Nomination de Richelieu.--Campagne de Mme d’Aiguillon en
sa faveur.--On le chansonne à Paris.--Hostilité de Mme
de Pompadour.--Arrivée en Guyenne.--Spontanéité de la
joie publique.--Succès mondains du maréchal.--Le jeu à
Bordeaux.--Aventure de Mme Caillou.--Le tripot du duc de
Duras.--Lésinerie de Richelieu.--Appréciation à son égard de la
marquise de Créquy.--La cabane de Philémon.
Durant cette première partie du XVIIIe siècle, la société bordelaise
subit dans ses idées, ses goûts, ses mœurs, l’empreinte puissante de
Montesquieu. A cette influence féconde allait en succéder une autre,
moins heureuse, qui ne prit fin qu’avec le règne--trop long, hélas!--de
Louis XV: celle du maréchal de Richelieu. Après le philosophe dont la
parole éclaira le monde, l’homme de cour qui résume le mieux les vices
et l’opprobre de son temps.
Nommé gouverneur de la Guyenne le 4 décembre 1755, Richelieu ne prit
possession de son poste que dans le courant de 1758. Dès que son départ
fut résolu, il chargea sa cousine, Mme d’Aiguillon, de préparer le
terrain.
Depuis la mort de son vieil ami le président, la _bonne duchesse_
espaçait ses visites. Elle n’en restait pas moins fidèle à ses
affections, entretenant avec les hôtes de Mme Duplessy une
correspondance piquante, dont quelques spécimens ont survécu: vrai
régal de gourmet. Avec son esprit narquois, la _Sœur du pot_ est une
conteuse émérite: le récit des scandales de Versailles prend, en
passant par sa plume, l’allure la plus alerte. Parfois, sous cette
forme légère, apparaît la note philosophique, avec le souci de l’avenir
gros de tempêtes préparé par l’inconscience des cervelles et des cœurs.
Que de préoccupations, quelle appréciation sévère dans ce simple
paragraphe d’une facture bien féminine: «Des victoires! Nous n’y sommes
pas accoutumés depuis quelque temps. La situation critique des affaires
et la misère n’empêchent pas que les choses n’aillent le même train.
On se marie, on donne des étrennes, le cavagnol se soutient, on achète
des habits pour Marly, et l’on prépare des mascarades. Mesdames donnent
un grand bal masqué: nous n’en serons pas quittes pour cela... Après
Marly, nous en aurons d’autres[209].»
[209] _Archives municipales: Lettres missives._
En même temps que l’étoffe d’un moraliste, Mme d’Aiguillon possédait
les facultés maîtresses du diplomate: elle les utilisa au profit de son
noble cousin--celui-là même que Voltaire, dans son jargon obséquieux,
qualifiait de _mon héros_.
_Mon héros_ n’avait rien gardé de l’adolescent qui jouait, sous le
feu roi, les chérubins près de la duchesse de Bourgogne. Quoique
d’allure encore gaillarde, il supportait le poids de soixante-deux
hivers masqués imparfaitement par des artifices de courtisane. Moins
aveugle que le beau sexe, la Fortune commençait à lui battre froid. Ses
succès d’alcôve se maintenaient, mais le général était moins haut coté
que le séducteur. On admettait volontiers que ses conquêtes les plus
glorieuses étaient celles qui se paraient de mouches et de rouge.
L’expédition de Minorque lui avait valu cependant un regain de
célébrité. Ce fut, à Bordeaux, un déluge de poésies latines, françaises
et patoises, sortant des presses de la veuve Brun, imprimeur ordinaire
de l’Hôtel de Ville. Le nom de Port-Mahon circulait sur toutes les
lèvres: on l’attribua à une rue, à une hôtellerie, à un gâteau
d’amandes[210]... Chacun récitait l’ode fameuse où, en vers bons
à siffler, le patriarche de Ferney compare le triomphateur à son
grand-oncle:
Le cardinal fut plus puissant,
Et même un peu trop redoutable.
Vous me paraissez bien plus grand,
Puisque vous êtes plus aimable.
[210] _Souvenirs de la rue Neuve_, par Charles Marionneau.
La réflexion aidant, l’épopée apparut bientôt comme une étourderie
favorisée par le hasard[211]. L’engouement fit place à la tiédeur, la
tiédeur au dénigrement, et les quolibets pleuvaient, dru comme grêle,
quand survint la campagne de Hanovre.
[211] _Caractères et portraits_, de Chamfort.
