CHAPITRE VII

M. de Tourny: son origine, ses qualités, ses défauts.--Rapports

des intendants avec la société parlementaire.--MM. de Foullé

et Boucher.--Débuts conciliants du nouvel intendant: ses rêves

d’embellissement de la ville.--Querelle avec l’Académie.--Rupture

avec le Parlement: affaires des grains, du théâtre et du

terrier de Guyenne.--Le président Le Comte de La Tresne.--M.

de Grissac: quatrain en son honneur.--MM. Le Blanc père,

Le Blanc de Mauvezin, Dudon, de Carrière.--Intervention

de d’Aguesseau.--Reprise des hostilités: MM. de Cazeaux,

de Combabessouse, de Sallegourde, Drouilhet, Vayssière de

Maillat.--Sentiment de d’Argenson.--Opinion publique, d’après M.

de Lamontaigne.

Que M. de Tourny eût, un jour, franchi les grilles de l’hôtel du

Jardin-Public, la question n’est pas douteuse. Qu’il y ait eu son

couvert, côte à côte avec les habitués, on peut affirmer que non.

L’administrateur distingué qui, à l’exemple de cet empereur romain

célébré par l’histoire, laissa une superbe capitale là où il n’avait

trouvé qu’un amas de masures, était, en sa qualité de représentant du

pouvoir royal, l’objet d’une défiance insurmontable...

Les intendants, en effet, disposaient d’une puissance telle qu’on

pouvait tout craindre d’eux. Vers la fin du règne de Louis XIV, leurs

attributions absorbent l’intégralité des services publics: organisation

municipale, agriculture, police, enrôlement des troupes, marine, haras,

Université, librairie, commerce, assiette et recouvrement des impôts,

voirie, justice... Les gouverneurs eux-mêmes--de grands seigneurs pour

la plupart--ne remplissent plus qu’un rôle de parade: on n’a recours à

leur autorité qu’en cas de troubles ou de guerre. En fait, la charge

dont ils sont investis s’efface devant celle de l’intendant passé à

l’état de maître souverain et, parfois aussi, de censeur indiscret. Le

maréchal de Richelieu s’en plaindra amèrement: «Je n’en finirois pas,

écrit-il, si je voulois tracer ici toutes les tracasseries auxquelles,

de ce côté, est exposé le gouverneur le plus heureux du monde.»

Seul le pouvoir judiciaire, s’appuyant sur l’opinion, résistait à cet

envahissement. A Bordeaux, le Parlement ne courba jamais la tête: ce

fut la cause principale de sa popularité. Il n’y eut guère, en effet,

en Guyenne comme ailleurs, d’intendant qui ne se fît le serviteur

docile du caprice royal. Personne, au XVIIIe siècle, n’avait perdu

la mémoire de l’un d’eux, M. de Foullé, seigneur de Prunevault, dont

les procédés pour la levée des tailles dépassent ce que l’histoire

enregistre de plus odieux[121]. Tous, sans doute, n’usèrent pas de

pareils moyens; mais il n’en est aucun qui, pour faire triompher les

entreprises de la Couronne, ne recourût à l’arbitraire et à la force

brutale.

[121] M. de Foullé procédait au recouvrement des tailles avec

le concours de gens de guerre auxquels il attribuait licence

de raser, démolir, brûler partout où ils rencontreraient

du mauvais vouloir, et de prescrire, contre les paroisses

récalcitrantes, les rigueurs ci-après: descente des cloches,

bannissement des curés, interdiction de cultiver les terres,

condamnation à mort de dix notables, «sans les nommer dans

l’instance ou la dispositive.» (_Bibliothèque municipale_:

8921, nº 45.)--Voir aussi l’_Histoire de France_ de Dupleix,

édition de 1644, VI, p. 205.

En dépit des services qu’ils rendaient, lorsque l’intérêt du roi

n’était pas en opposition directe avec celui de ses sujets--opposition,

hélas! trop fréquente,--ces despotes au petit pied ne rencontraient

partout qu’une hostilité souvent irréductible. Le discrédit attaché

à leur personne était si profond qu’un des esprits les plus modérés

de son temps, M. de Lamontaigne, trace d’eux le portrait suivant: «Un

homme arrive en poste dans une province. Il dit: J’ai tout pouvoir sur

vous, soit dans ce qui regarde la police, soit dans ce qui regarde la

justice ou les finances. Je suis votre maître, votre juge. Fléchissez:

l’obéissance doit être votre partage. Le prince vous soumet à mon

empire: je viens ici tenir sa place et vous me devez la soumission...

Il dit. Il faut le croire, et malheur à qui osera lui déplaire dans

tous les ordres où il va prostituer le nom du prince, le plus souvent

pour commettre les plus grandes injustices et les vexations les plus

criantes[122].»

[122] _Papiers de M. de Lamontaigne._--Ces sentiments étaient

ceux de Mme Duplessy: «Les intérêts de MM. les intendants vous

seraient-ils chers? demande-t-elle... J’ai peine à le croire.»

