CHAPITRE XIV

Les parlementaires bordelais.--Opinion d’Henri IV.--Conflits

entre ce prince et la Compagnie judiciaire.--Gages et épices au

XVIIIe siècle.--Origine des fortunes de la robe.--Composition

du Parlement.--Éléments anciens et éléments jeunes.--Débats

politiques et financiers.--André-François-Benoît Le Berthon:

son fils Jacques-André-Hyacinthe.--Luttes contre le maréchal de

Richelieu.--Le Bureau de la grande police.

Il n’est pas, depuis le XVIe siècle, dans les annales de la Guyenne,

une seule page où ne figurent des officiers du Parlement. On les

rencontre partout, non seulement au palais de l’Ombrière, où s’agitent

les grands intérêts locaux, mais aussi dans la rue, à l’Hôtel de Ville,

aux remparts;--mêlés aux manifestations les plus diverses de la vie

quotidienne; en contact permanent avec le peuple qui les a investis

de sa confiance; constituant, dans l’ordre privé comme dans l’ordre

politique, l’élément social prédominant... A ce point que l’histoire

des parlementaires, c’est l’histoire de Bordeaux, et que, à défaut des

parlementaires, Bordeaux serait bien près de n’avoir pas d’histoire.

Quels étaient ces hommes qui, sous les Valois et les Bourbons,

exercèrent une influence si grande sur les destinées de leur pays?

Portés aux nues par quelques écrivains, ils ne mériteraient, au dire

de certains autres, ni le respect, ni la reconnaissance dont on les

entoura de leur vivant. Cupides, égoïstes, vénaux, prévaricateurs,

subordonnant, sous les dehors du patriotisme, l’intérêt général à leur

intérêt propre, tels s’attache à les dépeindre l’école qui leur est

hostile. Quelques plaisanteries passées à l’état de légende, un choix

de récits dénigrants, des informations inexactes ou mal comprises,

servent de base à cette opinion...

Parmi les anecdotes qu’elle se plaît à recueillir, il en est une

qui fait merveilles. Une députation du Parlement ayant représenté

à Henri IV que la création d’offices nouveaux, décidée par lui,

allait augmenter la misère publique, le _bon roi_, contrarié dans

ses velléités fiscales, se répandit en invectives, reprochant à ses

interlocuteurs d’opprimer les justiciables, de prendre à l’un sa vigne,

à l’autre sa gentilhommière, de porter le désordre dans Bordeaux,

d’y entretenir la peste et de prononcer des arrêts tellement odieux

que--lorsqu’il était prince de Navarre--il n’osait s’aventurer sur

les rives du Peugue qu’à la faveur d’un déguisement... D’où cette

conclusion qui semble s’imposer: les parlementaires tenaient à la fois

du procureur rapace et du bandit de grands chemins[298].

[298] Il faut reconnaître que le Parlement s’était, dans cette

circonstance, montré quelque peu agressif; il n’avait pas

craint, en effet, de reprocher au roi l’élévation croissante

des impôts, celui-ci «ayant faict plus d’édicts puis la

paix qu’il n’en avoit faict pendant la guerre». (_Chronique

d’Étienne de Cruseau_, II, p. 39.)

Pour acerbe qu’elle fût, cette catilinaire était loin d’être décisive.

Elle manquait, en tout cas, de logique et de finesse.

De logique: comment, au lieu de supprimer les malfaiteurs qu’Elle

injuriait, Sa Majesté, alors toute-puissante, jugeait-Elle opportun

d’en accroître le nombre? Oh! le singulier pasteur, qui, loin de

chasser le loup de la bergerie, s’applique à lui conduire du renfort!

De finesse: parce qu’en se mettant personnellement en scène, le

discoureur royal, d’ordinaire mieux inspiré, laisse apercevoir le bout

de l’oreille...

