CHAPITRE VIII

Impopularité de M. de Tourny.--Fédération des

Parlements.--Rejet des édits fiscaux et cessation du cours de

la justice.--Capitulation du roi.--L’aumônier des condamnés

à mort.--Représailles de la Jurade contre les trésoriers de

France.--Le comte d’Hérouville et Mlle Lolotte.--L’affaire

du prieur d’Auriac de Boursac.--Révocation de M.

d’Hérouville.--Remplacement de M. de Tourny par son fils: un

singulier intendant.

Sept magistrats partant ensemble pour l’exil, cela se voyait couramment

à Paris. Bordeaux n’était point encore blasé sur ce genre de spectacle.

D’autant mieux que, cette fois-ci, les ministres se montraient

inexorables. Loin de diminuer la rigueur du châtiment, ils prenaient

plaisir à l’aggraver, internant au fond de villages dépourvus de

ressources ceux-là mêmes qu’ils s’étaient bornés d’abord à mettre _à

la suite de la cour_. Mais si partout, dans la société bordelaise,

l’émotion fut vive, à l’hôtel du Jardin-Public elle atteignit les

proportions d’un véritable deuil. En effet, plusieurs des exilés

entretenaient avec la maîtresse du logis d’étroites relations: M. de

Grissac lui était même uni par des liens de parenté... On peut croire

que le petit cénacle ne manqua point d’appuyer l’intègre Lamontaigne

dans ses imprécations contre l’intendant.

Infortuné Tourny! L’ostracisme dont il était l’objet s’étendit aux

personnes de son entourage. Son fils l’abbé--bien qu’il eût lui-même

été victime de l’arbitraire royal[159]--se vit fermer toutes les

portes. Quant au _satrape de Guyenne_, il succombait sous le poids des

satires, des chansons, des quolibets. C’est de cette époque que date le

couplet suivant:

Bourdeu gémit et gémira

Tant qu’Aubert de Tourny vivra.

Lou nom d’aquet cruel bourreu,

Per anagramme assez hurouse,

Montre à la ville malhurouse

Qu’il est lou tyran de Bourdeu[160].

[159] «L’abbé de Tourny, fils de l’intendant de Bordeaux, jeune

ecclésiastique résidant au séminaire de Saint-Sulpice, vient

d’être enlevé et mis à la Bastille, même au secret, pour avoir

envoyé par la poste, avec une lettre signée de lui, les vers

qui ont couru contre le roi.» (_Journal du marquis d’Argenson_,

édition Rathery, V, p. 392.)

[160] _Papiers de MM. de Lamothe._

L’affaire, cependant, prenait un développement inattendu. Purement

locale, à son origine, elle affectait bientôt le caractère d’une

manifestation ayant son retentissement dans tout le royaume.

C’est l’heure la plus critique du règne de Louis XV. L’agitation

religieuse atteint son apogée, grâce au désarroi du ministère

qui frappe, à tour de rôle, les évêques et les officiers de

justice. La question financière n’est pas moins aiguë. Lasse

d’exigences toujours croissantes, d’impôts sur le revenu--dixième

ou vingtième--assujettissant nobles et roturiers à une odieuse

inquisition, de dons gratuits imposés à l’amour des peuples qui doivent

les offrir «avec une sorte d’élan»[161], la Nation dresse la tête et

fait entendre de formidables murmures. Gardiens de ses espérances,

les Parlements redoublent d’audace et proclament, à grand renfort de

publicité, les principes, jugés factieux à Versailles, qui régissaient

l’ancienne monarchie... Et comme, isolément, leurs efforts demeurent

stériles, ils s’unissent en une vaste fédération s’inspirant des mêmes

idées, poursuivant le même but, obéissant à un mot d’ordre commun[162].

[161] _Archives départementales_, C. 2838.

[162] Cette association prit le nom de _Classes_.

