CHAPITRE II

Les intimes de Mme Duplessy.--Jean-Jacques Bel et _Le Nouveau

Tarquin_.--Le Père François Chabrol.--Un disciple d’Épicure:

le président Barbot.--Querelle entre le Parlement et la Cour

des Aides.--L’_Ermite de Roaillan_: M. de Lalanne.--MM. de

Ségur, de Gascq, de Caupos, de Marcellus, de Navarre, de La

Tresne, de Raoul...--Mme de Pontac-Belhade: ses rapports avec

l’Académie.--_Sœur du pot-au-feu_: la duchesse d’Aiguillon.

Le premier qui se présente à nous est le conseiller Jean-Jacques Bel...

Un robin de taille exiguë, sec, fluet, aux mains grêles, à l’air

vieillot. Le corps est penché en avant, le dos légèrement voûté, la

tête à peine détachée des épaules. Tout, dans la figure, est affilé,

sauf le menton dont la rondeur épaisse établit avec les autres traits

un contraste saisissant. Que de vie, d’ailleurs, que de pénétration

dans ces yeux menus d’où le regard s’élance tenace et chaud, tandis

que la bouche, relevée aux commissures des lèvres, ébauche un sourire

plein de finesse! Le côté dominant de cette physionomie, c’est, avec

un mélange de bonté et de malice, le détachement de la matière: on

sent que la pensée, affranchie des convoitises malsaines, s’élève sans

effort aux plus nobles aspirations.

Il y a, dans ce petit homme, l’étoffe d’un organisateur. Grouper les

intelligences d’élite; diriger les ardeurs non disciplinées; provoquer,

au souffle fécond de l’émulation, les vocations qui sommeillent, tel

est le but vers lequel ne cesse de tendre son amour du bien public. A

peine sorti de l’école, il réunit ses camarades, fonde des conférences,

institue un programme de travaux où chacun apporte son contingent.

Pénétré de ce sentiment que tout ce qui favorise les associations

scientifiques, littéraires et morales concourt à l’amélioration de

l’humanité, son rêve--qu’il réalisera--est d’installer l’Académie dans

son magnifique hôtel de l’Esplanade du Château-Trompette[26].

[26] La première assemblée eut lieu le 19 février 1739.

Il ne lui suffit pas de créer des œuvres ou d’assurer l’existence

d’institutions anciennes. Cet esprit généreux est doublé d’un penseur

et d’un écrivain: ajoutons d’un délicat, poussant jusqu’au fanatisme le

culte du beau langage. Nourri des maîtres du grand siècle, son goût se

révolte de l’affectation qui envahit les ouvrages nouveaux.

Le jargon des _Précieuses_, affirme-t-il, n’est rien auprès des

mièvreries de la Régence. Et le malheur c’est que, des pièces de

théâtre, des _mercures_, des journaux, la contagion s’étend aux livres

de fonds et à l’éloquence judiciaire. La chaire elle-même ne tardera

pas à être envahie pour peu que, dans sa clémence aveugle, le ciel

épargne plus longtemps les arrière-neveux de Cathos et Madelon!...

Montesquieu assure que l’emphase fleurie est le propre des nations qui

sortent de l’état barbare. Jean-Jacques Bel estimait, au contraire,

qu’elle caractérise les peuples en voie de décadence... Ah! quelle

vigoureuse campagne ce passionné de notre vieil idiome, si séduisant

dans sa simplicité robuste, dirige contre les _Scudérys_ passés et

présents, les inventeurs de formules prétentieuses et

Les manieurs de mots l’un de l’autre étonnés,

auxquels, il assimile certains immortels convaincus de complaisances

inavouables! Imprimées à Amsterdam, ses publications vengeresses eurent

l’honneur d’amuser Paris; or, chacun sait qu’un auteur qui déride ses

juges est bien près d’obtenir gain de cause[27].

[27] L’ouvrage porte le titre de _Dictionnaire néologique_.