Le rôle de Richelieu, dans cette affaire, ne laissait pas que d’être
louche. Substitué par des intrigues de boudoir au maréchal d’Estrées,
dont la tactique savante allait déterminer la capitulation de
Closter-Seven en vertu de laquelle l’armée anglaise mettait bas les
armes, le favori de Louis XV empochait le profit sans avoir été à
la peine. Les uns rappelèrent la fable où un animal naïf tire de la
cendre les marrons que croque son camarade. Les autres applaudirent
à une caricature qui représentait le général disgracié fouettant son
adversaire britannique avec des branches de laurier dont le _petit
père La Maraude_[212] ramassait les feuilles en courbant l’échine.
Enfin--symptôme plus caractéristique encore--on chansonnait à cœur-joie
celui qui, si souvent, avait fait rire des autres:
Nous avons deux généraux,
Qui, tous deux, sont maréchaux:
Voilà la ressemblance.
L’un de Mars est le favori,
Et l’autre l’est de Louis:
Voilà la différence.
Cumberland les craint tous deux
Et cherche à s’éloigner d’eux:
Voilà la ressemblance.
De l’un il fuit la valeur,
Et de l’autre il fuit l’odeur,
Voilà la différence[213].
[212] C’est le sobriquet que l’on donna à Richelieu à raison de
ses déprédations durant cette campagne. Elles lui permirent,
assurait-on, de payer plus d’un million de dettes et de faire
construire l’hôtel baptisé par les Parisiens du nom de pavillon
de Hanovre.
[213] Allusion à l’habitude qu’avait Richelieu de s’inonder de
parfums.
Une diversion était nécessaire. Richelieu, qu’on allait maintenant
jusqu’à accuser de corruption, jugea opportun de frapper un grand coup
en venant prendre le commandement de la Guyenne. Que des instructions
secrètes fussent adressées aux jurats pour rehausser le faste de cette
cérémonie, la chose n’est pas douteuse. Ceux-ci, d’ailleurs, ne se
firent pas tirer l’oreille. Appelés, en vertu de privilèges anciens,
à se partager les reliefs de ce genre de fêtes--velours, satins,
étoffes d’or et d’argent--rien ne leur semblait trop cher... Il leur
en coûte si peu! proclame un poète du temps[214]. Madame de Pompadour,
alors en guerre ouverte avec «le grand tripotier», en conçut une vive
irritation. Sollicités par elle, les ministres ordonnèrent plus de
mesure dans les dépenses, assurant que les superfluités luxueuses
n’ajoutaient rien à la dignité de celui qu’elles avaient pour but
d’honorer[215].
[214] Les jurats, aux termes d’un arrêt du Conseil enregistré
en 1758, recevaient deux mille livres de gages. Là ne se
bornaient point leurs profits. En dehors des redevances en
nature, touchées dans certains cas, notamment des personnes
investies de lettres de bourgeoisie, ils avaient droit à des
jetons de présence. Jusqu’en 1780, ces jetons furent du poids
de trois livres; à partir de cette date, on les éleva à trois
livres douze sols; les premiers étaient ronds, les seconds
furent carrés. La remise en était faite dans une bourse valant
elle-même vingt-quatre livres. Les jurats qui ne tenaient point
aux jetons avaient la faculté de les échanger contre une somme
de six cents livres.--_Correspondance de Mme Duplessy._
[215] Une curieuse correspondance fut échangée, sur cette
question, entre le ministre, M. de Saint-Florentin, et
l’intendant, M. de Tourny fils. Elle se termina par l’ordre à
ce dernier de faire mettre en dépôt--à l’abri des atteintes
de la Jurade--les velours, étoffes, galons, franges d’or et
d’argent achetés par elle, pour qu’on pût s’en servir plus tard
dans des occasions analogues.--_Archives départementales_, C.
3633.
On se demande jusqu’où--à défaut de recommandations--ces dépenses
seraient montées. Seule, la note du tapissier s’éleva, en velours
de Gênes, moquette cramoisie, taffetas, galons, franges, graine
d’épinards, écussons en or riche:--à 16,718 livres trois sous dix
deniers pour la maison navale;--à 7,876 livres deux sous huit deniers
pour la tribune aux harangues;--à 2,042 livres un sou trois deniers
pour le baldaquin;--à 4,867 livres cinq sous six deniers, pour le
dais... Le reste à l’avenant: les contribuables avaient bon dos[216].
[216] _Archives départementales_, C. 3633.
