Renaissance littéraire.--Nouveaux salons bordelais.--Mmes de La
Chabanne et Desnanots.--Brevets de la calotte.--S. de Lagrange et
son poème.--Mme Duplessy auteur.--Denise de Montesquieu: hommage
poétique de Guasco.--Publication de l’_Esprit des lois_.--Mort de
Montesquieu.
Quand on étudie le Bordeaux de cette époque, on est saisi du contraste
qui existe entre la ville et ses habitants.
La vieille capitale de l’Aquitaine est encore telle que la créèrent
les exigences du moyen âge: rues obscures, étroites, malpropres,
obstruées de puits à larges margelles et de dépôts de fumier; logis
humides et délabrés, même ceux des personnes de distinction--lesquelles
considèrent comme une preuve de noblesse la vétusté de leur hôtel
patrimonial. Les spectacles répugnants surgissent à chaque pas: ici,
des charniers garnis de débris hideux; là, les appareils sanglants de
la justice royale; partout, des bandes de loqueteux étalant au soleil
l’interminable série des infirmités humaines. Ce ne sont, le long des
cloaques impurs, que portes mystérieuses, venelles et culs-de-sac
transformés le soir en autant de coupe-gorge, qu’enchevêtrements
bizarres d’arêtes vives, d’angles, de pignons en pointe bravant le ciel
et déchiquetant la nue, que bastions branlants et murailles menaçant
ruine, autour desquelles s’étendent les fossés garnis d’une eau verte
qui décompose tout ce qu’elle reçoit et ne cesse d’exhaler la peste...
C’est le passé, avec ses tares, ses infections, ses souvenirs sinistres.
Au rebours de la cité même, le Bordelais de cette première partie du
XVIIIe siècle semble ne vivre que dans l’avenir. Impatient de briser
le moule où se frappa l’image des aïeux, il a soif de liberté, d’air,
de lumière. Toute nouveauté l’attire, tout progrès le ravit. Jamais le
goût des lettres et des sciences ne fut plus vif. C’est par charretées
que se débitent mappemondes, plans, instruments de physique et
d’astronomie, livres, journaux... Les poésies succèdent aux mémoires,
les essais historiques aux pièces de théâtre[98]. Des conférences se
fondent[99], les lectures se multiplient, les manuscrits circulent,
les presses gémissent, la fièvre est générale... C’est la renaissance
de la pensée sous ses formes les plus diverses.
[98] Le _Sottisier_ de M. de Raoul en contient deux ayant
pour titre, l’une _La Grille de fer_, l’autre _La Querelle
des médecins et des chirurgiens_. L’auteur y met en scène des
Bordelais bien connus.
[99] Dès 1745, un groupe de jeunes gens se réunissaient dans
ce but. MM. de Lamothe, Darche, de Lamontaigne, Maignol, Pelet
d’Anglade, Saint-Savin, l’abbé Malromé en faisaient partie.
(_Papiers inédits de MM. de Lamothe._)
Qu’on ouvre, pour ne citer que ce recueil, la collection du _Mercure de
France_[100]: on trouve, côte à côte, un article de Venuti, le dialogue
de _Sylla et d’Eucrate_ et des notes de M. de Raoul sur un ruisseau
inflammable, en même temps que des vers de l’avocat Daçarq à l’adresse
de Lefranc de Pompignan et de Mgr Mongin, évêque de Bazas[101].
[100] A cette époque, le _Mercure de France_ comptait à
Bordeaux soixante et un abonnés.
[101] Daçarq est l’auteur d’une _Grammaire française
philosophique_ et d’une _Balance philosophique_. Il alla se
fixer à Paris et y publia un recueil sous ce titre: _Mon
portefeuille hebdomadaire_. Il faisait partie des académies
d’Arras et de La Rochelle, et entretenait avec M. de
Lamontaigne une correspondance suivie. A Bordeaux, il s’était
signalé par des conférences sur l’histoire sacrée.
