État de la Guyenne.--Procédés fiscaux.--Maupeou et ses
réformes.--Opposition du Parlement de Bordeaux: sa
dissolution.--Efforts pour le reconstituer: l’intendant
Esmangart et M. de Maillebois.--Le premier président de Gascq
et ses nouveaux collègues.--Exil de soixante-cinq officiers de
robe.--Rôle joué par les femmes.--Mmes de Gourgue et d’Allogny:
lettres de cachet décernées contre elles.--Institution du nouveau
Parlement.--Liste des exilés et des _Restants_.
Cette période de notre histoire n’était point pour accroître le
prestige de la Couronne. Avec des généraux comme Soubise, Clermont,
Contades, nos armes avaient subi d’humiliants revers. La diplomatie ne
faisait pas meilleure figure, et, malgré les efforts de Choiseul, l’on
en devait passer par le traité de Paris qui dépouillait la France de
ses colonies les plus prospères. Nos finances, enfin, étaient un sujet
de joie pour les Anglais: on marchait tout droit à la banqueroute.
Quant à Sa Majesté, son crédit personnel était tombé si bas que la
négociation de sa signature s’effectuait avec 40 % de perte.
La mort de Mme de Pompadour donna une lueur d’espoir; on put supposer
que les mœurs implantées par ses créatures disparaîtraient avec elle,
et que l’on en reviendrait aux dilapidations d’une décence relative qui
marquèrent le début du règne. L’erreur fut vite dissipée. Louis XV ne
se tint point pour satisfait des amours de passage que lui procurait le
zèle de serviteurs habitués à y trouver leur compte. Lebel, invité à
faire mieux, découvrit Mlle Lange, «un composé céleste»... Il en forma
la Dubarry. Stylée par Richelieu qui lui apprit le catéchisme de la
cour, Cotillon II ne tardait pas à pousser jusqu’au délire la passion
du vieux roi. Versailles s’inclina devant ce choix inattendu, et l’on
put voir, à l’heure du petit lever, le successeur de d’Aguesseau jouant
à colin-maillard avec le négrillon de la nouvelle favorite.
Celle-ci, comme sa devancière, était douée d’un appétit formidable.
Les ministres, soumis à ses exigences, ne surent bientôt où donner de
la tête. Ce n’est pas que l’ingéniosité leur fît défaut. Jamais, au
contraire, l’art d’exploiter le contribuable n’atteignit un pareil
degré de perfection. A côté des taxes obligatoires, il y avait les
redevances gracieuses, laissées--semblerait-il--au bon vouloir de
chacun... En fait, ces dons spontanés constituaient le moyen le
plus commode de détrousser les gens. L’intendant dressait, rue par
rue, une liste des notables--bourgeois, artisans, boutiquiers--et
l’expédiait à domicile «avec invitation à la bourse de ne point rester
sourde aux élans du cœur». Si, d’aventure, la souscription paraissait
insuffisante, vite il mandait le récalcitrant. Alors, dans le tête à
tête du cabinet, se jouait une scène analogue à celle de Don Juan et
de M. Dimanche. Le représentant royal, déployant toutes ses grâces,
assurait le visiteur de son estime, s’enquérait de sa fille Claudine,
donnait un souvenir au tambour du petit Colin, n’avait garde d’oublier
le chien Brusquet, grand dévoreur de jambes, et, finalement, inscrivait
d’office la somme arbitrée par sa haute sagesse[331].
[331] Les choses se passèrent ainsi, en 1762, au sujet d’un
navire offert au roi par la Ville. La correspondance de MM.
de Lamothe atteste que l’intendant faisait venir chez lui les
habitants, les sollicitait de s’exécuter de bonne volonté, et,
au besoin, augmentait le chiffre de leur souscription.--Il est
juste de dire que, dans certaines circonstances, Sa Majesté,
trouvant excessives quelques-unes des libéralités ainsi
obtenues, en opéra elle-même la réduction.
Au double jeu de l’impôt par contrainte et de l’impôt par persuasion,
la fortune publique s’était évanouie. C’est une vérité, s’écrie
Chamfort, qu’il y a en France sept millions de mendiants et douze
millions de personnes hors d’état de leur faire l’aumône! La Guyenne
n’était pas mieux partagée que le reste du pays. Sans doute, le négoce
bordelais, jouant de bonheur dans ses expéditions lointaines, réalisait
d’énormes bénéfices; mais cette prospérité, hélas! ne s’étendait ni
aux paysans, ni aux propriétaires terriens, ni à ceux, quels qu’ils
fussent, qui ne participaient point aux opérations commerciales de
l’au delà des mers[332]. En dehors des armateurs et des marchands,
la situation était lamentable: «Il est étrange combien la misère est
grande, écrit un habitant de la rue Neuve; mais c’est à la campagne
qu’elle se voit au naturel; elle fait frémir.» Et il ajoute, après
quelques détails de nature à lever tous les doutes: «Les impôts vont
être perçus, à ce qu’on croit, avec rigueur, M. le Maréchal étant
arrivé pour faire enregistrer les édits et devant se transporter demain
au Palais. Bien des gens pourront s’appliquer ces vers de Regnard dans
le _Joueur_:
Tu peux me faire perdre, ô Fortune ennemie,
Mais me faire payer, parbleu, je t’en défie[333]!
