Mme d’Egmont à l’hôtel Duplessy.--Le culte de Rousseau.--Rulhière
et le marquis de Saint-Marc.--MM. de Lamontaigne, Risteau, Pelet
d’Anglade, de Lamothe, Baritault de Soulignac, d’Albessard,
etc...--Le président de Lavie et ses œuvres.--Paul-Marie-Arnaud
de Lavie.--Joseph Vernet.--Hommage de Barbot à Thémire.--Un
cénacle de jeunes femmes: satire anonyme.--Économistes et
savants: le chevalier de Vivens, M. de Romas et ses expériences,
l’abbé Baudeau à la recherche de sa voie.--Une lecture de Dom
Galéas.
La marquise du Deffant assure qu’il y a trois moyens de remplir la vie:
l’occupation du cœur, le travail du corps, l’exercice de l’esprit.
Ces moyens, Mme d’Egmont les employait tous trois, en consacrant
au dernier le plus clair de ses loisirs: l’étude--au retour de la
parade--l’absorbait durant le jour; le soir, elle soupait chez Mme
Duplessy[248].
[248] _La comtesse d’Egmont_, par Mme d’Armaillé, p. 73.
On voit, dans cet étonnant XVIIIe siècle, d’étranges liaisons entre
grandes dames ou petites-maîtresses. On s’y adore à première vue parce
que de part et d’autre--coïncidence providentielle!--on a eu l’idée de
se mettre une _assassine_ à la naissance du sourcil, ou qu’on porte
«un ruban de même couleur de rose»...
L’affection qui unit Mmes d’Egmont et Duplessy avait des causes
moins futiles. Toutes deux, malgré la différence d’âge, sentaient
et pensaient de même. Toutes deux, éprises des sciences positives,
aimaient la nature, non avec l’affectation d’élégantes asservies à
la mode, mais «en sincères campagnardes». Un autre sentiment devait
encore resserrer les liens existant entre elles: leur dévotion commune
à Jean-Jacques Rousseau... On ne peut, aujourd’hui, se rendre compte de
l’influence exercée par le citoyen de Genève. Du culte qu’il inspira
à ses contemporaines naquit une sorte de franc-maçonnerie dont les
ramifications s’étendaient au loin. Le nombre des femmes qui, sous
prétexte de musique à copier, allèrent s’imprégner du parfum du maître,
est incalculable. Mme Duplessy accomplit-elle le pieux pèlerinage? Ce
ne fut sûrement point l’envie qui lui manqua... Son admiration pour _le
dieu_ résulte suffisamment de la pièce suivante que, par une exception
significative, elle consigna, de sa propre main, sur le _sottisier_ de
l’ami Barbot:
Rousseau ne peut, dans sa patrie,
Obtenir de finir sa vie...
Voltaire, avec tranquillité,
Y jouit du ciel irrité!
Nous cherchons tous, tant que nous sommes,
Au malheur de Rousseau quel crime a donné lieu...
Pourquoi chercher son crime? Il attaqua les hommes:
Voltaire n’attaqua que Dieu!
La ferveur de Mme d’Egmont n’était pas moins profonde. Elle datait
de sa sortie du couvent. Richelieu, après Fontenoy, voulant éblouir
Paris par l’éclat de ses fêtes, en confia la partie musicale à
Rousseau qui eut dès lors ses grandes entrées dans la maison. La jeune
pensionnaire recueillit les premiers échos du _Devin du village_: ils
la bercèrent comme un rêve. De son côté, Jean-Jacques fut attiré par
cette intelligence en voie de formation... Toujours aux petits soins,
il herborisa pour elle, lui dévoila les secrets de la nature, composa
des romances à son intention, l’éleva à la dignité de confidente... Le
cœur du maître se prit-il aux charmes de l’élève? Mme Necker l’affirme,
dans une phrase sèche comme sa personne. La beauté de Mme d’Egmont,
assure-t-elle, est un paradoxe: il n’est pas étonnant que Rousseau en
soit amoureux... A cet amour--si tant est qu’il existât--répondit la
plus fidèle admiration[249].
[249] Mme d’Egmont fit partie du petit cénacle auquel
Jean-Jacques offrit la primeur de ses _Confessions_: «J’achevai
ainsi ma lecture, écrit-il, et tout le monde se tut. Mme
d’Egmont fut la seule qui me parut émue. Elle tressaillit
visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence,
ainsi que toute la compagnie.»
Mme Duplessy ne pouvait offrir à sa séduisante amie le commerce du
cher philosophe; les ressources qu’elle mit à sa disposition n’étaient
point pourtant à dédaigner. Ses salons avaient vu peu à peu, malgré une
sélection jalouse, augmenter le nombre des fidèles: la présence de Mme
d’Egmont leur imprima un caractère mondain auquel, vingt ans plus tôt,
on ne songeait guère... Il est facile, par un travail de restitution
semblable à ceux dont on usa pour faire revivre la société de Mmes de
Tencin et de Lambert, de passer en revue le personnel qui, à cette
époque, fréquenta l’hôtel du Jardin-Public. Ouvrons cette porte que
jadis poussa la main de Montesquieu, pénétrons dans le salon d’honneur
et jetons un coup d’œil rapide sur l’assemblée qui s’y presse...