Gouverneurs quasi héréditaires de la Guyenne, les souverains du Béarn

ne possédaient point l’art de s’en faire bien venir. La noblesse les

tenait à distance, la bourgeoisie gouaillait leur mine famélique, le

Parlement, avec qui ils vivaient en guerre ouverte, les jugeait, dans

leurs litiges, comme de simples boutiquiers. Henri IV en dut faire

l’expérience. Vantard, glorieux, aimant à paraître, il avait un goût

marqué pour les beaux accoutrements. Commander de riches habits le

gênait peu. Payer, c’était une autre affaire; et, quand il se trouvait

en conflit avec le pourpointier ou le marchand de panaches, les juges

de Guyenne avaient sans doute--comme les juges de Pau--l’impertinence

d’oublier sa qualité[299]. Quelles humiliations n’avait-il pas subies

sous les voûtes de l’antique monument où la justice royale tenait

ses assises! Un jour, l’avocat chargé de ses intérêts y était pris

à partie pour avoir traité son client de _Majesté_, titre dont, au

dire de Loisel qui occupait le siège du ministère public, aucun

souverain étranger ne pouvait être investi sur le territoire du

royaume. L’affront, il est vrai, émanait de la _Chambre de justice_

expédiée en Gascogne pour une mission temporaire; mais on peut tenir

pour certain que Messieurs de Bordeaux, gardiens non moins scrupuleux

des prérogatives nationales, s’associèrent sans hésitation aux

susceptibilités de leurs confrères de Paris[300].

[299] Ces derniers, si l’on en croit la légende, furent, à

maintes reprises, obligés de le condamner.

[300] _La Chambre de justice de Guyenne en 1583-1584_, par

Brives-Cazes, p. 51.--Marguerite de Valois, sœur de François

Ier, n’avait pas été plus heureuse dans ses démêlés avec les

Robes longues. Il lui plut, un jour, d’enlever les riches

héritières du bordelais pour les marier aux nobles ruinés

de sa cour: la Grand’Chambre, par de vigoureuses décisions,

coupa court à cette entreprise renouvelée de l’aventure des

Sabines.--_Le Parlement et la Cour des Commissaires de 1549_,

par Brives-Cazes.

Ces souvenirs suffiraient à rendre suspecte l’algarade du Béarnais.

Mais il ne tardait pas à s’infliger lui-même le moins équivoque des

démentis, en formulant cette déclaration: Si je n’étais roi de France,

je voudrais être conseiller en ma Cour de Bordeaux[301]!... Vœu

irréalisable: heureusement pour cette Cour si décriée! Henri IV, en

effet, alliait à ses qualités politiques certains travers privés qu’on

n’excuse que chez les princes. Outre sa façon asiatique d’appliquer

la morale, il avait l’instinct du vol, comme Antoine de Bourbon, son

père[302], et glissait dans ses chausses tout ce qui lui semblait de

bonne prise...

--J’étais né pour la potence, déclarait-il dans ses heures de

sincérité[303].

[301] _Chronique de Gaufreteau_, I, p. 321.

[302] _La Société et les Mœurs en Béarn_, p. 156.

[303] _Tallemant des Réaux_, édition Garnier, I, p. 93.

Pendu! Il l’eût été peut-être, si la couronne ne l’avait protégé contre

les rigueurs du nœud coulant... Quel surcroît de discrédit pour les

robins de l’Ombrière si, à tous les concussionnaires de la bande, on

eût joint ce maître fripon[304]!

[304] Le dernier tour d’Henri IV à ses amis du Parlement vaut

la peine d’être conté. Jadis payeur récalcitrant, le Béarnais,

avec l’âge, était devenu franchement avaricieux. Son neveu, le

prince de Condé, ayant jugé bon de prendre femme, Sa Majesté se

fût volontiers affranchie du cadeau de noces. Mais l’épousée

était cette Charlotte de Montmorency pour l’amour de laquelle

le Vert-Galant accomplissait une série d’extravagances qui

le couvrirent de ridicule. Lésiner n’eût point été le fait

d’un Céladon. Henri IV, qui avait le génie des solutions

économiques, trouva le moyen de faire grand sans délier les

cordons de sa bourse. Il glissa dans la corbeille... un brevet

de conseiller à Bordeaux. Bon gré, mal gré, la Compagnie dut

acquitter le montant de cette lettre de change... Combien

d’autres du même genre n’eut-elle pas à payer!

Laissons de côté les contradictions du plus hâbleur des méridionaux,

et, à des commérages inspirés par le dépit, substituons les données,

moins sujettes à caution, du raisonnement...

On se demande comment, durant trois siècles, la faveur du peuple

et de la bourgeoisie aurait pu s’égarer sur des magistrats qui en

eussent été complètement indignes, surtout alors que le pouvoir royal

ne négligeait rien pour retourner contre eux l’opinion publique! Une

fidélité qui s’affirme avec cette constance ne saurait faire fausse

route.--Aussi bien, lorsqu’on pénètre au fond des choses, découvre-t-on

que les «sénateurs» bordelais méritaient quelque estime, qu’on ne les

rencontrait pas, la nuit, déguisés en tire-laine, que les gentilshommes

se ruinaient sans leur aide, et que la peste décimait la ville, même au

temps où, relégués loin du port de la Lune, ils siégeaient à Marmande,

La Réole ou Condom...