A dire vrai, ces prodigalités ne leur plaisaient guère. Un habitant de
la rue Neuve, alors à Paris, ne craignait pas d’écrire qu’un vent de
folie soufflait sur ses compatriotes,
Heureux si, maintenant, pour cent mille raisons,
Ils avoient, à Bordeaux, de petites maisons...
A quoi son correspondant--un honorable ecclésiastique--répond qu’il ne
faut s’étonner de rien, que les préparatifs s’effectuent par ordre, et
que tout, jusqu’à l’heure des offices, est changé «par rapport _à ce
Monsieur_[217]...».
[217] _Correspondance de MM. de Lamothe._
_Ce Monsieur_ n’était autre que le maréchal... Mme d’Aiguillon ne
se méprenait pas sur la spontanéité de la joie publique. «Si nous
arrivions de Minorque, écrivait-elle, cela seroit plus aisé; mais nos
lauriers sont fanés...» Il fallait les rajeunir. L’intendant--M. de
Tourny fils--désireux de plaire, s’ingéniait dans ce but. Richelieu
lui-même ne demeurait pas inactif. Il prenait connaissance des projets
de discours, y opérait des modifications et affirmait qu’on ne pouvait,
sans lui faire injure, passer sous silence ses exploits militaires en
Hanovre[218].
[218] _Archives municipales: Lettres missives._
Toutes choses réglées comme pour un souverain, il se trouva en mesure
de partir. La route lui fut légère. Il possédait une voiture dont le
confort eût excité l’admiration d’un prince des _Mille et une nuits_.
Sa dormeuse--ainsi l’appelait-il--contenait un lit de petite-maîtresse.
Bien au chaud pendant l’hiver, bien au frais durant l’été, mollement
bercé en toute saison, l’illustre guerrier se couchait à Paris pour ne
se lever qu’au terme du voyage[219].
[219] «Une cuisinière, faite avec art, attachée sous sa
voiture, faisoit cuire doucement, par le moyen de briques
rouges, les viandes qu’il désiroit. Et, à la poste, avant le
temps désigné pour manger, un cuisinier adroit s’emparoit
de la machine et couroit à toute bride préparer le repas de
Monseigneur, de façon qu’en arrivant il n’attendoit pas.» (_Vie
privée du maréchal de Richelieu_, par Faur, II, p. 155.)
Ainsi arriva-t-il à Blaye, frais, dispos, gaillard. Un coup de fer à
sa perruque, une combinaison savante de parfums, deux doigts de rouge
sur les pommettes, quelques coups d’ongle au lobe de l’oreille pour lui
imprimer la nuance rose à la mode--le dieu pouvait s’offrir à l’amour
de ses peuples.
Ceux-ci ne marchandèrent pas le tribut exigé de leur zèle: de tout
temps, les Gascons se grisèrent au feu des lampions comme à celui de
la poudre! La Jurade n’avait, d’ailleurs, rien épargné: mousquetades
appuyées par le canon du Château-Trompette, harangues des Corps de
la cité, vaisseaux pavoisés, édifices tendus de tapis et d’étoffes,
_Te Deum_ chanté par l’archevêque, musiques, illuminations, pots
d’artifice, distribution d’aumônes, bal, réjouissances publiques...
Jamais, depuis l’entrée fameuse de Dunois, Bordeaux n’avait offert un
pareil spectacle. La foule fut satisfaite. Un dîner de quatre cents
couverts[220], des festins se succédant sans trêve, de la bonne grâce
et de l’esprit comptant, un système adroit de flatteries avec l’art de
s’emparer des gens en favorisant leurs vices, achevèrent l’œuvre de
séduction.
[220] «Le public fut admis à circuler autour du banquet et
la table livrée ensuite au peuple dont les acclamations se
mêlaient au bruit des orchestres.» (_La comtesse d’Egmont_, par
Mme d’Armaillé, p. 70.)
Nous touchons ici à une question délicate: celle des succès mondains
du maréchal... La légende qui s’attache à son nom, créée par quelques
adulateurs avec une inconscience voisine de la complicité, propagée,
non sans calcul, par des _Mémoires_ d’une exactitude discutable,
a porté une atteinte sérieuse à la réputation des Bordelaises
d’autrefois. Rappelle-t-on ces souvenirs lointains, chacun de hocher
la tête avec des allusions où apparaît, comme en un miroir magique,
toute une série d’évocations graveleuses: les fantaisies libertines
de Richelieu, toujours satisfaites; la promiscuité de ses fêtes où la
ritournelle du menuet mettait face à face grandes dames et impures
tarifées; ses soupers avec un essaim de beautés aristocratiques, plus
soucieuses de devancer les désirs de l’amphitryon que de résister à ses
attaques...
