Ruine de Mme Duplessy.--Procès avec M. de Pauferrat: mémoires
judiciaires.--Installation rue du Cahernan.--Nouvelles
habitudes.--M. et Mme de Cursol à Fonchereau.--Vie d’un
gentilhomme campagnard.--Correspondance de Mme Duplessy.--Une
petite-fille de Montaigne.--Personnages divers.
Désintéressée dans ce débat héroïque, Mme Duplessy n’eut point à en
subir les meurtrissures. Mais, au moment même où il se déroulait,
d’autres épreuves bouleversaient son existence.
L’aîné de ses fils, François-Sabin, était, comme ses pères, entré
au Parlement. Un mariage d’inclination, contracté avec une personne
sans fortune, ne lui permit pas de conserver des fonctions aussi peu
lucratives: il se retira d’abord en Médoc, puis à Paris, où il devint
secrétaire perpétuel de la _Société des Sciences_[371].
[371] Il se qualifiait écuyer, seigneur de la maison noble de
Terrefort, et mourut en 1809.--Laboubée donne sur ses ouvrages
et sur lui-même quelques indications intéressantes.
Mise en demeure de fournir des comptes de tutelle, Mme Duplessy se
trouva fort dépourvue. Les revenus de ses terres n’avaient cessé de
décroître, tandis que ses dépenses allaient en augmentant... Les frais
d’un salon, au siècle dernier, n’étaient point chose négligeable.
Poètes et philosophes, quelque dégagés qu’ils fussent de la matière,
ne faisaient point fi des menus savoureux: la légende de Scarron,
remplaçant le rôt par un choix d’anecdotes, est de celles qui prêtent à
la controverse... En vue de soutenir son train de maison, Mme Duplessy
avait dû vendre quelques terres et contracter des dettes[372].
[372] Ajoutons qu’elle s’était imposé des sacrifices au moment
de la guerre de 1759. Elle figure, avec MM. de Lalanne, de
Gascq, de Tourny, de Montferrand, le maréchal de Richelieu, les
Bénédictins de Bordeaux et ceux de La Sauve, etc., sur la liste
des personnes qui firent au roi l’abandon de leur vaisselle
d’argent.--_Gazette de France_, février et mars 1760.
Pour comble de malheur, ce premier litige ne tarda pas à se compliquer
d’un second, soulevé par son beau-frère, M. de Pauferrat, lequel,
condamné par la retraite à ne plus trancher les différends des autres,
s’ingéniait à faire de la procédure pour son compte, afin de n’en point
perdre «l’heureuse accoutumance»: un adversaire redoutable, rompu à la
chicane et prenant un malin plaisir à multiplier les attaques.
L’usage était alors de publier des mémoires contenant, avec des
vérités bonnes à retenir, un flot d’indiscrétions, de perfidies,
parfois même d’injures. Le factum de M. de Pauferrat, empreint d’une
ardeur sénile, constitue un des spécimens les plus curieux de ce
genre de littérature. Assorti de lardons et d’épigrammes, tantôt en
prose, tantôt en vers, latins ou français, il dut mettre en belle
humeur les perruques de la Grand’Chambre[373]. L’exorde, emprunté
à la langue de Corneille, rappelle la prospérité des ancêtres, la
situation brillante de l’auteur commun, les vertus de sa vénérable
compagne... Comment--s’écrie l’émule de Petit-Jean--cette digne matrone
procédait-elle pour accroître le bien familial?
[373] On trouve aussi des vers latins dans l’un des mémoires
rédigés par Montesquieu à l’occasion de son procès avec
la ville de Bordeaux, pour la délimitation des landes de
Martillac. Signalons également, à titre de curiosité du
même genre, le procès que Lagrange-Chancel, l’auteur des
_Philippiques_, soutint contre son fils, vers 1745. A cette
occasion, il adressa un placet en vers à Messieurs du
Parlement, une ode à son avocat, Me Boucquier, et divers
morceaux de poésie à ceux qui, de près ou de loin, connurent
de l’affaire. Son fils répondit également dans la langue des
dieux.--_Tablettes des bibliophiles de Guyenne_, III, p. 8 et
suivantes.
