La comtesse d’Egmont.--Son séjour à Bordeaux.--La fête de M.
Lafore.--Le consul de Suède, M. Harmensen.--L’orme de la _bonne
duchesse_.--La Bordelaise sous Louis XV.--_L’Anglais à Bordeaux_,
de Favart.--La guerre de 1758.--Voyage de Richelieu à Bayonne:
campagne en faveur de la danse.--Les Volontaires d’Egmont.
Lorsque, dans les galeries de Versailles, apparaissaient Mmes d’Egmont,
de Brionne et de Duras, chacun songeait aux trois déesses du mont Ida.
Mme de Brionne figurait Minerve; Mme de Duras, Junon; Mme d’Egmont,
Vénus... non la Vénus classique, immobile et glacée dans sa correction
sculpturale, mais une Vénus animée, palpitante, joignant à l’attrait
des lignes la séduction plus puissante de la pensée et de la vie. Une
légère imperfection, célébrée par les poètes, prêtait à sa beauté un
caractère étrange. Ses sourcils étaient trop courts; on eût dit que
l’artiste chargé de les tracer se fût arrêté à moitié route, ébloui par
l’éclat de deux yeux, tantôt bruns, tantôt noirs, tantôt gris, d’une
magie irrésistible. Tout contribuait à un ensemble d’une saisissante
originalité; mais ce qui constituait son plus grand charme, c’est
un parfum de mélancolie qui se dégageait de la personne entière et
l’enveloppait d’une sorte d’auréole... Mme d’Egmont se définissait
ainsi: j’ai l’esprit gai, mais le cœur triste.
La cause de cette tristesse, personne ne l’ignorait. Au cours de son
enfance, écoulée à l’abbaye du Trésor, Mlle de Richelieu avait partagé
les jeux d’un jeune garçon qui devait être un jour le plus beau et
le plus brave des gentilshommes. On le nommait le comte de Gisors.
C’était le fils du maréchal de Belle-Isle, petit-fils lui-même de
Nicolas Fouquet. La sympathie, entre les adolescents, ne tarda pas à
se changer en un sentiment plus tendre... Ils avaient compté sans la
morgue du vainqueur de Port-Mahon, grisé par son second mariage avec
une princesse de Lorraine. Quand M. de Belle-Isle fit la demande, un
refus hautain lui fut opposé...
--On discute trop l’ancienneté de ma noblesse, s’écria le maréchal,
pour que je puisse m’allier à une maison de robe!
Vainement on lui représenta que les jeunes gens s’adoraient:
--Bah! répliqua-t-il cyniquement, ils se retrouveront dans le monde...
Ils ne se retrouvèrent pas. M. de Gisors se faisait tuer à Crevelt,
tandis que Mlle de Richelieu épousait le plus puissant seigneur
des Pays-Bas: le comte d’Egmont, duc de Bisaccia, de Gueldres et
d’Agrigente, prince de Clèves, grand d’Espagne de première classe et
chevalier de la Toison d’or... La jeune femme n’en resta pas moins
fidèle à l’inclination de son cœur: malgré les mérites de l’époux
choisi par les siens, elle n’éprouva jamais pour lui que de l’estime.
Cette belle désolée avait, au sortir du couvent, été recueillie par sa
tante, Mme d’Aiguillon. La _bonne duchesse_ l’entoura d’une affection
toute maternelle. Elle veilla à son éducation littéraire et lui imprima
cette note philosophique qui dominait dans son salon. L’élève n’eut
pas de peine à égaler le maître. Tout la poussait vers les idées
nouvelles: l’amitié de Mme de Tencin, qui l’avait bercée sur ses
genoux; le contact des hommes appelés à vivre à ses côtés; les exemples
qu’on plaçait sous ses yeux; l’air qu’elle respirait; les livres qui
tombaient sous sa main... A seize ans, elle savait par cœur les dix
chants de la Henriade et, comme un docteur de Sorbonne, commentait
l’_Esprit des lois_.
Son éducation mondaine n’était pas l’objet d’une moins grande
sollicitude. Elle chantait en s’accompagnant de la guitare, touchait
du clavecin, excellait dans la peinture sur vélin et sur ivoire. Mlle
Clairon, avec l’art des révérences, lui avait enseigné les principes de
la déclamation. Quant aux manières, elle possédait celles de l’hôtel de
Brancas, le refuge, sous la Régence, du savoir-vivre et du bon ton.