En vertu de cet accord, le Parlement de Paris, prenant fait et

cause pour les magistrats de Bordeaux, adressait, en leur faveur,

des remontrances à Sa Majesté, avec menace de suspendre le cours de

la justice[163]. Au palais de l’Ombrière, l’agitation n’était pas

moindre. La Compagnie ne cessait de réclamer le retour des exilés,

accumulait mémoires sur protestations, refusait le vote des édits

fiscaux, abandonnait l’exercice de ses fonctions et finissait par

forcer la main au roi qui, humilié, battu, amoindri, révoquait les

pouvoirs conférés au Bureau des finances et restituait à l’amour des

justiciables les cinq parlementaires _envoyés à la suite_[164].

[163] _Journal de Barbier_, édition Charpentier, VI, pp. 337,

341, 342.

[164] La Compagnie avait suspendu le service le 16 juin

1756. Mise en demeure de le reprendre, elle répondit, le 24

août, qu’elle n’en ferait rien tant qu’on n’aurait pas rendu

à la liberté les magistrats proscrits et ceux «qui étoient

retenus dans une espèce de réat à la suite du Conseil du roi».

Ce n’est qu’à la fin de septembre, après la soumission du

ministère, que _Messieurs_ rentrèrent au Palais. La _Gazette

de Hollande_--numéro du 24 septembre 1756--applaudit à ce

dénouement en termes flatteurs pour le Parlement de Guyenne.

MM. de Grissac et de Carrière--des _chefs de meute_--furent toutefois

exceptés de l’amnistie: en 1758, ils subissaient encore leur

peine[165]. M. de Grissac, incarcéré au fond de l’Auvergne, put à

loisir aiguiser ces maximes de droit public dont son éloquence, aussi

mordante que désintéressée, tirait des armes si redoutables. Quant à

M. de Carrière, convaincu qu’il y avait plus de justice à attendre du

ciel que de Versailles, il se décidait à entrer dans les ordres. Parti

conseiller laïc, il revint conseiller clerc: on put voir, à tour de

rôle, ce père de famille siégeant sur les fleurs de lys, en costume

ecclésiastique, et célébrant la messe à Sainte-Eulalie, sa paroisse, en

robe rouge de parlementaire[166]. Ce ne fut point sa seule originalité.

Ne pouvant, en qualité de prêtre, participer au jugement des affaires

criminelles, il s’astreignit à visiter «les pauvres prisonniers», à

leur prodiguer des consolations et à soulager leurs misères. Bientôt,

les condamnés à mort ne voulurent plus d’autre confesseur. Son

inaltérable bonté ne crut pas pouvoir se soustraire à cette tâche,

et ce fut un officier de Grand’Chambre, qui, monté avec eux sur la

sinistre charrette, les conduisit à l’échafaud[167].

[165] _Journal de Barbier_, édition Charpentier, VII, p. 9.

[166] _Correspondance de Mme Duplessy._

[167] _Correspondance de MM. de Lamothe._

En dehors de ces lutteurs impénitents, il est d’autres victimes

qu’on ne peut oublier: nous voulons parler des trésoriers de France,

dont la docilité à l’égard du pouvoir central avait exaspéré le

peuple. La Jurade n’hésita pas à user contre eux de représailles...

Représailles cruelles! Elle les raya de la liste de ses invités aux

jours de réjouissances publiques: plus de rang dans le cortège, plus

de part aux ragoûts municipaux! Ce n’était pas seulement la punition

classique--l’eau claire et le pain sec; c’était l’exclusion dans toute

sa rigueur, officielle, publique, avec son caractère de flétrissure:

une de ces humiliations que, jadis, on ne digérait pas! Réduits au

désespoir par cet affront inattendu, Messieurs les trésoriers portèrent

leurs doléances jusqu’aux genoux du roi, suppliant Sa Majesté de les

réintégrer d’office aux agapes de l’Hôtel de Ville. Le Grand Conseil

dut être saisi du litige; malheureusement l’Histoire, dont on ne

saurait trop déplorer la réserve, ne mentionne pas la solution donnée à

cette étrange requête[168].

[168] _Archives départementales_, C. 2404.