Continuons à feuilleter... Voici une polémique entre un Bordelais,
qui ne dit point son nom, et l’illustre Jean-Jacques. Celui-ci,
par l’humeur même qu’il manifeste, rend hommage au talent de son
adversaire: «Qu’un bel esprit de Bordeaux, déclare-t-il, m’exhorte
gravement à laisser les discussions politiques pour faire des opéras,
attendu que lui, le bel esprit, s’amuse plus à la représentation du
_Devin du village_ qu’à la lecture du _Discours sur l’inégalité_, il a
raison sans doute s’il est vrai qu’en écrivant aux bourgeois de Genève
je sois obligé d’amuser les bourgeois de Bordeaux[102].»--Peu s’en
faut que, dans son dépit misanthropique, le cavalier servant de Mme
d’Houdetot ne rompe en visière à toute la Gascogne.
[102] _Mercure de France_, numéros de janvier et mars 1756.
La Gascogne, dans une guerre à coups d’écrits, n’eût pas fait mauvaise
figure. Une armée nombreuse de volontaires--robe, clergé, commerce
même--se rangeait sous les drapeaux des chefs dont nous avons parlé. Il
faut y joindre un escadron d’amazones en mesure d’affronter toutes les
luttes... Mmes Duplessy, de Pontac, d’Aiguillon, n’étaient pas seules
à rêver de lauriers: beaucoup de femmes--ne doutons point qu’elles ne
fussent jolies--avaient à cœur de marcher sur leurs traces.
Parmi ces ambitieuses s’en trouvent deux qu’il faut mettre hors de
pair: Mmes de La Chabanne et Desnanots: la première, femme d’un
trésorier de France, propriétaire du marquisat de Dune; la seconde,
mariée à un conseiller au Parlement, seigneur de la terre de Conas.
L’une et l’autre tiennent salon ouvert, rivalisant de séductions
pour attirer les beaux esprits. Prévenances délicates, compliments
hyperboliques, table somptueuse, rien ne leur coûte. On assure même
qu’afin d’imprimer plus d’éclat à leurs fêtes, elles recrutent, par
l’entremise d’émissaires expédiés en avant-garde, les étrangers de
distinction débarqués dans la ville. Peu s’en faut qu’on ne les
représente, comme sœur Anne, fouillant, à l’aide d’une longue-vue, les
rues, les quais, les places publiques, pour découvrir des phénomènes
littéraires.
Le procédé prêtait au rire. Or c’était le temps des brevets de _la
Calotte_, contresignés du dieu Momus et de son prophète, le garde du
corps Aymon:--une manière de satires devant lesquelles aucun ridicule
ne trouvait grâce. La duchesse d’Aiguillon et Mme de Pontac excellaient
dans ce genre d’écrits moqueurs. Enrôler Mmes Desnanots et de La
Chabanne dans la confrérie des mystifiés leur parut œuvre pie... Le
conseiller de Navarre ne craignit point de se joindre à elles. De cette
collaboration à trois naquirent deux brevets qui, répandus sous le
voile de l’anonyme, défrayèrent la province.
Mise en scène avec son époux, lequel ne comptait guère dans la maison,
Mme de La Chabanne subit la première attaque:
Nous, régens de tous les humains,
A nos bien-aimés calottins,
Salut!
Étant instruits que la dame de Dune,
Ne pensant point d’une façon commune,
Veut faire absolument les honneurs de Bordeaux
Et donner à souper à tous les gens nouveaux
Qui débarquent dans cette ville,
Et que, même, en personne habile,
Elle a des espions gagés
Qui l’avertissent au plus vite
Du rang, du nom et du mérite
De tous les nouveaux arrivés...
Voulant gratiffier une si sage dame,
Luy donner les moyens d’exercer son talent,
Et mettre en plus grand jour la bonté de son âme,
Nous la nommons dès à présent,
De notre autorité pleinière,
A la direction entière
Des vivres et convoys de notre régiment;
Ordonnons que ses prévenances,
Ses compliments alambiqués
Plairont aux nouveaux débarqués,
Et que, sans prétexter ni fatigue ni crotte,
Chaque sujet de la marotte,
_Aussitôt_ qu’il débarquera,
Chez elle _aussitôt_ soupera...
De plus, pour corriger un abus condamnable,
Si son mary prenoit la liberté
De se faire de fête à table,
Voulons qu’en vray robin le benêt soit traité...
