CHAPITRE V

L’esprit parlementaire à Bordeaux.--Sentiments politiques et

religieux.--Le jansénisme n’y fait pas fortune.--Tendances

de Montesquieu: détachement philosophique.--Influences

qu’il subit.--Mise au point de ses œuvres.--Collaborateurs

bordelais.--Guasco à La Brède.--Jean-Jacques Bel et Barbot,

critiques littéraires.--L’_Histoire véritable_.--Lecture de

l’_Esprit des lois_.

L’esprit qui dominait alors à Bordeaux et qui régnait exclusivement

dans le salon de Mme Duplessy, c’était, avec des tendances

philosophiques nettement caractérisées, le vieil esprit

parlementaire--celui de la bourgeoisie, férue tout à la fois de

fidélité au trône et de jalouse indépendance, fermement attachée aux

anciennes franchises et résolue à accroître le champ de ses conquêtes.

Tous ceux qui, de loin ou de près, tenaient à la grande Compagnie

judiciaire, s’élevaient dans le culte de ces idées. Les autres corps

de l’État, avec plus de réserve en apparence, professaient les mêmes

doctrines. Quant à Messieurs de la Cour des Aides, bien que souvent

en lutte avec leurs aînés du palais de l’Ombrière, ils n’auraient eu

garde d’épouser une autre opinion. Barbot, qui leur servait d’oracle,

demeurait inflexible sur les principes. Son livre de chevet, c’était

cette correspondance de Guy Patin, dont la verve étincelante reflète

avec tant de netteté l’opinion des gens de robe durant le cours du

XVIIe siècle. Il ne se séparait pas du spirituel docteur, même quand

celui-ci, se désolant de ne point siéger près des Blancmesnil et des

Broussel, s’écriait d’un ton comique: «Il ne s’en est fallu que de cent

mille écus dans mon patrimoine que je n’aie été conseiller de la Cour

et frondeur aussi hardi que pas un[88]!»

[88] _Lettres de Guy Patin_, édition de 1725, I, p. 76.

C’est, en effet, un vent de fronde qui souffle aux parlementaires cette

politique osée: affirmation des droits du pays dans le gouvernement

de ses affaires, le contrôle des finances, le vote des édits fiscaux,

l’enregistrement des lois,... tout un programme d’opposition qui,

depuis la Régence, rallie l’unanimité du tiers-état. Personne encore ne

vise l’édifice social. Peu ou point de plaintes contre l’organisation

des citoyens en trois classes, dont deux emportent toutes les faveurs:

les privilèges ne sont pas même discutés. Quant à l’affranchissement

de la parole et de la plume, c’est à peine si on y aspire dans

quelques cercles littéraires: les presses clandestines, qui ont

atteint un développement prodigieux, suffisent à tous les besoins.

Seul, avec l’horreur des impôts sans cesse grandissants, des corvées,

des gabelles, des procédés vexatoires employés par les traitants, un

désir immense se fait sentir de protéger biens et personnes contre

l’arbitraire et le despotisme.

En matière religieuse, les aspirations ne sont pas moins nettes:

dévouement aveugle aux libertés gallicanes et défiance résolue à

l’égard de la cour de Rome. On vit en bonne intelligence avec le clergé

séculier qui, fidèle à son origine plébéienne, s’obstine à repousser

les prescriptions du concile de Trente. Au contraire, les congrégations

inféodées au parti ultramontain sont tenues en mince estime: il n’est

guère de lardons, de brocards, de nasardes qu’on ne prenne plaisir à

leur décocher, à l’imitation du maître railleur dont Barbot faisait

ses délices. Les robins de cette première moitié du XVIIIe siècle ont

le verbe gouailleur: ce sont les descendants de ces bourgeois de la

Ligue qui ne craignaient pas d’assimiler au voisinage toujours fâcheux

d’une rivière, d’un avocat, ou d’une mauvaise femme, la proximité d’un

couvent de moines[89].

[89] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 25.