En ne l’employant point en bijoux ni dentelles,
Plantes, fleurs, cabinet d’histoire naturelle,
Festins, jeux et concerts, peintures et vernis,
Mais en le ménageant pour elle et pour ses fils.
C’est ainsi que, voulant éviter la critique,
Elle leur conserva leurs charges, leurs maisons,
Enseignant à ses brus, sans savoir la physique,
Que le meilleur système est de garder ses fonds.
C’est Bélise traitée de belle manière par un Chrysale retors, hargneux
et jaloux d’amuser la galerie. Mlle Élisabeth n’est point oubliée dans
ce flot d’outrages: elle se voit reprocher la foule de soupirants, de
flatteurs, de parasites qui lui font cortège... On va même jusqu’à
mettre en doute son honneur et sa probité. Tout cela pour réclamer «une
portion légitimaire»[374]!
[374] C’est en 1778 que se termina le procès de Mme Duplessy
avec son fils. Celui qu’elle eut avec M. de Pauferrat, soumis
à deux arbitres, MM. de Verthamon Saint-Fort et de Baritault,
reçut une solution plus prompte.
Au milieu de ces déboires, l’aimable femme trouvait le moyen d’assurer
l’avenir de ses enfants. Le plus jeune, Claude-François, était pourvu
d’un emploi sur la flotte. Sa fille cadette, Jeanne-Marie-Victoire,
épousait un avocat de talent, M. de Lamontaigne, frère du
conseiller[375]. Enfin, l’aînée, encore meurtrie des traits lancés
par un oncle barbare, se décidait à accorder sa main à un gentilhomme
de bonne maison, M. Méric de Cursol, l’arrière-neveu de Michel de
Montaigne[376]. Ces mariages ne purent se réaliser qu’au prix de
lourds sacrifices, dont le plus dur fut la vente de l’hôtel du
Jardin-Public... Partagés, les meubles artistiques provenant de la
succession de M. de Chazot! Dispersées, les collections qui faisaient
la joie des connaisseurs! Délaissés, les instruments de physique qui
excitaient la verve railleuse d’un adversaire impitoyable! Il ne resta
de ces richesses à celle qui, si longtemps, les mit en œuvre, que ses
livres préférés--parmi lesquels le _Temple de Gnide_ bien relié en
maroquin vert--et quelques toiles de choix: les Téniers, les Berghem,
les Wouwermans... De la vie large, mondaine, agrémentée des jouissances
de l’esprit, on passait à l’existence modeste, parfois gênée, d’une
petite bourgeoise.
[375] M. Alexis de Lamontaigne fut nommé syndic des avocats en
1778, jurat en 1779, clerc de ville en 1784.
[376] Il descendait, par les Lestonnac, de Jeanne de Montaigne,
sœur de l’auteur des _Essais_.
C’est rue du Cahernan, dans une maison du procureur Aumailley, tout
proche son ami M. Buhan, avocat et jurat[377], que nous retrouvons
Mme Duplessy[378]. Plus de laquais galonnés: son personnel se réduit
à une camériste, Suzette, et à «une petite cuisinière servante»--que
ferait-elle d’une grande!--sachant préparer un bouillon, mettre à la
broche un rôt et mijoter une blanquette. Deux autres personnages,
l’un à plume, l’autre à poil, complètent cet intérieur: une poule, aux
ailes irisées, qui pond chaque matin un œuf exquis, et Circé, une bête
de race, qui répond au signalement suivant... «Robe de couleur puce
tirant sur l’écureuil, de jolies oreilles bien portantes, un fouet qui
monte jusqu’aux épaules, les quatre pieds et l’estomac blancs, la tête
mignonne, le museau fin, et toutes les grâces de l’enfance, car elle
n’a pas encore deux mois et n’est guère plus grosse que le poing.»
[377] Jean-Laurent Buhan.--Voir la _Biographie_ de Feret.
[378] Elle avait d’abord fixé sa résidence chez son gendre, M.
de Lamontaigne. Des difficultés d’ordre intime la décidèrent
bientôt à vivre séparément.