Exagérée ou non, cette appréciation dominait, sans réserves, dans le

monde parlementaire, dont une indépendance frondeuse, poussée jusqu’à

la révolte, constituait la règle de conduite. L’irritation vis-à-vis

des intendants y était d’autant plus vive que la plupart d’entre eux

avaient appris le maniement des affaires publiques au sein des grandes

Compagnies judiciaires: le jour où ils se séparaient d’elles, on les

considérait comme des transfuges désertant les traditions libérales de

la magistrature pour grossir le nombre des courtisans et «des suppôts

ministériels».

C’est dire qu’entre officiers de justice et délégués royaux, on

se traitait de Turc à More. Rivalités de personnes et conflits

d’attributions éclataient à tout propos. De part et d’autre, on ne

négligeait aucun prétexte à picoteries. L’intendant ne se faisait point

faute d’humilier la robe, des rangs de laquelle il sortait. De son

côté, la robe ne manquait pas de payer l’intendant de la même monnaie.

C’est ainsi que le prédécesseur de Tourny, M. Boucher, dut subir,

pour se faire recevoir au Parlement, la mortification de recommencer

ses visites, les premières, faites par simples billets--nous dirions

aujourd’hui par cartes--étant jugées insuffisantes[123].

[123] M. Boucher séjourna à Bordeaux de 1720 à 1743. Il

avait épousé une dame Leblanc qui mourut le 26 novembre 1732

«pour avoir pris dans un jour cent trente gobelets d’eau de

chicorée». (_Manuscrit de M. de Raoul._)

Deux camps existaient donc, nettement tranchés. Les parlementaires,

entourés de sympathies et de respect, voyaient s’ouvrir devant eux

toutes les portes. Au contraire, l’intendant en était réduit à un petit

groupe composé des trésoriers de France, presque aussi impopulaires

que les traitants[124], des candidats aux prébendes officielles et de

quelques notabilités du commerce heureuses de se rehausser au contact

du représentant de la Couronne.

[124] Le Bureau des trésoriers constituait une importante

juridiction placée sous la dépendance de l’intendant, qui, se

sachant en droit de compter sur son zèle, ne négligeait aucun

prétexte pour étendre ses attributions. Elle se composait de

vingt-six trésoriers, d’un procureur du roi, de deux greffiers,

de six procureurs et de huit huissiers. Les charges de

trésorier valaient de quarante à quarante-cinq mille livres.

Les gages étaient de 2,614 livres, non compris le casuel qui

pouvait atteindre deux cents écus.--_Archives départementales_,

C. 2404.

M. de Tourny--un passionné sous des dehors doucereux--possédait-il

les qualités requises pour mettre un terme à ces divisions? On en peut

douter. D’une part, après avoir longtemps porté l’épitoge, il était

passé à l’ennemi avec armes et bagage[125]. D’autre part, l’origine

de sa fortune prêtait matière à la critique. Ce personnage, qu’on

représente volontiers sous les traits d’un grand seigneur, était issu

d’une famille de partisans--les Aubert--enrichie dans la maltôte. Entre

cette catégorie de «dévorants» et les détrousseurs de grands chemins,

le public faisait peu de différence. De bons esprits, parmi lesquels

des membres du haut clergé, soutenaient même qu’à leur mort c’était

l’État, dépouillé par eux, qui devait hériter. Celui-ci ne poussait

pas aussi loin la rigueur; mais, à chaque changement de règne, il

provoquait, sous le contrôle de chambres ardentes, dites chambres de

justice, des restitutions dont le chiffre accuse le génie des agents

des fermes dans l’art de se faire des rentes. C’est ainsi qu’en 1716

Crozat l’aîné payait, rubis sur l’ongle, la somme de six millions six

cent mille livres à laquelle on évalua le montant de ses déprédations;

ce qui ne l’empêcha point de rester _Crozat le riche_... Or, sur

cette liste des traitants condamnés à rendre gorge, figure toute la

tribu des Aubert, dont l’un--président en la Chambre des comptes de

Rouen--dut rembourser quatre cent mille écus. François Aubert, père de

l’intendant, s’en tira à meilleur compte: on le tint quitte pour sept

cent dix mille cent vingt-cinq livres[126]... Malgré ce formidable

accroc, il n’en trouvait pas moins les ressources nécessaires

pour acheter le marquisat de Tourny, la baronnie de Salongey, les

seigneuries de Pressaigny, Mercey, Lafalaise, Carcassonne et quelques

autres!

[125] M. de Tourny avait tour à tour été conseiller au

Châtelet, conseiller au Parlement de Paris et maître des

requêtes au Conseil d’État.

[126] _Vie privée de Louis XV_, I, p. 173.

Tout en usant de façon fort honorable de richesses ainsi acquises,

le fils de cet habile homme ne pouvait en faire oublier la source.