Est-ce à dire que leur vertu, à travers la défaillance universelle,

ait résisté à toutes les atteintes? Ce serait ne tenir compte ni

des entraînements, ni des passions de la nature humaine[305]. La

robe ne s’isolait pas du monde au point d’en éviter les promiscuités

honteuses. Dans les rangs du personnel, sans cesse renouvelé, qui s’y

succéda[306], on trouve des âmes peu scrupuleuses, des consciences

pactisant avec les abus, des aigrefins, des meurtriers et jusqu’à trois

faux-monnayeurs. Ajoutons, pour compléter ce tableau poussé au noir,

que certains conseillers--quelque peu batailleurs aux assemblées des

Chambres--affichaient au dehors une morgue qui, assure-t-on, était

devenue la marque des officiers de judicature, comme l’insolence le

privilège des gens titrés et la pédanterie l’apanage des docteurs.

[305] «Comment le Parlement eût-il pu résister seul aux

entraînements corrupteurs créés par le despotisme de François

Ier et de ses successeurs!»--_Le Parlement de Bordeaux et la

Cour des Commissaires_, par Brives-Cazes, p. 164.

[306] La liste dressée et publiée par M. Dast de Boisville

comprend plus de seize cents noms.

Ces réserves--qu’explique suffisamment le mot de notre vieux Montaigne:

_l’espèce est ainsi_--n’enlèvent rien à la valeur morale de la grande

majorité des parlementaires, parmi lesquels abondent les citoyens

intègres, les penseurs, les érudits, les bienfaiteurs de la cité.

Que si, procédant par voie de comparaison, on jette un regard sur les

autres éléments sociaux--noblesse, finance, église--on acquiert la

conviction que tout ce que la province comptait de meilleur et de plus

distingué, occupait une place au palais de l’Ombrière.

Au nombre des vertus qui y fleurissaient, il en est une à laquelle

on ne pourrait, sans injustice, refuser une mention spéciale: le

désintéressement.--Quelques explications, sur un sujet si peu connu,

ne seront peut-être pas inutiles. Deux sortes de rémunérations étaient

allouées aux titulaires des charges: les gages et les épices...

Les gages--que l’on soldait souvent avec plusieurs années de

retard--s’élevaient, pour les simples conseillers, c’est à dire pour

la Compagnie presque entière, à un chiffre dérisoire. Encore la

Couronne, invariablement à bout de ressources, mais ingénieuse à s’en

procurer, ne tarda-t-elle pas à découvrir un stratagème qui lui permit

d’acquitter sa dette sans se mettre en dépense. Elle fixa la capitation

spéciale aux gens de robe à une somme équivalente aux gages, et opéra

d’office le retranchement. Tout compte fait, les conseillers au

Parlement de Paris touchaient un reliquat variant entre treize livres

quatorze sous et dix écus[307]. Ceux de Bordeaux n’étaient pas mieux

traités: leurs appointements annuels de 375 livres--soit 31 livres 2

sous et 2 deniers par mois--se trouvaient aussi presque intégralement

absorbés par les retenues du Trésor... C’est un élément qui ne doit pas

entrer en ligne de compte[308].

[307] _Journal historique de la révolution opérée dans

la Constitution de la monarchie française_, II, p.

232.--_Maupeouana_, III, p. 30.

[308] La capitation variait suivant les besoins du fisc. En

1721, elle était de 1,500 livres pour le premier président, de

450 livres pour les présidents à mortier, de 225 livres pour

les présidents à bonnet et les conseillers, de 35 livres pour

les avocats. On ne tarda pas à l’augmenter et à y joindre un

impôt de quatre sols pour livre.

Un relevé de compte présenté par le payeur des gages au

conseiller de Pichon fournit sur cet état de choses des

précisions intéressantes. Ce compte, qui s’étend de 1713 à

1724, constitue M. de Pichon créancier d’une somme totale de

4,200 livres, pour onze années de gages à 375 livres, soit

4,125 livres, et pour deux années à la Tournelle donnant lieu

à un supplément de 37 livres dix sols, chacune. Au débit

figurent: 1º l’impôt du _dixième_ sur les gages, 420 livres; 2º

l’impôt de la capitation, 3,307 livres 15 sols... Reste un boni

de 473 livres 5 sols, affecté à des fournitures de bureau. En

définitive, M. de Pichon se trouve redevable de 10 livres 11

sols 6 deniers.--_Archives départementales_, C. 852.