On en attribua la paternité à l’abbé Desfontaines; à tort

sûrement, car M. de Lamontaigne et Bernadau déclarent que

Jean-Jacques Bel en est l’auteur.

Là ne se borne pas le bagage de Jean-Jacques Bel. Il faut y joindre

certaine comédie qui parut, à La Haye, sous ce titre: _Le Nouveau

Tarquin_. C’est, sous forme de parodie satirique, la mise en scène d’un

drame judiciaire qui, en son temps, fit beau tapage: le procès de la

Cadière et du Père Girard[28]. Sur ce sujet scabreux, le librettiste

donne carrière à une fantaisie toute moderne. Lucrèce, devant un

tribunal qui rappelle celui des _Plaideurs_, expose ses doléances

sur des airs de vaudeville. Tarquin ébauche une défense émaillée de

citations bouffonnes. Enfin, Brutus, juge du litige, flétrit le vice

avec des aphorismes dignes de M. Prudhomme. Tout cela, dans un style

parfois gaillard, toujours alerte et facile... L’éditeur affirme que,

représentée dans un cercle d’intimes, la pièce obtint un succès de fou

rire, et que trois sénateurs des plus austères--on nommait ainsi les

officiers du Parlement--y perdirent leur gravité. Mais c’est surtout

en Provence, sur le théâtre même de l’aventure, que le _Nouveau

Tarquin_ fut applaudi. Il y fit fureur: à ce point que, jugeant une

réponse indispensable, les partisans du Père Girard improvisèrent un

ballet-comédie qu’on exécuta en toute hâte dans les couvents de Toulon

et de Marseille[29].

[28] Ce procès eut à Bordeaux, comme dans tout le royaume, un

grand retentissement. Il y est fait de piquantes allusions dans

une satire manuscrite intitulée: _La Gamme de la Société ou les

Cent une turlurettes, chantée sur la rivière de Garonne, etc._

(_Bibliothèque de la Ville_, 713, 43, p. 591 et suiv.)

[29] _La Comédie satirique au XVIIIe siècle_, par

Desnoiseterre, p. 50. Voir aussi le _Journal de Mathieu

Marais_, IV, p. 282.

Dans l’intervalle de ces batailles, Jean-Jacques Bel n’a garde de

demeurer inactif. Toute nouveauté l’attire et le captive. Mais c’est

dans le commerce des philosophes que s’écoulent ses heures préférées.

Les anciens n’ayant plus de secrets pour lui, ses investigations se

concentrent sur les modernes. Justement, il en est un dont la doctrine,

encore mal connue, lui échappe: ce philosophe, c’est Newton... Le petit

homme fluet nourrit, sous sa perruque à longues boucles, le désir

d’interroger les disciples du maître...

--Quand partons-nous? glisse-t-il à l’oreille de son voisin, un abbé à

la mine avenante.

Et celui-ci, le cœur gros, de répondre:

--S’il ne dépendait que de moi!

Cet abbé, c’est le Père François Chabrol--le Père François, comme on

l’appelle communément. Encore un familier du logis; nous allions dire,

suivant le mot de Mme de Tencin, une autre de ses bêtes... Qualificatif

qui ne saurait prêter à l’équivoque: la ménagerie de l’altière

chanoinesse comprenait Duclos, Marmontel, d’Argental, Pont-de-Veyle...

Ce n’est pas que le Père François ait rien de commun avec l’école

encyclopédique. Le supérieur des Récollets--tel est son titre--n’aspire

pas à régenter le monde: son couvent lui suffit. C’est un savant

qui s’est fait une spécialité de la physique, de l’algèbre, de

l’astronomie, et qui a découvert, à ses moments perdus, une recette

merveilleuse pour la préparation de l’hypocras... Son ordre, de nos

jours, eût lancé une marque!

Les sciences exactes n’absorbent pas les loisirs du Père François.