Impiété? Non certes. Bien que, suivant le mot de Bayle, leur symbole

ne soit pas chargé outre mesure, ils ne répudient aucun article de foi

obligatoire... Moyennant quoi, ils traitent avec égards «l’orthodoxie

du bon sens», laquelle, à beaucoup de consciences déjà, semble le fond

de la sagesse. Depuis Montaigne et le vieux de L’Estoille, depuis

Guy Patin lui-même, les esprits ont marché à pas de géant. Après la

Régence, tout ce qui, dans la robe, ne se range pas sous le drapeau du

jansénisme, incline vers le libre examen. Or, à Bordeaux--«le pays des

croyances flottantes»--spécialement chez Mme Duplessy, le jansénisme

ne fait que peu de ravages. On y défend encore _unguibus et rostro_ ce

beau livre des _Provinciales_ qu’en 1660, sous l’inspiration du premier

président de Pontac, la Compagnie judiciaire refusa de condamner[90];

mais le goût du beau style, le souci de la saine raison, l’influence

philosophique et la haine séculaire des ingérences ultramontaines ont

plus de part dans cette admiration tenace qu’une adhésion réfléchie aux

doctrines de Port-Royal. Tandis que le Parlement de Paris se jette à

corps perdu dans les querelles de la bulle _Unigenitus_, le Parlement

de Guyenne préfère «le parti de se plaindre à celui de frapper»:

attitude qui, sûrement, répondait au sentiment général. A plus forte

raison, public et magistrats restent-ils insensibles aux disputes

irritantes qui, comme celle des convulsionnaires de Saint-Médard,

accusent une grossière superstition. «Dans cette Généralité, écrit

l’intendant Boucher, on n’est pas fort crédule sur ce qu’on appelle

miracles, à cause de la différence des religions, surtout à Bordeaux où

il aborde un grand nombre d’étrangers, et même les églises y sont peu

fréquentées[91].»

[90] _Archives départementales_, C. 3295. Voir aussi

_Port-Royal_, de Sainte-Beuve, 4e édition, III, p. 212.

[91] _Archives départementales_, C. 3772.

Montesquieu résumait en sa personne les tendances de ses compatriotes:

même insouciance religieuse, avec une pointe marquée de scepticisme;

même attachement aux traditions; même animosité à l’égard des princes

ou des ministres--qu’ils se nomment Richelieu, Louvois ou Louis

XIV--qui confisquèrent les libertés publiques et établirent sur les

ruines du pays l’omnipotence du pouvoir royal.

S’il y a lieu à des réserves, c’est sur ses préférences politiques.

Le douteur qui était en lui fut-il un parlementaire, dans le sens

rigoureux du mot? Bien fin qui le saurait: il négligea d’allumer sa

lanterne. Sans doute, il professe que des lois fondamentales, dont la

garde sera confiée à l’ordre judiciaire, doivent tenir en bride la

volonté capricieuse du maître. Sans doute aussi, il n’ose blâmer «les

tribunaux d’un grand État de frapper sur la juridiction patrimoniale

des seigneurs et sur l’ecclésiastique»; mais le madré se demande si ces

façons de procéder sont bien correctes, étant donnée la constitution

du royaume--sur laquelle, d’ailleurs, il n’a garde de fournir des

précisions. Il constate, en même temps, que si le pouvoir du clergé

est dangereux dans une république, «autant il est convenable dans

une monarchie, surtout celles qui vont au despotisme...» Une vraie

formule de normand, ne prenant couleur ni pour ni contre, ménageant

Rome et Versailles, sans rompre avec le Parlement. Que dire de ce

langage, digne de l’oracle d’Éphèse, lorsqu’on le compare à la netteté

de ces grandes remontrances «plus redoutables que le canon», et aux

affirmations audacieuses des légistes du XVIe siècle qui, avec Étienne

Pasquier, posèrent les bases de notre droit public!

Montesquieu gardait-il quelque dépit de son attitude effacée au palais

de l’Ombrière? Cédait-il, malgré le libéralisme de son génie, aux

préjugés de race qui le poussèrent à commander cette sotte chose--le

mot lui appartient--qu’on appelle une généalogie? N’est-ce point plutôt

que, voyageant à travers les âges, de peuple en peuple, de régime

politique en dogme religieux, sa pensée, éprise d’idéal, dédaigna de

s’astreindre aux réalités du présent?... A quoi il faudrait joindre une

dose de cette crainte révérencielle qui, au dire de l’Écriture, est la

marque de la sagesse. Les «juvenilia» des _Lettres persanes_ hantaient

sa mémoire, et il ne lui agréait point de s’exposer à de nouvelles

tribulations: «Je veux, déclare-t-il, éviter toute occasion de chicane.»

Seul, l’instinct de la conservation, très développé chez lui, suffirait

à expliquer son effacement dans les luttes incessantes que la robe

soutenait contre la Couronne; mais parfois la malice se mêlait à sa

tiédeur. Comment oublier la question qu’après la chute du _Système_ il

adressait à Law?