[332] Voir, page 138, ce qu’en disait Tourny.
[333] _Correspondance de MM. de Lamothe._--Sur l’état
économique de la Guyenne, sous le règne de Louis XV, on
consultera avec fruit l’_Ancien Régime_, de Taine, p. 60 et
suivantes.
C’est à cette époque même que se réfère l’anecdote suivante reproduite
par Mme Campan...
Louis XV, chassant dans les bois de Viroflay, rencontre des villageois
portant un cercueil:
--Est-ce un homme? demande le roi.
--Un homme.
--De quoi est-il mort?
--De faim, répondent les porteurs d’une voix farouche.
De faim! Le nombre de ceux qui en mouraient était considérable. Chaque
jour, en effet, augmentait l’âpreté du fisc. Aux taxes de tous genres,
démesurément grossies, s’étaient joints--en vue de la guerre--le
doublement des capitations et un troisième _vingtième_... Si bien qu’un
pamphlet pourra dire, non sans apparence de raison, que le _Bien-Aimé_
avait, à lui seul, plus grevé ses peuples que ses soixante-cinq
prédécesseurs réunis[334]!... Et voilà que, la paix faite, ce surcroît
de charges menaçait de s’éterniser...
[334] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 28.
L’opposition parlementaire avait beau jeu. Unie dans une résistance
approuvée par la Nation entière, elle redoubla d’efforts, tant
en province qu’à Paris, livrant à tous les échos de la publicité
d’audacieuses doléances qui firent le tour de l’Europe. Louis XV
répondit par un haussement d’épaules--digne pendant du mot: Après moi
le déluge!--et poursuivit le cours de ses prodigalités... Une solution
violente, peut-être une révolution, était inévitable, lorsque le
chancelier prit le parti de dissoudre les Parlements.
L’affaire fut bien menée. «Souple et rampant par essence,» Maupeou
débuta par des feintes habiles, des excitations occultes, des
provocations ayant pour but de pousser ses adversaires à des
imprudences dont il espérait tirer profit. Après quoi, il essaya de
donner le change à l’opinion en plaçant ses projets sous le couvert de
réformes désirées de tous: la gratuité de la justice et la suppression
de la vénalité des charges. Cela fait, il monta à l’assaut de l’édifice
judiciaire, résolu à substituer une troupe de valets à l’ancien
personnel intègre, instruit, populaire, mais passé à l’état de gêneur
incorrigible...
C’est le Parlement de Paris qui, le premier, succomba sous ses coups.
Les magistrats qui le composaient furent dépossédés de leurs charges
et brusquement exilés, quelques-uns dans des conditions d’une rigueur
confinant à la barbarie[335].
[335] Bien que la correspondance de Mme Duplessy avec sa fille
embrasse cette période, il ne se trouve qu’une lettre faisant
allusion aux événements de cette époque: il est permis de
croire que les autres ont été détruites sur sa demande.
Le même sort attendait les robins de Guyenne. La Compagnie se prépara
à mourir dignement. Les chambres se réunirent et, dans un calme
solennel, commencèrent la rédaction de remontrances destinées au roi,
mais qui, passant par-dessus sa tête, devaient avoir un retentissement
immense au delà même du royaume.
Ce sang-froid inattendu rassura l’intendant Esmangart, arrivé depuis
peu à Bordeaux[336]. Le soulagement qu’il ressentit affecta même
une forme railleuse voisine du dédain... Le travail de _Messieurs_,
écrivait-il, n’est pas près de toucher à sa fin, car ils remontent
aux lois ripuaires[337]!... Pour laborieuse qu’elle fût, la besogne
s’acheva, et M. Esmangart put constater que le recueillement n’avait
rien enlevé aux parlementaires bordelais de la liberté de langage
dont ils se faisaient gloire. Leur protestation, renouvelée à trois
reprises, était un acte de foi dans la grandeur des institutions
monarchiques, telles que les pratiqua la vieille France à l’époque où,
la main dans la main, souverains et légistes poursuivaient une lutte de
géants contre la puissance féodale. Puis, s’inclinant devant la volonté
du roi, semblables au gladiateur antique--_Ave, Cæsar, morituri te
salutant_--ils adressaient, du haut de leurs sièges, à celui dont ils
se déclaraient les serviteurs, un dernier et suprême avertissement...
[336] Charles-François-Hyacinthe Esmangart.
[337] _Archives départementales_, C. 3623.--Lettre à M. de
Sartine, du 19 février 1771.
En même temps, ils perçaient à jour les artifices du chancelier. Que
parlait-il d’épices? La robe ne cessait de gémir sur cette rémunération
dégradante que l’État lui avait imposée... De justice gratuite?