Ajoutons que certains de ses défauts augmentaient encore les

difficultés de sa tâche. Administrateur intègre, travailleur diligent

et capable de grandes vues, il avait l’ambition de «tout tirer à

lui». Policier par nature, il s’ingéniait à pénétrer les secrets de

famille... On le voyait intervenir dans des questions de l’ordre le

plus intime, faire enlever des servantes accusées de complaisance pour

leur maître, morigéner de grands parents trop débonnaires, laver la

tête à de vieilles filles soupçonnées de jansénisme sur la foi de leur

curé...

C’est surtout sur le Parlement--dont il avait sollicité la première

présidence[127]--que se manifestaient ses idées dominatrices. Ce corps,

d’ordinaire si prompt à prendre la mouche, s’en expliquait avec une

modération digne de remarque. «M. de Tourny, disait-il dans un rapport

au chancelier, pense sans doute qu’une justice, dégagée des formalités

ordinaires, tendant à faire le bien avec plus de promptitude, y arrive

aussi plus sûrement, et il se persuade que le plus grand avantage qu’il

puisse procurer aux peuples de sa Généralité est de réunir dans ses

mains toute espèce de pouvoir[128]...»

[127] _Le Parlement de Bordeaux_, par Communay, p. 142.

[128] _Archives départementales_, C. 1399.

La formule est heureuse, le but poursuivi nettement déterminé. Pour

l’atteindre, M. de Tourny déployait des ressources considérables de

pénétration, de finesse, d’à-propos: tel, Mazarin premier ministre.

Sa ténacité savait, d’ailleurs, se prêter aux événements: hautaine

avec les inférieurs, elle était, vis-à-vis des gens à ménager, souple,

humble, obséquieuse.

Ses débuts furent accueillis avec faveur. Aussi bien, les

circonstances lui venaient-elles en aide. La Guyenne traversait une de

ces crises économiques qui, sous le règne de Louis XV, constituèrent

un état presque normal. «J’ay été excessivement surpris, écrivait

le nouvel intendant, de l’air malaisé que j’ay vu cet hyver dans

Bordeaux à tout ce qui n’est point commerçant, et cela en un temps

où le goût du plaisir a coutume de déguiser le mauvais état de la

fortune. L’opéra, quoique nouvellement établi et assez bon, a presque

toujours été désert. Point de jeux, point de bals, point d’assemblées,

point de soupers... Vous diray-je, Monsieur, qu’il n’y a eu de ces

derniers plaisirs que ceux que j’ai donnés? Encore ai-je été obligé de

les commencer un peu tard dans le carnaval, la nécessité d’épargner

ayant fait que la plupart du monde n’est revenu que dans le cours de

janvier[129].»

[129] _Archives départementales_, C. 3214.

En ces temps calamiteux, M. de Tourny trouva le secret de plaire. Il

ne se borna point à récréer son monde; il sollicita des diminutions

de taxes, accorda des atermoiements, protesta contre l’élévation du

_dixième_[130]. Ses bonnes grâces s’étendirent jusqu’à Messieurs

du palais de l’Ombrière: il affirma que son prédécesseur M.

Boucher,--l’homme aux doubles visites--les avait imposés de façon à

rendre impossible toute surtaxe. «Je n’exagère pas, déclarait-il, en

disant que je vois la moitié des officiers du Parlement dans cette

situation, sans un sac de mille livres ou chez eux ou prêt à y entrer,

étant aux expédients de tous côtés pour trouver de l’argent qui les

fasse vivre et fournir à la culture de leurs vignes[131]...»

[130] Le _dixième_ était un impôt de 10% sur le revenu,

affectant tous les biens, nobles et roturiers.

[131] _Archives départementales_, C. 3214.

Hanté par ses rêves de transformations, M. de Tourny ménageait la

bourse de ses administrés. Mais les projets, à l’accomplissement

desquels il voulait attacher son nom, laissaient la cour fort

insensible.--Qu’est-ce que cela peut faire à Sa Majesté! s’écriait

ironiquement M. Trudaine[132]... Le nouvel intendant ne tarda pas à

comprendre que la politique, toujours à court d’argent, de Mme de

Pompadour ne pouvait s’accommoder de raisons dépourvues de numéraire.

Ses instincts de courtisan, joints aux principes autoritaires qui

constituaient le fond de sa nature, l’entraînèrent bien vite. La lune

de miel prit fin: elle n’avait brillé, dans un ciel sans nuage, que

l’espace d’un quartier.

[132] _Mémoires du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VIII,

p. 257.

C’est l’Académie--une puissance!--qui subit le premier choc. La cause

de la dispute? Une langue de terrain au-devant de la maison léguée

par Jean-Jacques Bel. Trente toises environ: c’en fut assez pour

révolutionner la ville...

Barbot, dans un factum incisif, retrace les péripéties de ce drame

héroï-comique. Il représente, avec un luxe de détails, le proconsul

s’agitant à la tête de ses brigades d’ingénieurs, d’architectes, de

maçons; changeant sans cesse de projets; toujours sur le qui-vive; ne

signant--de peur de se compromettre--ni billets, ni plans, ni mémoires;

déchaînant, par sa fureur de la pierre, une hausse énorme des salaires

et des matériaux. «M. de Tourny, écrit-il, a un atelier à la porte des

Capucins, à la porte Saint-Germain, à la porte Dauphine, à la porte

Dijeaux, à la porte Saint-Julien, à deux rues qu’il veut faire aux

Cordeliers, à deux autres qu’il veut faire aboutir à la place Royale.