Deux officiers s’offrent à nos regards: l’un dans le costume sévère
des gendarmes du roi, l’autre avec l’habit bleu brodé d’argent des
gardes-françaises... La maréchale d’Estrées, qui savait apprécier les
jolis hommes, eût hésité entre eux.
Le premier, Claude-Carloman de Rulhière, nous est connu. Figure
intéressante: nez au vent, légèrement pointu comme le nez des
malicieux, front haut, bouche narquoise, œil d’une rare pénétration:
un beau ténébreux qui ne plaît pas moins aux femmes par ses
hardiesses que par ses madrigaux. Il réussit peu, en revanche, auprès
des hommes: certains jugements portés sur lui poussent la sévérité
jusqu’à l’injustice. De la campagne de Hanovre, où il suivit Richelieu
en rêveur plus qu’en soldat, Rulhière a rapporté un poème dont il
ne craint pas, sous le couvert de l’éventail, de réciter quelques
passages. _Les Disputes_, tel en est le titre. «Lisez-les; c’est du bon
temps!» en dira Voltaire qui, dans ses exagérations de vieille coquette
aussi facile à prodiguer la louange qu’avide de la recevoir, n’hésite
pas à comparer ce badinage aux chefs-d’œuvre de La Fontaine et de
Molière. Ce qui vaut mieux que _les Disputes_, ce sont les travaux que,
devenu diplomate, le jeune officier, mettant le sceau à sa réputation,
édifiera sur l’histoire de Russie et de Pologne.
Son compagnon, Jean-Paul-André des Razens, marquis de Saint-Marc,
est un Gascon de bonne mine, au sourire railleur, au regard fin, à
l’abord séduisant, à l’imagination féconde: on sent que le soleil du
Midi chauffa cette tête aristocratique. Sa bravoure est proverbiale:
à quinze ans, n’étant encore qu’enseigne, il se distinguait de telle
sorte que Louis XV l’embrassait en présence de l’armée entière.
Maintenant, il sert dans les gardes-françaises--un régiment renommé
pour ses bonnes fortunes... M. de Saint-Marc célèbre les siennes en
strophes légères où apparaissent parfois d’heureuses inspirations:
Les beaux yeux sont pour moi ceux où je lis qu’on m’aime!
explique-t-il avec une fatuité qui révèle son talon rouge et donne un
avant-goût de la manière voluptueuse de Musset. La verve anacréontique
de ce conquérant n’est pas toujours inoffensive: témoin l’épigramme
qu’il décocha à Mme de Staal-Delaunay, coupable, à son gré, d’avoir
exclu de _Mémoires_ exquis plus d’une aventure galante dont elle fut
l’héroïne.--Pouvais-je agir différemment! lui fait-il confesser,
.... Je ne me suis peinte qu’en buste!
A ce menu bagage littéraire, il faut joindre un lot d’épîtres et de
fables où perce un scepticisme malin, deux comédies-ballets, une
tragédie lyrique, _Adèle de Ponthieu_, représentée à l’Opéra et remise
trois fois à la scène... N’est-ce point suffisant pour la célébrité
d’un soldat-gentilhomme, à une époque où tant de poètes attitrés furent
de simples ajusteurs de rimes? Néanmoins, l’oubli--frère jumeau de la
mort--eût emporté, comme tant d’autres, le nom de Saint-Marc sans un
impromptu récité dans l’inoubliable soirée du 30 mars 1778, où Paris,
en délire, couvrit de fleurs le cénobite de Ferney. Quelques vers du
triomphateur, en réponse à son confrère de Gascogne, firent plus, pour
la gloire de ce dernier, que ses titres académiques. Il le confesse
ingénument:
L’approbation de Voltaire
Vaut un bon d’immortalité.
En ce moment, une douce griserie absorbe le jeune poète, dont les
regards suivent avec persistance la silhouette de Mme d’Egmont.
Rulhière le rappelle à la réalité:
--Marquis, murmure-t-il à son oreille, n’êtes-vous pas de la maison?
--Sans doute, en qualité de neveu d’un vieil ami, le conseiller
Jean-Jacques Bel.
--Alors, faites-moi la grâce de mettre un nom sur les visages qui nous
entourent.
Déférant à ce désir, M. de Saint-Marc désigne d’un mot chacun des
personnages qui évoluent sous leurs yeux:--le négociant Risteau, dont
la plume agile se signala au service d’une cause juste[250];--M.
de Baritault de Soulignac, qui s’est fait une spécialité de
l’étude des fossiles;--M. Balan, de la Cour des Aides, naturaliste
renommé;--les frères de Lamothe, Alexis et Delphin, jurisconsultes
éminents, à la veille de publier leur commentaire sur les coutumes en
vigueur dans le ressort du Parlement de Guyenne;--François Cazalet,
leur émule au Barreau, dont la fin tragique rappellera celle de
Sénèque[251];--Guillaume Brochon, un autre avocat de race, le modèle
des dialecticiens;--le sculpteur Claude Francin, sur le point d’achever
ses travaux de la place Royale;--le mélomane Sarrau de Boynet, sans
lequel il n’est pas de bonne fête musicale;--le docteur Grégoire,
aussi beau parleur qu’habile praticien;--M. Journu, dont la précieuse
collection enrichira un jour la Ville[252];--M. Ansely, «un philosophe
anglais d’un caractère vénérable...» Sa fille vient de faire la
conquête de Marmontel qui, pour lui plaire, composa la romance de
Pétrarque, dont raffolent les salons[253].
