L’inoculation en Guyenne.--Épreuve tentée par Mme d’Egmont:
son départ de Bordeaux.--Reconstitution du théâtre.--Société
d’actionnaires.--Les débuts de Mlle Émilie.--Chansons contre
le maréchal: incarcérations au fort du Hâ.--Le cadet des
Labottière.--Albouis-Dazincourt.--Procédés de Richelieu.--Fêtes
en son honneur: la _Belle Jardinière_.--Représentations
offensantes pour la morale: le _Galant Escroc_.
Madame d’Egmont touchait au terme de son séjour: les circonstances dans
lesquelles il prit fin méritent d’être mentionnées...
Chaque époque eut ses fléaux particuliers expédiant, avant l’âge, les
gens dans l’autre monde. Le XVIIIe siècle en compta deux: l’indigestion
et la petite vérole. Ceux qui résistaient à celui-ci succombaient
à celui-là. Pour le premier, il existait un remède préventif, la
sobriété, dont on usait le moins possible. Pour le second, il n’y en
avait aucun: les malades mouraient dru comme mouches.
C’est alors qu’on importa d’Asie, où il se pratiquait de temps
immémorial, le système de l’inoculation. La Grande-Bretagne l’essaya
tout d’abord; il franchit ensuite la Manche, et, après avoir élu
domicile à Genève, pénétra en France. Grâce à l’initiative de quelques
grands seigneurs, il y rencontra bientôt un certain nombre d’adeptes.
Mais si le procédé sembla louable aux esprits dépourvus de préjugés,
la majeure partie de la nation estima que c’était tenter Dieu que de
soumettre ses créatures aux atteintes d’une épidémie dont sa bonté
pouvait leur épargner l’épreuve[278]. Soucieux d’éclairer le public, le
Parlement de Paris se décida à saisir de la question les Facultés de
médecine et de théologie.
[278] _Mémoires du chancelier Pasquier_, I, p. 3.--_Mémoires
du duc de Luynes_, XIV, p. 470.--L’inoculation était regardée
comme un acte de rébellion contre la volonté divine.
La province n’attendit point cette consultation pour entrer en lice. A
Bordeaux, l’inoculation faisait grand tapage. Non contents de disputer
avec les savants du dehors, les médecins du pays engageaient entre
eux des polémiques acharnées. Le docteur Grégoire, qui jouissait
d’un grand renom «pour la hardiesse de ses traitements couronnés
de succès inouïs»[279], fut attaqué avec violence par son confrère
Lamontagne. De part et d’autre, on se jeta à la face le vocabulaire
des Diafoirus et des Purgon, tandis que la ville se divisait en deux
camps: les inoculés, rares encore, déposant en faveur du traitement
auquel ils s’étaient soumis; les gens hostiles, assurant qu’il était
indigne du patriotisme français d’user d’un système venu en droite
ligne de l’Angleterre, et qui, d’ailleurs, exposait à de fâcheuses
conséquences[280]... Justement, on ne parlait depuis quelques
semaines--Dieu sait avec quelle ironie!--que d’un échec éprouvé par les
innovateurs dans la personne du fils du receveur des tailles d’Agen, M.
de Latour...
[279] _Liste chronologique des ouvrages des médecins et
chirurgiens de Bordeaux_, an VII, p. 22.--Les succès du docteur
Grégoire n’eurent pas le privilège de l’enrichir. Traqué
par ses créanciers, il fut réduit, en 1765, à solliciter le
bénéfice d’un sauf-conduit.--_Archives départementales_, C.
3437.
[280] Les _Annonces-Affiches_ prenaient part à la polémique,
et, dans le numéro du 13 mars 1760, se prononçaient en faveur
de l’inoculation.
Ce mécompte, qui augmentait le trouble des esprits, dut paraître cruel
aux habitués de l’hôtel du Jardin-Public acquis, de longue date, au
principe de l’inoculation. Montesquieu, avec Mme d’Aiguillon, avait
figuré parmi les premiers prosélytes. Guasco, dès 1750, faisait à
Londres une conférence en faveur de la méthode nouvelle et poursuivait
à Paris son apostolat, en dépit des quolibets de la duchesse du Maine.