Avec cette restriction
Que ce brevet ratifie, autorise
A sa femme le titre de marquise.
Signé: MOMUS. Plus bas: AYMON[103].
[103] _Sottisier du président Barbot._
Mme Desnanots ne fut pas mieux accommodée. Certaine allusion
au dictionnaire de Furetière et Bacholet--les Littrés de
l’époque--constitue une ironie cruelle à l’adresse de ses visées
pédagogiques. Par contre, plus heureux que M. de La Chabanne,
le conseiller Desnanots--le sage Desnanots, comme l’appelait
Lagrange-Chancel[104]--ne fut point pris à partie:
De par le Dieu de la marotte
A nos sujets porte-calotte,
Salut!
En avis de Bordeaux
Que la puissante Desnanots
Murmure de son infortune,
Voyant sa rivale de Dune
Seule l’objet de nos faveurs,
Quoique, par une table exquise,
Elle ait--ainsi que la marquise--
De la ville fait les honneurs,
Et même ait pris le beau langage
De nos sujets, à leur passage...
Nous entendons faire cesser
Ses plaintes et récompenser
Dignement un si grand mérite:
De pourvoyeuse de marmite
Luy expédions le brevet!...
Plus,--Furetière et Bacholet
Faisant sa principale étude--
Nous permettons à cette prude
D’apprendre le plus pur françois
A nos calottins bordelois.
Pour ce fait, en titre d’office,
Nous la nommons la correctrice
De la langue, et sans appel:
Car notre bon plaisir est tel.
Enfin, sachant que cette dame
Mérite, par sa grandeur d’âme
Et par sa générosité,
Son immense rotondité,
Par son port, son air de noblesse,
Le brillant titre de comtesse,
Nous luy donnons, dans nos états,
Le vaste comté de Conas
Avecque ses appartenances,
Circonstances et dépendances,
Voulant qu’elle en porte le nom!
Signé: MOMUS. Plus bas: AYMON[105].
[104] Lagrange-Chancel avait fait ses études à Bordeaux.
Parlant d’un voyage effectué dans cette ville en 1746, il
s’exprime de la sorte:
J’avois de la Garonne abordé le rivage
Et revu les remparts où, sur mes premiers ans,
Apollon et ses sœurs versèrent leurs présents.
(_Tablettes des bibliophiles de Guyenne_, III, p. 34.)
[105] _Sottisier du président Barbot._--Les brevets de la
calotte n’épargnaient pas davantage les membres du clergé,
même ceux qui portaient la mitre et appartenaient à l’Académie
française. Monseigneur Mongin, évêque de Bazas, en fit la
cruelle expérience. Après avoir exalté, sur le mode ironique,
ses mérites littéraires, le Grand-Maître de la Calotte lui
faisait hommage de
Deux mille phrases précieuses
Avec cinq cents termes fleuris
Approuvés par nos beaux esprits.
Jalousée par ces rivales, Mme Duplessy triomphait sans combat:
beaucoup, à cause de son mérite; peut-être également parce qu’elle
n’affichait aucune prétention. Elle aussi, en effet, s’oubliait à
écrire «certaines bagatelles». Elle s’en expliquera, quarante ans plus
tard, dans les termes suivants: «J’ai trouvé, en cherchant mes cahiers
d’arithmétique, un petit ouvrage d’imagination, qui n’a jamais été lu
que par deux personnes et qui vous amusera peut-être. Je l’écrivis tel
qu’il est, d’un trait de plume, et je l’avois très parfaitement oublié.
Au reste, ce n’est point par mystère, mais par oubli qu’il n’a été vu
que par le président Barbot, lequel vouloit me l’enlever pour l’envoyer
au _Mercure_, et par votre cousine qui trouva un jour le petit cahier
sur ma table... Vous verrez que c’est l’esquisse d’un badinage qui peut
être lu par tout le monde.»--Péché de jeunesse, confessé avec autant de
grâce que de modestie...