Érudit consommé et bibliophile sagace[30], c’est aussi un voyageur

intrépide. Il a franchi les Alpes et parcouru l’Italie. La France

n’attire pas moins sa curiosité. L’an dernier, il visitait la

Bretagne, d’où il revint par le Périgord, consignant, au jour le

jour, ses impressions de route. Rien de convenu ni d’apprêté dans sa

correspondance, d’où se dégage, au contraire, le charme d’une humeur

exquise[31]... L’honnête Récollet proclame--n’est-ce point de la

sagesse?--que l’austérité empreinte sur le visage annonce moins le

degré de la vertu que l’effort fait pour l’atteindre. Ses qualités,

aussi remarquables que les produits de son alambic, sont appréciées

partout. On se le dispute dans les meilleures sociétés, on le choie,

on le dorlote, on garnit ses poches de friandises; mais, s’il prodigue

volontiers son bon sourire, ses préférences le ramènent chez Mme

Duplessy dont il partage tous les goûts. Comme elle, notamment, il

adore les fleurs. Dès qu’apparaissent les beaux jours, il arrive chargé

de pivoines ou d’anémones... Personne n’en médit: comme Fontenelle, le

Père François possède les agréments du cœur sans en avoir les exigences.

[30] Il fut le bibliothécaire de l’Académie, qui l’admit dans

son sein le 17 mars 1739.

[31] Le 10 novembre 1757, il adressait de Brantôme le billet

suivant: «Ici, la perspective est jolie de toutes parts, l’on

est très philosophe, la compagnie assez bonne, et, si l’on veut

promener, il y a force monde à voir. On y mange en repos sa

perdrix et son chapon. On rit, on se réjouit, avec un quadrille

de cinq sols et un brelan de six, comme à un gros va-le-tout.

On s’y chauffe bien, on peut s’y procurer des livres, et

l’esprit n’y manque pas. J’y ai même trouvé un fort beau

télescope de deux pieds, mais un mauvais horizon et mes maux de

tête ne m’ont point permis de suivre la comète.» (_Papiers de

l’Académie_, nº 828, 20, fº 65.)

Un personnage moins détaché de la matière, c’est le président Barbot,

l’ami fidèle qui reçut, à titre de mandataire, le fameux _Temple de

Gnide_ relié en maroquin. Montesquieu, dont il fut le condisciple,

en parle en termes engageants: «C’est un des hommes du monde que

j’aime le plus. Il s’est toujours appliqué aux sciences, mais comme

un gentilhomme. Il sait comme les savants et a de l’ardeur comme les

Mécènes.» Ajoutons, pour achever le portrait, qu’on ne vit jamais de

Gascon «aussi simplement simple».

A ces dons naturels, Barbot joignait une «vaste littérature». Mais,

bien qu’il écrivît de façon à charmer les plus difficiles, il ne voulut

jamais affronter les périls de la publicité. On eut beau lui prodiguer

les encouragements, rien ne put triompher de ses répugnances: «J’ai

lu, écrit l’auteur des _Lettres persanes_, votre dissertation sur

l’Esprit. Personne, mieux que vous, ne peut traiter cette matière.

C’est un meurtre que d’enfouir les jolies choses que vous faites. Il y

a longtemps que je vous le dis, et cela ne vous corrige pas. Vous êtes

toujours le même et je ne compte plus de vous punir de cette modestie.

C’est une maladie incurable, qui prive malheureusement le public de vos

bonnes productions.»

Appréciation pleine de justesse: tous les contemporains la confirment.

Montesquieu, au surplus, ne ménageait pas, quand il les méritait,

les épigrammes à son ami d’enfance. Chargé, comme secrétaire de

l’Académie, d’en classer les archives, Barbot avait des distractions

étranges, des oublis fâcheux, des négligences impardonnables. Lettres,

mémoires, papiers de tous genres s’accumulaient au fond de son cabinet

dans un désordre majestueux. Chercher un document dans ce fouillis,

c’était une entreprise folle. Le châtelain de La Brède en gémissait...

quand il n’en riait pas. Parfois même, sa raillerie, d’un flegme

tout britannique, s’exerçait aux dépens des tiers... «Monsieur,»

écrira-t-il à un candidat navré de la perte de ses manuscrits, «vous

me surprenez beaucoup quand vous me dites que le président Barbot n’a

égaré que deux de vos dissertations. Il vous en reste deux et j’admire

votre bonheur. Il faut que le président ait changé ou qu’il ait des

attentions pour vous: à un autre il les aurait égarées toutes quatre.»