C’est au lendemain de son mariage, après sa présentation à Versailles,
mais avant les succès qu’elle y obtint plus tard, que Mme d’Egmont, en
l’absence de son mari retenu à l’armée, vint rejoindre le maréchal.
Elle achevait à peine sa dix-huitième année et n’avait point encore
donné la mesure de ses talents; c’était presque un début...
Il eut lieu sous les auspices de la _bonne duchesse_, qui tint à
accompagner la voyageuse. Celle-ci n’eut pas plus tôt mis pied à terre
que «tous les cœurs voloient vers elle». De toutes parts, on s’ingénia
à lui plaire. La société parlementaire, Mme Duplessy en tête, se
l’arracha. Le petit clan de la noblesse d’épée se mit aussi en dépense.
Il n’est pas jusqu’au monde du négoce qui ne voulût témoigner son
admiration pour la _belle des belles_.
Parmi les grands seigneurs de l’armement, à côté des Nairac, des
Gradis et, plus tard, des Bonnaffé, il en est un qu’il faut mettre
hors de pair: il se nommait M. Lafore. C’était, en même temps que
l’oracle de la Bourse, un patriote éclairé, un enjôleur des foules,
un prodigue incomparable. M. Lafore, voulant fêter dignement Mme
d’Egmont, sut trouver de l’inédit: une réception grandiose à bord
d’un navire en partance[234]. Ses hôtes? La fleur de la Rousselle et
des Chartrons, les officiers de la Jurade, le gouverneur et sa suite,
les représentants des nations étrangères, parmi lesquels le consul de
Suède, M. Harmensen,
Moins grave qu’un consul romain,
Tourmenté par trente rivales,
Et qui, dans l’empire latin,
N’auroit point laissé de Vestales...
[234] Le compte rendu de cette fête, qui eut lieu le 6 août
1758, fut fait par Rulhière sous la forme d’une lettre à la
duchesse d’Aiguillon. Cette lettre, avec quelques variantes,
trouva place dans l’_Année littéraire_, de Fréron, 1758, VII,
p. 186.
Un carrosse à quatre chevaux conduisit l’illustre invitée à la façade
de la Bourse où elle apparut, à tous les yeux, comme la déesse chantée
par le poète...
Qu’on se la représente, en sa beauté juvénile, suivant un tableau
célèbre conservé au musée du Louvre[235]. Teint délicat, fraîcheur
exquise, regard voilé par une douce réserve, taille cambrée dans
une pose pleine de charme et de naturel. Le costume, en dépit de
sa simplicité, accuse une rare élégance: chapeau de paille à larges
revers, robe gris pâle d’une nuance indéfinissable, ornée, au corsage
et aux manches, de nœuds de velours héliotrope. Pour faire honneur
à ses hôtes, elle s’est parée de quelques-uns de ses bijoux--ceux
dont elle a reçu la garde le jour de son mariage: un bracelet garni
d’hyacinthes de la plus belle couleur capucine; une aigrette avec
pendeloques «d’un orient merveilleux»; enfin, un collier de perles,
valant plus de quatre cent mille écus, lequel, dans la maison d’Egmont,
«étoit substitué à perpétuité, ni plus ni moins qu’un majorat de
Castille ou qu’une principauté de l’Empire[236].»
[235] _Le thé à l’anglaise chez le prince de Conti_, par
Olivier.
[236] _Souvenirs de la marquise de Créquy_, édition Garnier,
III, p. 4.
Un brigantin, servi par des matelots en casaque rouge et argent, munis
d’avirons aux armes du maréchal, vint prendre les héros de la fête
qu’escortèrent des centaines de barques avec leurs voiles multicolores
et leurs pavillons enrubannés: «C’est, dit le chroniqueur, au milieu
de la mer, sur le tillac d’un navire, que furent présentées ce grand
nombre de femmes aimables que le commerce retient à Bordeaux...»
Durant le cours de la visite, des instruments variés--tambourins,
violes, cors de chasse--alternèrent avec des salves d’artillerie.
Puis, vint une collation digne de la table des Dieux. Le programme
portait ensuite un bal champêtre. Il devait avoir lieu au quai des
Chartrons, sous l’orme de la _bonne duchesse_, un orme gigantesque qui
jouait un rôle considérable dans la vie des Bordelais, si l’on en juge
par ce couplet, d’une note émue:
Entre tous les ormeaux qui bordent le rivage,
Un vieil orme s’élève, et c’est sous son ombrage
Que, découvrant au loin la surface des eaux,
Le commerçant heureux voit rentrer ses vaisseaux.