Il semble qu’après de pareils exploits--Achille lui-même respirait

entre deux combats--les belligérants dussent éprouver le besoin de

reprendre haleine... D’intendant à robin, toute trêve eût paru une

défaillance. Comment s’y résoudre, alors surtout que la victoire

demeurait incertaine! Si, en effet, Messieurs du Parlement forçaient la

Couronne à capituler, M. de Tourny n’avait pas dit son dernier mot pour

la salle de spectacle,--celle que l’on édifiait à l’angle de la porte

Dauphine et des Fossés de l’Intendance ne présentant qu’un caractère

provisoire[169].

[169] Le nouveau théâtre fut construit en bois. «La salle de

spectacle, écrit M. de Lamothe, est au bout des Récollets, sur

la main droite, avant que de sortir par la place Dauphine. Elle

occupe toute la largeur de la rue de la Corderie et s’étend

depuis l’alignement des maisons sur la façade jusqu’au bord le

plus reculé de la première tour qui est presque d’abord après

le mot rue. Jusque-là, c’est un massif de bâtiments. Ensuite,

depuis cette tour jusqu’à une ligne près de la seconde, ce sont

des appartenances de la salle.»

Bien que d’un ordre plus intime, le dernier engagement des

pouvoirs rivaux ne manque pas d’intérêt: il amena la révocation du

premier dignitaire de la province, lequel commit la rare imprudence

d’intervenir dans le débat.

Ce personnage n’est autre que le successeur, dans le commandement

de la Guyenne, des maréchaux de Montrevel, de Berwick et de

Duras--Jacques-Antoine de Ricouard, comte d’Hérouville de Claye[170].

Ingénieur aussi distingué que brave soldat, M. d’Hérouville était, en

outre, au dire de Voltaire, «un bon citoyen.» Lieutenant-général dès

1738, il avait fait de nombreuses campagnes, et, après la journée de

Fontenoy, obtenu la capitulation d’Ostende. Le roi, qui connaissait

son mérite, s’entoura de ses conseils lorsqu’il caressa le rêve d’une

descente en Angleterre[171].

[170] Les commandants de province étaient chargés de remplacer

les gouverneurs qui, le plus souvent, résidaient à Versailles.

A cet effet, ils étaient investis des mêmes droits et des

mêmes prérogatives que le grand seigneur dont, en fait, ils

exerçaient la fonction. Le commandant de la Guyenne siégeait

au Parlement entre le premier et le deuxième président, et

recevait vingt-quatre mille livres d’émoluments.--_La province

sous l’ancien régime_, par Alfred Babeau, I, pp. 313 et 318.

[171] _Mémoires du duc de Luynes_, VII, p. 200.

Rompu aux exercices de son métier, M. d’Hérouville était un piètre

courtisan. Sa nomination à Bordeaux excita d’autant plus de surprise

que ses relations avec les philosophes et sa collaboration

à l’_Encyclopédie_--à laquelle il fournissait des articles

militaires--n’étaient un secret pour personne. On s’ingénia à en

découvrir la cause: peut-être l’ignora-t-il lui-même. Il n’en remercia

pas moins Sa Majesté, le 13 décembre 1754, et alla prendre possession

de son poste,... en compagnie d’une personne qu’il n’avait point encore

promue à la dignité de comtesse d’Hérouville[172]...

[172] M. d’Hérouville arriva à Bordeaux le 19 juin 1755. Parmi

les honneurs dont on le gratifia, figurait une représentation

au Collège de Guyenne à laquelle assistèrent les jurats,

le grand sénéchal et de nombreuses personnes appartenant à

la noblesse, à l’Université et au Barreau. Le commandant

n’ayant pu s’y rendre, les orateurs récitèrent leurs discours

de bienvenue en face «du fauteuil de vellours cramoisy sur

lequel M. le comte d’Hérouville se seroit placé s’il avoit été

présent.» (_Registres de la Jurade_, BB. 1755.)