Loin de décocher des épigrammes à Uranie-Bérénice, les beaux esprits
ne songeaient qu’à chanter ses talents. L’un deux--il signe S. de
Lagrange[106]--les célèbre dans un poème édité à La Haye, chez Jacob
Brito, imprimeur de nosseigneurs les États de Hollande, à l’enseigne
de la Pomme d’or. _Bordeaux_, tel est le titre de cette œuvre: une
apothéose de l’antique cité d’Ausone et de la ville nouvelle édifiée
par Tourny. Ses monuments, ses avenues, son jardin public peuplé de
faunes, de sylvains et d’hamadryades, son fleuve puissant, le port de
la Lune avec ses maisons flottantes,
De l’empire des mers orgueilleux ornements,
ses quais, ses places, ses ruines, font l’objet d’enthousiastes
descriptions. Après avoir porté aux nues ce séjour heureux, où la terre
est féconde et le commerce riant, le barde gascon énumère les personnes
qui en sont l’honneur. Montesquieu figure en tête. Jean-Jacques Bel et
Barbot viennent après, confondus dans une strophe admirative:
Témoin de son savoir, toi, dont le caducée[107]
Sait suivre de si près le vol de sa pensée,
Ingénieux Barbot, dont le brillant emploi
Est de semer les fleurs qu’on cueille devant toi,
Tu peux seul dignement, par tes écrits célèbres,
De la race future éclairant les ténèbres,
Faire admirer ensemble, unis dans un tableau,
Le peintre, le portrait, la toile et le pinceau,
Et célébrer un nom que, pour prix de ton zèle,
La France a consacré près de celui de Bèle[108]!
[106] On ne possède aucun renseignement sur lui.
[107] Allusion aux attributions financières de la Cour des
Aides, dont le président Barbot faisait partie.
[108] Jean-Jacques Bel.
L’Académie, ainsi que le Parlement, a son couplet dans cette revue qui
s’ingénie à n’oublier personne. Élisabeth Duplessy, elle-même, y occupe
un bon rang, après sa mère:
Permettez que mes vœux, respectable Uranie,
Placent à vos côtés l’aimable Polymnie...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’elle apprenne de vous que, pour plaire à jamais,
L’esprit et la vertu sont les premiers attraits.
Seul, Dom Galéas n’est pas mentionné. Silence cruel: il dut en faire
une maladie... Le pauvre homme dont les inspirations, agrémentées de
gestes olympiens, ne passaient jamais inaperçues, méritait au moins une
allusion discrète...
C’est la période glorieuse de l’hôtel du Jardin-Public. Le renom de
l’aimable femme qui préside à ses destinées s’étend au delà des limites
de la région. On la cite comme l’émule de Mme Geoffrin, les gens de
lettres la consultent, les philosophes la prennent pour arbitre, et il
n’est pas de savant égaré en Gascogne qui ne sollicite l’honneur de lui
être présenté.
A cette époque, Montesquieu, quoique sexagénaire, possède encore une
grande activité. Il voyage volontiers, allant de La Brède à Clairac,
où le châtelain du lieu, le chevalier de Vivens, lui fait fête[109];
poussant même jusqu’en Languedoc chez son frère le chanoine de
Saint-Seurin, devenu abbé de Nizor; revenant ensuite au sol natal
«jouir des douceurs de ses amis et de sa patrie». Bordeaux, c’est le
calme: il le goûte avec délices... Il n’en continue pas moins son rude
labeur, dirigeant avec sollicitude les travaux de cette Académie dont
les lettres d’établissement lui semblent des titres de famille[110].
Mais si son courage reste entier, sa vue, affaiblie de longue date, lui
refuse maintenant tout office. Qu’importe! N’a-t-il pas à ses côtés un
secrétaire intime qui ne répugne à aucune lecture, quelle qu’en soit
l’aridité? Ce secrétaire, c’est la plus jeune de ses filles, Denise de
Montesquieu...
[109] Le chevalier de Vivens «fut le fondateur et l’inspirateur
du petit cénacle de savants bordelais qui se réunissaient
souvent dans son château de Clairac», le baron de Secondat,
le docteur Raulin, les frères Dutilh, M. de Romas, etc.
(_Biographie de Feret._)
[110] Discours de Montesquieu à sa réception à l’Académie.