Les convictions du Père François n’étaient pas moins robustes[281].
Quant à Mme d’Egmont, elle savait, par la correspondance de Voltaire,
les succès de Tronchin qui, non content de ressusciter une fois les
gens, comme le faisait Esculape, leur assurait «la perpétuité de vie»...
[281] Le 10 novembre 1757, il écrivait à Barbot, à l’occasion
de la mort du fils unique de M. de La Tresne: «Si l’inoculation
de la picotte étoit pratiquée autant qu’elle le mérite,
peut-être qu’elle eût évité bien des regrets à l’infortuné M.
de La Tresne. J’ai bien pris part à sa perte. Les amis de Mme
Duplessy n’en seront pas si affligés que moi.»--_Papiers de
l’Académie_, 828, 20.
Une victoire retentissante devenait indispensable pour regagner le
terrain perdu; la jeune comtesse, avec sa crânerie habituelle, s’offrit
à la lancette de l’opérateur... Ce ne fut, de toutes parts, qu’un cri
d’admiration mêlée de crainte. La muse de Rulhière s’empressait de
calmer ces inquiétudes... Non, s’écriait-elle,
Non, ce n’est point une audace imprudente
D’éteindre dans son sein un venin dangereux
En l’allumant dans l’âge heureux
Où sa fureur est innocente...
On inocule au fond de la Norvège,
En Danemark, et ces peuples sensés,
Par nous instruits, nous ont bien devancés.
Tant de raisons valent moins qu’un exemple...
Jeune d’Egmont qu’ici chacun contemple,
Vous le donnez cet exemple imposant.
Et le versificateur, dans une période où l’enthousiasme supplée à
l’inspiration, montrait la troupe des amours veillant, attendrie, près
du chevet de l’héroïne.
L’opération eut lieu[282]. Un bras aux lignes sculpturales subit la
piqûre de l’acier imprégné de virus humain. Suprême angoisse! On
chantait victoire, quand une fièvre putride se déclara, mettant en
péril les jours de la malade... La science, heureusement, eut le
dessus, et Bordeaux éclata en applaudissements frénétiques[283].
[282] Par les soins d’un médecin nommé Chaumont dont le nom ne
figure point parmi les docteurs exerçant à Bordeaux ou à Paris.
[283] Le docteur Grégoire dédiait à la comtesse une étude
sur la petite vérole et la remerciait, au nom de la Faculté,
d’avoir, par une fermeté d’âme sans pareille, «fourni des armes
victorieuses aux défenseurs de l’inoculation».
Mme d’Egmont n’en était pas moins gravement atteinte. On lui recommanda
les eaux de Forges... Son départ, regretté de tous, fut sûrement
l’objet d’une de ces manifestations où l’exubérance méridionale aime
à se donner carrière. A l’hôtel du Jardin-Public, les témoignages,
pour être discrets, n’en furent pas moins vifs. Que de bouches amies
soupirèrent ce quatrain:
D’Egmont, avec l’Amour, visita cette rive...
Une image de sa beauté
Se peignit un moment sur l’onde fugitive...
D’Egmont a disparu; l’Amour seul est resté[284].
[284] _Œuvres de Rulhière._ Paris, 1819, VI, p. 445.
Séparé de sa fille et abandonné à ses instincts, Richelieu reprit
sa vie de libertinage. Les fêtes, le jeu, les aventures galantes
recommencèrent de plus belle; chaque réunion nocturne s’achevait par un
second souper où, bravant l’indigestion, il se gorgeait des mets les
plus fins, assurant qu’à l’exemple de M. de Pourceaugnac il ne dormait
jamais mieux que lorsqu’il avait fortement mangé[285]. En même temps,
il s’ingéniait à satisfaire ses penchants pour le théâtre, guidé moins
par l’amour de l’art que par celui de ses prêtresses.
[285] _Correspondance de M. de Gascq._--Lettre, du 28 janvier
1769, à M. d’Arche.