La maîtresse du logis a maintenant dépassé l’âge des succès personnels
et atteint celui où, d’après la duchesse de Brancas, il faut quitter
les mouches pour la coiffe, la comédie pour le sermon, les parties
fines pour le directeur de conscience, et les galants pour les amis
«plus capables de soins que d’entreprises»... S’il est vrai, comme
l’assure Larochefoucauld, que la vieillesse soit l’enfer des femmes, il
est permis de croire que la règle souffre des exceptions. Mme Duplessy
en est la preuve. Cette jeunesse qui l’a fuie, elle la contemple d’un
œil ému, mais sans amertume. Même humeur, même sérénité, mêmes goûts
qu’autrefois, et même confiance en l’avenir...
Vieille, cette septuagénaire? L’est-elle bien?... Voyez-la passer,
dans sa robe de taffetas d’Espagne, mollement appuyée sur la canne
d’ébène qu’elle acheta à la dernière foire. Sans doute, ses cheveux ont
blanchi, sa bouche s’est plissée aux coins, les rides sillonnent son
visage... Mais que de verdeur encore dans tout son être, que de grâce
en ce sourire, que de charme au fond de ces yeux doux et pénétrants!
Quant au cœur, il est resté chaud et généreux, en dépit de certain
scepticisme inhérent à l’âge: une pensée noble le transporte, la
contemplation d’une œuvre d’art le trouble, et la vue d’une touffe de
roses ensoleillées le rend rêveur comme à vingt ans.
La fidélité s’impose à l’égard de ces natures d’élite «faites d’atomes
accrochants»[379]. Mme Duplessy n’a perdu aucun de ses adorateurs.
Barbot est demeuré son confident; le président de Lalanne lui fait une
cour assidue; le Père François, dont les châteaux se disputent l’alerte
vieillesse, est plus empressé que jamais. Quant à Dom Galéas, _l’ami
Patience_, il continue son rôle de factotum, sans d’ailleurs y perdre
une rime, une tirade déclamatoire, un coup de dents. Rien de changé
pour lui dans la maison, si ce n’est la table devenue plus frugale.
Mais lorsque «la petite cuisinière servante» a préparé, pour unique
rôt, un plat de morue blanche, on mène le Révérend dîner chez quelque
intime du voisinage... De la morue! s’écrie Mme Duplessy, jugez si
c’est un mets de Bénédictin!
[379] _Correspondance de Mme du Deffant_, édition de Lescure,
I, p. 169.
Ses relations féminines ne sont pas moins nombreuses. Elles comprennent
tout un monde de douairières parmi lesquelles Mmes Le Berthon, de
Brach, de Pontac, de Secondat, Dartigaut, de Saint-Angel, et un bouquet
de jolies femmes où brillent, au premier rang, la comtesse de Reigniac
et la captale de Buch, délicieuse malgré sa toilette extravagante
et son chapeau à bords relevés comme celui que portait la Grande
Mademoiselle. Partout, l’académicienne des Arcades est la bienvenue.
Les réunions auxquelles on la convie n’ont rien des assemblées
littéraires qu’elle présida jadis; mais on trouve encore, dans quelques
salons, des causeries variées avec une partie de brelan, de piquet ou
de whist à dix sous la fiche. On use--disons-le tout bas--de cartes de
contrebande, et l’on se retire satisfait quand on gagne la course de
ses porteurs ou le montant d’un billet de loterie, dont le prix est de
trois livres.
Mais les heures préférées de Mme Duplessy sont celles qu’elle consacre
à la série de lettres familières dont la bibliothèque de la Ville a
reçu le dépôt[380]. Leur destinataire est sa fille, Mme de Cursol,
confinée aux champs avec son mari... Quelques mots sur ce couple, uni
de fraîche date, donneront une idée des hobereaux de village, en plein
XVIIIe siècle, à la porte même de Bordeaux.
[380] Ces lettres, découvertes par M. Raymond Céleste, qui en
a reconnu tout l’intérêt, ont été offertes à la Bibliothèque
municipale par M. Rappet, propriétaire du domaine de
Fonchereau.
M. de Cursol, qui s’intitulait seigneur des maisons nobles de
Talence et de Fonchereau, venait de quitter le service avec la
croix de Saint-Louis. C’est dans ce dernier domaine--paroisse de
Montussan--qu’il s’installa avec sa jeune femme. Le logis n’avait rien
de remarquable: une bâtisse vulgaire environnée de communs où gîtaient
serviteurs et paysans. Ni luxe, ni confort. L’été, on se garait de la
chaleur; l’hiver, il était difficile de lutter contre le froid.