Une chaste apparition, toute de grâce, d’esprit, de tendresse: un rayon
de lumière dans ce ciel obscurci. Guasco lui adresse un respectueux
hommage en vers italiens traduits par Lefranc de Pompignan:
D’un père illustre adorable portrait,
Honneur des arts, jeune et belle Sylvie,
Des dons de plaire assemblage parfait,
Vous qu’Amour suit et que Vénus envie,
Tous les talents qu’en vous on voit fleurir,
Votre beauté, vos charmes et votre âge
Mériteroient un seul genre d’hommage...
Mais l’amitié ne sauroit vous l’offrir[111].
[111] Ces vers, avec le texte italien, ont été publiés dans le
_Mercure de France_ du mois de février 1745, sous signature de
Lefranc de Pompignan. C’est donc à tort que dans ses éditions
des œuvres de Montesquieu (VII, p. 274), M. Laboulaye les
attribue au duc de Nivernois.
Montesquieu acclamait cette inspiration heureuse, éclose dans les
bois de La Brède, et, ravi de la voir reproduite dans le _Mercure de
France_, feignait une désolation comique. Que n’avait-il connu plus tôt
ce galant sonnet! Comme il l’eût constitué en dot à la pieuse Antigone,
que, justement, il venait de marier à Godefroy de Secondat[112]!
[112] C’est cette union qui a perpétué le nom de Montesquieu.
Hélas! la publication de l’_Esprit des lois_ allait troubler ces joies
domestiques... Où la faire? En Hollande? On n’y doit pas songer...
En Angleterre? Moins encore: une ennemie avec laquelle il ne faut
lier commerce qu’à coups de canon... A Genève, alors? à Bâle? à
Soleure? Grave problème.--Même souci pour le nombre des volumes, leur
composition, leur format...
Toutes ces questions résolues, et l’ouvrage enfin lancé dans le monde,
que d’angoisses! «J’ai la maladie de faire des livres, confesse le
président, et d’en être honteux quand je les ai faits...»
Dans l’espèce, ses craintes n’étaient point chimériques. Dût-il en
coûter à l’amour-propre national, il faut bien l’avouer: sauf de
rares exceptions, l’impression première fut défavorable. D’Alembert
le constate avec la réserve qui sied aux discoureurs académiques:
l’_Esprit des lois_, dit-il, fut traité _légèrement_ jusqu’au jour
où «la partie du public qui enseigne dicta à la partie qui écoute
ce qu’elle devoit penser et dire». L’opinion agressive d’Helvétius
prévalut dans les cercles littéraires... Collé s’en explique nettement:
les gens, assure-t-il, qui ont un peu de philosophie dans la tête,
prétendent que c’est un mauvais ouvrage, sans ordre, sans liaison,
sans enchaînement d’idées, sans principes: le portefeuille d’un
homme d’esprit, voilà tout[113]... Fontenelle persistait dans ses
hésitations, malgré Mme de Tencin, une admiratrice de la première
heure. Saurin ne déguisait pas ses sentiments hostiles. Quant à
Voltaire, il avait, comme toujours, deux faces et deux langages...
A un mot louangeur, devenu historique[114], succédait une parole de
dénigrement: «L’_Esprit des lois_, c’est l’esprit sur les lois, je n’ai
pas l’honneur de le comprendre...» Il ne prenait même pas la peine
de déguiser sa mauvaise humeur: quand Mme d’Aiguillon lui demande
quelques vers en manière de préface pour le chef-d’œuvre du XVIIIe
siècle, il s’excuse sur les imperfections de notre langue qui se prête
mal au style lapidaire, sur l’inutilité d’une pareille exhibition en
faveur d’un livre qui n’y gagnera rien, sur l’épuisement de sa veine
poétique... A Thiériot, il disait crûment: la duchesse m’a commandé
quatre vers comme on commande des petits pâtés, mais mon four n’est
point chaud.--A ce moment, l’_Esprit des lois_ avait eu plus d’éditions
que n’en atteignit jamais la _Pucelle_[115]!