C’était le vœu de tous... De modifications aux lois sur la procédure?
On les attendait avec impatience... De la vénalité des charges? A qui
la responsabilité, sinon à la monarchie elle-même qui, depuis trois
siècles, ne vivait que d’expédients! Et pourquoi en prenait-elle
ombrage aujourd’hui, si ce n’est parce que, cédant à des intrigues
d’alcôve, au goût de l’arbitraire et à l’esprit de cupidité, il lui
tardait d’asservir la robe par des choix honteux[338]!... Ah! le
chancelier avait beau arborer le drapeau des réformes; sa duplicité
ne trompait personne. Un seul point était en litige: il s’agissait de
savoir si, affranchie de tout contrôle, la royauté traditionnelle
«s’érigerait en tyrannie»!...
[338] Il était admis par les esprits impartiaux que, déplorable
en principe, la vénalité des charges constituait, en fait,
la garantie la plus sûre de l’intégrité et de l’indépendance
du juge. Montesquieu se prononce en faveur de la vénalité;
Charles de Lavie également: il estimait que le choix du prince
n’avait jamais équivalu en France qu’à la plus dangereuse des
vénalités, la vénalité clandestine.--Peut-être n’est-il pas
hors de propos de rappeler que l’affaissement des consciences
au sein des Parlements coïncida presque toujours avec
l’attribution accordée au Souverain du choix des représentants
de la justice. L’admirable magistrature en fonctions à Paris,
lors de la mercuriale de 1559 qui se termina par la mise en
jugement de huit officiers de judicature, dont un brûlé en
Grève et un autre étranglé dans son cachot, s’était recrutée
elle-même en toute liberté; celle, au contraire, qui siégeait
au moment de la Saint-Barthélemy, et dont l’attitude a été
l’objet de vives critiques, devait son investiture au choix des
Guises.
Sur quoi, les remontrances abordaient la question, insoluble faute de
textes, des droits que la Nation s’était réservés, développaient les
arguments qui faisaient la base de ces sortes d’écrits, et terminaient
par une mise en demeure retentissante de convoquer les États-Généraux.
C’était braver la foudre: elle ne tarda pas à éclater. Le 3 septembre
1771, Richelieu recevait, dans sa terre de Fronsac, les lettres
patentes portant dissolution du Parlement. Il partit pour Bordeaux,
crevant ses chevaux de poste afin d’arriver plus vite, et, à peine
descendu de voiture, fit exécuter un ordre d’exil concernant MM. Le
Berthon et Dupaty: le premier, chef de la Compagnie et le seul homme
dont il eût peur[339]; le second, investi, en qualité de doyen des
avocats généraux, du droit de porter la parole dans l’assemblée des
chambres. Malgré la discrétion de ses agents, la nouvelle se répandit
avec une incroyable rapidité. Quand parut le carrosse des prisonniers,
la population se précipita à la portière pour leur adresser un suprême
adieu, puis se rendit à l’hôtel du Gouvernement dont les hôtes
éprouvèrent les plus vives inquiétudes[340]. _Mon héros_ s’était
récemment, par manière de raillerie, enquis du cérémonial en usage
quand on pendait un gouverneur[341]... Sans doute craignit-il qu’on ne
lui fournît, sur cette question d’étiquette, ce qu’on nomme aujourd’hui
une leçon de choses, car il manda en toute hâte les troupes placées
sous son commandement. En même temps, il convoquait, pour le lendemain,
en assemblée générale, présidents, conseillers et gens du roi...
[339] _Le Barreau de Bordeaux_, par Henri Chauvot, p. 41. Le
premier président d’alors était Jacques-André-Hyacinthe Le
Berthon, dont le père était décédé en 1766.
[340] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p.
132.
[341] _Correspondance de Voltaire_: lettre du 24 janvier 1766.
Ceux-ci s’étaient déjà réunis d’office pour consigner, sur les
registres du greffe, une dernière protestation. Quand, le 4, ils se
rendirent à la sommation de Sa Majesté, les rues étaient occupées
militairement. Des escouades du guet à cheval faisaient la patrouille
l’épée au poing, tandis que les grenadiers du régiment de Bretagne,
baïonnette au fusil, campaient dans les salles du palais de l’Ombrière.
Des batteries d’artillerie, habilement disposées, complétaient ces
mesures formidables: ce qui n’empêcha point le maréchal, pour traverser
la ville, de se faire escorter de la maréchaussée et de gardes armés
jusqu’aux dents[342].
[342] Il n’était rien moins que rassuré: «Bordeaux, écrit
Walpole, résista un jour ou deux, au grand effroi de
Richelieu qui se retira précipitamment en demandant des
troupes.»--_Lettres de Walpole_, édition Didier, p. 255.