Il faut se défier des impressions qui, basées sur un fait, aboutissent
à une synthèse généralisatrice. Pour si grand séducteur qu’on le
tienne, Richelieu commit sans doute moins de péchés qu’il n’en
confessa. Le courtisan qui dut sa fortune politique au récit de ses
succès d’alcôve peut, non sans raison, être soupçonné de broderies
utiles à sa gloire. Au dire de ses familiers, la conviction qu’il était
irrésistible l’amena parfois à enregistrer des victoires là où il n’y
eut pas même de rencontres. Fallût-il, d’ailleurs, ajouter foi aux
vanteries de ce Céladon hors d’âge, on devrait se garder de croire que,
chassée par lui, la Pudeur eût émigré vers d’autres rivages. Pas plus
à cette époque qu’à toute autre, Bordeaux ne mérite une place à part
dans les annales de la galanterie. A côté des pécheresses--souvent
si séduisantes--qui alimentèrent la malignité publique, il y eut les
honnêtes femmes, dont personne ne parle: ces dernières, de tout temps,
furent la majorité.
Jetons un voile sur ce genre d’aventures, d’une banalité courante,
et dont Lyon, Rouen ou Marseille auraient pu aussi bien devenir le
théâtre: tant de sujets, plus dignes d’intérêt, sollicitent l’attention!
Parmi les passions que se plut à surexciter le nouveau gouverneur, il
en est une qui trouva en Guyenne un terrain admirablement préparé: la
passion du jeu. Sous les auspices du premier magistrat de la province,
elle fut poussée au delà de toute mesure... Pourquoi ne pas le dire?
Les femmes étaient les premières à sacrifier au démon tentateur...
Homère enseigne que la blanche Nausicaa, fille du roi Alcinoüs,
emportait des osselets dans son char quand elle se rendait à la
fontaine pour laver les hardes paternelles, et que, le travail achevé,
servantes et princesse s’oubliaient, à l’ombre des saules, dans de
longues parties. A la place de Nausicaa, une Gasconne de jadis aurait
interverti les rôles, donnant le pas à la récréation sur la mise en
œuvre du battoir: moyennant quoi, les tuniques de Sa Majesté phéacienne
eussent couru grand risque de rester à l’état de linge sale.
Pour ne point remonter à l’Odyssée, les traditions locales n’en sont
pas moins probantes. Témoin l’aventure de la _gente trésorière_, qu’un
poème, d’une saveur naïve, reproduit sous ce titre affriolant: _Stances
contenant l’histoire de Caillou et de sa femme et les maux que le jeu
cause tant aux femmes qu’aux hommes qui l’ayment par excès et non par
déduict[221]..._
[221] _Chronique de Gaufreteau_, I, p. 118.
Caillou, c’était le trésorier: un financier du temps des Valois,
qui, loin de combattre le goût de sa jeune épouse pour les cartes,
ne résistait à aucune de ses fantaisies. Caillou! s’écrie le chantre
bordelais,
Caillou! Caillou! tu n’es pas sage
De la mettre en apprentissage
D’un mestier dont, bientôt après,
Tu en doibs fumer de colère,
Et qui, enfin, grand sot, opère
Ton très grand désastre à venger...
Le désastre fut, en effet, irréparable. La maison du trésorier devint
le rendez-vous d’aigrefins parmi lesquels «l’un des plus asseurés
pipeurs de France». Une partie de lansquenet, dans l’atmosphère
capiteuse du tête-à-tête, eut raison de la trésorière. Argent, perles,
bijoux, chaînes, ses plus riches habits, tout y passa, jusqu’à l’anneau
de mariage. Il ne restait à la malheureuse que sa vertu. Elle la joua,
perdit, paya... et fut mise à mort par l’époux outragé. Sur quoi,
l’auteur des _Stances_ formule toute une gamme d’imprécations contre
le jeu, favori de la débauche, boute-feu des discordes, compagnon des
«bourses flasques», et termine par un choix de conseils savoureux:
Mesdames, soyez prudentes; tirez le verrou du gynécée; ajustez votre
fantaisie aux préceptes de la loi Oppia[222]; rapiécez pourpoints et
chausses, et ne manquez pas, au retour de la messe, de quitter vos
souliers de ville pour ne les reprendre que le lendemain!
[222] La loi Oppia imposait des bornes au luxe des femmes et
leur interdisait de porter sur elles plus d’une demi-once d’or.