--Pourquoi, Monsieur, n’avoir pas, comme cela se pratique en

Angleterre, essayé de séduire le Parlement?

Ce qui lui valut cette réplique:

--Monsieur, nos sénateurs ne sont pas de grands génies, mais on les

sait incorruptibles.

D’empirique à robin la riposte était dure.--Il est vrai que ce railleur

émérite devait, un jour, faire amende honorable. Arrivé au terme de sa

carrière, il formulera en termes non équivoques sa respectueuse estime

pour ceux dont jadis il avait partagé les travaux: Que serait devenue,

s’écrie-t-il, la plus belle monarchie du monde sans les lenteurs, les

plaintes, les prières de ses magistrats!...

Où Montesquieu subit sans conteste l’influence de son entourage, c’est

dans le choix qu’il fit de ses premiers sujets d’étude: le souci des

recherches scientifiques, alors très en vogue en Guyenne, devança chez

lui le culte de la pensée. Plus tard, dans les retouches perpétuelles

opérées à ses œuvres--il faisait des brouillons même pour ses billets

doux[92]!--l’empire exercé par ses compatriotes se manifestera d’une

façon plus saisissante encore... On aurait peine à découvrir un

écrivain aimant à ce degré les corrections et les conseils. Rien ne

le distrait de cette préoccupation qu’il faut se relire sans cesse

sous le contrôle d’un ami. Elle passe avant ses affaires de famille,

avant le soin de ses procès, avant les inquiétudes que lui cause sa

vue, pour laquelle il devra, un jour ou l’autre, «ouvrir le volet de

la fenêtre[93]...» La légende rapporte que Molière essayait sur sa

gouvernante les effets dont il ne se sentait pas sûr: on peut gager

que Montesquieu, à l’ombre de ses bois de pins, soumit à la même

épreuve son factotum Léveillé.

[92] _Causeries du lundi_, de Sainte-Beuve, VII, p. 59.

[93] On sait qu’il fut longtemps menacé de l’opération de la

cataracte.

A Paris, le nombre est incalculable de ceux qu’il consulta avant

d’affronter le public: parmi les femmes, Mmes de Tencin, du Deffant,

de Lambert, de Mirepoix et cette nymphe lascive qu’on nomme Mlle

de Clermont; parmi les hommes, Helvétius, Silhouette, le président

Hénault, le chevalier d’Aydie, Saurin, Fontenelle, Crébillon,

bien d’autres encore. Il y en a de tous les pays, sans compter le

Père Castel qui n’était d’aucun et dont la mission consistait à

dégager les points de conscience. L’honnête Jésuite accomplissait

sa besogne comme s’il eût siégé à la congrégation de l’Index; il

changeait un mot par-ci, une phrase par-là, raturait, expurgeait,

supprimait, sans rencontrer d’opposition. «Je ne connais rien de plus

noble, s’écriait-il, que votre facilité à vous prêter à tous les

tempéraments.» Éloge mérité: Montesquieu, sans doute en expiation de

ses vieux péchés, _se prêtait_ avec une complaisance inaltérable.

A part cette spécialité, dont le Révérend Père conserva le monopole,

c’est à Bordeaux qu’étaient réunis ses censeurs les plus précieux:

Barbot, Jean-Jacques Bel, l’abbé de Guasco...

Ce dernier n’ayant en France ni famille ni attaches, Montesquieu

l’attirait facilement chez lui. C’est à La Brède qu’il prenait le plus

de plaisir à le recevoir: «Je me fais une fête de vous mener à ma

campagne où vous trouverez un château gothique, à la vérité, mais orné

de dehors charmants, dont j’ai pris l’idée en Angleterre. Comme vous

avez du goût, je vous consulterai sur les choses que j’entends ajouter

à ce qui est déjà fait. Mais je vous consulterai surtout sur mon grand

ouvrage qui avance à pas de géants depuis que je ne suis plus dissipé

par les dîners et les soupers de Paris. Mon estomac s’en trouve aussi

mieux, et j’espère que la société avec laquelle vous vivrez chez moi

sera le meilleur spécifique contre vos incommodités.»