[250] On a de lui une _Réponse aux observations sur l’Esprit
des lois_. C’est d’après ses indications que le sculpteur Cessy
modela le buste de Montesquieu. M. Risteau était le père de Mme
Cottin.
[251] Laboubée rapporte que Cazalet s’ouvrit les veines dans un
bain, pour se soustraire aux fureurs révolutionnaires.
[252] On en trouvera une description détaillée dans la
_Conchyliologie_, de Dézallier d’Argenville, p. 136.
[253] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 269.
Des officiers de robe leur succèdent:--François de Lamontaigne, qui
eut l’honneur de prononcer à l’Académie l’éloge de l’auteur des
_Lettres persanes_;--l’avocat général Dudon, l’un des esprits d’élite
auxquels l’humanité devra l’abolition de la question préparatoire;--le
président Antoine-Alexandre de Gascq, à qui l’on commence à reprocher
sa trop grande liaison avec le maréchal;--Jean-Baptiste de Secondat,
agronome et naturaliste, digne fils d’un père illustre;--Jacques
Pelet d’Anglade, encore sous le charme de la conversation de
Voltaire[254];--M. d’Albessard, le plus spirituel des officiers du
ministère public, lequel, assure-t-on, prépare ses harangues dans la
chaise qui le transporte au bal...
[254] _Collection Delpit_: lettre des frères Labottière.
--Monsieur, lui demande une dame qui vient de se le faire présenter, il
me semble vous avoir vu quelque part...
--En effet, réplique-t-il, j’y vais quelquefois...
Le mot, depuis, a fait fortune[255].
[255] _Note de Laboubée._
Quittons cet aimable plaisant pour aborder le président de Lavie, dont
le visage austère se profile à l’extrémité de la bibliothèque[256]...
Physionomie fruste et bourrue, Jean-Charles de Lavie est un apôtre des
idées nouvelles. Mais, au rebours d’une foule de néophytes, il conforme
sa conduite à ses doctrines. La simplicité de ses goûts est légendaire:
il se nourrit de cruchade, en guise de brouet noir, et ne circule qu’à
pied pour ne point humilier les gens dépourvus de carrosse...
[256] Jean-Charles de Lavie, chevalier, comte de Belhade, baron
de Nontron, du Bourdeix, de La Roque du Taillan et autres
lieux, naquit à Bordeaux le 23 septembre 1694. Il fut élu à
l’Académie le 22 juillet 1738.--La maison de Lavie comptait,
depuis deux siècles, toute une lignée de parlementaires.
Bernard de Lavie, bisaïeul de Jean-Charles, occupait la charge
de premier président à Pau. Son aïeul, Thibaut de Lavie, qui
joua, durant la Fronde, un rôle des plus actifs, fut, par une
faveur sans exemple, premier président à Pau en même temps
qu’avocat général à Bordeaux.
Ce Spartiate n’est pas seulement un citoyen honnête, c’est aussi
un écrivain de talent. Ses _Réflexions sur les grands hommes de
Plutarque_ dénotent une connaissance profonde de l’histoire ancienne.
Mais son œuvre capitale a pour titre: _Des Corps politiques et de
leurs gouvernements_. Ce n’est, à vrai dire, qu’une imitation de
_la République_, de Bodin[257]; mais, si l’auteur épouse, en les
accommodant aux mœurs modernes, des idées professées avant lui, la
part qui lui revient en propre est digne d’examen. Elle augmente à
chaque édition--il y en eut quatre--et finit par constituer une œuvre
personnelle d’une valeur indiscutable[258].
[257] L’ouvrage porta d’abord ce titre: _Abrégé de la
république de Bodin._
[258] Les attaques ne furent pas épargnées à Jean-Charles
de Lavie. Plagiaire de Montesquieu, pour quelques-uns, il
fut regardé, par d’autres, comme son détracteur. Accusations
contradictoires également injustes. Discutant sur le droit
public, Lavie suivait le même chemin que son illustre
devancier. Les rencontres ne pouvaient qu’être fréquentes:
elles furent toujours loyales. Quant au reproche de
dénigrement, il y a lieu de s’en étonner. Lavie n’abdique
point son droit de critique, mais il en use avec une déférence
d’où l’admiration n’est pas exclue: Bodin, déclare-t-il, est
plus abondant en faits et en maximes puisées dans les anciens
auteurs qu’élevé dans ses réflexions; Montesquieu est riche de
son propre fonds: l’un écrit, l’autre pense.