Le pays étant giboyeux, surtout riche en lièvres, M. de Cursol passe
ses journées à la chasse. Il s’occupe aussi de ses terres, fauche ses
prés, échenille ses bois et veille à la culture de ses vignes dont
il tire, les bonnes années, jusqu’à cent tonneaux de vin. Le beau
militaire d’autrefois néglige un peu sa toilette. Habits de velours,
culottes de soie, vestes de satin ne lui font pas défaut; mais il
donne la préférence à des vêtements que son meunier dédaignerait pour
ses dimanches, et fait sa compagnie habituelle d’une meute de chiens
courants gratifiés de noms pompeux: Daphnis, Cyrus, Chloé, voire
Alexandre... Au demeurant, le meilleur époux du monde, aux petits soins
pour sa femme, et adorant sa belle-mère qui ne lui ménage ni tendresses
ni friandises.
Mme de Cursol s’accommode moins bien des occupations champêtres.
Elle préside à la confection du confit, élève des poissons rouges et
dresse des servantes qu’elle paie vingt écus par an[381]. Au besoin,
elle battrait le beurre, cet exercice étant à la mode depuis que la
dauphine, Marie-Antoinette, fut surprise dans cette posture, manches
retroussées jusqu’aux épaules. La surveillance du potager, un peu de
musique, beaucoup de lectures--et l’on parvient à atteindre le soir.
[381] A Bordeaux, une servante coûtait le double.
A l’heure du souper, les seigneurs du domaine s’adjoignent l’abbé, une
façon de chapelain à la tonsure récente, qui pleure à chaudes larmes
lorsque ses chefs, pour l’appeler à un vicariat, l’arrachent à cette
sinécure. C’est que la maison est bonne; elle prit ce séminariste
maigre et dépourvu d’orthographe; elle le rend gras et parlant
français... Le repas expédié, les servantes desservent, et, dans
cette même pièce, encore imprégnée du parfum des sauces, on lit en
commun les journaux de la semaine: les _Gazettes à la main_, venues
clandestinement de Paris; l’_Iris de Guyenne_, une nouvelle publication
bordelaise[382], et les _Annonces-Affiches_, en échange desquelles
M. de Brach, lorsqu’il séjourne à Montussan, envoie le _Mercure de
France_[383]. Puis, chacun se recueille; l’abbé tire son bréviaire et
rêve qu’une riche abbaye lui tombe du ciel; Madame, en proie à ses
vapeurs, absorbe un bouillon de grenouilles mélangé de jus d’herbes
et de fleurs de sureau; et Monsieur, après avoir craché en parabole,
comme le grand seigneur des _Lettres persanes_, s’endort côte à côte
avec sa chienne favorite, tandis que ce coquin de Daphnis--une bête
insupportable--s’étend en rond sur les chenets.
[382] L’_Iris de Guyenne_ fut fondé en 1763 par un ancien
officier nommé Leclerc. Le succès ne couronna pas ses efforts,
et il dut cesser sa publication. Une nouvelle tentative, faite
en 1773, ne fut pas plus heureuse: l’_Iris de Guyenne_ fut
interdit par ordre du roi.--_Archives départementales_, C. 61.
[383] Pierre-François de Brach, descendant du poète, chevalier
d’honneur au Parlement. Il possédait une superbe bibliothèque.
Des visites? c’est chose rare. Sans doute, trois lieues, à peine,
séparent Fonchereau du porche de Saint-André, mais quelles lieues!
A pied ou à cheval, on en vient à bout dans une matinée; en voiture,
elles sont infranchissables. On ne se fait pas une idée de l’état
des chemins dans ce coin de l’Entre-deux-Mers; partout, rampes
ardues, fondrières en façon de précipices, marais où l’on demeure
embourbé. C’est en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles,
et avec une envie folle de se jeter à bas de la charrette à bœufs
qui la transporte, que Mme Duplessy accomplit le voyage. Aussi ne se
risque-t-elle qu’une fois l’an, à l’époque des vendanges, et il n’est
pas improbable qu’avant de tenter l’aventure elle ne mette ordre à ses
affaires, comme si elle s’embarquait pour Jérusalem ou Constantinople.