En qualité de premier gentilhomme de la Chambre, préposé aux _menus
plaisirs_ de Sa Majesté, le maréchal avait la haute main sur les scènes
de Paris. C’est lui qui fixait l’ordre des représentations, arrêtait
l’affiche, signait les engagements, ordonnait les débuts, expédiait au
For-l’Évêque les acteurs récalcitrants et donnait le dernier coup d’œil
au maillot des nymphes du ballet: une fonction qu’il accomplissait avec
le zèle d’un calculateur qui y trouve son profit...
Se ménager à Bordeaux les mêmes jouissances, procéder au recrutement
des grandes coquettes et des ingénues, régner sur ce personnel facile,
comme il régnait à la Comédie-Française et à l’Académie de musique,
tel fut le but poursuivi. Une transformation aussi complète exigeait de
fortes avances. Richelieu--en grand capitaine mâtiné de Turcaret--eut
une idée géniale: constituer une société qui se chargerait des frais de
l’entreprise. Les actions, émises à mille écus, furent souscrites par
ses courtisans... Moyennant quoi, une troupe appropriée aux désirs du
maître se trouva prête dès l’automne de 1760.
Cette célérité était d’un heureux présage. On s’attendait à des
merveilles... La montagne accoucha d’une souris. Il apparut bien vite
que les premiers sujets manquaient d’éclat, que l’ensemble ne dépassait
point une moyenne tolérable, et que, au cours du divertissement,
évoluaient des danseuses aussi ignorantes des ronds de jambe que de
l’art des pointes et des entrechats[286]. Le public constata surtout
l’insuffisance de la grande coquette, également chargée des rôles
tragiques, laquelle, à ces emplois absorbants, joignait encore ceux
de directrice de la scène et de maîtresse en titre du maréchal; on
la nommait Mlle Émilie. C’était, assure Collé, une grande fille
assez bien faite, mais laide et maigre, sans voix, sans grâce, sans
intelligence, que les abonnés de la Comédie-Française avaient refusée
par acclamation[287]...
[286] _Correspondance de MM. de Lamothe._--Parmi les danseuses
engagées se trouvaient les sœurs Boscarel que le maréchal
honorait d’une bienveillance particulière et à qui il faisait
donner leurs premières leçons, aux frais des actionnaires.
[287] _Journal historique de Collé_, I, p. 174.--Après
quelques années passées à Bordeaux, Mlle Émilie se rendit à
Saint-Pétersbourg où «elle mourut de froid». (_Manuscrit de M.
de Raoul._)
Bien des lèvres éprouvèrent ce que Fréron appelle la démangeaison du
sifflet. La prudence ferma toutes les bouches. Mais, hors de la salle,
loin des sentinelles placées aux portes du parterre, la critique reprit
ses droits sous forme de chansons. On en composa de sanglantes, une
notamment où les tenanciers du _tripot comique_,
Qui vous donnoient bravement
De l’ennui pour de l’argent,
«se trouvoient peints au naturel». Chacun des actionnaires y était
passé au fil d’une implacable raillerie:--M. de Gascq, déserteur du
Palais au profit du théâtre;--le marquis de Montferrand, grand sénéchal
de Guyenne, devenu le compère du souffleur[288];--le jeune Duvigier,
«pieds légers et cerveau lourd»;--les jurats, toujours prêts à
s’humilier devant le maître;--le maréchal lui-même qui, la menace aux
lèvres,
Enjoint de tout applaudir,
Fût-ce l’Émilie
O gué!
Fût-ce l’Émilie...
[288] Voici l’un des couplets qui le concernent:
Courtisan fade et rampant,
Vil par ses courbettes,
Politique, faux galant,
Conteur de sornettes...
La noblesse, en rougissant,
Voit son sénéchal dansant
Auprès des cadettes
O gué!
Auprès des cadettes.
Ces fredons firent si bien le tour de la ville qu’ils arrivèrent aux
oreilles des intéressés. Grande rumeur, investigations de la police
et, finalement, arrestation d’une demi-douzaine d’ajusteurs de rimes.