Paris vient de faire, au traité des _Corps politiques_, l’accueil le
plus flatteur. Fréron, dont la plume ne brille point par l’indulgence,
lui consacre une longue étude où l’éloge n’est pas ménagé. «Je ne
crois pas, dit-il, que, depuis l’_Esprit des lois_, nous ayons eu
une meilleure production de ce genre. Peut-être même cet ouvrage
est-il plus utile que l’_Esprit des lois_, parce qu’il est rempli
d’une infinité de vues patriotiques qui l’emportent sur la théorie du
célèbre président. C’est partout le philosophe éclairé, le législateur
zélé sans enthousiasme, ne s’écartant jamais de la vérité et de la
simplicité des moyens, ne sacrifiant jamais à l’amour de l’hypothèse,
ne s’égarant point dans ces rêves d’un homme de bien qui ne peuvent
se réaliser. C’est un habile médecin qui proportionne les remèdes au
tempérament de ses malades, et qui, cependant, les met sur le chemin de
la santé[259]»
[259] _Année littéraire_, 1764, II, p. 315.--Une étude
comparative des _Corps politiques_ et de l’_Esprit des
lois_ serait d’autant plus curieuse que Charles de Lavie et
Montesquieu vécurent dans le même monde et, suivant toutes
vraisemblances, entretinrent ensemble des rapports fréquents.
Il est étrange qu’aucun des biographes du châtelain de La Brède
n’ait songé à opérer un rapprochement entre les œuvres des deux
écrivains.
Ce jugement n’implique-t-il pas quelques réserves? Si certaines
doctrines de Jean-Charles de Lavie peuvent aujourd’hui prêter matière
à discussion, les chapitres qu’il consacre au duel, à l’indépendance
du magistrat, au droit de vie et de mort, à la liberté du commerce,
à la dépopulation des campagnes--dont les habitants, «aimant mieux
être exacteurs qu’essuyer l’exaction,» s’enrôlent parmi les agents
du fisc,--au régime des corvées, pour lesquelles, en termes émus,
il sollicite un adoucissement; toutes ces pages, où le style reste
toujours à la hauteur de la pensée, témoignent d’une âme généreuse
éprise d’un ardent amour de l’humanité... Peut-être cet oublié,
qui se recommanda par ses vertus civiques autant que par ses
écrits, mériterait-il d’être rappelé au souvenir de ses concitoyens
autrement que par la plaque d’une rue où les honnêtes gens ne peuvent
s’aventurer...
D’autant mieux que le nom de Lavie ne cessera point, jusqu’au
commencement de ce siècle, d’être porté dignement. Voici, en effet,
Paul-Marie-Arnaud, fils de Jean-Charles, comme lui président au
Parlement, comme lui aussi pratiquant un sage libéralisme. Député de
la noblesse aux États-Généraux, il sera des premiers à joindre son
suffrage à ceux des représentants du Tiers... En vue de se préparer aux
luttes politiques, il étudie, il médite, il voyage. L’an dernier, il
parcourait l’Angleterre. Bientôt, il visitera la Suisse «pour voir des
hommes libres et jouir du spectacle d’une nation indépendante au milieu
de l’Europe»[260]. L’égalité, que chacun commence à prôner, n’est pas
pour lui une formule vaine. Hier, il adoptait un jeune nègre qu’il
associe aux études, à l’éducation, aux jeux de ses propres enfants.
Demain, il offrira un refuge aux vieillards et aux orphelins. Partout,
il prodigue les trésors d’une bienfaisance inépuisable... Le souvenir
de ces actes de philanthropie suffira pour arracher son acquittement
au Tribunal révolutionnaire, devant lequel un farouche sans-culotte,
s’improvisant son défenseur, ne craindra pas de rendre hommage à ses
sentiments patriotiques, aussi bien qu’aux traditions libérales du
Parlement défunt[261].
[260] Lettre de Dupaty à Voltaire par laquelle il lui
recommande son ami de Lavie. «Son père, dit-il, doit vous être
connu. C’est à lui que la République des lettres doit une
refonte de Bodin et des réflexions sur la vie de Plutarque...»
Voltaire mentionne la visite de M. de Lavie dans une lettre du
15 octobre 1776.
[261] _Archives de la Cour d’appel_: dossier de la Commission
militaire.
Mais voilà que, derrière lui, apparaît un personnage de petite taille,
au visage ouvert, au teint hâlé, à l’œil brillant, aux traits d’une
vivacité méridionale. C’est le peintre Joseph Vernet, depuis dix-huit
mois à Bordeaux, où, par ordre de Sa Majesté, il travaille à des vues
de la rade. Deux de ses tableaux--deux chefs-d’œuvre--viennent d’être
exposés à la Bourse. Versailles les réclame; mais la Guyenne a la bonne
fortune d’en conserver plusieurs autres[262]. Quelque considérable que
soit le nombre de ces toiles, Vernet n’a pu, cependant, satisfaire
tout le monde; aussi annonce-t-il que celles qui représentent le
Château-Trompette seront incessamment gravées par Cochin et Le Bas,
afin de permettre à tous ses amis de garder un souvenir de son passage.
A cette déclaration, des cris éclatent de toutes parts:
--Monsieur Vernet, portez-moi sur votre liste!... Monsieur Vernet, ne
m’oubliez pas!...
