Bordeaux vers 1760.--État de la ville.--Moyens de
communication: voitures privées et publiques, poste aux
lettres, courriers.--L’_Ordinaire_, le _Carrosse_, les
_Messageries_.--Signalements de la police.--Distractions:
bals, combats d’animaux, théâtres.--Mlle Clairon: révolution
dans l’art dramatique.--La place du Palais, la place Royale,
la Bourse, la porte Dauphine.--Prétentions nobiliaires.--Les
_Annonces-Affiches_.--Le fort du Hâ.
La Guyenne, dès cette époque, attirait un grand concours de voyageurs.
De quelque côté qu’on y parvînt, sauf du côté des Landes, les abords
étaient affriolants. Angoulême, depuis Louis Guez de Balzac, passait
à juste titre pour un pays de chère succulente. Périgueux, outre ses
truffes, offrait un cénacle de gens lettrés dont le nombre atteignait
presque la douzaine. Venait-on de l’Agenais, la vallée plantureuse de
la Garonne suffisait à mettre le cœur en liesse. Quant à Saintes, le
point de rencontre des Angevins et des Bretons, c’était un lieu de
délices «qui ne pouvoit être l’antichambre de la Gascogne sans avoir de
l’esprit»[184].
[184] _Voyage de la Raison en Europe_, par le marquis
Caraccioli.
Mais c’est à la vue de Bordeaux qu’éclatait l’enthousiasme. Quand,
remontant la rivière, après avoir doublé les Chartrons, on débouchait
en face du Château-Trompette, le regard découvrait--à travers une nuée
de mâts, de cordages, de voiles multicolores--la longue enfilade des
quais, le palais de la Bourse, la place Royale où se dressait la statue
de Louis XV, la porte du Cailhau si harmonieuse de lignes, la flèche
de Saint-Michel se détachant en sombre sur un ciel lumineux, et enfin,
perdues dans une buée indécise, les tours qui, derrière Sainte-Croix,
terminaient le mur d’enceinte. A gauche, la rade sillonnée de navires.
A droite, la masse énorme de la ville dont les toitures se profilaient
en fines arabesques: clochetons, tourelles, encorbellements, pignons,
lucarnes, belvédères... Le spectacle de l’Esplanade, celui des Fossés
du Chapeau-Rouge et des voies spacieuses tracées par le compas de M.
de Tourny, augmentait encore l’admiration, bien qu’on n’y rencontrât
ni œuvre d’art ni monument architectural. C’est surtout du côté de
l’Ouest que s’étaient opérées les plus grandes transformations. Culbuté
le mur d’enceinte qui servit «de cuirasse» aux vieilles franchises;
disparus «les ravelins flanquants» et «les remparts terrassés» dont
parle le poète de Brach; démolie la porte Saint-Germain; annexés les
faubourgs et le vaste espace qui s’étend au delà du Jardin-Public! Tout
cela constituait un ensemble merveilleux: les gens qui se piquaient
d’avoir fait le tour du globe affirmaient qu’à part Constantinople il
n’existait rien de comparable au monde.
A ce brillant tableau il y a pourtant une ombre. En dépit de son
caractère grandiose et de son aspect aristocratique, le Bordeaux de
1760 ne brille ni par l’entretien ni par les soins qu’il prend de
sa personne. Comme ces filles de l’Orient qui consacrent tous leurs
efforts à la parure extérieure, la perle de l’Aquitaine néglige
_ses dessous_. Ce ne sont, de toutes parts, dans les avenues des
quartiers neufs, aussi bien que dans les ruelles de la vieille ville,
qu’immondices de toutes provenances, fondrières barrant le passage,
cloaques infranchissables, avec une boue drue, épaisse, nauséabonde,
qui brûle les étoffes et chagrine l’odorat. Buffon s’en explique
avec sa malice bourguignonne: il représente les Bordelais sautant,
de pierre en pierre, sur la pointe de leurs souliers, et sans cesse
contraints, pour paraître avec décence, de recourir à l’office du
décrotteur[185]... Volontiers s’écrierait-il, avec certain voyageur
anglais: Je me sens prodigieusement enclin à aimer ce pays; mais je
voudrais pouvoir le laver à grande eau!