Triste existence, en somme, que cette réclusion au milieu des boues.
Mme de Cursol, malgré l’attachement qu’elle porte à son mari, ne laisse
pas que de s’en apercevoir. D’où la correspondance presque quotidienne
qui s’échange entre les deux femmes. On s’écrit souvent par la _petite
poste_, une création récente due à l’initiative du sieur Loliol,
secrétaire général de la cavalerie du roi[384]. Mais la _petite poste_
n’est pas plus sûre que la grande... Les paquets s’y égarant avec une
facilité prodigieuse, on communique par messagers toutes les fois qu’il
s’agit de choses confidentielles.
[384] La petite poste, fondée en 1767, avait pour but de
desservir Bordeaux et la banlieue. Le tarif des lettres était
de deux sous pour la ville, de trois sous pour la campagne.
Le port des billets de visite et de cérémonies, non cachetés,
n’était que d’un sou. Bordeaux eut sept distributions par
jour. Dans la banlieue, il n’y en avait aucune: les gens
qui attendaient des lettres devaient aller s’enquérir au
bureau.--La paroisse de Montussan était desservie par
Saint-Loubès.
Que Mme de Cursol, au fond de sa solitude, attende avec impatience les
lettres maternelles, cela se conçoit sans peine. Ces lettres sont,
en effet, de nature à la distraire. Il y est question de tout, des
nouvelles du jour, du mariage en perspective, des baptêmes et des
enterrements, des fortunes qui s’élèvent et de celles qui périclitent,
du parvenu en quête de savonnettes à vilains et du traitant enivré
de ses écus, des plaideurs pourchassant leurs juges, des intrigues
de théâtre et des scandales mondains. A une appréciation touchant
l’ouvrage qui vient de paraître succèdent des détails sur l’étoffe à la
mode: aujourd’hui le _Palais-Royal_, une sorte de gaze légère, demain
l’_Alexandrine brillantée_, dont la nuance est rose tendre. Après quoi,
on passe aux recettes de cuisine et aux méthodes de jardinage, pour
revenir de nouveau à la silhouette des gens en vue[385].
[385] Le plus souvent la lettre accompagne un _déshabillé_
contenant une cargaison d’objets disparates: éventails, bourses
à la _petite-maîtresse_, se fermant par un anneau, pantoufles,
médecines, oignons de tulipe, tabac d’Espagne, lunettes
d’approche, perruques, caracos, etc.
Oh! la mine est inépuisable, car Bordeaux fourmille de figures
bizarres...
N’en est-ce point une curieuse que cette comtesse de Béarn qui, malgré
les pleurs de tous les siens, consentit à servir de marraine à Mme
Dubarry pour sa présentation à la cour? Tenez! La voilà qui débarque de
Versailles, après ce scandale retentissant: «Mme la comtesse de Béarn
est ici, toujours pour ses procès. Ce n’est plus cette dame que nous
avons vue mise si simplement et dont les manières étoient assorties à
la parure. Elle a un ton de cour bien fait pour elle, et beaucoup de
rouge. Sa fille vient de faire un très grand mariage. Elle a épousé
M. de Pontchartrain, frère unique de M. de Maurepas, lequel n’a point
d’enfants. Il est vrai qu’il a soixante ans et qu’elle n’en a que
vingt-neuf; mais c’est une fortune immense. C’est M. le duc d’Aiguillon
qui a fait ce mariage. Deux autres filles qu’a Mme de Béarn sont
chanoinesses à Metz.»
Des honneurs, des alliances, des prébendes: c’est dans l’ordre...
La bénéficiaire ne se montre pas ingrate. Devenue riche par un coup
du sort, elle s’applique à faire de sa protectrice le plus touchant
portrait... Mme Dubarry, assure-t-elle, est une calomniée: pour un peu,
elle dirait un dragon de vertu!... Mais le piquant, c’est que--cousine
de M. de Cursol--la comtesse de Béarn descend en droite ligne de
l’auteur des _Essais_: on peut croire que, malgré son scepticisme, le
seigneur de Montaigne n’eût point vu sans déplaisir les complaisances
de sa petite-fille[386].
[386] «Votre parenté avec elle, écrit Mme Duplessy, c’est
qu’elle descend de la fille de Montaigne. C’est son avocat qui
me l’a dit: il connaît très bien sa généalogie.»--Voir _Michel
de Montaigne_, par M. Malvezin, p. 194.