[262] M. de Ségur figure, sur les notes de Vernet, pour une
toile de douze cents livres; M. Journu, pour quatre marines; le
marquis de Saint-Marc, pour un sujet gracieux en marine ou en
paysage; le riche M. Imbert, pour trois tableaux; Mme d’Egmont,
pour trois tableaux aussi, dont un petit représentant un clair
de lune, etc.
Il inscrit à la hâte: l’abbé de Laneufville, MM. Pic frères, M. Morel,
M. de Richon, le marquis de Roally... Puis, se voyant débordé:
--Messieurs, s’écrie-t-il, ne vous préoccupez pas; j’enverrai chez
Labottière un ballot qui permettra de faire droit à toutes les
demandes...
Alors, aux applaudissements de l’assemblée, la comtesse d’Egmont
s’avance, escortée de Mme Duplessy, et fait hommage au grand artiste
d’une tabatière en or qu’il accepte les larmes aux yeux[263].
[263] Il la revendit onze cents livres en 1779.
Durant le cours de cette scène, Mme d’Aiguillon devise avec Barbot.
L’âge, hélas! commence à se faire sentir. La figure s’empâte, la taille
s’épaissit, la voix devient plus sonore, bien que ce ne soit pas--comme
se plaît à le dire Mme du Deffant--_la trompette du jugement dernier_.
Ce qui, en revanche, n’a pas changé, ce sont les délicatesses de cœur
de l’excellente femme, toujours avenante, toujours charitable, toujours
spirituelle... A-t-elle vraiment vieilli? On en peut douter: apprenez,
disait Mme de Chaulnes, qu’une grande dame reste toujours jeune...
C’est ce que Barbot, avec une complaisance galante, s’efforce de
démontrer...
--Flatteur, murmure-t-elle; trêve de menteries!
Et comme le président proteste, jurant que, le matin même, il a
transcrit sur ses tablettes des vers en l’honneur de la duchesse...
--Une ode? demande-t-elle...
--Non, Madame, un madrigal.
--Voyons: cela me reportera de vingt ans en arrière, à l’époque où,
séducteur, vous serriez de près certaine comtesse et lui enseigniez
l’art de choisir un amant...
--Et où, réplique Barbot, vous nous disiez des chansons gauloises
telles que _la Béquille du père Barnabas_[264]!
[264] _Archives municipales_: lettre du 1er janvier 1744.
--Ce temps-là n’est plus, Barbot: on ne sait plus rire en France.
--A qui le dites-vous, duchesse! Maintenant, au lieu d’épîtres
amoureuses, j’écris... je vous le donne en cent!... une dissertation
sur saint Barnabé[265].
[265] _Table historique de l’Académie_, p. 305.
--Voyons le madrigal.
--M’y voici:
Il n’en est plus, Thémire, de ces cœurs
Tendres, constants, incapables de feindre,
Qui, d’une ingrate épuisant les rigueurs,
Vivoient soumis et mouroient sans se plaindre.
Les traits d’Amour étoient alors à craindre...
Mais, aujourd’hui, les feux les plus constants
Sont ceux qu’un jour voit naître et voit s’éteindre...
Hélas! faut-il que je sois du vieux temps!
--Eh! mais, s’écrie Mme d’Aiguillon, l’idée est délicate et la chute
jolie: Thémire aurait mauvaise grâce à n’être point satisfaite...
A ce moment, M. de La Tresne, après quelques paroles avec M. de
Secondat, vient faire sa révérence à la duchesse...
--Je gage, assure-t-il, que Barbot vous récite les _Quand_ et les
_Pourquoi_ décochés à notre ami Pompignan.
--Non certes; que signifie?...
--Que Pompignan, avec son orgueil démesuré, est en train de devenir
la fable de Paris. Voltaire, qu’il n’a pas craint d’attaquer en face,
vient d’entrer en lice... Ah! Madame, quelle volée de bois vert!
--Vous ne m’en disiez rien, Barbot...
--C’est ce matin, duchesse, que je reçus le paquet[266]; justement,
j’ai la pièce sur moi...
[266] Marmontel, de passage à Bordeaux, reçut de Barbot
communication de ces pamphlets.--_Mémoires de Marmontel_,
édition Houssaye, p. 270.
Et le bonhomme de fouiller dans des poches gigantesques où foisonnent
pêle-mêle journaux, lettres, brochures, papiers de tous formats; mais
ses efforts demeurent vains... A sa mine déconfite, Mme d’Aiguillon ne
peut réprimer un rire retentissant...
--M. de Montesquieu, insinue-t-elle, estimait que, dans l’ordre des
choses difficiles, il en est deux devant lesquelles il faut s’avouer
impuissant: découvrir une épingle dans un char de foin, et retrouver
un manuscrit confié à votre vigilance... Je commence à croire qu’il
avait raison.
--Madame, réplique sentencieusement Barbot, M. de Montesquieu, quand
il prenait la peine de juger son monde, ne se trompait jamais... Aussi
bien, ma mémoire peut-elle suppléer au désordre qu’il vous plaît de
relever en ces termes sévères...
Et il se met à réciter la satire dont Bordeaux, après Paris, allait
faire des gorges chaudes...