Restent les épices, dont la perception donnait lieu à de si légitimes

critiques. Quoi de plus choquant, en effet, qu’une taxe laissée à

l’arbitraire du juge, en vue de le rémunérer de ses peines! Mais ce que

l’on ignore trop, c’est que, répartie entre une quantité considérable

de charges multipliées dans un intérêt fiscal, cette redevance--dont

l’entière responsabilité incombait à la Couronne--ne constitua jamais

une source de profits. Elle ne couvrait même pas les intérêts du prix

avancé par le titulaire, lequel, loin de trouver dans ses fonctions un

instrument de lucre, devait, pour l’honneur de les remplir, s’imposer

le plus lourd des sacrifices[309].

[309] La démonstration est facile. En 1770, le Parlement de

Bordeaux se composait de dix présidents à mortier et de cent

présidents à bonnet ou conseillers. On ne peut évaluer à moins

de 120,000 livres la valeur des offices de président à mortier,

soit 1,200,000 livres pour les dix. Les offices de président

à bonnet et de conseillers, après avoir valu 60,000 livres,

étaient descendus à 40,000; soit quatre millions, pour les

cent; en tout, cinq millions deux cent mille livres déboursés

par les membres de la Compagnie, non compris ceux du Parquet.

Or, le montant des épices réellement perçues--à l’exclusion

des épices _pro rege, pro urbe, pro Deo_--n’atteignait pas,

à beaucoup près, le revenu qu’eût pu donner cette somme.

Un dépouillement consciencieux démontre qu’à cette époque

elles ne s’élevaient pas à 40,000 livres, pour un ressort de

2,200,000 justiciables (à Rouen elles étaient de 20,000 livres

seulement). Réparties sur un capital de cinq millions deux

cent mille livres, ces 40,000 livres constituaient un intérêt

de moins de 1%. Encore négligeons-nous l’impôt de la Paulette

lequel, étant alors fixé au centième du prix de l’office,

absorbait et au delà toutes les sommes perçues.--En fin de

compte, les épices allaient, sous des formes diverses, se

déverser dans les coffres de l’État, et l’on peut affirmer que

les parlementaires payaient chèrement les privilèges qui leur

étaient attribués. Ce qui, dans une certaine mesure, peut faire

illusion, c’est que les épices se répartissaient d’une façon

inégale. La plus forte part était réservée aux rapporteurs

de la Grand’Chambre, tandis que les officiers des Enquêtes

et des Requêtes ne touchaient à peu près rien. Ces derniers,

spécialement, étaient taxés à une redevance fixe de six écus

par audience, laquelle, partagée entre dix magistrats, portait

à trente-six sous par audience le profit de chacun d’eux...

Étienne de Cruseau fournit, sur cette délicate question des

épices, un renseignement précieux. Devenu conseiller de

Grand’Chambre, il clôture l’année 1608 par cette exclamation,

unique dans sa longue carrière: «Dieu m’a donné mille escus

de mon estat; à vous, mon Dieu, gloire et honneur et grâces!»

Cette satisfaction bruyante de l’un des rapporteurs les plus

zélés du Parlement démontre le caractère insolite de ce revenu,

qui n’était, d’ailleurs, que l’intérêt à 5% du capital de la

charge. Gaufreteau complète cette indication par la réflexion

suivante: «Quel advantage peuvent avoir ceux qui achepteront

des offices de crue, attendu que, après qu’ils auront baillé

quinze ou vingt mille escus pour leurs offices, ils demeureront

près de vingt ans avant gagner l’eau qu’ils boiront»: une

boutade qui n’est, en somme, que l’expression fidèle de la

vérité.--Ajoutons qu’une rémunération aussi illusoire des

emplois de judicature peut, seule, expliquer la facilité avec

laquelle les magistrats de l’ancien régime, pour forcer la main

au roi, abandonnaient, parfois pendant des années, l’exercice

de leurs fonctions.