Le parjure, jamais, n’approcha cet asile
Et les vieillards disent que, de tout temps,
Les traités qu’on a faits sous son ombre tranquille
Ont été justes et constants...
Un intendant couvert de gloire[237]
(Faut-il que cette tache ait souillé sa mémoire
Et qu’un grand nom soit obscurci!)
Déclarant aux ormeaux la guerre la plus vive,
Du plus bel ornement dépouilla cette rive...
L’égide de Pallas[238] vint couvrir celui-ci:
Pallas le préserva de la hache inhumaine,
Et, consacré, depuis ce temps,
A la déesse des talents,
Le destin de Bordeaux à son destin s’enchaîne...
Tant que cet orme durera,
Qu’avec respect on soutiendra
Ses rameaux que son tronc ne soutiendroit qu’à peine,
Bordeaux doit être une seconde Athène...
[237] M. de Tourny.
[238] La duchesse d’Aiguillon.
La _seconde Athènes_, ce beau soir, se pressait tout entière sur
les rives de la Garonne. L’encombrement fut tel que les hôtes de M.
Lafore ne purent se frayer un passage jusqu’à l’arbre tutélaire. Il
fallut renoncer aux danses en plein vent; mais la fête n’y perdit rien.
Comme sous la baguette d’une fée, vingt salons s’éclairèrent soudain
dans vingt maisons différentes, et autant d’orchestres convièrent la
compagnie à de joyeux ébats. Au lieu d’un bal, ce fut une série de bals
improvisés que Mme d’Egmont, semblable à une abeille qui voltige de
fleur en fleur, honora tous de sa présence... Aucune cité au monde--si
ce n’est celles qu’on voit en rêve--n’eût pu accomplir un pareil tour
de force...
Cette soirée devait être décisive. Portée aux nues, la fille de
Richelieu, par une juste réciprocité, voua à la ville de Bordeaux
l’affection la plus tendre,... affection qui s’explique sans peine.
Le Bordelais rachète, par tant de qualités, les défauts de sa race!
Quant à la Bordelaise, si séduisante à travers les âges, quel charme ne
répand-elle pas à une époque dont les raffinements exquis s’harmonisent
à souhait avec les dons qu’elle reçut du ciel! Déjà, cent ans plus tôt,
un voyageur émerveillé s’en expliquait ainsi: «Je n’ai jamais rien vu
d’aussi charmant que les dames de Bordeaux, lesquelles vont à l’envy à
qui rendra plus de civilité aux estrangers et prennent tant de soin à
paroistre généreuses à leur égard[239]...»
[239] _Les Délices de la France, avec une description des
provinces et des villes de France_, par Savinien d’Alquié.
Paris, 1670, II, pp. 184 à 189. L’auteur ajoute qu’à Bordeaux
«tous les plaisirs de l’esprit et du corps se trouvent réunis
dans toute leur pureté».
Ces qualités natives d’élégance, d’urbanité, de politesse, se
sont encore affinées sous le règne de la poudre et des mouches;
la Bordelaise du XVIIIe siècle peut, sans crainte, affronter la
comparaison avec ses rivales les mieux douées. L’air accueillant, le
sourire aux lèvres, gracieuse en ses moindres gestes, elle a dans le
regard comme un reflet mutin... On la représenterait volontiers sous
les traits de Rosine, telle que la dépeint l’impertinence de Figaro,
fraîche, accorte, agaçant l’appétit, pied furtif, taille droite et
élancée, avec des mains, une bouche, des yeux... Oh! les yeux!... et un
nez, comme on disait alors «tourné à la friandise». L’esprit--une fleur
qui pousse en pleine terre sous le soleil de Gascogne--lui a été dévolu
avec largesse; comme Rosine, elle saurait, le cas échéant, briser
grilles et verrous... Dieu merci, l’effort de son intelligence a trouvé
un emploi plus profitable. Mondaine, elle l’est dans toute la force
du mot; mais elle sait allier le plaisir aux choses de la pensée.
Les lettres lui sont chères et l’art ne la laisse pas insensible.