Et le défilé continue, pour le plus grand amusement de Mme de
Cursol, dont ces récits dissipent les vapeurs... Voici encore
quelques silhouettes tracées à son intention:--le chanoine Boier, un
horticulteur habile dans l’art de créer des variétés de fleurs;--le
financier Beaujon, escorté de son sérail dont plus d’un sujet, recruté
dans le bon monde, naquit sur les rives du Peugue[387];--l’actrice
Mlle _Dix-Neuf_, qu’on admire dans son carrosse à quatre chevaux, un
présent de l’ambassadeur du Maroc;--des jeunes filles qui se résignent
à épouser des vieillards cacochymes;--des folles de soixante ans
conduisant à l’autel des éphèbes à peine hors de page;--un conseiller,
dont le père vendait du poisson salé, et qui, féru de noblesse,
essaie de se rattacher à Guillaume le Conquérant; d’où une hilarité
formidable à la barbe de l’intéressé, lequel, finalement, a le bon
esprit de rire plus fort que la galerie... Gardez-vous de douter de ces
menus faits. Mme Duplessy ne verse que du bon coin: «J’en puis parler
savamment, déclare-t-elle, j’y étois!»
[387] Beaujon avait recueilli dans son magnifique hôtel quatre
des plus jolies femmes de Bordeaux. Mme Duplessy fournit, sur
ces dames et les splendeurs dont elles étaient entourées, de
curieux renseignements.
Tout cela coule de source. Ce n’est ni l’apprêt de grande dame, ni le
raffinement d’élégance, ni l’enjouement voulu de Mme de Sévigné. Mais,
peut-être, plus justement que la spirituelle marquise, l’épistolière
bordelaise a-t-elle le droit de dire que, chez elle, l’expression vole
sur le papier et que sa pensée a toujours la bride sur le cou. A peine
se permet-elle, de loin en loin, une modeste entrée en matière: «Je
vais vous faire une histoire, et, pour cela, je change de plume, car
vous voyez bien que celle-ci est trop usée...» Et la plume neuve de
courir en zigzags pittoresques où le naturel, assaisonné de sel gascon,
le dispute à la fantaisie de l’orthographe.
On épuise ainsi tous les sujets, sans lasser la châtelaine de
Fonchereau, dont la curiosité réclame toujours un nouvel aliment.
«Mes gazettes vous amusent, réplique Mme Duplessy, c’est tout ce que
je demande. Débitez-les, mais ne les donnez pas à lire. Elles ne sont
écrites que pour vous. Si je croiois qu’elles dussent passer par
d’autres mains, cela me gêneroit dans mes narrations[388].» Et comme
prix de la discrétion qu’elle sollicite, l’excellente femme joint à
son envoi des flacons d’eau de senteur, des pastilles de chocolat, des
bonbons de jurade[389], pour sa vaporeuse correspondante--sans compter
tout un lot d’oranges, de pistaches de Verdun, de macarons, destinés au
plus gâté des gendres.
[388] La recommandation ne fut que trop fidèlement observée,
car beaucoup de gazettes, ne faisant pas corps avec les
lettres, ont disparu, déchirées sans doute par la destinataire.
[389] Les jurats recevaient, dans certains cas, des
contributions en nature dont ils se montraient fort jaloux.
C’est ainsi qu’en échange de ses lettres de bourgeoisie, tout
nouveau promu devait adresser à chacun des membres de la Jurade
cinq livres de café, seize livres de sucre et cinq livres de
bougie.--_Correspondance de Mme Duplessy._
Après quoi, elle se remet en campagne, jetant un regard curieux sur
tout ce qui l’environne... Justement, la voilà qui rentre, après de
fructueuses investigations. Elle tend sa canne à Suzette, quitte le
_point-du-jour_ drapé sur ses épaules, détache son voile de guipure
qu’elle porte _à la modestie_, respire le parfum des fleurs qui
garnissent sa cheminée, va clore la fenêtre d’où elle adresse un salut
amical au bon M. Buhan, et s’assied à sa petite table...
Respectons son recueillement, et, mettant ses notes à profit, reprenons
le cours de cette étude.
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