On leur adjoignit le cadet des frères Labottière, pauvre garçon
faible d’esprit, dont le crime consistait à avoir livré les couplets
satiriques à des filles de la Comédie... Comme il était le moins
coupable de la bande, on ne le retint au fort du Hâ que l’espace de
quatre mois[289]!
[289] _Correspondance de MM. de Lamothe._--M. de Raoul, au
contraire, rapporte que le jeune Labottière était encore en
prison le 25 juin 1763, plus de deux années après l’incident.
Pauvre maréchal! L’heure de l’expiation avait sonné. Ridé, flétri,
grotesque en ses coquetteries d’éphèbe, paré comme une châsse et huché
sur des talons dont la hauteur augmente à mesure que le dos accentue
sa courbe, le «Pacha de Guyenne» dégage, sous le fard, des relents
de courtisane en retraite. Quand, à cette époque, Walpole parle de
décrépitude, c’est Richelieu qu’il prend pour terme de comparaison. Ce
n’est plus, déclare-t-il, qu’un vieux portrait du général Churchill,
bien qu’il affecte, comme ce dernier, d’avoir des _Bootbies_... Et il
ajoute: Hélas! pauvres _Bootbies_[290]!... Voltaire n’a pas la dent
moins dure. Si, par devant, il encense encore, comme il se rattrape par
derrière! _Mon héros_, dans sa correspondance intime, a, peu à peu,
fait place à _la vieille poupée_...
[290] _Correspondance de Walpole_, édition Didot, p. 51 et
55.--Mistress Bootbie passait pour être la maîtresse du général
Churchill.
Pour achever la déroute de l’idole déchue, il ne manquait que le dédain
et les affronts du beau sexe: l’épreuve ne lui fut pas épargnée...
Les bourgeois inoccupés qui, deux fois par semaine, assistaient à
l’arrivée du _fourgon_ de Toulouse, en virent descendre, certain
jour, un Provençal de bonne mine: bouche rieuse, regard expressif,
physionomie avenante, visage irrégulier mais pétillant d’esprit. Si,
à ces qualités physiques, on ajoute de la finesse, de l’entrain,
des réparties heureuses, on conviendra que Joseph Albouis--ainsi se
nommait le nouveau venu--avait de quoi faire son chemin. Particularité
intéressante: ce descendant des Phocéens semblait né pour le théâtre.
Il jouait, non sans éclat, les premiers rôles de tragédie et déployait
une verve endiablée dans l’emploi des Crispins...
Richelieu, qui désirait mettre en ordre les souvenirs de sa vie,
s’attacha ce prodige en qualité de secrétaire. Fixa-t-il des
appointements? C’est probable; mais, fidèle à sa méthode de promettre
toujours sans jamais tenir, il n’eut garde d’offrir au jeune homme
les satisfactions de l’émargement. Cependant, la fréquentation du
beau monde et la nécessité de déplacements continuels imposaient à
celui-ci de lourdes dépenses. Albouis contracta des dettes. Ayant fait
flèche de tout bois, il dut, après trois ans de services impayés,
réclamer le montant de sa créance... Richelieu, pour défendre sa
bourse, possédait, comme Mazarin, quatorze manières de faire la sourde
oreille: il manœuvra si bien que le pauvre secrétaire en demeura
pour ses frais d’éloquence. Réduit à déserter, Albouis se réfugia à
Bruxelles, entra au théâtre, et, sous le nom de Dazincourt, qu’il ne
devait plus quitter, inaugura la série des succès dramatiques qui
allaient le placer au premier rang dans la maison de Molière... Mais,
en Marseillais vindicatif, il eut soin, avant de partir, de souffler au
plus ladre des gouverneurs la plus chère de ses _Bootbies_... Richelieu
en posture de Sganarelle, quelle revanche pour les rimeurs emprisonnés
au fort du Hâ[291]!
[291] _Mémoires de Dazincourt_, édition Barrière, p. 197.