Il fait travailler à un attérissement sur les quais, à son jardin, à

la continuation des allées du côté de la Manufacture. On lui compte

vingt-deux travaux publics commencés dans la ville. Il commence tout et

n’achève rien. Il trace des places dont il bâtit une ou deux maisons.

Il prend mal ses mesures et est obligé de refaire ce qui avoit coûté

beaucoup, témoin ces allées autour de la ville qui étoient si mal

nivelées. Vous avez vu, avant de partir de Bordeaux, qu’il a été obligé

d’ôter dix ou douze pieds de terre dans l’allée qui va de la porte

Dauphine à la porte Saint-Germain et d’en faire replanter les arbres

qui se meurent _asture_ (sic)... Aux dépens de qui fait-il toutes

ces dépenses?»--Et l’honnête narrateur de lever les bras au ciel en

s’écriant que si ses collègues n’obtiennent pas justice du roi, ils

protesteront devant toutes les académies du monde et feront--entreprise

audacieuse--appel à tous les moyens de publicité!

Montesquieu, chargé de suivre l’affaire, n’épargna ni ses soins ni sa

peine. Il poussa même la condescendance jusqu’à s’inviter à la table

de M. de Tourny. Celui-ci l’accueillit avec des paroles mielleuses,

mais n’en persista pas moins dans ses vues, démolissant, ouvrant

des tranchées, se livrant à des travaux qui eussent suffi à sauver

Berg-op-Zoom des attaques de l’armée française...

Après des années de luttes, le président, à bout de patience, éclata

en reproches contre les coquetteries de son adversaire, ses manques de

parole, sa duplicité, ses trahisons. Plus d’amitié, plus de commerce

entre eux. Il intrigue et s’épuise en efforts diplomatiques, tandis

que M. de Tourny, réprimandé par son ministre, expédie des émissaires

à Versailles et accomplit lui-même le voyage[133]. Quand, enfin,

l’Académie obtient gain de cause, ce cri, d’une éloquence à méditer,

s’échappe de la bouche de Montesquieu: «C’est une terrible chose que

de plaider contre un intendant; mais c’est une chose bien douce que de

gagner un procès contre un intendant...»

[133] _Archives départementales_, C. 2297 et 2298.

Les contestations avec le Parlement présentaient plus de gravité. La

première surgit à propos de la famine de 1748, durant laquelle le

commerce bordelais, quoique très éprouvé, fit preuve d’un remarquable

esprit de sacrifice[134]. A en juger d’après les dossiers de

l’Intendance, il semble que Messieurs de la robe n’eussent d’autre but

que de paralyser les efforts du pouvoir administratif... Il y a gros

à parier que l’impression serait différente si l’on s’en référait aux

documents émanés du palais de l’Ombrière. Peut-être, les officiers

de justice--qui distribuèrent aux pauvres deux mille francs par

mois[135]--parviendraient-ils à établir que leur intervention fut

motivée par le souci de mettre un terme aux fausses manœuvres, aux

accaparements, aux rapines, et de calmer l’émotion populaire toujours

prête à dégénérer en émeute... Malheureusement, si les pièces abondent

d’un côté, elles sont fort clairsemées de l’autre. On ne possède,

en fait d’écrits émanés du Parlement, que ceux dont M. de Tourny

avait intérêt à se munir; si bien que tout jugement éclairé devient

difficile. A défaut de la réserve commandée par cet état de choses, on

risque de faire fausse route: c’est ainsi qu’une publication récente

aboutit à cette conclusion inattendue qu’en Guyenne parlementaires et

jurats, «toujours prêts à empêcher le bien par routine ou par humeur,»

furent les véritables auteurs de toutes les disettes[136].

[134] «Voilà, depuis quinze jours, huit grosses banqueroutes

à Bordeaux, dont la moindre est de cinq cent mille livres. Il

n’y a bientôt plus ni blé, ni argent, ni hommes.» (_Journal

du marquis d’Argenson_, édition Rathery, V, p. 202, 376,

411.)--Cette triste situation n’empêcha point le ministère de

frapper la province d’une nouvelle imposition de 160,000 livres

pour se faire rembourser le prix de grains achetés, mais non

parvenus à destination.

[135] _Registres secrets_, sous la date du 16 février 1748.

[136] _Revue historique_, 1891, p. 286.

Entre la Compagnie judiciaire, réduite à ses propres forces, et

l’Intendance, sûre de l’appui du roi, le duel n’était pas égal:

l’avantage resta à l’Intendance. Son premier soin fut de marquer

sa victoire par l’exil de quatre magistrats tenus pour «ennemis de

l’ordre»: M. Leblanc, sous-doyen de la Grand’Chambre; M. Leblanc de

Mauvezin, son fils; M. de Grissac, son gendre, et l’avocat général

Dudon...