Hélas! ni ces exhortations salutaires, ni le souvenir de Mme Caillou
ne devaient refréner le goût des Bordelaises. Du temps du roi Henri,
la rage était la même: on ne parlait que de «rendez-vous au brelan».
Sans doute, des deux cent quatorze jeux familiers à Gargantua, ces
dames ne possédaient qu’un petit nombre; mais comme elles usaient
de ceux-là! Loin de vaquer aux soins de leur maison, demoiselles et
bourgeoises risquaient leur avoir sur un coup de dé, quitte à vendre
les chemises de leur mari--«chose, assure un contemporain, qui causa
infinies riotes, querelles et soupçons dans plusieurs ménages, jusques
à séparation de corps et de biens[223]...»
[223] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 111.
Les hommes, au surplus, tenaient tête aux femmes. Ils avaient même
des ressources spéciales pour parer aux caprices de la Fortune: les
rogneurs de pistoles et les faux-monnayeurs qui, durant le règne de
Louis XIII, infestèrent la Guyenne, se recrutaient surtout parmi les
joueurs de condition... Les vices sont des maîtres impérieux: ne
faut-il pas les satisfaire! On jouait partout, dans les boudoirs et sur
les fonds de barriques, à visage découvert ou sous le masque... Dans
ce dernier cas, chacun apportait ses dés[224]. Ajoutons que les mises
étaient énormes. Les raffinés du XVIIe siècle ne se bornaient point à
risquer quelques louis: un poète du cru, Martin Despois, assure
Qu’ils couchent cent escus à tout coup sur la carte[225].
[224] _Correspondance de Buffon_, I, p. 6.
[225] _Publication des bibliophiles de Guyenne_, II, p. 10.
Et voilà que cette passion, exaspérée par de perpétuels stimulants,
allait trouver sa consécration officielle dans les salons du
gouverneur, accessibles au premier venu, pourvu qu’il fût porteur de
fortes sommes[226]! Ce fut une frénésie inimaginable qui atteignit
la noblesse entière, bon nombre de bourgeois et une partie du haut
commerce. A ce spectacle inouï, Marmontel, qui cependant ne s’étonnait
guère, éprouva un véritable saisissement. Il s’en explique dans ces
termes: «Un fatal jeu de dés, dont la fureur les possédoit, noircissoit
leur esprit et absorboit leur âme. J’avois, tous les jours, le chagrin
d’en voir quelqu’un navré de la perte qu’il avoit faite. Ils sembloient
ne dîner et ne souper ensemble que pour s’entr’égorger au sortir de
table. Et cette âpre cupidité, mêlée aux jouissances et aux affections
sociales, étoit pour moi quelque chose de monstrueux[227].»
[226] _Correspondance de MM. de Lamothe._
[227] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 268.
Bientôt, des régions élevées, la contagion s’étendit au monde de la
basoche, au petit commerce et même aux artisans. Le nombre des tripots
s’accrut dans des proportions incroyables, grâce à la tolérance de
la municipalité[228]. La ville ne suffisant pas, le vice franchit
les barrières, au delà desquelles il avait ses coudées franches.
On ne vit plus, après la porte Saint-Julien que maisons louches
où les naïfs, amorcés par l’enseigne de bals champêtres, étaient
dévalisés en cadence. Le plus renommé de ces mauvais lieux fut celui
que le duc de Duras, besogneux et dépourvu de préjugés, installa à
Talence, dans sa belle propriété de Peixotte[229]... Un trafic de
grand seigneur! A Paris, ces sortes de prébendes faisaient l’objet
d’ardentes convoitises: personne n’ignore que les hôtels de Gesvres
et de Soissons, transformés en coupe-gorge où défilait successivement
la clientèle entière de l’abbé Gallande, confesseur des pendus,
rapportaient, grâce au pharaon et au biribi, cent vingt mille livres
par an... M. de Duras se contentait d’un moindre bénéfice: à Peixotte,
le droit d’entrée était de deux écus par tête.