Les cœurs de vieux guerriers ne sont pas à l’abri de ces faiblesses:

celle-là ne manquait pas d’excuses. «L’objet» réunissait toutes les

séductions. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Albermale, avait aimé à

la folie cette enchanteresse qui, de son vrai nom, s’appelait Louise

Gaucher, et, de son nom de théâtre, Mlle Lolotte. Un soir que, rêveuse,

elle s’oubliait dans la contemplation des étoiles, Milord murmura à

son oreille ces mots qui valent un poème: «Ne les regardez pas ainsi,

mignonne, je ne saurais vous les offrir!...» Peut-être, à défaut des

astres que sa main ne pouvait atteindre, ce diplomate grand seigneur

eût-il glissé aux doigts de la belle l’anneau nuptial. Une mort

malencontreuse l’en empêcha... C’est M. d’Hérouville qui, plus tard,

régularisa, par un mariage légitime, ce qu’il y avait d’incorrect dans

son cas et dans celui du _de cujus_.

Bordeaux, à en croire Marmontel, abrita, en la personne de Mlle

Lolotte, une seconde Ninon. Aux facultés les plus brillantes,

attestées par tous ceux qui eurent la bonne fortune de la connaître,

elle alliait, assure l’auteur des _Incas_, la majesté du cèdre

et la souplesse du peuplier... Comparaison hardie, mais un peu

vague, complétée par ces indications plus précises que, douée d’une

imagination vive et d’une raison solide, Mlle Gaucher était imprégnée

de l’esprit de Montaigne, qu’elle en parlait la langue et en possédait

la naïveté, la couleur, l’abandon, l’expression juste, le tour

incisif[173]. Après le curé et le tabellion, Ninon-Lolotte eût fait les

délices de la Guyenne: M. de Tourny ne lui en laissa pas le temps.

[173] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 162.

Entre le gentilhomme libre d’idées, expansif, généreux, de morale

accommodante qu’était le comte d’Hérouville, et l’intendant, austère,

défiant, cauteleux, jaloux, il n’y avait aucune affinité. Par suite

de ses goûts, M. d’Hérouville devait être porté vers le monde de

l’Académie. Il le trouva tout ému d’un incident de date encore récente.

La docte assemblée travaillait depuis quelque temps à une histoire

de la ville de Bordeaux--entreprise immense, en vue de laquelle on

s’était, suivant les aptitudes, distribué les rôles--lorsque se

produisit le procès relatif aux trente toises de l’Esplanade. Outré

de son échec, M. de Tourny enleva brusquement, à ceux qu’il regardait

comme ses adversaires, les moyens de continuer leurs recherches, et

leur substitua des membres de la congrégation de Saint-Maur à la

tête desquels se trouvait dom Devienne. Mais voilà que bon nombre de

familles refusèrent aux religieux l’entrée de leurs archives. Les

années s’écoulaient sans que le travail avançât. Saisi de la question,

M. d’Hérouville se livra à une enquête, constata que les Bénédictins

n’avaient pas dépassé la période préparatoire et suspendit la pension

de quinze cents livres qui leur était allouée sur les ressources

municipales... Il n’en fallait pas tant pour exciter les rancunes de

l’ennemi juré de l’Académie.

Sur ces entrefaites--août 1756--une main inconnue déposait, chez le

portier de l’Intendance, un pli d’aspect mystérieux. Il contenait une

lettre, moitié en clair, moitié en chiffres, portant l’adresse du duc

de Cumberland--celui-là même qui, après s’être fait battre à Fontenoy

et à Lawfeld, allait clore la série de ses revers par une capitulation

honteuse. Un général aussi maltraité par la Fortune devait éprouver le

besoin d’une revanche: son correspondant lui en offrait l’occasion.

Il suffisait, disait-il, de débarquer trois mille Anglais sur la côte

du Médoc; une armée de neuf mille huguenots français se joindrait à

eux. Le plan de campagne était simple: il consistait à brûler arsenaux

et dépôts de guerre; ce qui permettrait d’avoir facilement raison

des troupes échelonnées sur le littoral... Et, afin qu’on ne pût se

méprendre sur son identité, l’auteur de cette trahison avait soin

d’apposer, au bas de l’écrit, la plus lisible des signatures: c’était

celle d’un Prémontré, le prieur d’Auriac de Boursac[174].