Mme Duplessy a fait école. Autour d’elle se meut un essaim de jeunes
femmes, curieuses de nouveautés, se passionnant pour les questions
à l’ordre du jour, causant philosophie entre deux ritournelles, et
lisant, après les émotions du bal... le _Système de la nature_, du
baron d’Holbach, ou l’_Histoire ancienne_, de l’honnête Rollin[240].
[240] Carraccioli a dit fort justement que, chez les femmes de
cette époque, le bon sens et l’érudition s’alliaient parfois
avec les mouches et le rouge.
Cette dualité étrange qui n’est, en somme, que la marque distinctive
du caractère français, est nettement mise en relief dans une pièce
représentée, le 14 mars 1763, par les comédiens de Sa Majesté. Elle
a pour titre _l’Anglais à Bordeaux_ et, pour auteur, Charles Favart,
célèbre à la fois comme écrivain et comme mari; celui-là même que le
maréchal de Saxe congédiait quand il allait voir sa femme, et à qui
Collé attribua le surnom de _Racine du vaudeville_. L’intrigue, quoique
simple, ne manque pas d’originalité. Milord Brumton a été battu et
fait prisonnier par le capitaine Darmant, un armateur bordelais élevé
dans le culte de l’_Encyclopédie_. Celui-ci ne se borne pas à loger
l’insulaire dans sa maison, il le comble, en secret, de soins, de
prévenances, de bienfaits. Grand émoi de Milord, qui se débat comme un
diable, repousse la main de son vainqueur et accable de malédictions la
nation frivole dont il a le malheur de subir le joug. S’il a horreur de
la France en général, Bordeaux, avec ses jeux, ses ris, ses danses, ses
concerts, lui est particulièrement odieux... Impudents! s’écrie-t-il,
doubles traîtres!
Pour me troubler dans mes ennuis,
Tous les jours des sauts, des gambades,
Et tous les soirs des sérénades!
Quel triomphe d’apprivoiser ce puritain!... Une entreprise bien
féminine. La marquise, sœur de Darmant et veuve par le plus fortuné
hasard, ne craint pas de tenter l’aventure. Qu’elle ait, comme la
pupille du seigneur Bartholo, la tête un peu légère, cela ne fait point
doute; mais aussi que de vaillance, de décision, de bon sens même,
sous son enveloppe de petite-maîtresse! Vainement cherche-t-on à la
dissuader: nous verrons, s’écrie-t-elle,
Nous verrons ce philosophe,
Et, s’il veut raisonner, c’est moi qui l’apostrophe...
Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux!
Et l’enjôleuse de citer Locke et Swift, de formuler d’ingénieux aperçus
sur l’injustice qu’il y a à juger les gens d’après leurs masques,
de prêcher la concorde entre les peuples et d’émailler sa péroraison
de sentences humanitaires que ne désavouerait pas le patriarche de
Ferney... Si bien que, ébloui de tant de grâce et de raison, Milord
dépose aux pieds de l’enchanteresse son orgueil, ses préjugés et son
amour...
Là où un sujet de Sa Majesté britannique se déclarait vaincu, comment
Mme d’Egmont n’eût-elle point été sous le charme!
L’_Anglais à Bordeaux_ était une pièce de circonstance, improvisée
en l’honneur de la paix. Or, à l’arrivée du maréchal et de sa fille,
la guerre sévissait encore. Bordeaux présentait l’aspect d’une
ville assiégée. Des régiments nombreux y tenaient garnison, sous le
commandement de MM. de Lorges, lieutenant général, de Narbonne et de
Jonzac, maréchaux de camp, et de plusieurs brigadiers. Les troupes
régulières se doublaient de compagnies recrutées dans la province
et placées sous les ordres d’anciens officiers dont l’accoutrement,
parfois bizarre, ne laissait pas que de jeter une note gaie sur cet
appareil belliqueux. Ce n’étaient que défilés de milices bourgeoises,
que parades tambours en tête, que travaux exécutés en vue d’une défense
problématique. Le Château-Trompette, qui n’eût pas tenu vingt-quatre
heures, recevait une ceinture de palissades; mais l’effort principal se
concentrait sur le Médoc où l’on redoutait une descente. De nombreuses
batteries s’échelonnaient entre la pointe de Grave et l’embouchure de
la Dordogne, sous la garde de quatre-vingts capitaines de vaisseaux
marchands. Ce n’était point assez que de prendre des mesures contre
l’ennemi du dehors, il fallait aussi se prémunir contre les traîtres
de l’intérieur. Dans ce but, on expulsait tous les Anglais établis
dans la ville et même les Irlandais qui, ayant obtenu des lettres
de naturalisation, ne conservaient de leur ancienne origine que le
nom, l’accent et «les boucles de soulier»... Enfin, par surcroît de
précaution, on organisait sur le littoral un système de guetteurs
avec des feux pour donner l’alarme... Moyennant quoi, on vécut
perpétuellement sur le qui-vive; dès qu’un navire apparaissait au
large, sa présence était signalée, et, sur-le-champ, la nouvelle se
répandait que l’armée britannique marchait sur Bordeaux, au nombre de
vingt ou trente mille hommes[241]!