[185] _Correspondance de Buffon_, I, p. 6.
M. de Tourny n’avait en rien porté remède à cet état de choses. Malgré
une subvention annuelle de vingt-sept mille livres attribuée aux
_bourriers_, la cité continuait à être aussi malpropre «que si elle
avait payé pour cela»[186]: absorbé par le souci d’ériger des arcs
de triomphe, l’intendant ne s’attachait point à ces détails. Après
sa retraite, le Parlement revint à la charge, exposant qu’il n’était
plus possible «de marcher dans les rues à pied ni en équipage, à cause
du grand désordre du pavé»[187]; ses objurgations, faute d’argent,
demeurèrent stériles... Si bien qu’Arthur Young, en 1787, reproduira
les critiques formulées, en 1731, par l’auteur de l’_Histoire
universelle_, et constatera spécialement que le côté le mieux tenu des
quais est encombré de vase, d’ordures et de pierres. Ajoutons, pour
clore cet exposé, qu’à la même époque il existait dans le quartier
Fondaudège des bourbiers si profonds que, pour pénétrer en ville,
les équipages venant du Médoc devaient faire le tour par l’allée des
Noyers[188]...
[186] _Archives départementales_, C. 1077.
[187] _Bureau de la grande police_, par Brives-Cazes, p. 23.
[188] _Enquête sur le fait des corvées_, p. 126.
Le propre de la philosophie est de s’accommoder des maux auxquels on
ne peut se soustraire. Pour braver les souillures de la rue, le peuple
use de sabots, les gens riches se servent du carrosse... Durant le
cours du XVIIIe siècle, tout gentilhomme, tout parlementaire, tout
bourgeois de marque ne sort qu’en voiture. Les calèches mollement
suspendues, que Mme de Pompadour vient de mettre à la mode, n’eussent
pas résisté aux cahots: on est demeuré fidèle au carrosse antique,
«le carrosse à deux fonds, garni de cuir, coussins et rideaux
doublés par dedans de veloux noir, et monté sur son train de quatre
roues»--un édifice massif, pesant, de force à défier tous les heurts...
Majestueusement installé dans le vestibule de l’hôtel patrimonial, il y
fraternise avec la chaise à bras, élégamment capitonnée, à laquelle on
recourt pour se rendre au bal ou à la comédie.
Chaises et carrosses publics ont pris, de leur côté, un développement
considérable. Les premières stationnent carrefours Saint-Projet et
Sainte-Colombe, place de l’Hôtel-de-Ville et rue du Chapeau-Rouge. Aux
seconds on affecte, à partir de 1765, les places Royale, du Mai, du
Médoc et le port des Chartrons, vis-à-vis la rue Borie... Le tarif est
de vingt sous l’heure et de quinze sous la course.
Tels sont les modes de locomotion à l’intérieur. Pour communiquer avec
l’extérieur, on a la poste aux voyageurs et la poste aux lettres...
Cette dernière colporte les correspondances dans un char-à-bancs,
fermé de cadenas, qu’on appelle l’_Ordinaire_. C’est, à peu de chose
près, l’organisation créée par Louis XI. L’_Ordinaire_ ne passe, en
effet, que deux fois par semaine, venant de Paris et se dirigeant sur
Auch, Condom et Pau[189]. L’État administre cet important service
par l’entremise de fermiers qui excellent à tourner le règlement et
à grossir le montant des taxes. Mais la plaie contre laquelle chacun
murmure, c’est le _cabinet noir_. Aussi ne jette-t-on «à la boëte»
que les écrits ne tirant pas à conséquence. Les nouvelles politiques
s’expédient secrètement, sous forme de feuilles manuscrites qu’on nomme
des _gazettes à la main_.
[189] D’autres services existaient dans les directions
suivantes: 1º Saintes, La Rochelle et Nantes, trois départs
par semaine;--2º Agen et Toulouse, deux départs;--3º
Mont-de-Marsan, Dax et Bayonne, deux départs;--4º Limoges et
Périgueux, un départ;--5º Libourne, deux départs;--6º Blaye,
un départ chaque jour, à l’heure de la marée;--7º le Médoc, un
départ chaque jour, à sept heures du matin.