[228] On citait des membres de la Jurade qui, moyennant
espèces, délivraient des autorisations. La sœur de l’un d’eux
prélevait une rétribution quotidienne de dix-huit livres,
savoir douze livres pour elle-même, et six livres pour sa nièce
âgée de sept ans.--_Correspondance de Mme Duplessy._
[229] _Correspondance de Mme Duplessy._
Le maréchal n’eut-il pas, lui aussi, la tentation d’exploiter cette
mine? Ce ne fut point sans doute l’envie qui lui manqua. Sous des
apparences de grand seigneur, il cachait les instincts d’un traitant
de bas étage. Toute générosité ne tournant point à sa gloire lui
était inconnue. Ce prodigue par vanité liardait, dans son particulier,
à rendre Harpagon jaloux. «M. de Richelieu, rapporte un témoin digne
de foi, ne paye pas un sou dans sa maison; on n’y voit jamais la
couleur de son argent. Je sais un gouverneur de son fils chassé de chez
lui, qui n’a pas encore reçu un sou et qui meurt de faim[230].» Ses
scrupules, d’ailleurs, égalaient ceux de Mascarille: les tripotages
de la campagne de Hanovre en donnent la mesure... Rien ne démontre,
cependant, qu’il exigeât de sa clientèle le double louis qu’on payait,
à l’entrée des _académies_ parisiennes, pour avoir le droit de
s’asseoir autour du tapis vert et de prendre part à un souper où ne
manquaient ni les vins généreux ni les beautés faciles. Seuls, chez
lui--à en croire la chronique--les valets de service bénéficiaient de
la partie: dans l’espace d’un carnaval, ils se partagèrent quarante
mille livres sur lesquelles, suivant l’usage, ils durent solder les
cartes et la chandelle... Nous ne jurerions point que M. le Gouverneur
ne laissât à leur charge d’autres menues dépenses, celle de la buvette,
par exemple, et les gages des laquais!
[230] _Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VI, p.
2.
L’hôtel de la rue Porte-Dijeaux[231] ne s’ouvrait pas cependant qu’à
la mauvaise compagnie. Ce logis étrange comprenait deux bâtiments
distincts, assortis de morales différentes. A côté des salons ouverts
au jeu et à la galanterie, il y avait le réduit des philosophes: on
l’appelait _la cabane de Philémon_[232]. Là, se réunissait, dans des
soupers intimes consacrés à l’art et à la littérature, un noyau de
Bordelais: des penseurs, comme Barbot; des gens d’esprit, comme M. de
Gascq[233]; des érudits, comme MM. de Lalanne et de La Tresne...
[231] L’hôtel du Gouvernement--jadis l’hôtel de Nesmond,
aujourd’hui l’Archevêché--occupait une grande partie des
terrains compris entre les rues Montméjan, du Temple,
Saint-Paul et Porte-Dijeaux. C’est dans la rue Porte-Dijeaux
que se trouvait l’entrée principale; il y en avait une autre,
plus discrète, dans la rue Saint-Paul, aujourd’hui rue des
Facultés.
[232] Lettre de Richelieu au président de Lalanne.
[233] Antoine-Alexandre de Gascq, né le 20 décembre 1712,
conseiller en 1730, président à mortier en 1739. Son nom
reviendra souvent dans le cours de ce récit.
Qu’on ne s’étonne pas de voir de pareils hommes entretenir des
relations suivies avec le _petit père La Maraude_. La vieille amitié
qui les liait à Mme d’Aiguillon leur en faisait presque un devoir.
Celui-ci, au surplus, n’était point un causeur à dédaigner. La vivacité
de son intelligence et une teinte superficielle de toutes choses,
même des matières ecclésiastiques, suppléaient à son ignorance. Si
le fond laissait à désirer, les dehors étaient brillants--ce que la
marquise de Créquy traduisait de la façon suivante: il manque de
chemises, mais possède une ample provision de manchettes... Comédien
merveilleux, il avait le don d’enguirlander son monde. Les formules
délicates abondaient sur ses lèvres... M. de La Tresne? le plus
adorable des amis... Barbot? le miroir du grand président défunt... M.
de Lalanne? un Socrate inimitable dont il se désolait de ne pouvoir
être l’Alcibiade, et auquel--tour à tour louangeur, caressant, ému--il
ne cessait de reprocher son humeur chasseresse, ses goûts sylvestres,
ses occupations de marguillier qui le tenaient éloigné de Bordeaux.
C’était, assure un de ses biographes, un caméléon qui, pour plaire,
changeait à chaque instant de couleur et de forme...
Malgré ses talents multiples, Richelieu--l’avenir le démontrera--ne
fût point parvenu à réduire certaines répugnances s’il n’eût eu la
bonne fortune de trouver un appui dans la plus parfaite de ses œuvres:
nous avons nommé sa fille, la comtesse d’Egmont, une sirène venue à sa
suite et à qui la population entière, dont elle ne tarda pas à devenir
l’idole, ne sut jamais rien refuser.
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