A tenir ainsi, face à face, impuissante et anéantie, cette troupe de
Robes longues, jadis si prompte à châtier son insolence, Richelieu dut
éprouver une joie indicible. Saint-Simon, qui eut un jour la même bonne
fortune, nous révèle les jouissances féroces que pouvait, en semblable
occurrence, ressentir un grand seigneur haineux. Altéré de vengeance,
lançant jusqu’aux moelles de ses adversaires le mépris, l’insulte, le
triomphe, celui que, chez Mme de Tencin, on nommait _le Boudrillon_,
faillit succomber à l’excès de son délire[343]... Ainsi en fut-il du
maréchal qui, n’ayant point à sa disposition la langue chaude, acérée,
cuisante de son ancien collègue à la pairie, déclarait simplement que
cette heure avait été l’une des plus douces de son existence.
[343] _Mémoires de Saint-Simon_, édition Hachette, XVI, p. 52.
Tout, cependant, ne lui fut pas rose. Après avoir démoli, il fallait
reconstruire. Besogne délicate, si l’on en juge par ce qui se passait
à Paris. Lorsque Maupeou chercha des magistrats nouveaux, les gens de
bonne moralité répondirent par des refus. C’est à peine si, à force de
frapper aux portes, il composa une liste où figuraient des robins de
province en rupture de ban, des avocats tarés et mis en quarantaine,
des chanoines de Notre-Dame commandés par l’archevêque, des dragons en
retraite, un neveu de Voltaire et quelques faméliques dont on s’assura
le concours en les prenant au collet. Seul, de l’ancien personnel, Joli
de Fleury consentit à garder son siège... Ce fut, dans le royaume, une
hilarité générale et une avalanche de quolibets.
Allait-on, en Guyenne, éprouver une pareille déconvenue? On y expédia,
en toute hâte, le comte de Maillebois, un intrigant sans scrupules,
avec mandat de recruter des adhérents au sein de la Compagnie[344]:
ses efforts, joints à la diplomatie de M. Esmangart, demeurèrent
stériles[345]. Après eux, le maréchal se mit lui-même à l’œuvre, résolu
à réussir coûte que coûte. Il importait, avant tout, de trouver un
chef à la nouvelle magistrature: son choix se porta sur le doyen des
présidents à mortier, M. de Gascq, seigneur et baron de Portets, dont
le dévouement lui était acquis.
[344] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p.
109.
[345] Le 29 avril 1771, par une délibération prise à
l’unanimité, les officiers du Parlement s’étaient engagés à
n’accepter aucune place dans les juridictions nouvelles. Cette
décision fut renouvelée le 3 septembre; à cette date, il y eut
une dizaine d’opposants.--_Journal historique de la révolution
Maupeou_, II, p. 147.
Antoine-Alexandre de Gascq appartenait à une ancienne famille de robe,
honorablement connue dans la province. Lui-même, depuis trente ans,
portait l’hermine avec distinction. Investi de sa charge à un âge où le
règlement ne lui permettait pas de siéger, il avait vécu à Paris, mêlé
au mouvement littéraire et fréquentant le bon monde. Un goût marqué
pour la musique l’amena à se lier avec Jean-Jacques Rousseau qui lui
donna des leçons d’harmonie[346]. C’était un exécutant de première
force: le meilleur archet du Parlement, disait-on non sans malice[347].
Beau parleur, d’esprit délié, ne reculant pas devant les récits
graveleux, il avait des saillies irrésistibles. Le sexe aimable le
choyait, et l’on assure qu’il le payait de retour. Au désir de plaire,
il joignait la plus tenace des volontés et une pointe d’ambition
habilement dissimulée sous le masque du détachement philosophique...
Rentré à Bordeaux, il s’était mis résolument à la tâche, émerveillant
ses confrères par son assiduité à l’étude et son indépendance dans
les questions touchant aux libertés publiques. Émule des Grissac, des
Carrière, des Dupaty, il bravait avec intrépidité les rigueurs du
ministère qui, en 1756, jugea opportun de l’exiler.
[346] _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_: année 1741.
[347] Il concourut, avec M. de Sarrau et quelques autres
personnes à la fondation de l’Académie de musique.
La nomination de Richelieu au Gouvernement de la Guyenne refroidit ce
beau zèle. M. de Gascq qui, de longue date, connaissait le maréchal,
devint son familier le plus intime. Bientôt, leur amitié rappela celle
du couple célébré au cinquième chant de l’_Énéide_. Le président, resté
célibataire, s’installa dans l’hôtel du gouverneur, travailla aux
côtés d’Albouis-Dazincourt[348], participa aux affaires de la Comédie,
veilla avec un soin jaloux à la satisfaction des fantaisies du maître,
et partagea avec lui des soupers restés fameux où «ces connaisseurs
émérites donnaient un heureux baptême aux divers crus du Médoc»[349].
Il n’en demeurait pas moins exact aux réunions du Parlement, et même
figurait dans les rangs de la Commission chargée de la réforme des
abus. Mais ses collègues, devenus soupçonneux, le tenaient à distance,
et le public, sévère jusqu’à l’injustice, fredonnait sur son passage
ces couplets cruels, dont l’auteur eut le loisir--à l’ombre du fort du
Hâ--de retoucher les rimes:
Venons à ce magistrat,
Président folâtre,
Grosse poupée à rabat
De riens idolâtre...