Riches, les parlementaires l’étaient presque tous; mais pour des

causes différentes. Les Compagnies judiciaires avaient, dès le XVIe

siècle, acquis une telle influence, leur prestige était si indiscuté,

la considération dont on les entourait si universellement admise,

que la possession d’un siège de conseiller devint le couronnement

des ambitions bourgeoises. Il n’est pas de Gascon ayant fait fortune

dans le négoce qui ne rêvât cette dignité pour l’aîné de ses enfants,

quelque onéreuse qu’elle pût être. «Dès qu’un marchand a de quoy,

enseigne un vieux dicton, il pousse ses hoirs dans la robe!» La liste

serait longue des officiers de justice dont l’aïeul, simple courtaud

de boutique, était parti en sabots de son village et arrivé à Bordeaux

_pedibus albis_. Chez beaucoup, d’ailleurs, l’acquisition--si vivement

reprochée par le Vert-Galant--d’une gentilhommière avait précédé celle

de l’office. Michel Eyquem, dont les ancêtres vendirent du poisson salé

à la Rousselle, était, depuis longtemps, seigneur de Montaigne quand

il vint siéger sur les fleurs de lis. De même, les Secondat, enrichis

dans la finance, possédaient la baronnie de Montesquieu bien avant de

coiffer le mortier...

L’immobilisation d’un capital, énorme pour l’époque, ne laissait

pas que d’entraîner parfois la gêne. Les propriétaires d’offices

maintenaient leur situation--quand ils ne l’accroissaient pas--à l’aide

de mariages opulents. Michel de l’Hospital le constatait lors de son

passage à Bordeaux: «Quand on sait quelque héritière, disait-il, c’est

pour Monsieur le Conseiller[310].» S’il arrivait alors, comme en

témoigne l’illustre chancelier, que certaines de ces unions fussent

contractées contre le gré des familles, les fortunes s’offraient

d’elles-mêmes, durant le cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Trop

heureux le négociant appelé à l’honneur de faire souche de robins! Le

plus riche de la ville, M. Saige, divisait ses millions en deux parts:

l’une pour son fils qu’il pourvoyait d’un emploi d’avocat général;

l’autre pour sa fille qu’il mariait au président de Cazeaux[311].--Il

serait facile de multiplier les exemples...

[310] _Œuvres de Michel de l’Hospital_, édition Dufey, II, p.

111.

[311] L’avocat général Saige épousait lui-même Mlle de

Verthamon d’Ambloy, fille du président aux Enquêtes, dont

la fortune était considérable--ce qui fait dire à M. de

Lamontaigne: «C’est le Pactole qui va fertiliser les mines du

Pérou.»

Possesseurs de fortunes bien assises, titrés grâce à l’achat de terres

seigneuriales, ne devant rien à la faveur du prince qui, au contraire,

avait beaucoup à leur demander, violentés chaque fois que, d’accord

avec l’opinion publique, ils élevaient la voix contre l’arbitraire

des ministres et les dilapidations de la cour, les parlementaires

constituaient la plus redoutable des oppositions. Louis XV ne

l’ignorait pas. Ces Robes longues, s’écriait-il avec terreur... des

républicains[312]! C’est pourquoi gouverneurs et intendants recevaient

l’ordre de «leur rogner les ongles». On s’efforçait, en même temps,

de les contenir par un choix judicieux du chef placé à leur tête. Ce

ne sont plus, comme autrefois, les plus dignes que l’on élève à la

première présidence, mais ceux qui, par leur influence personnelle et

leur habileté, paraissent le mieux en situation de rendre des services,

de prévenir les desseins hostiles, d’enlever--but suprême de tous les

efforts--l’enregistrement des édits fiscaux... Les premiers présidents

de Paris, faits de la main de Louis XV, ne rappellent que de loin les

Simon de Bucy, les Harlay et les Mathieu Molé!

[312] _Mémoires de Mme du Hausset_, édition Barrière, p. 72.

Par un heureux concours de circonstances, le Parlement de

Bordeaux se trouvait mieux partagé. L’investiture de son chef,

André-François-Benoît Le Berthon, remontait au ministère du cardinal

Fleury, c’est-à-dire à la période vertueuse du règne. Ame droite et

fière, cœur charitable et généreux, caractère loyal et probe, M. Le

Berthon était imbu des grandes traditions. La dignité du magistrat

s’alliait en lui à la fidélité au Trône. Le pouvoir royal ne négligeait

rien, d’ailleurs, pour se concilier ses bonnes grâces. En dehors d’une

pension de trois mille six cents livres[313] qu’on lui servait en sus

de ses gages, il était l’objet des prévenances les plus flatteuses: à

la suite d’un incendie qui consuma son hôtel, en 1741, une somme de

cent mille livres lui fut attribuée à titre de don gracieux[314]. Ces

libéralités n’étaient point de nature à enchaîner son indépendance.