Quant au transport des voyageurs, il s’opère au moyen de deux
courriers, le _Carrosse_ et les _Messageries_, ayant l’un et l’autre
leur point d’attache à Blaye: d’où la nécessité d’aller, la veille du
départ, coucher dans cette ville.
Le _Carrosse_ ne met qu’une semaine pour faire le trajet de Paris
à Bordeaux. Le prix est de soixante-douze livres par personne, non
compris la nourriture et «les cinq sols par livre de bagages». A côté
de ces places--les places bourgeoises--il y en a d’autres à l’usage du
commun «dans le panier, sur le devant». Elles ne coûtent que trente-six
livres; mais on y est incommodé par la poussière, la boue et les ruades
des chevaux.
Les _Messageries_ constituent la concurrence... Bonnes _messageries_,
gardiennes des traditions de l’ancienne France, de la France
studieuse du XVe et du XVIe siècle! Placées jadis sous le patronage
de l’Université, elles voituraient les étudiants de province attirés
à Paris par les leçons des maîtres en renom. Affectées maintenant
au public, elles ont conservé leur allure patriarcale, cheminant
avec une sage lenteur, fermant les yeux aux infractions commises en
cours de route, et marquant de temps d’arrêt leur passage dans chaque
agglomération de quelque importance. En revanche, elles «portent et
nourrissent» leur monde moyennant trente-quatre écus, et accordent dix
livres pesant pour valises ou sacs de nuit.
Côte à côte avec les _courriers_, circulent, chaque jour plus
nombreux, les cabriolets, chaises de poste, berlines, _désobligeantes_,
que chacun, au taux fixé par le tarif, a le droit de mettre en
mouvement: un luxe de grand seigneur et de fermier général... Aux
abords de la ville, les cavaliers constituent le plus gros appoint:
cadets de Gascogne à la recherche d’un emploi; campagnards de
l’Entre-deux-Mers, désireux de vendre leur récolte; Périgourdins en
quête d’aventures et prêts à perdre une métairie à la masse aux dés;
marchands de dentelles du Velay; fabricants de soieries venus des bords
du Rhône; Agenais, Saintongeois, Chalossiens, gens de l’Armagnac et du
Quercy, soucieux de suivre leurs procès en appel...
Mais la voie du fleuve fournit, à elle seule, autant que tous les
grands chemins[190]. Des navires, venus des quatre coins du globe,
débarquent sans cesse une foule de passagers: Danois, Anglais,
Moscovites, Américains vidant leur bourse sans retenue, sauf à
retourner l’emplir de nouveau[191], Portugais, Asiatiques, jusques à
des Turcs risquant une infidélité aux ports méditerranéens: tout un
monde bruyant, tapageur, heureux de racheter, par l’abus des plaisirs,
l’ennui d’interminables traversées.
[190] La Généralité de Guyenne était alors traversée par trois
grandes routes de poste, auxquelles se rattachaient cinquante
embranchements divers; le tout comprenait cinq cent vingt
lieues de longueur.--_Archives départementales_, C. 76.
[191] _Voyage de la Raison en Europe._
La police avait fort affaire avec cette invasion de figures inconnues:
rien, assure-t-on, ne ressemble plus à un honnête homme que le masque
d’un coquin. Chaque arrivant était l’objet d’une enquête confiée aux
soins des dizeniers[192]... Chose bizarre! ce ne sont point les visages
exotiques qui excitent les plus vives défiances: elles visent surtout
les voyageurs terrestres, et, parmi ceux-ci, s’adressent de préférence
aux cavaliers. Comme il est constant que chacun, à la faveur d’un
déguisement, peut se rendre méconnaissable, c’est le signalement des
montures--incapables de supercheries--qu’on s’applique à retenir: âge,
robe, taille, tares, système de ferrures, tout est consigné sur un
registre spécial... Ce qui n’empêche point, en dépit des patrouilles
bourgeoises, du guet à cheval que la Jurade vient d’établir, et des
investigations des commissaires de police[193], les rues d’être peu
sûres durant la nuit: les mauvaises rencontres y sont fréquentes,
surtout dans les quartiers neufs--les emplacements non construits
servant de refuge aux voleurs et aux coupe-jarrets[194].