Ce juge de nos procès
Ne siège point au Palais:
Il siège au théâtre,
O gué!
Il siège au théâtre!
Souple, léger et galant
Au point d’être fade,
Il n’est femme, en lutinant,
Qu’il ne persuade.
Musicien, joueur adroit,
Il sait tout, hormis le droit:
Le Code est maussade,
O gué!
Le Code est maussade!
[348] _Mémoires de Dazincourt_, édition Barrière,
p. 197.--_Journal historique de la révolution Maupeou_,
II, p. 138.
[349] _Le Barreau de Bordeaux_, par H. Chauvot, p. 40.
Nul doute que, pour complaire à son puissant ami, M. de Gascq n’eût,
avant même la dissolution, accepté la charge de premier président. Le
sacrifice lui ayant semblé lourd, on le gratifia de nombreux avantages:
une pension de vingt mille livres et le remboursement de son office...
Ce qui, avec les quinze mille livres de gages attachés à sa nouvelle
fonction, l’investissait, en un tour de main, de cinquante mille livres
de rente.
Il ne pouvait pourtant, à lui seul, suffire aux travaux de la
Grand’Chambre... Le maréchal alla voir chacun des membres du Parlement
dissous, jouant, à tour de rôle, de la séduction, des promesses, des
menaces, faisant appel aux sentiments les plus bas: vanité, jalousie,
rancunes, avarice. Rien ne lui coûtait; l’argent, moins que le reste,
les caisses publiques ayant reçu l’ordre de suspendre tous paiements,
pour lui permettre d’y puiser à l’aise[350]. Il y eut de superbes
résistances, justifiant ce vers pompeux du vieux Combabessouze:
Thémis, ainsi que Mars, enfante des héros!
[350] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_,
p. 456.--_Journal historique de la révolution Maupeou_,
II, p. 143.
Spécialement, le beau sexe--dont l’influence ne fut jamais plus
grande--se couvrit de gloire... Quelques explications peuvent ici
paraître nécessaires...
Dans cette merveilleuse boîte à surprises qu’on appelle le
XVIIIe siècle, la femme demeure indéfinissable en ses multiples
transformations. Tour à tour précieuse avec Marivaux, sceptique avec
Fontenelle, sentimentale avec Jean-Jacques, elle prêtera bientôt
l’oreille aux fourberies de Mesmer et du comte de Saint-Germain. Mais,
avant de faire la chaîne autour du baquet mystérieux, elle se livre
tout entière... à quoi? à la politique: un goût venu en droite ligne de
la Grande-Bretagne, avec le whist et les œuvres de Richardson...
On comprend l’émoi que la révolution parlementaire dut produire dans
ces cervelles surchauffées. Ce fut l’unique objet des conversations.
Les réunions de plaisir cessèrent comme par enchantement, et les salons
se transformèrent en états-généraux où, derrière l’éventail, éclataient
de singulières hardiesses[351]. Les boudoirs s’arrachèrent brochures
et in-folio traitant des matières à l’ordre du jour. Les remontrances
firent prime, et le précis de droit public de Michau de Montblin,
«une véritable encyclopédie politique,» devint le livre de chevet des
mondaines[352].
[351] _Mémoires de Besenval_, II, p. 180 et 181.
[352] Michau de Montblin était conseiller au Parlement de
Paris.
Ce ne sont pas seulement les femmes de robins qui gémissent sur les
malheurs de la patrie: les bourgeoises de toutes provenances ont acquis
une érudition étonnante sur les points les plus controversés de notre
histoire constitutionnelle[353]. Bientôt, la contagion s’étend aux
grandes dames de Versailles. Mme d’Egmont, toujours portée aux idées
généreuses, figure parmi les plus ardentes. Dédaigneuse des rancunes
de la Dubarry dont le crédit la fait exclure des divertissements de la
cour, répudiant toute solidarité avec son cousin d’Aiguillon, bravant
la colère du maréchal qui la chasse de sa présence et lui interdit
tous rapports avec la _bonne duchesse_, elle dirige l’état-major des
révoltées, et, épuisée, fiévreuse, déjà atteinte par un mal qui ne
pardonne pas, organise la résistance «contre la tyrannie»...
[353] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 424.
--Vous êtes des républicaines! s’écrie son ami de cœur, Gustave III, de
passage en France sous le titre de comte de Gothland[354].
[354] _La comtesse d’Egmont_, par Mme d’Armaillé, p. 159.
A quoi elle réplique:
--Qu’on nous donne des rois comme Henri IV, vous verrez si nous aimons
la monarchie!