Seuls, parmi ses collègues, quelques impatients murmuraient de sa

longanimité à l’égard des ministres; mais tous tombaient d’accord pour

rendre hommage à la haute intégrité de celui que d’Aguesseau jugea

digne de le remplacer à la Chancellerie[315].

[313] _Archives départementales_, C. 3623.

[314] _Archives départementales_, C. 3585.--Sur l’emplacement

de sa maison incendiée, M. Le Berthon fit construire le bel

hôtel, rue du Mirail, qu’occupent aujourd’hui les services du

Mont-de-piété.

[315] Il paraît certain que les Sceaux furent offerts à M. Le

Berthon et qu’il les refusa pour ne point quitter Bordeaux.

Ce n’était pas, du reste, une tâche facile que de diriger une grande

Compagnie jalouse de ses prérogatives et dont l’esprit de soumission

ne constituait pas la qualité dominante. Saisie des graves problèmes

qui agitaient l’opinion, elle apportait à leur examen une liberté de

jugements et de paroles égale à celle de nos assemblées modernes. Mais

ce sont surtout les questions financières, les demandes de subsides,

la création de taxes nouvelles rendues nécessaires par les exigences

de Versailles, qui avaient le privilège de mettre les cervelles en

ébullition. Les jours où s’engageaient ces débats irritants, le Palais

présentait une animation insolite. Chaque officier se tenait à son

banc comme à un poste de combat. Les ardents répandaient une odeur de

poudre, les pacifiques prenaient des attitudes de lion en courroux, les

têtes chenues elles-mêmes subissaient l’entraînement général.

Que de soucis pour maintenir dans une exacte discipline ce

personnel mobile et passionné qui ne comprenait pas moins de cent

soixante membres, en comptant les honoraires[316]! Sans doute, les

pères de famille--Catons en perruque longue, attachés au foyer

domestique--représentaient le principal appoint. Mais, à leur

suite, évoluait la petite troupe des recrues, dont les allures

juvéniles contrastaient avec la sévérité majestueuse des anciens.

L’État, percevant un impôt--le marc d’or--sur les transmissions

d’offices, n’hésitait pas à investir de charges de présidents et de

conseillers, bien avant l’heure où le règlement leur permettait d’en

exercer la fonction, des étudiants à peine sortis de l’école[317].

Simples stagiaires de fait et ne prenant aucune part aux décisions,

ils n’en figuraient pas moins sur le tableau, portaient la robe

rouge et occupaient une place dans les cérémonies publiques où ils

servaient de point de mire à plus d’un joli minois. C’était l’élément

mondain, remuant, turbulent même, du Palais, un élément ne résistant

guère--comment en être surpris!--à l’attrait des petits vers, de la

comédie de société, de la galanterie courante... Grand sujet de

préoccupations pour un premier président soucieux de prévenir toute

confusion entre ces adolescents--les magistrats de l’avenir--et leurs

confrères en exercice que la faveur publique gratifiait du titre de

_Romains_.

[316] Dix présidents à mortier en exercice et deux honoraires,

deux chevaliers d’honneur, six présidents à bonnet,

quatre-vingt-quatorze conseillers en exercice, vingt-deux

honoraires, vingt-six officiers du parquet ou greffiers.--Aux

processions de Saint-André, le gros du cortège stationnait

encore dans la rue du Loup quand la tête franchissait le seuil

de la Primatiale.

[317] Les conseillers n’avaient voix délibérative qu’à

vingt-cinq ans, les présidents qu’à trente ans.

Durant de longues années, M. Le Berthon avait suffi à la peine. L’âge

ayant paralysé ses forces, il s’était fait adjoindre, comme coadjuteur

avec succession future, son fils Jacques-André-Hyacinthe, lequel, avec

moins d’acquis et de clairvoyance, possédait cependant des qualités

éminentes. C’était un libéral, suivant l’antique formule: c’est lui

qui, aux États-Généraux, demandera que Sa Majesté abandonne le titre

de roi de France, attentatoire aux droits de la nation, pour reprendre

celui de roi des Français[318]... La vie entière de cet homme de bien,

mêlé à toutes les agitations de la fin du XVIIIe siècle, se résume

dans cette déclaration formulée, non sans orgueil, au terme d’une

longue carrière: «Depuis que je suis à la tête du Parlement, j’ai reçu

vingt-huit lettres de cachet, presque toutes portant exil; ce sont

autant de lettres de noblesse que je léguerai à ma famille[319]...»

[318] _Mémoires de Bailly_, III, p. 130.