Il y aurait eu mauvaise grâce à refuser. D’autant mieux que le

châtelain revenait à la charge, réfutant les objections, aplanissant

les obstacles... L’éloignement? deux heures de Bordeaux. La fatigue? il

n’est pas d’exercice préférable à celui du cheval... Montesquieu, avec

le docteur Sydenham, estime que c’est une panacée infaillible contre

les vapeurs et la faiblesse des poumons[94]. Il possède, d’ailleurs,

une monture merveilleuse qui est «comme un bateau sur un canal

tranquille, comme une gondole de Venise, comme un oiseau qui plane dans

les airs.» Et lorsque l’abbé s’est, une première fois, rendu à ses

instances, comment se dispenser de revenir! La Brède s’est transformée

d’après ses conseils: c’est le plus beau lieu qu’on puisse voir. Les

prairies ont réussi au delà de toute attente, le papillon a brisé sa

chrysalide, et Léveillé, son régisseur fidèle, ne cesse de s’écrier:

_Boudri bien que M. l’abbé bis aco!_

[94] Montaigne, d’après Pline et Platon, le déclarait salutaire

«à l’estomach et aux joinctures».

Oh! les heures ne restent pas inoccupées dans la vaste bibliothèque,

dont la porte--étroite et basse--est surmontée de cette devise: _Hic

mortui docent vivos mori_. Heures délicieuses! Le président a des

coquetteries adorables, des flatteries enveloppantes, des inflexions de

voix irrésistibles en leur saveur gasconne... L’abbé, j’ai envoyé votre

anacréontique à ma fille: une pièce exquise!.. L’abbé, j’ai lu votre

épître à la comtesse: c’est du dernier galant!... L’abbé, je vous sacre

poète!--Il le présente à tous comme un grand homme, applaudit à ses

succès, le coiffe de couronnes, l’accable de lauriers...

Après quoi, il le gratifie de dissertations sur les Grecs et les

Romains, l’histoire de Pachymère, Carthage, Babylone, Alexandrie,

répandant sur le monde antique des torrents de lumière. On passe

ensuite aux manuscrits. On lit tout, de la première à la dernière

ligne, sauf à relire encore quand les retouches seront mises au net.

Le _grand ouvrage_ absorbe le plus clair des soirées; mais on n’a

garde d’oublier les travaux moins sévères, car tout, dans cet esprit,

est matière à préoccupations. Il n’est pas jusqu’aux critiques qui ne

l’inquiètent. Décèlent-elles une plume janséniste ou huguenote? il est

sur des charbons ardents. Tournent-elles à sa louange? Le souci n’est

pas moins vif, car chacun, lui semble-t-il, aura cette impression que

l’admiré conniva avec l’admirateur.

Quelque profondes que fussent ses sympathies pour Guasco, l’intimité

était autrement grande avec Jean-Jacques Bel et Barbot: des amis de

vieille date et des correcteurs à toute épreuve. Ce n’est point un

simple avis qu’il sollicite d’eux, mais un examen confinant à la

collaboration. «Je vous dirai, écrit le président, que Mademoiselle[95]

m’obligea, il y a quelque temps que j’étois chez elle, à lui lire

un petit roman. Je voudrois bien vous l’envoyer pour savoir ce que

vous en pensez. Mme de Mirepoix, à qui je le montrai, et qui a

prodigieusement de goût, me fit quatre ou cinq critiques très bonnes

et dont je profitai. Il faudroit donc, si je vous l’envoie, que vous

en jugeassiez sans flatterie, car je sais bien que vous ne me jugerez

pas avec sévérité, que votre cœur sera pour; mais je voudrois que votre

esprit fût contre...» Et, précisant la nature de la mission confiée, il

spécifie en ces termes: «Il faudroit que le jugement portât sur le tout

et sur les parties, même sur les fautes de style[96].»

[95] Sans doute Mlle de Clermont.

[96] Il écrira de même à la duchesse d’Aiguillon: «Je vous

apporterai les chapitres et vous les corrigerez, et vous me

direz: je n’aime pas cela. Et vous ajouterez: il falloit dire

ainsi.»

Ainsi dit, ainsi fait....

Les publications récentes du baron de Montesquieu en fournissent

une preuve décisive. L’éditeur des _Mélanges_ a cru devoir--il faut

l’en louer--joindre à l’une des productions inédites de son ancêtre,

intitulée _Histoire véritable_, la critique qu’en fit Jean-Jacques

Bel: un travail qui révèle, chez son auteur, les plus hautes qualités

de discernement, d’érudition, de tact. Jamais oracle du Lundi ne fit

preuve d’une plus grande maîtrise: douze pages de remarques sur les

transformations du héros de cette aventure, lequel n’est autre qu’un

métempsycosiste, tour à tour valet fripon, sauterelle, éléphant, galant

trompeur, mari trompé, escroc, petit-maître, eunuque, courtisan,

courtisane... Parfois Jean-Jacques Bel s’écrie: Admirable! En quoi,

il a raison. Mais, quand l’occasion s’en présente, il ne craint pas

de dire: ceci est bas, cela manque de goût, ce passage est de trop,

cet autre ne vaut guère... Il met chaque paragraphe au point, et,

finalement, conclut de la façon suivante: moi, je recommencerais!...