[241] _Correspondance de MM. de Lamothe._
Prenant texte de ces inquiétudes, Richelieu proposa la création d’un
camp retranché dans le voisinage de Lesparre... Au dire des sceptiques,
ce souci de rassurer son monde n’aurait eu d’autre cause que le désir
d’augmenter les émoluments du gouverneur commandant en chef[242]. Le
ministre de la guerre, M. de Belle-Isle, flaira sans doute le piège.
Toujours est-il que l’autorisation fut refusée[243]... Ce que voyant,
le maréchal, qui déjà avait visité l’Aunis et la Saintonge, résolut
d’inspecter les côtes de l’Océan jusqu’à la frontière d’Espagne.
[242] Les émoluments du gouverneur de la Guyenne s’élevaient
à 99,708 livres, non compris le logement, le chauffage et une
foule d’autres profits.--_La province sous l’ancien régime_,
par A. Babeau, I, p. 332.
[243] _Papiers inédits de M. de Lamontaigne._
Quand Louis le Grand daignait prendre le commandement de ses armées,
les historiographes de France marchaient à sa suite, l’écritoire au
poing, en vue d’enregistrer les hauts faits qui allaient s’accomplir.
C’est ainsi que Nicolas Boileau célébra les exploits dont le
Rhin--fleuve à la barbe limoneuse--fut le témoin attristé... A
l’exemple du Roi-Soleil, le duc de Richelieu avait son thuriféraire en
titre. On l’appelait Carloman de Rulhière: un nom qui ne tardera pas à
figurer sur la liste des membres de l’Académie française...
Attaché à la personne de Mme d’Egmont plus qu’à celle du maréchal,
dont il avait reçu un brevet d’aide de camp, le futur immortel
possédait l’art de charmer la jeune comtesse par un choix de bons
mots, d’anecdotes plaisantes, de vieux contes finement rajeunis... Un
emploi dangereux pour une tête de son âge: comment l’amour n’eût-il pas
réclamé ses droits?... Mme d’Egmont, toujours mélancolique, répondait
aux prévenances du galant officier par une confraternité affectueuse
dont celui-ci faisait ses délices. Chaque matin voyait poindre des
œuvres de sa façon, petits vers ou bouts rimés. En habile courtisan,
il ne se bornait pas à célébrer les grâces d’une Muse devenue sa
protectrice: il savait également flatter le gouverneur, dont le crédit
ne lui devait point non plus être inutile. Tantôt, il chantait les
splendeurs «de son royaume d’Aquitaine»; tantôt, il lui adressait, sous
le masque, devant un auditoire d’élite, des madrigaux dans le goût de
celui-ci:
Tu voudrois connaître mes traits
Et les sentiments de mon âme?
Si je te crains, je suis Anglais,
Si je t’aime, je suis Français,
Si je t’adore, je suis femme!
Quant à la _bonne duchesse_, Rulhière la régalait de récits, moitié
prose, moitié vers, à l’instar de sa lettre sur la fête Lafore.
C’est ce même genre qu’il adopta pour transmettre à la postérité le
souvenir du voyage à Bayonne. Le sujet, à vrai dire, était de nature
à tenter une plume alerte; presque autant que le projet--prêté par
Voltaire au maréchal--de dessaler l’Océan[244]... Nonchalamment
étendu dans sa dormeuse, le vainqueur de Port-Mahon ne se contente
pas de jeter un coup d’œil d’aigle sur les fortifications élevées le
long de la route, de morigéner les ingénieurs auxquels il condescend
à apprendre leur métier, de rêver une restauration du port de
Saint-Jean-de-Luz... Turenne se fût contenté de l’œuvre militaire:
Richelieu voit plus loin et plus haut. En lui le guerrier se double
d’un philosophe... L’Adour à peine franchi, son regard découvre un
point faible: le pays basque est plongé dans le marasme
depuis qu’en ces hameaux,
Des curés à grands chapeaux
Ont attristé l’innocence,
Voulant ajouter la danse
Aux sept péchés capitaux...