[319] _Tablettes de Bernadau_: V. p. 177.

Telle était--soldats et capitaines--la cohorte judiciaire avec

laquelle Richelieu allait se mesurer. Il y eut, à vrai dire, un moment

où chacun fit un effort pour maintenir la bonne intelligence. Les

parlementaires ne se bornèrent pas, lors de l’arrivée du maréchal, à

le couvrir de fleurs: ils refusèrent de percevoir le droit de cinq

cents livres dû pour l’enregistrement de ses provisions[320]. C’était

le prendre par son faible. La campagne menée contre la Société de

Jésus, l’expulsion de ces religieux, les condamnations prononcées

contre les écrits des évêques qui tentèrent leur défense, n’étaient

pas non plus pour déplaire à ce sceptique. Aussi mettait-il quelques

ménagements dans ses premières attaques. Messieurs de l’Ombrière! «de

braves gens qu’il adoroit en gros et révéroit en détail...» Et il

s’étonnait qu’on pût en menacer les gentilshommes «comme on fait aux

enfants de la grande beste!...» Au fond, il éprouvait, à l’égard de la

canaille fourrée d’hermine, un souverain mépris, encore avivé par sa

condamnation récente dans un procès que le jurisconsulte Voltaire lui

disait imperdable[321].

[320] Cette cérémonie eut lieu le 23 mars 1756, deux ans avant

la prise de possession effective. Le maréchal y fut représenté

par le marquis de Montferrand, grand sénéchal de Guyenne.

[321] Lettre de Voltaire du 12 septembre 1755.

Ce dernier, en pareille occurrence, se vengeait comme un gamin des

rues:--Passez, Monsieur le président, murmurait-il chapeau bas,

lorsqu’un âne se trouvait sur son chemin... Richelieu en usait d’autre

sorte. Chaque fois que le Parlement repoussait des édits, il venait

parader au Palais et faisait, _manu militari_, enregistrer les volontés

du roi. Dieu sait avec quelle arrogance de bon ton, quelles railleries

de grand seigneur, quels airs de capitan! Et si quelque discours

sentant la révolte parvenait à ses oreilles, comme il faisait jeter

le factieux dans un carrosse et l’expédiait, entre quatre dragons, à

l’autre bout du royaume[322]!

[322] Tel fut le sort de l’avocat général Dupaty à qui une

rigoureuse incarcération à Pierre-Encise rappela les dangers

d’une indépendance intempestive. Le fougueux orateur fut,

de là, transféré à Roanne où il écrivit ses _Imitations de

Properce et de Tibulle_.

Hanté par le souvenir du vieux d’Épernon, «mon héros» ne se contentait

pas des griefs que lui fournissait Versailles. Il s’appliquait aussi à

faire naître les occasions, recourant, quand il ne trouvait pas mieux,

à des chicanes de procédure. Il découvre, un jour, que la Grand’Chambre

a statué dans une affaire qui n’a point été soumise au premier degré

de juridiction... Vite, il défère l’arrêt au Conseil, le fait casser

et obtient--sanglante injure!--qu’on ordonne la restitution des

épices... Richelieu n’avait pas eu la main heureuse. Le litige, dont

le Parlement s’était constitué l’arbitre, présentait des complications

d’un ordre tel que les magistrats inférieurs avaient reculé devant

la tâche. Loin de se plaindre, les parties se félicitaient d’une

solution aussi rapide, et même celle qui avait succombé se déclarait

prête à acquitter les frais, bien que la décision du Conseil l’en

déchargeât... L’intendant en fut réduit à témoigner en faveur de

Messieurs. Ils s’étaient, affirma-t-il, conformés à l’usage et avaient

agi dans l’intérêt de la justice: il fallait se hâter, en leur donnant

satisfaction, de clôturer cette regrettable affaire[323].

[323] _Archives départementales_, C. 2623.--L’intendant était

alors M. Boutin, un homme aimable et distingué dont les

correspondances privées font fréquemment l’éloge. Sa femme--une

Chauvelin--s’attira toutes les sympathies par ses manières

et sa bonne grâce. Très bien accueillie dans la société

bordelaise, elle donna elle-même des fêtes qui eurent un grand

éclat.

Les parlementaires, de leur côté, ne s’en tiennent pas à la défensive.