Dans cette querelle de ménage, c’est le coupable qui eut le dernier

mot. Sa vengeance fut, à la fois, d’un grand seigneur et d’un homme

d’esprit. Cette bibliothèque où le livre cherché demeurait aussi

introuvable «qu’une épingle dans une botte de foin», il en fit don à

l’Académie: ce sont ses amis les persifleurs qui en durent débrouiller

le chaos[32].

[32] Ce chaos réservait des surprises agréables, car Barbot

ne reculait pas devant les sacrifices pour se procurer des

ouvrages de prix. Il parle, dans une lettre, d’un volume

qui lui coûta 460 livres. (_Catalogue des manuscrits de

l’Académie_, p. 341.)

La modestie n’exclut ni l’entrain ni la verve. De l’une et de l’autre

de ces qualités, Barbot possède à revendre. Nul ne lance comme lui,

dans un cercle restreint, les reparties délicates. Nul ne conte avec

autant d’humour ces gauloiseries inoffensives dont nos pères se

délectaient.

Sa mémoire emmagasine tout, le grave, le dramatique, le badin;--ce

qui ne l’empêche pas de collectionner les œuvres les plus diverses,

sans négliger celles que la police a reçu mission de pourchasser.

Les pièces de vers circulant à l’état de manuscrits sont, par ses

soins, consignées sur un énorme registre qu’on a eu la bonne fortune

de préserver des flammes qui, après sa mort, consumèrent tous ses

papiers. Dans ce précieux recueil--un _sottisier_, comme on disait

alors--on trouve, côte à côte, odes, fables, épigrammes, poèmes de tous

formats et de toute origine. Une chanson non expurgée de Montesquieu

y fraternise avec des pamphlets contre les ministres, tandis qu’à

d’incisives satires sur l’événement du jour, bordelais ou parisien,

succède une série de bouquets à Chloris...

Un genre qui ne déplaît point au président. Les femmes raffolent de

lui: la tradition assure qu’il ne leur tient pas rigueur. Il estime, en

effet, que la vue d’un joli minois est un spectacle récréatif, et qu’on

peut lire au fond de deux beaux yeux--quelle qu’en soit la couleur--des

choses aussi intéressantes que dans «les plus renommés grimoires,

chartes ou parchemins...» Ces sortes d’études, où se récréaient les

meilleurs, ne tiraient pas toujours à conséquence. Témoin Mathieu

Marais, qui confesse ingénument être bien revenu «du pays de la

bagatelle» par cette bonne raison qu’il n’y pénétra jamais... Barbot

avait également accompli le pèlerinage; mais on peut croire qu’il

ne s’arrêta point à la porte du sanctuaire. L’Amour, en effet, lui

apparaît comme «l’union délicieuse des esprits et des corps», et peu

s’en faut qu’il ne pense, avec le Vert-Galant, que, pour mener à bien

une aventure, rien ne vaut les témérités «d’une bonne effronterie»[33].

[33] Les archives de l’Académie renferment quelques lettres

dans cet ordre d’idées. Elles sont piquantes, mais d’une

reproduction difficile.