[244] _Correspondance de Voltaire_: lettre du 21 juillet 1764.
Eh! quoi, proscrire le culte de Terpsichore! O clergé fanatique!...
Le vice-roi d’Aquitaine s’empresse de proclamer la liberté des
entrechats et ordonne qu’un tambourin demeurera désormais attaché à
chaque paroisse... Les hommes à grands chapeaux durent se soumettre:
Richelieu, par manière de représailles, eût mis à leur place des
maîtres de ballet!
A dater de ce jour mémorable, le voyageur reçut l’accueil réservé
aux conquérants. Chapitres, Présidiaux, Corps de villes, déversèrent
autour de sa dormeuse des torrents d’éloquence. On le compara à une
foule d’hommes illustres, «jusque-là que le consul de Tartas l’appela
Pindare.» Le cortège passa à Dax, où il fut hébergé par un évêque
«qui menoit une vie très douce entre ses oiseaux et ses fleurs», à
Mont-de-Marsan, à Bazas, et s’arrêta à Roaillan, où l’attendait
Le sage président Lalanne
A qui tout citadin ne semble qu’un profane,
Qui, des soucis du monde à présent délivré,
S’applaudit d’une paix si grande,
Et ressemble au rat retiré
Dans un fromage de Hollande...
Plus loin, se présentait un escadron de jolies femmes qui, luttant de
prévenances, escortèrent le héros du jour jusqu’à son palais de la rue
Porte-Dijeaux, où, suivant toutes vraisemblances, l’attendaient des
arcs de triomphe...
Mme d’Egmont n’avait point pris part à cette glorieuse promenade.
D’importantes occupations la retenaient à Bordeaux. Aux troupes
régulières destinées à tenir campagne, le patriotisme bordelais
avait joint des bataillons de volontaires. Ainsi s’étaient formées
les compagnies de Guyenne et de Fronsac, dont les costumes bariolés
excitaient l’admiration. La belle comtesse ne voulut pas demeurer en
reste. Elle provoqua l’enrôlement d’une troisième compagnie, sous le
titre de _Volontaires d’Egmont_... L’uniforme tirait l’œil: rouge, avec
parements de velours noir, aiguillettes d’argent, plumet et cocarde aux
couleurs de France... A chaque engagé, elle offrait, de sa mignonne
main, la cocarde et le plumet[245].
[245] _Correspondance de MM. de Lamothe._
Les cadres furent vite remplis. Ils comprirent: un commandant,
deux lieutenants, un aide-major, trois sergents, trois caporaux,
trois anspessades et cinquante-quatre volontaires,--sans compter
_la colonelle_ qui ne cédait à personne l’honneur de guider ses
recrues[246]. En la voyant défiler à leur tête, l’épée au poing,
merveilleusement jolie sous son costume militaire, chacun fredonnait,
sur l’air _Belle brune que j’adore_, ces couplets louangeurs:
Est-ce Pallas, est-ce Bellone
Qui brille de tant de feux,
Conduisant cette colonne
De guerriers audacieux?
Mille amours dessus ses traces
Voltigent de rang en rang...
Pour escorte, elle a les Grâces
Et Mars pour aide de camp[247]!
[246] Les noms des volontaires, qui, presque tous,
appartenaient au commerce, sont rapportés dans l’_Almanach
historique de Guyenne_, année 1760, p. 198.
[247] _Iris de Guyenne_, I, p. 42.
La tradition rapporte qu’à la fin du règne de Louis XV, les officiers
de carrière prenaient plaisir à faire de la tapisserie. Les
_Volontaires d’Egmont_, d’allures moins féminines, passaient leurs
journées en exercices et en patrouilles... Les Anglais n’avaient
qu’à se bien tenir! Par contre, la Guyenne pouvait dormir en paix...
C’est pourquoi les spectacles, les concerts, les fêtes reprirent leur
train accoutumé--si tant est, d’ailleurs, qu’ils eussent jamais été
interrompus!
[Bandeau]