[192] La fonction des dizeniers consistait à relever les
contraventions de police et à dresser les rôles de la
capitation et du dixième. Il y avait généralement un dizenier
par rue.
[193] Il y avait douze commissaires de police; mais il est
permis de croire qu’ils se bornaient à exercer une surveillance
générale, car plusieurs d’entre eux étaient en même temps
marchands ou procureurs. Leurs appointements s’élevaient à
quatre cents livres.--Les _espions de police_ ne furent créés
que plus tard.
[194] Les premiers essais d’éclairage remontent à 1697, mais ce
fut seulement vers le milieu du XVIIIe siècle que ce service
s’améliora. En 1750, les négociants des Chartrons firent
venir à leurs frais de Rotterdam cinquante lanternes d’un
système nouveau, avec leurs fers et assortiments. Enfin, par
délibération prise en 1758, la Jurade substitua aux anciens
appareils deux mille quatre cents lanternes imitées de celles
de Paris.
En dépit de ses boues, des escrocs et des spadassins, Bordeaux jouit
d’une renommée exceptionnelle. C’est la ville de l’élégance. Les modes
lui viennent de Paris: mêmes coupes de vêtements, mêmes étoffes,
mêmes bijoux, mêmes joncs à pomme d’or, mêmes boucles de souliers,
rondes ou ovales, parsemées de pierres brillantes ou entremêlées de
chiffres, mêmes coiffures et mêmes perruques: dans le monde des petits
maîtres, la _Brigadière_ succède à la _Naissante_, le _Catogan_ fait
échec à la _Carrée_, et la _Bourse_ détrône la _Retombante à double
queue_. Toujours à la façon de Paris, Bordeaux dîne entre une heure et
deux, soupe après la comédie, fait une énorme consommation de rouge,
de poudre, de mouches, et distribue, au premier janvier, outre des
bonbons achetés dans les boutiques en plein vent de l’Esplanade,
des colifichets de toute nature, spécialement des tabatières à la
Ramponneau...
La comparaison pourrait être poussée plus loin. La jeunesse bordelaise
excelle, en effet, à dresser un menu, à organiser des fêtes, à meubler
de petites maisons pour des Vénus à la ceinture facile, à jeter l’or
par les fenêtres. Rien ne manque à ses parties fines, ni le parasite
égayant la galerie, ni l’abbé de cour amoureux de vers rimés après
boire, ni le traitant enrichi dans les fermes... Des traitants, on
n’en rencontre que trop! A cette époque, il est grandement question de
l’un d’eux qui, en l’espace de quelques années, grâce à d’inexorables
saisies pratiquées en Médoc, a acquis deux terres, un hôtel et trois
offices de finance, sans parler d’une avance de cent mille écus
consentie au roi[195]!... Il est vrai que la Cour des Aides lui demande
compte de ses exactions et que le Parlement signale à Sa Majesté les
économies de ce genre de personnages «comme des caisses d’amortissement
destinés par la loi au paiement des dettes de l’État»[196].
[195] _Collection Delpit_: Correspondance.
[196] Arrêté du 7 septembre 1763.
Les distractions se multiplient sous les pas des visiteurs. En hiver,
des bals publics, agrémentés de jeux, se succèdent sans relâche. Dès
l’apparition des beaux jours, on organise des fêtes champêtres, des
promenades en rivière, des feux d’artifice avec figures variées et
apothéoses[197], des luttes athlétiques et des combats d’animaux qui
attirent une foule de spectateurs avides d’émotions. C’est là, s’écrie
un nourrisson des muses,
C’est là qu’on voit Cerbère et sa troupe enchaînée
Enrager, comme lui, de se voir trop gênée.
Des lions et des loups et des ours et quelque ourse
Sont les premiers acteurs des beaux jeux de la course[198].
[197] Ces sortes de représentations avaient lieu d’ordinaire «à
la vieille corderie, derrière la salle de spectacle».
[198] _Pastorales héroïques_, de Nau-Dumontet.--Les arènes
affectées aux combats d’animaux étaient généralement établies
dans la rue Couet, aujourd’hui rue de la Course.