Ils attaquent avec vigueur, livrant sous main au public leurs décisions

les plus acerbes[324]. Tantôt, ils tonnent contre les lettres de cachet

et proclament le principe de la liberté individuelle. Tantôt, rappelant

d’anciennes prescriptions de police, ils prononcent de sévères arrêts

contre le jeu[325]. Hier, ils lançaient de malicieuses allusions aux

sociétaires du théâtre[326]; aujourd’hui, ils s’insurgent contre les

enregistrements effectués l’épée au poing et les déclarent nuls, «comme

destructifs des lois primitives de la monarchie et des constitutions

fondamentales de l’État...» Bientôt, ils s’attaqueront au maréchal

lui-même dans la personne de ses subordonnés les plus compromis. Le

brigandage, en effet, règne dans tous les services. Chacun pille

impunément: le traitant rapace, les agents des douanes et des postes,

les fermiers des greffes, les receveurs des tailles... Réduits à

l’impuissance, les officiers municipaux ferment les yeux--quelques-uns

même pêchent en eau trouble!--tandis que les magistrats des

juridictions seigneuriales, par crainte ou déférence, laissent impunis

malversations et attentats.

[324] Le roi fut obligé d’interdire toute publication de ce

genre.--_Archives départementales_, C. 3623.

[325] La décision ne fut pas rendue à l’unanimité, si l’on s’en

réfère à la correspondance de MM. de Lamothe. Un certain nombre

de jeunes conseillers, pour qui la masse aux dés avait des

charmes, votèrent contre.

[326] A l’occasion de l’établissement du Vauxhall: _Archives

historiques de la Gironde_, XXIV, p. 428.

Dans ce désarroi général--après avoir sans succès représenté au roi «le

cri de la misère de son peuple et son désespoir»[327]--le Parlement

prenait une résolution qui procède de l’esprit révolutionnaire:

il instituait, sous le titre de _Bureau de la grande police_,

une Commission permanente chargée de rechercher les abus, de

prévenir les vexations, de poursuivre les crimes[328]. Aussitôt,

les plaintes d’affluer, les dépositions d’éclater vengeresses,

les mesures réparatrices de se succéder. Vainement le gouverneur

s’efforça-t-il d’accumuler les obstacles et de prendre sous son égide

les prévaricateurs, l’effet produit n’en fut pas moins immense: la

conscience publique se sentit soulagée...

[327] _Registres secrets_, sous la date du 7 septembre 1763.

[328] Elle se composait de MM. de Gascq, de Gourgue

(Laurent-Marc-Antoine), de Grissac, de Baritault, de La

Colonie, de Favars, de Filhol, de Prunes, de Gourgue de

Thouars, de Verthamon d’Ambloy, d’Arche de La Salle, de

Lamontaigne, de Rauzan, de Poissac.

Sans cesse sur la brèche, la Commission englobait dans son

programme les sujets les plus divers: voirie, police, hygiène,

octrois, tailles, corvées, timbre, contrôle, institutions de

bienfaisance et économiques, réformation de la justice--«matière

essentielle au bien de l’État»[329]... Elle examinait tout, ne s’en

rapportant pas plus aux documents d’ordre financier qu’aux rapports

administratifs: «d’autant»--mentionne un procès-verbal, qui constitue

une sanglante critique des agissements royaux--«que la Compagnie

n’aura jamais de confiance en ce que les intendants pourroient

fournir eux-mêmes.....» Quatre cahiers, découverts par hasard au

milieu du fouillis où sommeillent inexplorés des monceaux de pièces

émanant du palais de l’Ombrière, témoignent du zèle, du courage, de

l’acharnement--serions-nous tenté de dire--de ces hardis redresseurs de

torts[330].

[329] Une étude sur la réforme de la justice fut, en effet,

préparée par un des _Messieurs_.

[330] M. Brives-Cazes a publié dans une intéressante

brochure--_Le Parlement de Bordeaux: Bureau de la grande

police_--un résumé des travaux de la Commission. Les registres

retrouvés par lui n’embrassent qu’une période de quatre années

à partir de 1763; mais nous ne serions pas surpris que le

Bureau eût fonctionné jusqu’en 1771. Les remarquables arrêts

rendus en 1770 sur la vente des grains et l’établissement

d’assemblées de paroisses en vue de soulager la misère

publique, ont sûrement été inspirés par le _Bureau de la grande

police_.

Tenu en échec par cette troupe de robins, Richelieu ne décolérait pas.

La plupart d’entre eux devinrent pour lui des ennemis personnels, et il

conçut contre le Parlement «une haine irréconciliable»: le coup d’État

du chancelier Maupeou allait lui permettre de l’assouvir.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 14 / 46 题