[174] Sur l’événement et ses suites, consulter les _Mémoires

du duc de Luynes_, XV, pp. 212, 214, 270. Voir également le

_Journal du marquis d’Argenson_, IX, pp. 326 et 359.

Quelle gloire de déjouer un pareil complot! Désireux de se faire

valoir, l’intendant n’avait garde d’en restreindre la gravité. Il ne se

borna pas à s’assurer de la personne du conspirateur: il sollicita du

roi les pouvoirs nécessaires pour diriger lui-même ce procès--sans,

d’ailleurs, être surpris que neuf mille protestants, montés, armés,

prêts à faire campagne, pussent un jour surgir des grèves de la Gironde

comme Minerve du cerveau de Jupiter.

Avisé de l’arrestation, le Parlement avait dressé l’oreille. L’affaire,

constituant un crime, était de son ressort. Les prétentions de

l’intendant, non encore établies par la production des pouvoirs

sollicités, semblaient d’autant moins admissibles que le débat, au

premier interrogatoire de l’accusé, rappelait l’aventure de la montagne

accouchant d’une souris; en effet, l’honnête religieux démontrait, sans

effort, qu’il n’entretenait aucun commerce avec le duc de Cumberland,

qu’il ne célait ni Anglais ni huguenots dans les plis de sa soutane,

et que tout se réduisait à une mystification ourdie par un faussaire

désireux de le perdre... «Quelle apparence, s’écrie d’Argenson, qu’un

tel projet ait passé dans la tête de ce prieur? Il passe pour honnête

homme, et a des ennemis...»

M. de Tourny, qui s’était posé en Dieu sauveur, n’en persistait pas

moins à soustraire le prisonnier à ses juges naturels. Ce que voyant,

ceux-ci portèrent plainte au commandant de la province. En arbitre

consciencieux, M. d’Hérouville se dit: A l’intendant, les choses

administratives; au Parlement, celles de la justice... Moyennant quoi,

il tranchait le litige au profit du Parlement et ordonnait le dépôt du

prétendu coupable dans les prisons de la Conciergerie.

C’était compter sans les rancunes de M. de Tourny, dont la dévotion

ombrageuse ne pardonnait pas à ce gêneur ses rapports avec la secte

encyclopédique. Le moment, pour le discréditer en cour, était opportun.

Mme de Pompadour, inaugurant une manière nouvelle, faisait ses délices

du Père de Sacy, soumettait sa maison à des pratiques rigoureuses

et proscrivait le nu dans son entourage. Louis XV, lui-même, pris

d’un zèle qui ne devait pas durer, ne manquait point une homélie, se

montrait sans pitié pour le libertinage, espaçait ses rendez-vous

galants et faisait l’édification de la reine.

Absorbé par les charmes de sa compagne, M. d’Hérouville ne daigna

pas apercevoir les attaques dont il était l’objet. Aussi bien se

refusait-il à croire qu’un intendant pût tenir en échec le commandant

de la province... Une lettre de cachet lui apprit, un beau matin,

qu’ayant cessé de plaire, on le révoquait de ses fonctions[175].

[175] Il fut remplacé par le maréchal de Thomond.

Ce disgracié méritait un souvenir... M. de Lamontaigne lui consacre

quelques lignes émues: «Philosophe aimable et poli, homme sage, plein

de justice et d’équité, ami de l’ordre et des règles, il se fit aimer

de tous les citoyens et de toutes les compagnies. Il sut s’attirer les

égards dus à sa place; ils ne coûtèrent rien parce qu’on savoit qu’on

les rendoit au mérite... M. de Tourny se servit vraisemblablement

des protections sourdes et cachées qu’il avoit su se ménager par

ses intrigues pour rendre M. d’Hérouville suspect à la cour par son

attachement pour les peuples et le Parlement. Celui-ci eut le mal au

cœur de se voir rappelé et dépouillé de sa charge. Depuis longtemps,

une maladie opiniâtre l’avoit rendu languissant: le chagrin qu’il eut

de sa destitution augmenta son mal. Il partit au mois de juin 1757

pour céder sa place à son successeur et aller tâcher de se rétablir à

Bagnères. Il regretta la ville en la quittant. Il s’y seroit attaché;

il sentoit qu’il y étoit aimé. La ville le regretta: elle sentoit

qu’elle eût été heureuse sous son gouvernement[176].»