Laissons Lefranc de Pompignan sous la férule, et passons dans le salon
voisin où, pour causer à l’aise, s’est réfugiée une troupe de jeunes et
jolies femmes. C’est le coin des minois espiègles, des yeux éveillés,
des épaules troublantes. On devise, on rit, on chuchote à travers un
nuage de poudre, des flots de parfums, une avalanche de gazes, de
plumes et de fleurs: le fouillis le plus pittoresque en même temps que
le plus harmonieux...
Élisabeth Duplessy, debout, dans la pose d’une prêtresse d’Apollon,
prononce quelques paroles qui éveillent vivement la curiosité, car les
caquetages cessent comme par enchantement, les chaises se rapprochent,
et l’on n’entend plus que le choc des éventails, uni au frémissement
des jupes de satin.
--Vous avez cette liste? demandent à voix basse dix bouches inquiètes.
--Ici même, dans la paume de mon gant.
--Elle comprend?
--De nombreuses personnes de notre monde. Au nom de chacune d’elles
correspond, en manière d’ironie ou de critique, le titre d’une comédie.
--Quel oubli des convenances!
--Oh! l’allure générale n’est point pour effrayer... En désire-t-on
un spécimen? Je prends au hasard parmi les dames... _Les Folies
amoureuses_: Mlles de Pile... _La Fausse Prude_: la première
présidente... _Les Précieuses ridicules_: Mlles de Sallegourde...
Que dire encore! La sentencieuse Mme Boyer figure _la comtesse
d’Escarbagnas_; Mlle de Ségur tient l’emploi des _Bélise_, et votre
humble servante est représentée sous les traits de _Philaminte_,
l’épouse méconnue du bonhomme Chrysale...
--Lisez, lisez, chère belle! s’écrie-t-on de toutes parts.
Rassurée par ce concert unanime, Mlle Duplessy commence une lecture
bientôt entrecoupée de Oh! de Ah! de rires étouffés, d’indignations de
commande... Et quels ébats, quelles discussions, que de commentaires
après cette revue épigrammatique où le Tout-Bordeaux mondain reçoit un
coup de griffe! La jeune troupe est maintenant aussi bruyante que,
naguère, elle était silencieuse[267]... Mais ce tumulte ne parvient
pas à troubler la sérénité d’un groupe de causeurs réfugiés dans
l’embrasure de la fenêtre: le chevalier de Vivens, M. de Romas, l’abbé
Baudeau, le président de Lavie, le Père François...
[267] Voici la liste en question, découverte dans les
papiers de MM. de Lamothe:--_La Famille extravagante_: les
Guyonnet;--_Les Plaideurs_: Citran et Guyac;--_L’Avare_: M.
de Combabessouze;--_Le Grondeur_: Labadie;--_L’Indiscret_:
Bellegarde;--_Le Babillard_: Marbotin;--_Le Chevalier à
la mode_: La Chabarine;--_L’Homme à bonnes fortunes_:
Montferrand;--_L’Important_: Marcellus;--_Le Médisant_:
Portets;--_Ésope à la ville_: Gourgue;--_Le Tartufe_:
de Gascq;--_Le Bourgeois gentilhomme_: Pelet;--_Les
Précieuses ridicules_: Mlles de Sallegourde;--_L’Enfant
prodigue_: M. de Sallegourde;--_Le Joueur_: Somières;--_Le
Dissipateur_: Mirat;--_Le Menteur_: Ségur;--_Le Mariage
forcé_: Leberthon;--_La Mère coquette_: Mme de Pontac;--_Le
Fat puni_: Montazet;--_L’Esprit de contradiction_: Mme de
Labadie;--_La Fille de village_: les Paret;--_Le Bourgeois
à la mode_: Dupin et Paran;--_Les Bourgeoises de qualité_:
les demoiselles Peyronnet;--_La Vie est un songe_:
Tortaty;--_Le Glorieux_: Carrière;--_Le Misanthrope_:
Caupos;--_L’avocat Pathelin_: Poussart;--_La Veuve_: Mme de
Dunes;--_Pourceaugnac_: d’Arville;--_Georges Dandin_: Le
Doux;--_Le roi de Cocagne_: Lascombes;--_L’Extravagant_: La
Capelle;--_L’Ami de tout le monde_: Aquart;--_La Coquette_: Mme
Dusault;--_Le Mécontent_: Tombebœuf;--_Les Femmes savantes_:
Mlles Duplessy et de Ségur;--_Le Français à Londres_:
Laburthe;--_Les Fâcheux_: Denis et Parrant;--_La Fausse Prude_:
la première présidente;--_L’Étourdi_: Montbalen;--_Jodelet_:
Dupin;--_Crispin médecin_: Séris;--_L’Amour médecin_:
Cazaux;--_Le Malade imaginaire_: Labadie fils;--_Le Distrait_:
Montesquieu;--_La Mère confidente_: Mme de Cressac;--_La
comtesse d’Escarbagnas_: Mme Boyer;--_L’École des amants_:
Bigot;--_La Fille capitaine_: Mlle Châteauneuf;--_Le
Chevalier Massacre_: Baignères;--_Arlequin poli par l’Amour_:
La Colonie;--_La Comtesse d’Orgueil_: Mme Lassalle;--_Les
Amants réunis_: Piis et sa femme;--_Le Petit-Maître corrigé_:
Budos;--_La Matrone d’Éphèse_: Mme de Ségur-Cabanac;--_Le
Procureur arbitre_: Duvigier père;--_Le Flatteur_: Duvigier
fils;--_Le Magnifique_: Mirambeau;--_L’Amoureux_: Senault;--_Le
Dépit amoureux_: Mlle de Belhade;--_La Femme d’intrigue_: Mme
Robillard;--_Le Sicilien_: le chevalier Malvin;--_Crispin
musicien_: Sarrau;--_Les Folies amoureuses_: Mlle de Pile;--_Le
Légataire universel_: Sause;--_Les Fourberies de Scapin_:
Vincent, doyen;--_Le Complaisant_: Desaigues de Fais;--_Colin
Maillard_: Dupont-Rolland;--_Crispin bel-esprit_: le président
Rolland;--_Les Visionnaires_: Lalanne et Montaigne;--_Je ne
sçais quoi_: Le Blanc, père;--_La Réconciliation normande_: le
premier président et l’intendant.