Cet aimable épicurien vivait dans une étroite intimité avec

Jean-Jacques Bel: un conflit entre le Parlement et la Cour des Aides

les mit un jour aux prises[34]. Le Parlement confia le soin de ses

intérêts à l’auteur du _Nouveau Tarquin_, la Cour des Aides se fit

représenter par Barbot, et une guerre épique s’engagea à coups de

mémoires, de dissertations, de textes exhumés de la poudre des

greffes. Durant plusieurs années, les presses ne cessèrent de gémir,

tandis que tout Bordeaux, passionné pour cette lutte digne des héros

d’Homère, battait des mains à chaque nouvel exploit. Il y eut, de

part et d’autre, une dépense inouïe de talent, de ressources, de

subtile érudition, de malice. «Ces deux grands hommes,»--assure un

chroniqueur,--«en travaillant pour la gloire de leurs Compagnies,

jetèrent les fondements de la leur[35]...» Le détail le plus

remarquable de cette épopée, c’est que les sentiments des deux

athlètes n’en subirent aucune atteinte. Le jour s’écoulait à forger

des armes; le soir, on devisait de bonne amitié sous la charmille de

Mme Duplessy.--Tels les paladins de nos vieilles légendes, après de

vaillants corps-à-corps, vainqueurs et vaincus à tour de rôle, se

passaient le baume merveilleux qui étanche les plaies et referme les

estafilades[36].

[34] La Cour des Aides réclamait le droit de statuer elle-même

sur le sort de ses officiers, en matière criminelle, et de

soumettre au Grand Conseil leurs litiges civils. La question

valait la peine d’un débat; mais des futilités poussaient

parfois les deux Compagnies à entrer en lutte. C’est ce qui

arriva en 1723. Les présidents à mortier ayant contracté

l’habitude de s’agenouiller, à l’église, sur des carreaux de

velours, Messieurs de la Cour des Aides émirent la prétention

d’avoir des carreaux pareils; c’est Montesquieu, alors à Paris,

qui fut chargé de soutenir les droits de ses collègues du

palais de l’Ombrière. (_Archives départementales._ C. 3622.)

[35] Discours prononcé à la Saint-Yves de 1758.--Ce document

figure dans les papiers inédits de MM. de Lamothe, auxquels

nous ferons de fréquents emprunts. Nous en devons la

communication à la courtoisie de M. Pierre Meller qui, avec sa

rare compétence, a su en mettre en lumière le haut intérêt.

[36] Les _Registres secrets du Parlement_ font connaître que,

pour suivre cette affaire, Jean-Jacques Bel passa vingt-six

mois à Paris. La Cour des Aides envoya également un député

qui, suivant toutes vraisemblances, devait être Barbot. Une

déclaration royale du 1er septembre 1734 régla enfin le

litige.--Jean-Jacques Bel était le mandataire habituel du

Parlement, car on le retrouve à Paris, en 1738, soutenant

ses intérêts dans un conflit avec la Jurade. Il logeait

alors _rue du Gros-Chenet, en y entrant du côté de la rue de

Cléry_. Le président Le Berthon, qui entretenait avec lui une

correspondance régulière, lui écrit à la date du 12 juillet

1738: «Vous ne me dites rien de votre santé. Ainsy, je la croy

telle que je la désire. Ménagez-la, Monsieur, pour vous, pour

le public et pour vos amis.» (_Bibliothèque de la Ville_:

_Collection Delpit_.)

Encore une figure sympathique: celle de l’_Ermite de Roaillan_. M.

de Lalanne, que l’on désigne de la sorte, est le dernier représentant

d’une famille qui figurerait parmi les plus illustres si une tache

n’eût terni son blason[37]. Sarran II de Lalanne, le grand-oncle

de celui-ci, également président à mortier et, de plus, lieutenant

général de l’Amirauté, fut, sous le règne de Louis XIII, convaincu

de fabrication de fausse monnaie. La condamnation prononcée contre

lui, sa fuite au château de Villandraut, où ses complices--ils

étaient légion--organisèrent la résistance contre les troupes

royales; ses pérégrinations à travers l’Europe; sa réception par

le Saint-Père; son retour en France après la mort de Richelieu; sa

réintégration par Mazarin dans un siège de judicature souillé par ses

crimes--constituèrent, à une époque si riche cependant en aventures

invraisemblables, le plus étonnant et le plus mouvementé des drames!