[113] _Journal de Collé_, I, p. 57.--Tel était aussi le
jugement de d’Argenson. «Je crains, disait-il, que l’ensemble
ne manque et qu’il n’y ait plus de chapitres agréables à lire,
plus d’idées ingénieuses et séduisantes que de véritables et
utiles instructions sur la façon de rédiger et d’entendre les
lois.» (_Loisirs d’un ministre_, Liège, 1787.)
[114] «Le genre humain avoit perdu ses titres: Montesquieu les
a trouvés et les lui a rendus.»
[115] En moins de deux ans, il y en eut
vingt-deux.--Montesquieu ne se faisait pas d’illusions sur
les sentiments de Voltaire à son égard. «Quant à Voltaire,
écrivait-il, il a trop d’esprit pour m’entendre. Tous les
livres qu’il lit, il les fait; après quoi il approuve ou
critique ce qu’il a fait.» (_Lettre à Guasco_, du 8 août 1752.)
Traité de la sorte par ceux qui entretenaient avec lui commerce
d’amitié, Montesquieu était, de la part de ses ennemis, l’objet
d’attaques déchaînées. Les frelons bourdonnant à ses oreilles se
faisaient légion. Les détracteurs étaient innombrables, depuis le
futile de la Porte jusqu’au pesant financier Dupin. La Sorbonne
revenait à la charge; les jansénistes, dans les _Nouvelles
ecclésiastiques_, jetaient feu et flammes; la Compagnie de Jésus en
appelait au tribunal de l’index qui, en dépit des assurances du Père
Castel et malgré les satisfactions offertes par l’auteur, n’hésitait
pas à déchaîner ses foudres[116].
[116] La condamnation fut prononcée le 3 mars 1752.
Le pauvre homme! Il n’en fallait pas tant pour l’émouvoir. Dès la
première alerte, il gagne précipitamment Paris et s’efforce, avec
l’aide de quelques intimes, de tenir tête à l’orage,--encouragé,
d’ailleurs, par les témoignages enthousiastes venus de l’étranger.
Le matin, il répond aux pamphlets éclos la veille, fournit des
éclaircissements, amende certains chapitres perpétuellement
retouchés... Le soir, il promène sa figure spirituelle dans les salons
influents. Oh! l’habile diplomate, l’enjôleur irrésistible! Sa bonne
grâce est inépuisable, comme sa gaieté, ses saillies, ses prévenances.
Il décoche un madrigal à Mme de Mirepoix, se proclame le philosophe
de Mme du Deffant, entre en galanterie avec Mme Duchâtel, dépose ses
hommages aux pieds de Mme de Pompadour... Il fait sa cour à toutes les
femmes. Les femmes! ce furent elles--principalement Mmes d’Aiguillon
et de Tencin--qui, retournant l’opinion, élevèrent un autel à son
génie[117].
[117] Mme de Tencin fit réimprimer secrètement l’_Esprit des
lois_, forçant chacun de ses amis à verser entre ses mains
une somme de vingt-quatre livres, montant de la souscription.
Elle prit elle-même de nombreux exemplaires qu’elle distribua
généreusement.
Ses déboires, malgré tout, ne diminuaient guère. Le poids de
l’âge aussi se faisait sentir. Les veilles le fatiguaient;
les soupers--surtout ceux de l’hôtel de Brancas «où l’on se
crevoit»--mettaient son estomac en déroute... Je ne suis plus fait
pour ce pays, murmurait-il! Et, soupirant le mot du poète--_o rus,
quando te aspiciam!_--il reprenait, meurtri, le chemin de sa chère
Gascogne.
Combien changée, hélas! De nombreux vides s’étaient produits dans les
rangs de ses fidèles. Jean-Jacques Bel, épuisé par le travail, avait
disparu, laissant d’ineffaçables regrets[118]. Le vieux président
de Gascq s’était retiré du monde, ainsi que M. de Marcellus dont
le testament était l’objet de toutes les conversations[119]. M. de
Navarre, oublieux des brevets de la Calotte, donnait, tête baissée,
dans la métaphysique. Venuti, nommé prévôt de Livourne, venait de
quitter la Guyenne, suivi par l’abbé de Guasco[120]. Il n’est pas
jusqu’à la comtesse de Pontac qui n’eût fui vers d’autres climats!