Le chevalier de Vivens est un vieillard allègre, le type de ces
gentilshommes du XVIIIe siècle qui, initiés au culte d’une philosophie
humanitaire, immolèrent, sur ses autels, loisirs, fortune, ambition.
Son existence se résume dans cette maxime digne de Socrate: C’est
le lot des âmes communes de ne songer qu’à soi! Durant le cours de
sa longue carrière, M. de Vivens ne cessa de s’effacer devant les
autres, poursuivant, avec ténacité, la recherche de ce qui, dans
l’ordre matériel ou dans l’ordre moral, peut accroître le bonheur de
nos semblables... On trouve, chez cet obstiné, un mélange de Buffon
et de Florian. Au premier, il emprunta son goût pour les sciences
d’observation, l’histoire naturelle, la physique, la minéralogie,
l’économie rurale; du second, il possède l’amour des choses champêtres,
le naturel et l’exquise sensibilité. Peut-être pourrait-on dire de lui,
comme de l’abbé de Saint-Pierre, à propos de ses _Rêves d’un homme de
bien_, qu’il fut plus propre à faire un ministre dans la République
de Platon qu’un secrétaire d’État dans les conseils d’une monarchie
absolue; mais le caractère utopique de certaines de ses aspirations
n’est point de nature à lui aliéner les cœurs... Montesquieu, qui se
délectait à son château de Clairac, où l’on prétend qu’il écrivit
plusieurs passages des _Lettres persanes_, éprouvait une vive tendresse
pour M. de Vivens.
Le personnage avec lequel, en ce moment, converse le chevalier,
mérite une mention toute spéciale. C’est M. de Romas: un robin de
petite ville, à la veille de prendre rang parmi les gloires de
la Gascogne[268]. Il vient, en effet, en même temps que le grand
physicien du nouveau monde, peut-être même avant lui, d’arracher au
ciel le secret de la foudre. Qu’on ne lui dispute pas le mérite de sa
découverte: «Il est aujourd’hui démontré, écrit un savant moderne, que
de Romas n’a rien emprunté à Franklin, et que l’originalité de sa belle
expérience ne saurait lui être contestée[269]...»
[268] Il était assesseur au Présidial de Nérac.
[269] _Les Grandes Inventions modernes_, par Figuier. Hachette,
1873, p. 343.
Cette expérience, sur les résultats de laquelle l’Académie était fixée
depuis longtemps, l’inventeur brûlait de l’exécuter sous les yeux de
la multitude. A cet effet, il installait ses appareils dans un coin
du Jardin-Royal,--juste au moment où un tremblement de terre d’une
violence inouïe jetait la panique dans la cité[270]... L’occasion lui
sembla propice pour démontrer que, nouveau Jupiter, il pouvait à son
gré diriger les fluides électriques. Fatale inspiration! Convaincu
que «ces maléfices» n’étaient point étrangers à la catastrophe qui
plongeait la ville dans le deuil, le public ne lui laissa pas le
loisir d’achever. Jupiter fut hué, menacé, poursuivi: c’est à peine si
ses machines purent échapper aux fureurs populaires, et le triomphe
entrevu se changea en la plus cruelle des déceptions... Six mois se
sont écoulés depuis ce désastre, et le cœur du malheureux robin en est
encore meurtri.
[270] Le 10 août 1759.--M. de Lamontaigne, qui fournit des
détails précieux sur cet événement, rapporte, d’après des
témoins dignes de foi, que la secousse éprouvée à Bordeaux fut,
sinon aussi longue, au moins aussi forte que celles ressenties
à Lisbonne, lors du tremblement de terre de 1755 qui renversa
cette ville de fond en comble.