Mais le plaisir le plus cher aux Bordelais, c’est le théâtre. Le
prix varie suivant les genres. Pour l’opéra, on paie: cinq livres
les fauteuils sur la scène, trois livres les premières loges et
l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges, vingt-quatre sous le
parterre. La comédie coûte meilleur marché: quarante-huit sous les
premières loges et l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges,
dix-huit sous le parterre.
Le beau monde occupe encore, le long des coulisses, une double rangée
de chaises et de bancs. De leur côté, les acteurs continuent à se
vêtir avec une fantaisie digne des beaux jours du carnaval: le vieil
Horace ne craint pas de se poudrer à blanc, Tibère dicte ses lois en
perruque Louis XIV, et Phèdre brûle de mille feux sous les paniers
d’une tunique à falbalas. Cependant, la réforme, déjà accomplie sur
quelques scènes, est à la veille de s’opérer à Bordeaux. Les novateurs
accablent de railleries
.... la coiffure et les vastes chapeaux
Dont on orne le chef des antiques héros...
Ce qui leur attire, d’ailleurs, de la part des gens restés fidèles à la
mode ancienne, cette réplique déconcertante:
Par un faux goût, par un travers fantasque,
On croit devoir coiffer avec un casque
Sertorius, César, Brutus, Othon...
Monsieur, ce casque est d’un bien mauvais ton[199]!...
[199] _L’apothéose de Molière_, chez la veuve Calamy, imprimeur
du spectacle.--_Collection de M. Roborel de Climens._
Quoique d’allures un peu provinciales, le spectacle n’est cependant
pas dépourvu de charme. Parfois même, l’imprévu lui imprime une saveur
particulière... Certain jour d’été, au cours d’un violent orage, le
public éclate de rire: c’est l’ours de la pièce _les Chasseurs et la
Laitière_ qui, terrifié par un coup de foudre, se dresse sur ses
pattes et, oublieux de son personnage, ébauche le signe de la croix en
murmurant un _oremus_[200]... Une autre fois, le parterre assiste à une
vraie bataille: des dragons en goguette, éconduits par les danseuses,
envahissent la scène pendant le ballet, éteignent les chandelles, et,
se ruant «sur ce qu’ils peuvent attraper à la faveur des ténèbres»,
renouvellent l’exploit accompli par les Romains sur les Sabines[201].
[200] _Paris, Versailles et les provinces_, II, p. 72.
[201] Cet événement fait l’objet d’une lettre fort curieuse
publiée dans le numéro du 14 novembre 1750 d’un journal de La
Haye, _la Bigarrure_, et reproduite dans l’_Intermédiaire des
chercheurs et des curieux_ du 28 février 1894.
De temps à autre, la présence d’étoiles parisiennes donne aux
représentations un véritable cachet artistique. Les Bordelais
appartenant à cette génération rappellent, non sans orgueil, que
c’est à leur instinct du beau qu’est due la renaissance de la diction
dramatique... Mlle Clairon, hantée du désir de substituer à la vieille
méthode déclamatoire une méthode nouvelle dont la sincérité serait la
base, résolut de tenter l’aventure dans la capitale de la Guyenne.
Ayant choisi Phèdre pour ses débuts, elle joua le rôle des deux façons,
afin qu’on pût juger en connaissance de cause. Le premier soir, se
conformant à la tradition, elle eut «les éclats, l’emportement,
la déraison» qu’on applaudissoit à Paris et que tant d’ignorants
appeloient _la belle nature_[202]...» L’auditoire la trouva superbe. Le
lendemain, elle représenta Phèdre, telle que la concevaient son cœur,
son âme, son génie. Plus de saccades ni de gestes désordonnés, mais
une passion dont l’ardeur, pour être contenue, n’en était pas moins
saisissante... Déconcertés, les spectateurs restèrent froids durant le
premier acte. Puis, la lumière éclata, et bientôt, bouleversés par la
puissance de cette interprétation, ils portèrent aux nues la grande
tragédienne... Grâce à la sagacité du public bordelais, la victoire du
vrai sur le convenu était acquise.--Désormais, Voltaire pourra dire de
Clairon: «Elle a créé son art, elle est unique!»
[202] _Mémoires de Mlle Clairon_, édition Barrière, p. 50.