Il eût semblé juste de frapper de la même peine l’un des amis de cœur

de Mme Duplessy, le président de La Tresne, qui, publiquement, s’était

mis à la tête de la cabale. Mais ce magistrat, dont chacun proclamait

les hautes lumières, l’intégrité et la sagesse, jouissait à Versailles

d’un crédit important... M. de Tourny s’appliqua à diminuer ses torts.

Sans doute, déclarait-il dans une dépêche confidentielle, M. de La

Tresne s’était constitué le chef de l’opposition, mais comment lui

tenir rigueur à lui «la candeur et la vertu même»?... Pour ne point

l’épargner, il eût fallu être un barbare[137].

[137] _Archives départementales_, C. 1399.

L’intendant se rattrapait sur MM. Leblanc de Mauvezin, à qui personne

ne s’intéressait en haut lieu. Mais le plus maltraité de la famille

était le gendre, M. de Grissac. Les rapports officiels font de

ce parlementaire batailleur--l’un des membres les plus goûtés de

l’Académie, en même temps que le plus savant des juges[138]--un

portrait qui ne manque point de pittoresque. «On ne peut, écrit M.

de Tourny, refuser à celui-là d’avoir beaucoup d’esprit, mais esprit

pétri d’une bile sombre qu’il porte jusque sur sa physionomie. Il ne

dit, il ne fait rien qui ne s’en sente. Trouver à blâmer est pour

lui un plaisir, et le plus grand, c’est d’avoir à s’élever contre

quelque chose qui lui est supérieur. Il croit, en cela, montrer une

force et un courage qui doivent lui faire honneur. Il y emploie avec

ostentation le talent de parole qu’il a reçu de la nature. C’est par

ses discours vides de sens, mais colorés de nuances de vertus et de

grands sentiments, qu’il est venu à bout d’en imposer à la jeunesse des

Enquêtes[139].»

[138] _Correspondance de MM. de Lamothe._

[139] _Archives départementales_, C. 1399.--Les dépêches qui

figurent dans cette liasse ne furent certainement pas les

seules échangées entre l’intendant et les ministres. Il y a

tout lieu de croire que M. de Tourny a dû écrire également

des billets confidentiels dont il n’a eu garde de laisser des

copies dans ses cartons.

N’en déplaise à M. de Tourny, la population ne ratifiait point la

partie défavorable de ce jugement. M. de Grissac jouissait, dans toute

la province, d’un prestige indiscuté. C’était une façon d’âme antique

que Mme de Motteville eût rangée dans cette catégorie de robins qui,

faisant profession de n’aimer que les misérables, «haïssent toujours

les heureux et les puissants»[140]. Magistrat sous la Fronde, M. de

Grissac eût fait le coup de feu contre le Mazarin. Les temps ne se

prêtant plus à ces sortes d’épopées, il se bornait, aux assemblées

des chambres, à tonner contre les abus. S’inspirant du célèbre abbé

Pucelle, dont Rigaud nous a transmis l’admirable tête de tribun[141],

il critiquait sans relâche l’augmentation des taxes, suggérant à ses

collègues les décisions les plus hardies, poussant même la témérité

jusqu’à faire rendre un arrêt défendant aux contribuables de payer

l’impôt du _dixième_ et aux receveurs de l’exiger: une campagne

d’autant plus dangereuse pour la Couronne que, de l’aveu de d’Argenson,

le Parlement, dans cette circonstance, «ne prenait que le parti du

peuple»[142]. L’intendant avait beau déchaîner contre ce boute-feu les

colères de Versailles, l’entêté ne désarmait pas. Si bien que, dans

le monde de la robe, on finit par associer son nom à celui du célèbre

agitateur qu’il s’était donné pour modèle:

Grissac, par tes nobles travaux,

Par tes exils et par ton zèle,

Tu fais paraître dans Bordeaux

Ce que Paris vit dans l’abbé Pucelle.

[140] _Mémoires de Mme de Motteville_, édition Riaux, I, p.

179.

[141] Conseiller de Grand’Chambre au Parlement de Paris, l’abbé

Pucelle, qui est resté célèbre par une chanson des Dames de la

Halle, exerça, pendant trente ans, une influence considérable

sur ses collègues et sur les masses.

[142] «Le Parlement se fonde sur ce que le roi avoit promis de

faire cesser cette imposition trois mois après la paix. Voilà

une révolte formelle, que fera-t-on? Des punitions sans doute,

des troupes en Guyenne, un commandant, des _veniat_ pour les

officiers du Parlement, des exils, les foudres du despotisme...

Mais qu’on y prenne garde, cette démarche insolente ne commence

pas sans qu’on ait médité sur ses suites de la part de ceux

qui la font. Cela pourroit être suivi d’une révolte populaire,

car ici le Parlement ne parle pas pour ses droits et pour

ses hautaines prérogatives, mais pour le peuple qui gémit de

la misère et des impôts.» (_Journal du marquis d’Argenson_,

édition Rathery, V, p. 410.)