Le vice-roi se consolait de ces misères par une étude approfondie
de la scène bordelaise, où il régnait en maître--à ce point que le
public devait se morfondre à la porte jusqu’à son arrivée, quelque
tardive qu’elle pût être[292]. Il faisait brosser des décors, ordonnait
la représentation de pièces nouvelles, obtenait de l’auteur des
_Scythes_ des changements à cette tragédie, améliorait le personnel, ne
négligeait rien, en un mot, pour la réussite d’une entreprise devenue
sienne... Entreprise aléatoire, il faut le reconnaître. Bien que les
sujets de talent n’eussent pas alors des exigences excessives--on
avait une haute-contre pour deux cents francs par mois--les directeurs
ne faisaient jamais fortune, leurs calculs se trouvant sans cesse
déjoués par des guerres, des famines ou des pestes qui éloignaient les
étrangers et vidaient la bourse des indigènes. Si, par hasard, ces
fléaux les épargnaient, un deuil de cour suffisait pour anéantir les
plus belles espérances. On avait beau multiplier les efforts, recourir
à l’attrait d’étoiles de passage, organiser des tournées dans la
province, pousser jusqu’à Toulouse, ou même jusqu’à Marseille, c’est
par la banqueroute que s’achevaient les campagnes les mieux combinées.
[292] _Histoire des théâtres de Bordeaux_, par Detcheverry, p.
152.
Grâce à la main-mise de Richelieu et à la réclame des sociétaires, le
spectacle, peu suivi jusqu’alors, devint le rendez-vous des élégances
équivoques et de la galanterie en quête d’aventures. Caraccioli,
dans son _Voyage de la Raison en Europe_, s’en explique de la façon
suivante: «Il n’étoit pas flatteur pour les femmes qui tiennent un
rang distingué de se voir en quelque sorte effacées par des filles
entretenues qui affichent la magnificence et qu’on montre au doigt.
Les gens raisonnables en murmuroient, les petits-maîtres en rioient,
mais l’usage avoit prévalu: la coutume est un terrible tyran[293]...»
La coutume avait du bon, au gré des commanditaires. En dépit de la
médiocrité de troupes recrutées un peu partout, et allant de l’ancien
substitut Hacher au futur conventionnel Collot d’Herbois, le montant
des recettes annuelles dépassa le chiffre de deux cent mille livres. De
détestable qu’elle était jadis, l’affaire devenait excellente: si bien
que chaque actionnaire, lors de la dissolution opérée en 1770, toucha
vingt mille livres de bénéfices[294].
[293] _Voyage de la Raison en Europe_, p. 367.
[294] _Annales de Bernadau_, p. 210.
Comment ne pas couvrir de fleurs ce distributeur de dividendes!
Sociétaires et comédiens n’avaient garde d’y manquer. Chaque année,
le 24 août, veille de la Saint-Louis, le théâtre célébrait la fête
de son protecteur. Bouquets au naturel ou allégoriques, harangues
versifiées, cantates en clef de _sol_ ou en clef d’_ut_, aucune
platitude n’était ménagée. Parfois, l’adulation se donnait carrière
sous forme de comédies mêlées de danses et d’intermèdes musicaux. C’est
ainsi qu’en 1767 la population était admise au spectacle de la _Belle
Jardinière_, pièce de circonstance, émaillée des flatteries les plus
grossières. L’armée y célébrait la gloire du vainqueur de Port-Mahon,
la magistrature ses vertus, le peuple sa charité et son attachement
au bien public. Une mère, jeune encore, lui offrait--symbole
inattendu--une branche d’oranger fleuri, tandis que sa fille, une
vierge à son aurore, ébauchait le récit d’un rêve de nature à faire
illusion «au héros aussi heureux en amour qu’en guerre»... Hâtons-nous
de déclarer, pour l’honneur de la cité bordelaise, que cette œuvre
honteuse n’est imputable à aucun de ses enfants[295].
[295] Elle porte la signature d’un des comédiens de la troupe,
le sieur Caprez; la musique était de Beck.--_Collection de M.