Durant l’été, la ville se dépeuple. On va aux eaux: au Mont-d’Or ou à
Vichy, mais de préférence à Bagnères, Barèges ou Cauterets. Quelquefois
les malades séjournent successivement dans deux de ces stations, sauf à
entreprendre ensuite, pour chasser les humeurs peccantes,... une cure
de lait: rien de nouveau sous le soleil.
L’automne, aux fécondes clartés, est le moment de la villégiature.
Gentilshommes et parlementaires vont veiller à leurs vendanges.
Le bourgeois, de son côté, s’installe dans sa maison des champs, à
Talence, Caudéran, Pessac, ou sur les coteaux de Lormont: d’aimables
vide-bouteilles où se reflète encore l’influence de Paris. En un temps
où toute brebis bien apprise porte un collier de rubans roses, les
jardins subissent une toilette spéciale. Bustes, statues, guirlandes
en forment l’ornement, avec des ifs en boules de quilles, des buis
allégoriques, des boulingrins reproduisant les signes du zodiaque. Ni
ombre ni verdure: des arbres mutilés, amputés, taillés au cordeau--le
massacre des innocents[203]!
[203] _Lettres d’Horace Walpole_, édition Didier, pp. 28 et 53.
Avec le retour des frimas, Bordeaux reprend sa vie normale,--une vie
qui lui est propre, et dont la relation détaillée ne laisserait pas
que d’être curieuse. Un tableau général nous entraînerait trop loin:
bornons-nous à visiter quelques quartiers...
D’abord, la place du Palais, avec ses maisons en bois, ses pignons
pointus et la masse énorme, flanquée de tours et de contreforts, où
réside la justice royale. Déserte depuis deux mois, elle a retrouvé
ses hôtes habituels, les gens de loi, en nombre incalculable...
Seuls, les avocats inscrits au tableau atteignent le chiffre de
cent quatre-vingt-six! Autour d’eux s’agitent une nuée de sergents,
d’huissiers, de procureurs armés de sacs à procès et suivis de leurs
clients, la comtesse de Pimbêche et M. de Chicaneau. A peine peut-on
se frayer un passage au milieu des carrosses de Messieurs du Parlement
et à travers leur valetaille, munie de la livrée réglementaire afin
d’éviter toute confusion avec bourgeois ou gentilshommes[204]. En face,
vers la partie nord, se dressent les appareils du bourreau: ici, la
roue aux rayons sanglants; là, le gibet dont la corde graisseuse attend
le supplicié; à gauche, sous un hangar béant, l’échafaud destiné aux
exécutions de parade; à droite, la pierre, en forme de piédestal, où
l’on expose, coiffés d’un bonnet vert, les débiteurs faillis[205]...
Ce côté de la place présente un caractère sinistre. Les autres, au
contraire, par un contraste saisissant, respirent la gaieté et la vie.
C’est, le long des boutiques ventrues, un passage continuel de gens
affairés et d’oisifs marchandant des objets de toilette, dévisageant la
belle parfumeuse, envahissant l’officine du barbier qui rase, frise,
accommode et saigne moyennant un petit écu par mois. Mais la foule
se presse surtout sous l’auvent des frères Labottière, les libraires
en vogue. C’est chez eux que se débitent et parfois se forgent les
nouvelles qui, le soir même, alimenteront la ville. Jurisprudence,
politique, histoire, littérature, chasse,... on aborde tous les sujets,
sauf pourtant la question religieuse. Bordeaux--qui le croirait!--est
renommé pour sa pondération en cette irritante matière. Tandis que,
aux quatre coins du royaume, chacun dispute sur la Grâce, le Gascon
demeure insensible aux querelles jansénistes. Le scepticisme inhérent
à sa race n’est point étranger à cet heureux résultat; mais il faut
aussi en reporter l’honneur au prélat plein de prudence qui préside aux
destinées du diocèse. Monseigneur de Lussan--un ancien dragon décoré de
la croix de Saint-Louis--a cueilli trop de lauriers sur les champs de
Bellone pour aspirer à de nouveaux exploits accomplis à coups de crosse
et d’anathèmes.