Cependant, le chancelier d’Aguesseau, estimant que ces grands

coupables n’étaient point indignes d’indulgence, émettait l’avis qu’il

y avait lieu d’entrer dans la voie des négociations. Intervention

inopportune qui avait le tort de mettre aux prises l’autoritaire

qu’était M. de Tourny avec le courtisan dont, en lui, se doublait

l’autoritaire... C’est le courtisan qui l’emporta: il répondit, le

sourire aux lèvres, que, la clémence étant la plus noble des vertus, il

ne négligerait rien pour amener les rebelles à résipiscence...

Ses efforts furent-ils pressants? Il serait téméraire de l’affirmer.

Quoi qu’il en soit, MM. Le Blanc de Mauvezin, de Grissac et Dudon

repoussèrent toutes les ouvertures. S’humilier! On les connaît mal...

De pardon! Ils n’en veulent point... Le crime qu’on leur impute! Ils

s’en tiennent pour honorés... Et les voilà qui, bouclant leur valise,

prennent, aux applaudissements de tous, le chemin des villes qu’on leur

a assignées pour résidence. L’expiation devait être proportionnée à la

faute: elle dura sept mois. Elle eût duré bien davantage si l’on avait

attendu une marque de repentir. «On leur a insinué de demander leur

grâce, rapporte d’Argenson, ils ont refusé de supplier[143].»

[143] _Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, V,

p. 410.

A peine, d’ailleurs, ces belliqueux robins avaient-ils repris leur

place aux assemblées des Chambres que les hostilités éclataient de

nouveau. Cette fois, il s’agissait du _terrier_ de Guyenne dont le

Trésor, afin d’augmenter ses recettes, réclamait le redressement[144].

A cet effet, on prescrivait une revision générale qui devait produire

des résultats merveilleux, à condition, toutefois, que les réclamations

des intéressés fussent soumises à des juges dociles. C’est pourquoi,

bouleversant l’ordre des juridictions, le ministère conférait le droit

de statuer en dernier ressort, sur ces sortes de litiges, au Bureau

des trésoriers, dont la présidence fut confiée à l’intendant lui-même,

avec pouvoir de diviser ses auxiliaires «en pelotons» et de choisir des

rapporteurs à sa convenance[145]...

[144] Les terriers étaient des recueils d’actes constatant les

prestations de foi et d’hommage, les aveux, etc., consentis par

les vassaux à leur seigneur.

[145] _Archives départementales_, C. 2297.

Cette nouvelle fut accueillie par un murmure général. L’irritation

augmenta encore quand, grisé de son importance, le nouveau tribunal

émit la prétention de juger non seulement les procès intéressant

l’État, mais aussi ceux débattus entre particuliers[146]. Cet excès de

zèle, désavoué plus tard à Versailles, souleva des polémiques ardentes

dans lesquelles les provinces limitrophes ne tardèrent pas à prendre

parti. L’effervescence touchait à son comble lorsqu’un second conflit,

s’enchevêtrant dans le premier, associa la population entière aux

revendications de la robe.

[146] Là encore on retrouve la main de M. de Tourny. En effet,

ces empiétements étaient l’œuvre de son agent habituel, M. de

Commarieu, procureur du roi au Bureau des trésoriers, lequel

s’empressait d’usurper les galons et le titre de procureur

général.

La salle de spectacle venait d’être la proie des flammes[147]. M.

de Tourny, qui ne se montrait plus que l’équerre et le compas en

mains, jugea urgent de la reconstruire. Ses plans ne laissaient rien

à désirer, mais le devis sembla d’autant plus inquiétant qu’aux

vingt-deux chantiers énumérés par Barbot se joignaient maintenant

une foule d’autres,--non compris les équipes réunies à l’hôtel de

l’Intendance que l’on réédifiait dans des conditions luxueuses[148].

Sans doute, parmi ces entreprises, beaucoup présentaient un caractère

d’utilité manifeste; mais beaucoup aussi ne répondaient qu’à des

exigences purement somptuaires. Tels les portes de ville et les arcs de

triomphe élevés, en manière de flatterie, à l’occasion de la naissance

des princes de la famille royale...

[147] Dans la nuit du 27 au 28 décembre 1755.

[148] La partie des bâtiments comprise entre les deux tours fut

consumée le 2 février 1756. M. de Tourny avait déjà édifié une

salle de concerts qu’il mettait à la disposition de la Société

philharmonique dont il secondait les efforts.

Le moment, d’ailleurs, était mal choisi pour engager de nouvelles

dépenses. A peine relevée de la disette de 1748, la Guyenne succombait

sous le poids des charges imposées par la guerre de Sept ans.

L’agriculture et le commerce subissaient une crise sans précédents.