L’abbé Baudeau, qui lui prodigue ses consolations, appartient à la
race, nouvellement éclose, des économistes. Ses études, à vrai dire, ne
l’ont guère préparé à l’apostolat qu’il va poursuivre de concert avec
Quesnay et le marquis de Mirabeau. Professeur de théologie à l’abbaye
de Chancelade, il s’adonna d’abord à des travaux d’histoire et à des
traductions pour le compte du Saint-Siège. Bientôt, les horizons du
Périgord lui parurent étroits. L’Académie bordelaise faisant célébrer,
tous les ans, une messe pour la Saint-Louis, il sollicita l’honneur d’y
prêcher le sermon[271]. Le Père François appuya sa demande, assurant
que le jeune orateur s’acquitterait de sa tâche à la satisfaction
générale: «Il a du feu dans l’imagination, écrivait-il, un bon langage,
beaucoup d’esprit et les dehors d’un prédicateur[272].» La docte
assemblée n’étant pas riche, on marchanda un peu; enfin, grâce à Mme
Duplessy, on finit par tomber d’accord. Le prône annoncé dut satisfaire
l’auditoire, car l’abbé ne retourna point à Chancelade. C’est à
Bordeaux qu’il trouva sa voie, entassant, au cours de consciencieuses
recherches, les matériaux qui devaient lui permettre «d’élever le
temple de la félicité humaine»[273]... Nul doute que le milieu
rencontré à l’hôtel du Jardin-Public n’ait contribué, dans une large
mesure, au développement de cette vocation.
[271] C’était une messe en musique que dirigeait, le plus
souvent, l’académicien Sarrau de Boynet.
[272] _Papiers de l’Académie_, nº 828, 20, p. 65.
[273] _Correspondance de Voltaire_, édition Beuchot, t. LXIX,
p. 253.
Précisément, c’est de science économique qu’on s’entretient autour
de lui. M. de Vivens, qui s’en est fait une spécialité, professe
que la décadence du royaume est due à l’abandon de l’agriculture, à
l’accroissement excessif des villes et des colonies, aux privilèges,
aux monopoles[274]... Les monopoles surtout excitent ses doléances. Qui
le croirait! Au siècle dernier, Bordeaux prohibe encore la consommation
des vins qui ne sont point récoltés par ses habitants. L’entrée du
port est également interdite aux bateaux de certaines régions: c’est
ainsi que la Haute-Guyenne, n’ayant licence d’expédier ses produits que
durant l’hiver, se voit exclue du marché du monde[275]!
[274] _Observations sur l’agriculture_, par le chevalier de
Vivens, I, p. 111.
[275] Cet état de choses se perpétua jusqu’en 1791: c’est
Gensonné, en qualité de procureur de la Commune, qui en
provoqua l’abolition.
Ses critiques ne sont pas moins vives relativement aux céréales: une
question palpitante... C’est l’heure où la nation, «rassasiée de
tragédies, de romans, d’opéras et de disputes sur la Grâce, se met à
raisonner sur les blés.» Comment n’en raisonnerait-on point à Bordeaux,
où les disettes sont fréquentes par suite de l’extension donnée à la
culture de la vigne!... Chacun des discoureurs déplore les entraves
apportées à la circulation, non seulement à l’intérieur, mais aussi au
dehors. Le Père François fait cependant quelques réserves:
--En temps de guerre, dit-il, la liberté doit prendre fin: on ne peut
admettre qu’en nourrissant nos ennemis, nous leur fournissions des
armes.
--Eh! Monsieur, réplique le président de Lavie, les Anglais n’ont
manqué ni de pain ni de biscuit en 1757 et 1758... Cela posé, il était
plus utile à la France de leur en fournir que d’abandonner ce profit à
l’étranger. Lorsque je vends du blé à mon ennemi, je prends de lui de
l’argent qui me sert à lui faire la guerre. Je ne livre qu’une chose
qui périrait pour moi et qu’il trouverait ailleurs: l’avantage est de
mon côté[276]...
[276] Extrait des _Corps politiques_, livre VII, chapitre II,
édition de 1766, II, p. 67.
M. de Lavie, prôneur du libre-échange, devançait de vingt ans
Turgot[277]!
[277] Le Parlement de Guyenne ne cessa de professer, à l’égard
de l’illustre intendant du Limousin, des sentiments de haute
estime. On en trouve l’expression dans un remarquable arrêt du
17 janvier 1770.--_Archives départementales_, 1514 B.
A ce moment, un bruit confus et monotone, que l’on comparerait
volontiers au murmure d’un ruisseau roulant sur des cailloux, attire
l’attention de l’assemblée. Suivons les curieux et marchons à la
découverte...
Dans le cabinet d’histoire naturelle, au milieu des poissons volants,
des chiens de mer, des crocodiles attachés au plafond, un personnage,
sur lequel ces spécimens d’une science qui confine à la nécromancie
jettent un reflet étrange, ébauche de la main droite un geste noble,
tandis que la main gauche tient suspendu, à la hauteur de l’œil, un
manuscrit volumineux... C’est Dom Galéas, qu’un admirateur trop zélé a
convié à lire la dernière de ses œuvres. Le regard inspiré, la perruque
en désordre, oublieux des autres et de lui-même, le Révérend tantôt
amincit, tantôt enfle sa voix, et, tour à tour mordant ou onctueux,
encense la vertu ou flagelle le vice... Le monde s’écroulerait sans
interrompre sa lecture!...
Sous la menace d’un poème en douze chants que ce barde infatigable a
tiré de sa poche, chacun cherche à s’esquiver. L’exemple est salutaire:
hâtons-nous de le suivre.
[Bandeau]