Cette sirène qui, comme Ninon, découvrit le secret d’une éternelle
jeunesse, contractait, sur le tard, de nouveaux liens... une déplorable
union, dans le genre de celle du chevalier Citran, lequel, s’étant
marié aux îles pour s’enrichir, reçut en dot--tout bien liquide--«sept
barriques de sucre une fois payées!» Pauvre comtesse: le souvenir de sa
déconvenue est le dernier qui reste d’elle.
[118] Il mourut à Paris le 15 août 1738.
[119] Au moment où il dictait ses dispositions dernières, M. de
Marcellus entendit un jeune mendiant qui demandait l’aumône: il
lui fit un legs de cent pistoles. (_Notes de Laboubée._)
[120] Venuti n’oublia pas la France qui l’avait si bien reçu.
Il acquitta sa dette par la publication d’un poème: _Il trionfo
litterario della Francia_, où il exalte nos écrivains. Quant à
Guasco, il donnait, en 1767, la première édition des _Lettres
familières_ de Montesquieu.
Des soucis d’un autre genre attendaient Montesquieu à La Brède. Une
série de récoltes mauvaises, succédant à l’épouvantable famine de 1748,
avait achevé la ruine du pays. Le sort du riche faisait pitié, celui du
pauvre arrachait des larmes... Pouvait-on se divertir en présence de
pareilles misères! Le président consacrait ses loisirs à soulager les
infortunes, ouvrant largement sa bourse et ses greniers; mais, comment
suffire à tout!
Dans son impuissance à remédier au mal, l’idée le hanta de retourner
à Paris. Ses amis s’attendaient d’autant moins à le voir réaliser ce
projet que sa vue devenait de plus en plus précaire. Rien ne l’arrêta.
Vers le milieu de décembre 1754, il quitta La Brède pour se rendre à
Bordeaux où il séjourna jusqu’à la fin du mois. En janvier, il prenait
gîte chez Mlle Betti, la logeuse de la rue Saint-Dominique: c’est là
qu’il expira, le 10 février...
Chacun connaît la relation adressée à Suard, par Mme Dupré de
Saint-Maur, sur les derniers moments du président. La duchesse
d’Aiguillon qui, elle aussi, avec un soin jaloux, veilla à son
chevet, en rendit compte à Guasco dans un billet dont, sûrement, une
reproduction, plus détaillée peut-être, fut transmise au cénacle
de Bordeaux: «Je n’ai pas eu le courage, Monsieur l’abbé, de vous
apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le
secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n’ont pu sauver une
tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. _Quis desiderio
sit pudor tam cari capitis!_ L’intérêt que le public a témoigné pendant
sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement
que c’étoit un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa
mémoire, mais ne consolent point ses amis: je l’éprouve. L’impression
du spectacle, l’attendrissement se passeront avec le temps; mais
la privation d’un tel homme dans la société sera sentie à jamais
par ceux qui en ont joui... Je ne l’ai pas quitté jusqu’à l’instant
qu’il a perdu connaissance, dix-huit heures avant sa mort.»--Hommage
suprême venu du cœur, allant au cœur: en ce jour néfaste, l’hôtel du
Jardin-Public perdait la plus glorieuse de ses illustrations.
Au moment où cette foudroyante nouvelle parvenait à Bordeaux, la ville
était en proie à de vives émotions. Depuis quelques années déjà, la
période calme du règne de Louis XV avait pris fin, laissant le champ
libre aux agitations les plus diverses. Plus que toute autre région, la
Guyenne devait subir le contre-coup du malaise général: deux hommes,
restés légendaires à des titres différents--M. de Tourny et le maréchal
de Richelieu--allaient la bouleverser de fond en comble. Sous l’action
exercée par eux, la société bordelaise, de pacifique et recueillie
qu’elle était, devient irritable, frondeuse, militante, et part en
guerre contre le pouvoir, dans la personne de ses représentants...
C’est sûrement l’époque la plus curieuse de l’histoire locale, en même
temps que l’une des moins connues. Essayons, en nous restreignant, d’en
dégager les grandes lignes.
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