’un campement dépourvu de confort se joignaient
de rigoureuses interdictions, notamment celle de découcher...
[392] _Voyage du duc de Richelieu à Bayonne_, p. C.
En leur qualité de _Romains_, bon nombre d’exilés se faisaient
la tête impassible du vieux Caton: le monde se serait écroulé sur
eux sans qu’ils daignassent s’en apercevoir. Les femmes pouvaient,
sans déshonneur, montrer moins de stoïcisme. Certes, parmi elles,
les Cornélies abondaient. Mais d’autres, éloignées de toutes leurs
affections, se sentaient à bout de forces. Telle Mme d’Estignols de
Lancre, confinée dans un village de douze feux, sans même la compagnie
du plus menu des prestolets. Telle aussi la présidente de Gourgue,
réduite aux beaux jours de Langon... Langon, presque une ville; mais
la plus belle ville du monde a tout l’air d’une prison quand on n’en
peut franchir le périmètre. Persuadé qu’il ne reverrait plus son
superbe château de Thouars, situé à une lieue de Bordeaux, M. de
Gourgue l’échangea contre la terre de Roaillan, laquelle présentait
l’avantage de se trouver à sa portée[393]... Mais voilà que, l’échange
accompli, l’infortuné n’en put jouir, par suite de l’obligation de
répondre à l’appel du soir. La présidente se désolait: «Si vous saviez,
écrit-elle, quelle pauvre vie je mène, vous en seriez touché. C’est en
vain que j’ai porté des livres et des crayons: on ne me laisse pas le
temps d’en faire usage[394]...» Et elle aspirait à la solitude des
bois de pins dont les émanations eussent été salutaires à sa poitrine.
Pauvre petite présidente! Sa plus grande distraction fut de broder une
robe qu’elle préparait pour le jour de la délivrance. Lorsque ce jour
vint à luire, elle toussait de façon à ne plus laisser d’espoir, et sa
vue était irrémédiablement compromise. On attribua ce dernier mal aux
fatigues de la broderie; mais les larmes sûrement entraient en ligne de
compte[395].
[393] Cet échange fut effectué avec le président de Lalanne.
[394] _Collection Itié._
[395] Mme Duplessy rapporte le fait dans les termes suivants:
«La présidente de Gourgue est ici, fort malade. Elle a perdu un
œil et l’on craint qu’elle ne perde l’autre. On l’attribue à
une robe qu’elle a voulu broder pour s’amuser dans son exil...
La pauvre femme paie bien cher l’ambition qu’elle a eue d’être
présidente.»
Le bonhomme La Fontaine assure que la tristesse s’envole sur les
ailes du Temps. Bordeaux ne poussait pas aussi loin l’indépendance du
cœur. Toutefois, sans oublier ses défenseurs dans l’infortune, il ne
dédaigna point les consolations qui vinrent le solliciter. A défaut de
salons se mettant en frais, il se créa des lieux de réunion ouverts à
tous moyennant finances: le _Vauxhall_, construit sur les terrains de
l’archevêché avec les capitaux des actionnaires du Théâtre, et dont la
licence ne tarda pas à éloigner les honnêtes gens; le _Colisée_ qui,
plus circonspect, s’adjoignit une scène dont les acteurs, âgés de
douze à quinze ans, attiraient un public nombreux[396]...
[396] Bordeaux marchait sur les traces de Paris où un Wauxhall
et un Colisée venaient d’être installés sous le patronage du
roi. M. de Gascq, au nom des actionnaires, poussa avec ardeur à
l’établissement de ces nouveaux lieux de plaisir, qui avaient
l’avantage de retenir les étrangers. Il s’expliquait dans
les termes suivants à propos du Wauxhall: «Si la ville avait
donné deux millions à un entrepreneur pour mettre à exécution
une pareille idée, il n’eût pas été assez payé en proportion
des avantages qu’il lui en revaudra. Le Bordelais est trop
réprobateur des nouveautés sans les examiner. Il faut les
embellir et leur faire du bien malgré eux. Il y a quarante ans
que celui qui a établi en Saxe la manufacture de porcelaine,
voulut s’établir auparavant à Bordeaux. Les jurats de ce
temps-là traitèrent cet homme comme le valet du tambourineur
par complaisance pour M. Hustin qui faisait des pots de chambre
de faïence et qui avait de la jalousie de ce particulier qui a
enrichi la ville de Dresde. Vous savez les belles réflexions
d’un de vos notables qui ont privé la ville d’un jeu de
paume. Au lieu de lui mettre des manches pendantes avec des
oreilles d’âne, on eut la faiblesse d’adhérer à ses misérables
remontrances.» (_Correspondance de M. de Gascq_: lettre à M.
d’Arche, du 26 novembre 1769.)
Mais le cabaret le plus en vogue est celui que Bardineau installa
dans l’ancien hôtel de Mme Duplessy. Là où s’épanouirent tant de
célébrités, au fond des vastes pièces jadis enrichies de collections,
sous l’ombre de cette charmille où Montesquieu devisa de l’_Esprit des
lois_ avec Jean-Jacques Bel, un traiteur en veste blanche offre des
pique-niques agrémentés de flons-flons, des bals, des soupers, des
concerts, des distractions de tous genres, voire des tirs à l’arbalète.
La maison, d’ailleurs, refuse les masques et n’accueille qu’un monde
choisi... Est-ce à dire que la galanterie en soit exclue? Ce serait
mal connaître le XVIIIe siècle. Mais celle-là seule est tolérée qui
se réclame du bon air, porte avec distinction l’_assassine_ ou la
_majestueuse_