En possession de récoltes anciennes, achetées à bas prix, les Anglais

rebutaient les vins nouveaux. Les colonies elles-mêmes, encombrées de

marchandises, ne voulaient plus recevoir aucun envoi. On ne parlait que

de faillites, et quarante navires, faute d’acquéreurs, étaient dépecés

pour servir de bois de chauffage[149]... Situation lamentable, dont

une rupture avec nos voisins d’outre-Manche allait encore accroître

l’acuité. En l’espace de quelques semaines, les Château-Lafite et les

Château-Latour, de dix-huit cents livres le tonneau, tombaient à deux

cent soixante. Quant aux Château-Margaux, vendus vingt-cinq écus, on

les débitait à la bouteille «en cabaret»!

[149] _Mémoires du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VI,

pp. 328 et 332.

Réduits, depuis longtemps, au rôle de commis, les jurats ne cessaient

de protester. Certes, leur orgueil prenait plaisir à contempler les

superbes édifices qui jaillissaient du sol comme sous une baguette

magique; mais ils estimaient que tant d’œuvres à la fois, fussent-elles

menées avec économie, finiraient par consommer la ruine générale. On

n’avait pas recours, en effet, à ces combinaisons d’ordre financier

qui permettent de favoriser l’avenir sans surcharger outre mesure le

présent. Pas d’emprunts remboursables par les générations appelées à

jouir de ces gigantesques travaux: on procédait par levées de taxes

successives qui, se greffant sur les impositions normales et les

impositions de guerre, accablaient la population urbaine et même se

répercutaient sur les campagnes.

Toutes leurs doléances demeurant sans effet, les officiers municipaux

osèrent un jour prescrire le renvoi des ouvriers... Impassible dans son

omnipotence, M. de Tourny brisa leur décision: volontiers eût-il laissé

entendre, avec un contemporain, que les Bordelais étaient des barbares

et que, seule, la force pouvait leur inspirer le goût du progrès et du

beau[150]! Les actes accompagnaient les paroles, et, au moment même où

le roi, poursuivant ses velléités fiscales, installait le Bureau des

finances dans l’emploi de judicature souveraine, l’intendant, tranchant

du Louis XIV, édictait, pour la salle de spectacle, une contribution

nouvelle.

[150] _Archives municipales_: lettre du président de Gascq.

Un défi à l’opinion publique!... Sollicités par la Jurade frémissante

sous l’affront, saisis de plaintes émanant d’une ligue de particuliers,

implorés par le peuple dont l’indignation menaçait de tourner à

l’émeute, Messieurs du Parlement citèrent le proconsul à leur barre.

Lancèrent-ils contre lui, sur son refus de comparaître, un décret de

prise de corps? Barbier l’affirme, dans un récit fort détaillé[151]...

L’intendant traîné devant les juges, comme un vulgaire tire-laine,

quelle aventure de haut goût! M. de Tourny ne voulut point procurer

cette joie à ses administrés. Redoutant encore plus les violences de

la foule que celles de la Grand’Chambre, il jugea opportun de quitter

la ville... A défaut du maître, la Compagnie judiciaire dirigea ses

rigueurs contre ceux que l’on nommait ses valets: les trésoriers de

France, dont plusieurs s’empressaient de prendre la fuite...

[151] _Journal de Barbier_, VI, p. 305. Voir aussi sur

l’incident le _Journal du marquis d’Argenson_ et les _Mémoires

du duc de Luynes_.

La riposte ne se fit pas attendre. Le 15 mai 1756, un ordre du roi

déposait de ses fonctions le greffier rédacteur de l’arrêt et

ordonnait l’emprisonnement des huissiers chargés de le signifier[152].

Les conseillers de Grissac et de Carrière recevaient des lettres de

cachet les exilant, le premier à Issoire, le second à Bourges. Enfin,

leurs collègues, MM. de Cazeaux, de Combabessouze, Sallegourde,

Drouilhet et Vayssière de Maillat, étaient invités à se rendre _à

la suite de la cour_, c’est-à-dire à se présenter chaque matin dans

l’antichambre du garde des sceaux, quel que fût l’endroit--Versailles,

Compiègne, Fontainebleau, Marly--où les fantaisies de la maîtresse en

titre pouvaient conduire le chef suprême de la magistrature[153].

[152] L’huissier Piet, un innocent intermédiaire, demeura plus

de trois mois sous les verrous.

[153] Ce châtiment, présentant quelque analogie avec la

surveillance de la haute police, impliquait une locomotion

qui, pour ne point manquer d’imprévu, n’en devenait pas moins

pénible et onéreuse. Il est vrai que la Compagnie à laquelle

appartenaient les victimes se cotisait pour subvenir à leurs

dépenses,--par où, rapporte Barbier, elle subissait elle-même

une part de la peine... Le président d’Augeard fut, sous Louis

XIV, l’objet d’une mesure de ce genre: elle dura sept ans!