Le mot de République n’était point pour effrayer les Bordelaises. Déjà,
sous la Fronde, il circulait sur bien des lèvres. On le prononçait
même sous le règne du _Grand roi_, et l’intendant Boucher écrivait
un peu plus tard: «Il est certain que l’esprit républicain règne
dans cette ville et qu’on y abhorre toute autorité[355].» On ne
s’étonnera pas que l’influence de Mme d’Egmont se fît sentir jusqu’en
Guyenne, où elle trouvait un terrain merveilleusement préparé. Mères,
filles, épouses de parlementaires y témoignaient d’une fermeté à
toute épreuve, réconfortant les indécis, gourmandant les faibles,
exaltant les résolus, prêtes à tous les sacrifices de bien-être et de
fortune. Gardiennes des traditions morales qu’à Versailles on foulait
aux pieds, rien n’égalait leur mépris pour les Maupeou, les Terray
et autres suppôts de la favorite. Une étude réfléchie du litige qui
bouleversait le royaume les confirmait dans leur opposition. Elles
estimaient--avec Mmes de Mesmes, d’Egmont, de Boufflers, de Luxembourg,
de Croy, de Brionne, avec la bourgeoisie entière et tous les écrivains
patriotes[356]--qu’à défaut d’une constitution écrite il fallait
s’en référer au droit naturel et à l’usage, «lesquels, en France, ne
tolérèrent jamais le despotisme;» que la Nation était au-dessus des
rois comme l’Église au-dessus des papes; et que, si les Parlements
n’avaient reçu d’elle aucun des pouvoirs auxquels ils prétendaient, il
y avait lieu de faire sans retard appel aux États-Généraux!--Tous les
cœurs féminins battaient à se rompre au seul nom de la liberté...
[355] De Lurbe écrit, de son côté: «Les Bordelais sont de leur
naturel avides de liberté.» (_Chronique bourdeloise_: année
1548.)--Le maréchal de Richelieu faisait lui-même, dans sa
correspondance, une constatation identique.
[356] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 480.
Quand Richelieu se mit en campagne pour son œuvre de reconstitution,
les premiers obstacles auxquels il se heurta vinrent des femmes.
Campées résolument dans l’antichambre, le poing sur la hanche et le
dédain aux lèvres, elles lui barrèrent le passage[357]... Le vainqueur
de Port-Mahon put se remémorer cette parole de Mazarin, sur les
Bordelaises de la Fronde, que, pour les réduire, il fallait «plus de
canon que de cypre, et d’armures d’acier que de gants de Rome»...
[357] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_.--_Journal
historique de la révolution Maupeou_, II, p. 139.
Cinglé, en plein visage, des plus dures apostrophes, le maréchal
redoubla d’énergie. Dans la nuit du 4 au 5 septembre, il expédia des
ordres d’exil à trente-cinq parlementaires, jugés irréductibles, et à
un certain nombre de _citoyennes_--le mot devenait à la mode[358]--qui
l’avaient contraint de tourner les talons. Deux nous sont connues: la
présidente de Gourgue[359] et Marie-Henriette Le Berthon, marquise
d’Allogny, sœur du premier président[360], deux vaillantes dont les
annales de Guyenne doivent, avec respect, conserver le souvenir.
[358] _L’Ancien Régime_, par H. Taine, p. 386.
[359] Sans doute Angélique de Mathieu, femme de
Laurent-Marc-Antoine de Gourgue, président à mortier.
[360] En reproduisant ces détails, M. Flammermont désigne la
sœur du premier président comme étant Mme de Pontac. C’est une
erreur que nous avons cru devoir rectifier.
Le 5 septembre, gouverneur et intendant reprenaient leurs démarches
dans un état d’esprit confinant à la fureur. Partout, sur leur passage,
des groupes hostiles; partout, des manifestations injurieuses. Ici, un
couplet vengeur prenant son vol du haut d’une lucarne; là, une affiche
annonçant que le peuple ne reconnaîtra point le successeur de M. Le
Berthon; plus loin, l’avis que le Barreau s’est mis en grève, avec
cette remarque ironique que tout finirait bien si l’on découvrait le
secret de faire taire les femmes et parler les avocats! La journée
s’acheva par la proscription d’une trentaine de parlementaires nouveaux
aussi intraitables que ceux de la veille... Et les carrosses de rouler
toute la nuit, chacun des exilés--on les nomme _les mauvais sujets_
dans l’entourage du maréchal--devant rejoindre sur l’heure le lieu fixé
pour son internement, d’où seule les tirera la mort du roi, survenue
quatre ans plus tard[361].