[204] Un règlement du 5 août 1713 obligeait tous les
serviteurs, portiers, laquais, porteurs de chaises, cochers,
postillons, palefreniers, frotteurs, etc..., à se munir «de
galons de livrée de couleur apparente». Toute contravention
était punie d’un mois de prison, et, en cas de récidive,
des peines du carcan et du bannissement. Lorsqu’il y avait
port de l’épée, le juge prononçait les galères.--_Archives
départementales_, C. 1077.
[205] Cette pierre existait encore en 1770; il est probable
qu’elle fut enlevée à l’époque de la démolition du palais de
l’Ombrière.
Franchissons la porte du Cailhau, longeons la berge du fleuve--que
bordent à cet endroit les échoppes des ferblantiers[206],--saluons
l’hôtel des Fermes, et débouchons sur la place Royale... Le changement
de décor est complet. Plus d’antiques logis accumulés les uns sur les
autres et recevant à peine le jour par leurs croisées étroites; mais de
monumentales constructions avec un horizon baigné d’air et de lumière.
Tout le long de la Garonne, le mouvement tient du prodige. Ce ne sont
que haquets attelés de chevaux, que traîneaux tirés par des bœufs, que
portefaix gesticulant, criant, se dépensant en efforts surhumains.
Tandis que les colporteurs alignent leurs étalages; que les matelots,
jambes nues, transportent les passagers de la rive aux bateaux;
qu’aubergistes et hôteliers harcèlent les arrivants; que les sergents
recruteurs surprennent la signature des cadets en goguette; que moines
et loqueteux sollicitent l’aumône d’un ton nasillard,--la Bourse, aux
arceaux sonores, est le théâtre d’une agitation fébrile. Jadis jugée
trop vaste, elle pèche maintenant par son exiguïté. Le va-et-vient y
est incessant: commis des douanes et des fermes, veilleurs guettant
l’arrivée des navires, courtiers offrant les produits des îles contre
les vins de la région... Autour de la grande salle, une rangée de
tréteaux, couverts d’ustensiles et d’étoffes, attire les chalands. Ici,
les marchands d’estampes et d’images; là, les horlogers parqués dans
des guérites; plus loin, les fabricants de cordes à boyaux, violes,
basses et mandolines. C’est, surtout à l’époque des foires, un bazar
universel où se trouvent toutes les marchandises connues, même les
ouvrages pourchassés par la police. Demandez plutôt à l’intendant: il
assure que, sous le regard bienveillant de l’autorité consulaire, on y
débite, comme du sucre ou de l’indigo, la série des libelles--Dieu sait
s’ils pullulent!--imprimés contre le roi[207].
[206] Chaque corps d’état avait, pour ainsi dire, un quartier
attitré. Les ferblantiers habitaient presque tous le long du
quai, depuis l’hôtel des Fermes jusqu’à la porte de la Monnaie.
[207] _Archives départementales_, C. 3313.
Poursuivons notre promenade, laissons à leurs exercices les cavaliers
qui paradent aux abords du Château-Trompette, et, échappant au contact
de cent industries diverses, remontons jusqu’au sommet des Fossés
de l’Intendance, au point où ils aboutissent à la place Dauphine.
Nous voilà à l’entrée de la salle de spectacle--celle-là même dont
l’édification amena une hécatombe parlementaire. C’est là que la
jeunesse dorée se donne rendez-vous. Le lieu est bien choisi. Toute
l’après-midi, on y voit circuler les sujets de la troupe: Célimène
drapée dans ses grands airs, Marton la délurée, Agnès moins timide dans
la rue qu’à la scène, les reines de tragédie et d’opéra, les nymphes
du ballet qui, plus expertes que leurs sœurs de la fable en l’art
d’amorcer les gens, n’ont garde de s’enfuir derrière les saules.
Le soir, vers cinq heures, quand s’allument les chandelles de la rampe,
commence le défilé des dames venues pour occuper leurs places[208]:
l’intendante en robe à paniers d’une nuance délicate; présidentes
et conseillères luttant d’élégance; bourgeoises à prétentions qui
grilleraient d’avoir des pages si la mode n’en était passée; robustes
beautés et jolis minois avec lesquels il s’échange plus d’un coup d’œil
à travers les glaces de la chaise ou les rideaux de l’antique carrosse.
[208] Le lever du rideau fut fixé à cinq heures et demie par
ordonnance du 11 septembre 1755.