Il y avait dans ces désignations, sinon une cruauté qu’il répugne

d’admettre, au moins une légèreté inconcevable. M. de Cazeaux, atteint

de cécité, ne mettait plus les pieds au Palais. M. de Sallegourde

gardait le lit depuis six mois, achevant, dans de cruelles souffrances,

une carrière des plus accidentées[154]. M. de Vayssière de Maillat

était tombé en enfance, et son vieil ami M. de Combabessouze ne valait

guère mieux, en dépit des souhaits de Lagrange-Chancel:

Sage doyen, digne du siècle d’or,

Puisse encor ta mâle vieillesse

Égaler les ans de Nestor

Dont tu surpasses la sagesse!

Nestor Combabessouze allait doubler le siècle; mais, sa tête

déménageant, on ne comptait plus son vote aux assemblées des chambres.

Ajoutons--qui le croirait!--qu’aucun de ces magistrats n’avait pris

part aux décisions dont on leur faisait un grief[155]...

[154] Le manuscrit de M. de Raoul fait de ce parlementaire

le portrait le plus piquant. Il le représente, dans son

adolescence, composant et représentant des pièces de théâtre,

tirant des feux d’artifice, s’habillant en femme, «courant les

cochons par la ville...» D’ailleurs, garçon d’esprit, poli,

dévot, très charitable. Un tuteur indélicat, fort de l’appui

de l’archevêque et de l’intendant Boucher, obtint contre cet

écolier inoffensif une lettre de cachet en vertu de laquelle on

l’incarcéra d’abord à Perpignan, puis au château d’Angoulême.

Il ne fut rendu à la liberté qu’en 1733.

[155] M. de Combabessouze mourut peu de temps après, laissant

des dispositions testamentaires où se révèlent, à côté des

sentiments religieux les plus profonds, cette hostilité à

l’égard de certaines congrégations qui fut la marque de

l’école janséniste.--Comme beaucoup de ses collègues, M.

de Combabessouze faisait des vers, dont quelques-uns, non

dépourvus de mérite, ont été recueillis par M. de Lamontaigne.

C’était le comble du ridicule. M. de Tourny s’en rendit compte. A ces

invalides inoffensifs, il s’empressa de substituer d’autres magistrats,

en même nombre et de même rang, choisis parmi les plus anciens dans

l’ordre du tableau: «Tout ceci, déclare d’Argenson, se mène avec une

grande violence, et je doute que le roi touche au repos qu’il aimeroit

tant. Nos ministres réveillent la discorde et le cas de désobéissance

par des bagatelles où ils compromettent le roi. Le gouvernement

despotique avoit pris l’habitude d’entreprises irrégulières que les

Cours supérieures toléroient; mais ils sont montés aujourd’hui sur le

ton de ne plus rien passer aux ministres. Le Parlement de Paris leur

donne un exemple de fermeté qui en fait un ennemi bien dangereux pour

l’autorité royale[156].»

[156] _Mémoires du marquis d’Argenson_, IX, p. 269.

Le départ des exilés eut l’éclat d’un triomphe. La Compagnie, en

corps, vint leur donner l’accolade. La ville entière se porta à leurs

logis, et «tous les bons citoyens», plongés dans la consternation, les

accompagnèrent de saluts respectueux.

François de Lamontaigne fut le témoin attristé de cet exode. Déjà il

représentait M. de Tourny comme un courtisan dévoré d’ambition, ivre

de l’autorité despotique, imbu de l’esprit de finance, gouvernant

la province avec un empire odieux... Ce coup de force, assure-t-il,

«acheva de mettre en horreur cet intendant qui fesoit un abus si

révoltant du crédit que ses intrigues lui ménageoient auprès des

ministres[157].»

[157] _Papiers inédits de M. de Lamontaigne._

M. de Tourny ne se dissimulait pas la malveillance dont il était

l’objet. Il en parle, en termes non équivoques, dans un rapport relatif

à l’aventure du terrier et à un nouvel accroissement de l’impôt du

_vingtième_. Ces deux choses réunies, explique-t-il, «s’aigrirent l’une

l’autre. On m’en crut voir l’auteur, et quoique, dans la première, je

ne fis que remplir le dû de mon ministère, encore avec beaucoup de

ménagements, et que je n’eus de part à la seconde que d’être chargé

de l’exécution des ordres du roi--dont il me faschoit beaucoup,--les

esprits passionnés et turbulents, qui ordinairement donnent le ton aux

autres, me surent le même mauvais gré que si, visiblement, ç’avoit été

des productions de ma pure volonté[158].»

[158] _Archives départementales_, C. 3019.--D’Argenson

rapporte (IX, p. 158) qu’il fut grandement question, à cette

époque, «d’envoyer à Bordeaux quelque commandant militaire

et tyrannique comme fut M. de Fougères, il y a trois ans, au

Parlement de Rouen».

M. de Tourny établit mal son compte: il oublie l’affaire de

l’Académie, celle du théâtre et une foule d’autres dont la

responsabilité ne saurait incomber qu’à lui... Ces abus de pouvoir,

quoi qu’il en puisse dire, n’avaient pas contribué, dans une faible

mesure, à accroître son irrémédiable impopularité.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 7 / 46 题