[361] Les _mauvais sujets_, au nombre de soixante-cinq,
étaient MM.: Le Berthon de Gourgue (Laurent-Marc-Antoine), de
Cazeaux, de Spens d’Estignols de Lancre (Joseph), Arnaud de
Lavie, de Spens d’Estignols de Lancre (François), Montalier
de Grissac, de Conilh, Le Blanc de Mauvezin, de Sallegourde,
Pelet d’Anglade, d’Arche de La Salle, de Lalande, de Ragueneau
(Pierre), Desnanots, d’Augeard, d’Augeard de Virazel, de
Verthamon d’Ambloy (Jean-Baptiste), de Lacolonie, de Labat de
Savignac, de Ragueneau (Jean-Joseph), de Meslon (Nicolas),
de Basterot, de Fonteneil, Desmoulins de Maspérier, Duluc
(Laurent), de Loyac, Pocquet de Lislette, Dalon, de Piis,
de Thilorier, de Gourgue de Thouars, de Brivazac, de Féger,
de Mons de Saint-Pauly, Souc du Plancher, de Lamolère, de
Jaucen de Poissac, Basquiat de Mugriet, de Prunes du Vivier,
de Lagubat, Duval, de Gobineau, de Marbotin du Mirail, de
Raigniac, de Verthamon d’Ambloy (Martial-François), Jean-Luc
d’Arche, de Richon, de Paty du Rayet, de Gères de Louppes,
Pérès d’Artassan, Dumas de La Roque, Martin de La Salle, de
Conilh fils, Barthélemy de Filhot, de Sentout, Bienassis,
Leydet, de Meslon (Jean-André), de Biré, Roche, Bouquier,
Mercier-Dupaty, de Castelnau d’Essenault.--Ce dernier figure
sur la liste officielle de la nouvelle Compagnie judiciaire,
mais on se ravisa sans doute après l’avoir épargné, car une
correspondance faisant partie de la collection Delpit établit
qu’il fut soumis à un exil rigoureux.
Richelieu, cependant, n’avait pas subi que des échecs. Certaines
défaillances s’étaient produites, entraînées par la crainte de
violences dont on ne pouvait prévoir la fin, par le bouleversement
qui en résultait dans les familles et la nécessité de sacrifices
pécuniaires auxquels tout le monde n’était point en mesure de faire
face. Les avantages accordés à la nouvelle magistrature ne laissaient
pas non plus que d’exercer une action débilitante. Quelle tentation,
après avoir payé pour rendre la justice, d’y trouver désormais une
source de profits[362]!
[362] Les appointements étaient ainsi fixés: premier président,
15,000 livres; présidents à mortier, 6,000 livres; présidents
à bonnet, 4,000 livres; conseillers de grand’chambre, 3,000;
conseillers aux enquêtes, 2,000; procureur général et avocats
généraux, 6,000; substituts, 1,000.--Le doyen des conseillers
laïcs recevait une pension supplémentaire de 1,500 livres, et
le doyen des conseillers clercs une pension supplémentaire de
1,000 livres.
Les adhésions recueillies comprenaient: M. de Pichard de Saucats,
qui, moyennant une gratification de six mille livres, consentait à ne
point déserter son siège du grand banc[363]; MM. de Bacalan, Duroy
et Jean-Maurice Dusault, promus, de simples conseillers, au grade de
présidents à mortier[364], et le procureur général Dudon, dont on
obtint le concours au prix d’une pension de deux mille écus et de
la nomination de son fils, Dudon de Lestrade, à une charge d’avocat
général...
[363] _Archives départementales_, c. 3631.
[364] M. de Bacalan était titulaire de deux chaires à la
Faculté de droit; il désigna pour son successeur Delphin de
Lamothe.--_Archives départementales_, C. 3631.
Les autres résistaient encore, «refusant leur part de paradis...» Le
maréchal eut une idée triomphante: il expédia à chacun des quarante-six
membres restants, dont il avait besoin pour réorganiser la Compagnie,
des lettres de cachet ainsi conçues: «Monsieur, je vous fais cette
lettre pour vous ordonner de continuer votre service à mon Parlement
de Bordeaux, sans que, sous aucun prétexte, vous puissiez le quitter.
Le tout, à peine de désobéissance...» Prisonnier au fort du Hâ ou
au palais de l’Ombrière, il fallait faire son choix. L’écrit était,
d’ailleurs, en règle: il portait la signature du roi et celle du
ministre Bertin[365].
[365] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p.
175.
A quelles manifestations les femmes des nouveaux dignitaires,
transformés en juges comme Sganarelle en médecin, eurent-elles recours
pour marquer leur désespoir? Allèrent-elles, à l’exemple des matrones
toulousaines, crier, sous les fenêtres du gouverneur, qu’elles aimaient
mieux leurs maris morts que déshonorés? Se vengèrent-elles, dans
l’intimité du foyer conjugal, de condescendances auxquelles, pour leur
part, elles ne se fussent jamais résignées? Les esprits étaient montés
à un tel point qu’aucune hypothèse n’est inadmissible.
Quant aux infortunés qui furent enrôlés de la sorte, si quelques-uns
subirent sans trop de répugnance leurs chaînes dorées, d’autres ne
cessèrent de gémir. Tel M. Dumas de Fombrauge qui exhalait sa douleur
dans le billet suivant: «On a été obligé de recourir à la force pour
composer un nouveau tribunal. En sorte que le sort de ceux qu’on a
retenus est infiniment plus cruel que celui de nos exilés. Des lettres
de cachet, multipliées à chaque pas, nous laissent à peine la faculté
de nous plaindre. J’espère qu’un traitement aussi peu fait pour une
nation libre ne sera pas d’une longue durée, et qu’en mettant fin aux
humiliations qui nous ont été prodiguées ou nous laissera maîtres de
faire ou de ne faire pas un métier qui n’a que des dangers pour ceux
que n’y portent pas le vœu de leur cœur[366].»