[176] _Papiers de M. de Lamontaigne._--L’Académie avait, en

1755, reçu M. d’Hérouville dans ses rangs. Celui-ci n’oublia

jamais ses amis de Guyenne. Plusieurs d’entre eux, notamment M.

Risteau, qu’il fit entrer à la Compagnie des Indes, eurent à se

louer de ses services.

La maladie opiniâtre à laquelle le chroniqueur fait allusion provenait

d’une fontaine, bouchée depuis plusieurs années, que M. d’Hérouville

crut devoir faire ouvrir. Les eaux, altérées par l’oxydation des

conduits, empoisonnèrent neuf personnes sur les trente qui composaient

sa maison. Mlle Lolotte elle-même fut atteinte. Elle survécut, hélas!

pour subir les insolences d’un monde dont, avec une autre origine, elle

eût constitué la grâce et l’ornement. Un jour que, devenue comtesse en

titre, on l’annonça chez la marquise de Mauconseil, il se produisit

une manière de scandale. Les duchesses d’Uzès, de La Vallière et de

Châtillon poussèrent les hauts cris. Mmes de Coislin, de Beauvau

et de Rohan sortirent sans saluer. Quant à «cette peste» de Mme de

Puisieux, elle détacha, de sa mule de satin, un coup de pied à la

levrette du logis, avec ces mots impertinents: _Allez vous cacher,

Lolotte!_[177]... La malheureuse femme ne tardait pas à succomber

sous la cruauté de l’affront. Fidèle à son souvenir, Marmontel la fit

revivre dans sa _Bergère des Alpes_; mais qui, maintenant, se soucie de

la _Bergère des Alpes_, quand, elles-mêmes, les œuvres de Voltaire et

de Rousseau sommeillent, inexplorées, sous la poudre des rayons[178]!

[177] _Souvenirs de la marquise de Créquy_, édition Garnier, V,

p. 240.

[178] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 162.

M. de Tourny quitta Bordeaux, à cette même époque, pour entrer au

Conseil d’État. Était-ce une disgrâce? Tout porte à croire que la cour,

lasse des difficultés soulevées par lui, accueillit avec empressement

les sollicitations de Richelieu qui, appelé au gouvernement de la

Guyenne, désirait en éloigner un collaborateur aussi impopulaire[179]...

[179] Voir l’_Éloge de Tourny_, par Jouannet, p. 81.--Depuis un

certain temps, les ministres tranchaient, sans consulter M. de

Tourny, d’importantes questions du ressort de sa Généralité.

Celui-ci se plaignait amèrement de procédés qui impliquaient

une véritable défaveur: un mémoire signé de lui, dont la minute

nous a été communiquée par M. Raymond Céleste, contient à ce

sujet de curieuses indications.

C’est ainsi qu’achevait sa militante carrière l’administrateur dont

il suffit de prononcer le nom pour évoquer le souvenir des grands

travaux accomplis sous Louis XV. Il n’entre pas dans le cadre de ce

travail de rechercher s’il en fut le véritable inspirateur, ou si,

comme l’indiquent de récentes découvertes, il se borna à exécuter des

plans conçus de longue date et mis au point par ses prédécesseurs.

Qu’il nous soit permis seulement d’exprimer le regret que cette partie

très intéressante de notre histoire locale n’ait pas eu la bonne

fortune de tenter quelques fureteurs. Des investigations approfondies

amèneraient, croyons-nous, de piquantes révélations: spécialement

sur les conditions économiques dans lesquelles s’effectuèrent les

embellissements de la cité. Il n’est pas rare d’entendre dire que ces

transformations ne coûtèrent rien à personne, si ce n’est pourtant à

M. de Tourny lui-même: une légende habilement répandue à Versailles,

mais qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne rencontra, en Guyenne,

que d’énergiques protestations. On sait quelles charges énormes

subirent les contribuables bordelais. De son côté, la Ville ne laissait

pas que d’être obérée. Lors de la retraite du plus illustre de ses

intendants, sa dette--presque triplée--s’élevait à deux millions deux

cent soixante-douze mille huit cent trente-huit livres treize sols et

onze deniers. La fortune publique était, d’ailleurs, si profondément

atteinte que lorsqu’il fallut, quelques années plus tard, contracter un

nouvel emprunt, la Jurade se trouva dans l’obligation--tel un fils de

famille s’adresse aux usuriers--de solliciter le concours de banquiers

génois[180]...