Roborel de Climens._
Ces manifestations n’étaient point du goût de tout le monde. Aussi
bien, depuis le départ de Mme d’Egmont, l’opinion jugeait-elle
sévèrement «le directeur de conscience des nymphes du ballet». Bientôt
la bonne compagnie, spécialement la robe, refusa de paraître dans
ses salons. Seuls, la noblesse d’épée, perdue de dettes, et quelques
négociants vaniteux lui demeurèrent fidèles. Le maréchal eut beau
renouveler les splendeurs qui marquèrent sa prise de possession,
augmenter l’éclat de son cortège, se faire précéder à l’église de
hautbois et de violons, entourer son prie-Dieu d’un escadron de gardes,
s’offrir, comme Louis XIV, aux regards de la foule lorsqu’il s’asseyait
à une table d’apparat, le charme s’était dissipé: à l’admiration des
premiers jours succédait un insurmontable dégoût.
Il semble qu’à partir de ce moment, Richelieu se soit attaché à
répondre par le scandale aux sentiments dont il se sentait l’objet.
C’est surtout à l’égard du sexe faible que s’exerce l’impertinence
de ses rancunes. Tantôt, par des indiscrétions calculées, il flétrit
un groupe d’imprudentes qui se fièrent jadis à son honneur. Tantôt,
il range toutes les femmes de la ville dans la catégorie des filles
non repenties. Il ne cesse, d’ailleurs, de leur tendre des pièges et
prend un malin plaisir à offenser leurs yeux et leurs oreilles. A cet
effet--heureux d’accroître son œuvre démoralisatrice--il ordonne la
représentation de comédies d’un libertinage éhonté...
--Ainsi, demande-t-il un jour, le _Galant Escroc_, avec ses indécences,
fait faire la grimace aux dames bordelaises?
--Oh! monseigneur, assure son interlocuteur--un des sujets de la
troupe--elles l’ont trouvé d’une force... d’une force...
--Tant mieux! réplique-t-il, elles y reviendront; jouez-le souvent...
«Et moi», ajoute Collé, qui reproduit cette conversation, «je n’en
reviens pas qu’on tolère une pareille pièce sur un théâtre public!...»
La pruderie du chroniqueur ne saurait être suspecte: le _Galant Escroc_
est de lui[296].
[296] _Journal de Collé_, III, p. 188.--Le _Galant Escroc_
avait été représenté sur le théâtre du duc d’Orléans, à
Bagnolet.
Vis-à-vis des hommes, Richelieu emploie d’autres procédés. D’une
séduction irrésistible, quand il veut se mettre en frais, il est aussi
passé maître dans l’art de l’insolence. Les premiers personnages de
la ville subissent ses algarades. Il n’est pas jusqu’à l’archevêque
à qui il ne joue des tours pendables, le faisant suivre de flûtes
traversières au moment où le prélat désirerait le plus conserver son
incognito. Quant à ceux des jurats qui n’ont pas la bonne fortune de
lui plaire, il les traite comme des laquais. Mais c’est surtout la
bourgeoisie et le petit monde qu’il s’ingénie à molester[297]. Un
système d’espionnage à domicile lui permet de pénétrer les secrets des
gens: il en abuse avec délices, écartant toute plainte par la menace de
lettres de cachet, dont, assure l’auteur de ses _Mémoires_, il avait
toujours les poches pleines...
[297] «C’était toujours sur la classe inférieure que son
despotisme frappait avec le moins de ménagement. Il fit
enfermer plusieurs personnes qui avaient seulement osé blâmer
sa conduite.»--_Vie privée du maréchal de Richelieu_, II, p.
196.
Richelieu, comme le répétaient ses courtisans, pouvait se croire
investi de l’héritage des princes d’Aquitaine, lorsqu’une voix troubla
sa quiétude. Cette voix, que ne parvinrent à étouffer ni l’arbitraire
ni les violences, qui raffermit les cœurs et releva les courages,
c’était celle-là même dont le peuple aimait à suivre les inspirations,
que les puissants n’écoutaient pas sans trouble, et qu’Henri III,
durant la Ligue, disait à elle seule valoir toute une armée:... la voix
grondeuse du Parlement!
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