[366] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 458.
Le 7 septembre 1771 eut lieu l’installation du Parlement Maupeou[367].
Les magistrats qui le composaient furent, sur leur passage, salués des
noms de _manants_ et de _jean-f..._, lardés de quolibets, accablés
de chansons satiriques[368]. A peine, malgré une double haie de
soldats, purent-ils arriver jusqu’au Palais. Là, une séance fut tenue
en présence du maréchal et de l’intendant, ce dernier «en robe de
satin, rabat plissé et bonnet quarré»[369]. M. Esmangart, en un langage
pompeux, célébra les bienfaits de la nouvelle organisation judiciaire,
exalta le mérite des officiers qui en faisaient partie, les somma
de prêter serment de fidélité au Trône et exigea d’eux l’engagement
écrit de ne point quitter leur poste pour quelque cause que ce fût...
Moyennant quoi, Richelieu convia l’assemblée entière à un dîner qu’il
donna le lendemain. Il se trouva--ô fragilité humaine!--trente-deux
trembleurs qui répondirent à son appel.
[367] Les combinaisons de Richelieu avaient abouti au résultat
ci-après: _premier président_, M. de Gascq;--_présidents
à mortier_, MM. de Pichard de Saucats, Duroy, de Bacalan,
Jean-Maurice Dusault;--_présidents à bonnet_, MM. Loret et
Rolland;--_conseillers clercs_, MM. Geneste de Malromé,
Monforton, de Meslon (Antoine), Barbeguière;--_conseillers
laïcs_, MM. Dusault père, de Baritault, de Cursol, Drouilhet
de Sigalas, Dubergier de Favars, Fauquier, Pelet, de
Lamontaigne, Marbotin, Fonteneil, Domenge de Pic de Blais,
de Navarre, Maignol, Durand de Naujac, d’Alphonse, Delpy
de Laroche, d’Albessard, Chimbaut de Filhot, Chaperon de
Terrefort, de Lorman, Dubarry, Amanieu de Ruat de Buch,
Laliman, de Lascombes, Garat, Maignol de Mataplane, Dumas
de Fombrauge, Taffard, de Boucaud, de Minvielle, Cajus,
Chanseaulme, Baritault de Soulignac, Barret, Montalier, Moreau
de Montcheuil, de Laroze fils;--_avocats généraux_, Saige et
Dudon de Lestrade;--_procureur général_, Dudon;--_substituts_,
Bourgade, Duvergier, Laloubie.
[368] Celle qui, au dire de Bernadau, eut le plus de succès,
débutait ainsi:
C’est sur les bords de la Garonne
Que siège cette Cour gasconne
Dont Vignerot est le patron.
Il faut donc graver sur le bronze
Qu’en mil sept cent soixante et onze
On vit... etc.
[369] C’était le costume des intendants quand ils venaient au
Parlement.
Pendant qu’on fêtait, la coupe en mains, ce dénouement inattendu, les
_mauvais sujets_, dépouillés de leurs robes qu’ils jugeaient ne pouvoir
être portées à l’avenir que par des laquais, suivaient, avec femmes et
enfants, sous les ardeurs d’un soleil torride, les grands chemins de
la province. Quelle posture pour les _Restants_[370]! Comment laisser
partir ces frères malheureux sans une parole de condoléance! M. Dudon,
dans sa harangue d’installation, leur adressa un souvenir attendri. De
son côté, l’avocat général Saige rappela avec douleur que, parmi les
absents, se trouvaient M. de Verthamon, son beau-père, M. de Cazeaux,
son beau-frère, et plusieurs de ses proches... C’était le cas de tous
ses collègues... Parents contre parents! s’écriait, en battant des
mains, le philanthrope de Ferney.
[370] C’est ainsi qu’à l’avenir on désignera les magistrats du
nouveau Parlement.
Émue jusqu’aux larmes d’une situation aussi cruelle, la nouvelle
Compagnie supplia le roi de rendre à la liberté ceux que la France
acclamait comme des modèles de vertus civiques. Mais ses efforts ne
touchèrent pas plus Sa Majesté qu’elles n’amollirent le cœur des
soixante-cinq. Ceux-ci et leurs compagnes ne pardonnèrent jamais aux
_Restants_ ce qu’ils appelaient leur trahison devant le despotisme.
Cette division, si audacieusement opérée au sein de la robe, entretenue
ensuite avec une rare perfidie, fut le plus bel exploit du maréchal.
Elle brisa l’unité parlementaire, introduisit la discorde dans cette
société bordelaise si détestée de lui, la désorganisa d’une façon
irrémédiable et, finalement, en consomma la ruine.
[Bandeau]