[180] _Archives nationales_, II. 92.

M. de Tourny fut sûrement un personnage de valeur, et l’on comprend

que le Bordeaux moderne qui, sans bourse délier, bénéficie de son

administration féconde, lui dresse des statues. Mais il nous semblerait

peu équitable, sur la foi de panégyristes trop zélés, de condamner

ceux de ses contemporains qui eurent le redoutable honneur de croiser

le fer avec lui. La passion les égara-t-elle dans leurs jugements à son

égard? Il serait téméraire de l’affirmer. Ce furent, ne l’oublions pas,

les meilleurs et les plus intègres de la cité, en même temps que les

plus renommés pour leur savoir.

En perdant son poste, M. de Tourny recevait une compensation. On lui

donnait comme successeur son fils, Claude-Louis, alors avocat général

au Grand-Conseil: un petit homme, de figure maladive, qui eut tous les

défauts de son père sans avoir ses qualités. Ses débuts furent marqués

par un pas de clerc. Installé au Parlement, le 5 septembre 1757, il

prononça un discours hautain, assurant la Compagnie de sa protection;

ce qui lui attira cette réponse du premier président que la Compagnie

n’avait cure de ses services[181]. Prit-il cette leçon pour une

offense? On serait tenté de le croire, car, peu de temps après, trois

officiers de justice, MM. d’Estignols de Lancre, de Mauvezin et de Paty

furent mis _à la suite de la cour_...

[181] _Papiers inédits de M. de Lamontaigne._

Claude-Louis de Tourny passa en Guyenne comme un météore. Il eut

le temps, toutefois, de se signaler par une invention fiscale qui

donne la mesure de sa valeur. Persuadé que les protestants de l’Ouest

entretenaient des intelligences avec la Grande-Bretagne, le ministère

avait prescrit qu’on les désarmât... L’ordre était clair, mais

l’exécution était délicate: tant de huguenots, pour se soustraire à

la persécution, affichaient des sentiments catholiques! Afin d’éviter

toute erreur, l’intendant désarma la population entière... Mais le

trait de génie consista à obliger, sous peine d’une amende de dix

livres, les malheureux qui n’avaient ni épées, ni fusils, à en acheter

pour satisfaire aux réquisitions: on ne vit jamais l’arsenal si bien

fourni[182].

[182] _Correspondance de MM. de Lamothe._--Il y eut, à cette

époque, un redoublement de rigueurs contre les protestants.

Certains d’entre eux furent vivement sollicités par leurs

coreligionnaires étrangers de quitter le royaume.

M. de Tourny fils ne fut une ressource ni pour le monde des lettres, ni

pour la société bordelaise. Ses habitudes n’étaient pas moins bizarres

que ses procédés administratifs. Il avait les allures et le rigorisme

d’un moine. Les couvents et les églises absorbaient le plus clair de

son temps: il prenait, à les faire visiter, un plaisir ineffable.

L’excès des pratiques religieuses auxquelles il se livrait ne tarda

pas à obscurcir sa raison. Voulant étouffer en lui l’aiguillon de la

chair, il se ficela le corps «comme une carotte de tabac»[183]; si bien

que des plaies nombreuses, avivées par la gangrène, envahirent tous ses

membres... Bénissant Dieu de ses souffrances, il acheva en 1760 une vie

plus misérable que celle du patriarche Job.

[183] _Mémoires de Durfort de Cheverny_, I, p. 198, confirmés

par les notes du président Barbot.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 8 / 46 题