Le personnel qui affectionne ce quartier se compose d’officiers
infatués de leur mine, de petits-maîtres tenus pour savants parce
qu’ils ont lu _Candide_, de fils de famille en rupture de comptoirs et
en débauche de bonnes façons... Une avalanche d’habits blancs, roses
et bleus, galonnés de tresses d’or larges d’un doigt, avec des boutons
d’acier, des poches en long et l’épée poignardant le ciel. Un double
lien unit ces éléments divers: l’amour du plaisir et le besoin de
paraître. Cette dernière faiblesse est le péché mignon des Bordelais.
Tous nobles, tous comtes ou marquis! s’écrie, non sans malice, un
contemporain... Nobles, tous? c’est discutable, bien que la Gascogne
soit le pays de France où s’écoule le plus de savonnettes à vilain;
il n’est guère, en effet, assure Bernadau, de bourgeois enrichi qui
ne s’offre cette satisfaction, sinon par vanité, au moins pour se
conformer à l’usage. Mais les titres dont la plupart s’affublent,
n’existent guère que dans leurs rêves. Point de seigneur sans terre,
disait le vieil adage... Les terres de la province ne suffiraient pas à
justifier le quart des couronnes ou tortils qui s’épanouissent sur les
rives de la Garonne.
Une particularité digne de remarque, c’est la facilité avec laquelle,
vrais ou faux, ces titres nobiliaires s’accommodent avec l’esprit
de négoce inhérent à la race bordelaise. Il n’est pas de baron, si
glorieux qu’il soit, qui, dans les communs de l’hôtel héréditaire, ne
débite son vin en fût, en baril, voire à la bouteille. De même, on
peut tenir pour certain que les gentillâtres chartronnais attelés au
char de la grande coquette s’efforcent, entre deux tirades amoureuses,
de placer quelques barriques de _palus_. L’exemple le plus frappant
de cet éclectisme est fourni par certaine bourgeoise de la rue du
Parlement, enrichie dans le commerce des blés, l’armement et la banque.
Devenue, très légitimement, comtesse de Lasserre et marquise de
Pouy-Roquelaure, investie en cette qualité du droit de haute et basse
justice, disposant de neuf paroisses dont les curés doivent lui offrir
l’encens, elle n’en continue pas moins à trafiquer avec les îles, à
jouer sur la hausse des farines, à prêter ses fonds à six pour cent
et à tenir ses comptes en partie double. Ajoutons, à l’honneur de sa
descendance, que, dépossédée du marquisat, elle en quitta le nom et le
titre... On assure que bon nombre de Gascons, se trouvant dans le même
cas, oublièrent de se conformer à cette règle.
Achevons ce tableau rapide par quelques mots sur une puissance qui
bientôt régentera le monde: nous voulons parler de la presse... Elle
vient de faire sa première apparition, oh! avec un format et un
qualificatif modestes: les _Annonces-Affiches_. C’est un recueil qui,
à partir du 1er août 1758, est publié le jeudi de chaque semaine. On y
trouve la nomenclature des maisons à louer ou à vendre, la liste des
objets perdus, la date d’arrivée ou de départ des navires et toute
une série de propositions engageantes. Un Bordelais désire-t-il se
rendre à Paris ou à Toulouse? Il demande un compagnon pour partager
la voiture, le gîte et la table. Procureurs, notaires, conseillers,
voulant se défaire de leurs offices, font aussi appel à la publicité.
L’élément littéraire, sous forme de contes, d’odes, de critique
théâtrale, de mémoires historiques, ne tarde pas à apparaître:
c’est dans les _Annonces-Affiches_ que l’abbé Baurein insère ses
premiers travaux, à côté d’articles de Louis-Sébastien Mercier, le
futur conventionnel, alors professeur au Collège de la Madeleine.
Voici, enfin, quelques indications succinctes sur les événements qui
s’accomplissent en France et à l’étranger; mais pas une appréciation,
pas un jugement. Cela s’appellerait de la politique, et toute incursion
dans ce domaine est rigoureusement défendue. Il en coûterait gros de se
risquer... En tant que grilles et verrous, le fort du Hâ--encore une
ressemblance avec Paris--ne le cède en rien à la Bastille!
[Bandeau]