Telle était la confiance inspirée par lui que l’_Histoire véritable_

resta enfouie au fond d’un tiroir.

Barbot procédait de la même manière... La tradition assure que

quelques-unes des _Lettres persanes_ émanent de lui. N’en retenons

qu’un enseignement, c’est qu’on le jugea capable de les écrire; mais

le bijou littéraire tiré des épanchements de Rica et d’Usbek marque

trop d’unité pour que deux plumes aient pu s’y confondre. Le rôle de

Barbot, pour être plus modeste, n’en fut pas moins utile; c’était celui

du jardinier qui, à l’heure où la plante entre en travail, dirige

ses efforts, facilite les poussées de sève, élague les frondaisons

parasites, contribue, en un mot, à l’épanouissement de la fleur et du

fruit.

Ce lettré, doublé d’un penseur, suivit avec amour la gestation de

l’_Esprit des lois_: pas une idée, pas une formule n’échappa à son

contrôle. La dette contractée vis-à-vis de lui était lourde: c’est

dans sa demeure, en signe de reconnaissance, que le manuscrit vit le

jour pour la première fois. Le 10 février 1745, Montesquieu écrivait à

Guasco: «Je serai en ville après-demain. Ne vous engagez pas à dîner

pour vendredi. Vous êtes invité chez le président Barbot. Il faudra y

être arrivé à dix heures précises du matin pour commencer la lecture du

grand ouvrage...»

Elle eut lieu, à l’heure dite, cette lecture mémorable. Quelles

personnes y assistèrent? Montesquieu n’avait annoncé que son fils et

Guasco[97]; mais on peut tenir pour certain que d’autres amis furent

convoqués... Durant trois jours, la voix chaude du Président se fit

entendre: quelques critiques, suivies aussitôt de corrections, quelques

éclaircissements, fournis d’une humeur parfaite, tels furent les seuls

incidents de cette scène digne du pinceau d’un maître. Et ce fut une

admiration sans mélange quand l’auditoire découvrit l’enchaînement du

corps de doctrines qui allait devenir le guide des législateurs de tous

les pays!

[97] Il ne put se rendre à l’invitation.

Combien différent devait être l’accueil de Paris! Le cénacle qui eut la

primeur de l’_Esprit des lois_ ne comprenait pourtant que lettrés et

philosophes: Hénault, Saurin, Crébillon, Fontenelle... Leur arrêt fut

aussi dur qu’inattendu: ces juges perspicaces insinuèrent qu’il serait

sage de jeter le manuscrit au feu...

Helvétius ne se montra pas moins cruel. Pour lui, Montesquieu faisait

sa cour aux préjugés comme l’adolescent en use à l’égard des coquettes

hors d’âge; il pactisait avec l’erreur et sacrifiait à la flatterie.

«Passe pour les prêtres, déclarait-il! En faisant votre part de gâteau

à ces cerbères de l’Église, vous les faites taire sur votre religion;

sur le reste, ils ne vous entendent pas. Nos robins ne sont en état

ni de vous lire, ni de vous juger. Quant à nos aristocrates et à nos

despotes de tous genres, s’ils vous entendent, ils ne doivent pas

trop vous en vouloir: c’est le reproche que j’ai toujours fait à vos

principes...» Critique judicieuse, formulée en termes heureux!--C’est

ce que ce pédant, à l’esprit étroit, appelait «envelopper son jugement

de tous les égards de l’intérêt et de l’amitié...»

Quel fut, après cette seconde lecture, l’état d’âme de Montesquieu? Sa

foi dans l’œuvre capitale de ses veilles ne subit-elle aucune atteinte?

On peut croire, étant donnée sa nature inquiète, qu’il fut touché au

cœur... Heureusement, ses fidèles de Guyenne veillaient. Barbot ne

cessait de répéter:

--Président, ils ne vous comprennent point. Laissez-les dire; imprimez:

vous irez plus loin qu’eux...

Parole réconfortante dont la conviction finit par s’imposer... Qui

sait! sans cet encouragement suprême, peut-être le genre humain, qui

avait perdu ses titres, eût-il attendu encore un siècle avant de les

retrouver.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 5 / 46 题