[37] La maison de Lalanne était originaire de Saint-Justin,

«lieu assez incognu des Lannes». L’un de ses membres fut

nommé, par Henri IV, garde des sceaux de France: il mourut

avant d’avoir pris possession de son poste. Au dix-septième

siècle, cette famille possédait, par elle-même ou par ses

alliés, de nombreuses terres en Guyenne: la vicomté de

Pommiers, le marquisat d’Uzeste, les baronnies de Roaillan, de

Villandraut, de Roquetaillade, etc. L’ami de Mme Duplessy était

Jean-Baptiste de Lalanne, marquis d’Uzeste, baron de Roaillan,

seigneur de Tustal et autres lieux.

Le Lalanne d’aujourd’hui n’a rien de commun avec ce bandit grand

seigneur. Humain, charitable, ennemi de la fraude, chacun le tient

en haute estime, et, comme il passe pour le plus grand épistolier du

monde, c’est un honneur de figurer sur la liste de ses correspondants...

--Président, lui demande-t-on, combien de lettres ce mois-ci?

--Madame, répond-il, le mois est peu chargé: une centaine tout au plus.

--Y compris les billets doux? fait Barbot, d’un air narquois.

--Monsieur, réplique ce sage, les _Essais_ proclament que l’Amour ne

doit pas survivre à la jeunesse.

--Bah! riposte son interlocuteur, les _Essais_ enseignent aussi qu’il

est le centre où converge l’humanité, et certain proverbe, que je tiens

pour excellent, assure qu’il est de toutes les saisons...

M. de Lalanne cumule les spécialités. En même temps qu’un écrivain,

c’est un astronome résolu[38] et un chasseur infatigable: sa meute,

dont les sujets de tête lui viennent des Bénédictins[39], jouit d’une

célébrité au moins égale à celle des pâtés de bécasses préparés par son

maître-queux[40]. Ses goûts champêtres ne l’empêchent pas, d’ailleurs,

de trouver de l’attrait au commerce des dames: l’_Ermite de Roaillan_

sait aussi bien composer un madrigal que tourner une lettre, lancer un

daguet, ou prédire une éclipse.

[38] On l’avait surnommé _le Visionnaire_.

[39] _Archives municipales_: _Lettres missives_.

[40] Tous les ans, rapporte M. Raymond Céleste, il expédiait au

maréchal de Richelieu un pâté de quatre perdrix rouges sortant,

non plus de ses fourneaux, mais de l’officine du plus habile

praticien de Périgueux, Villereynier de la Gâtine. (_Voyage du

maréchal de Richelieu à Bayonne_, par Raymond Céleste, p. CXV.)

Tels sont les amis de la première heure, auxquels il faudra bientôt

ajouter le vieux président de Gascq, tout cousu de malice[41];--le

conseiller de Caupos, le plus zélé des académiciens, surnommé _le

Misanthrope_, sûrement par antiphrase[42];--le président de Ségur,

l’heureux propriétaire de Château-Lafite et de Château-Latour, qu’on

appelle le _Roi des vins_,... un prodigue incorrigible dont le carrosse

ne coûte pas moins de onze mille livres;--le conseiller de Navarre,

philosophe épris de poésie;--le comte de Marcellus, un original logé

dans une cave où il tient bureau de nouvelles[43];--le président de La

Tresne, à qui «son génie, joint à beaucoup de capacité et de droiture»,

eût permis d’aspirer à la première présidence[44];--le conseiller de

Raoul, gazette vivante et généalogiste impitoyable, dont les tablettes,

bourrées de détails inédits, constituent un régal de haut goût[45]...

On en pourrait citer d’autres.

[41] Antoine de Gascq, l’un des fondateurs de l’Académie et son

premier directeur.

[42] Jean-Baptiste de Caupos, vicomte de Biscarosse et de

Castillon, baron de Lacanau.--Voir la _Biographie_ de Feret.

[43] Rue du Puits-Baigne-Cap. Laboubée rapporte que c’est chez

lui que se tinrent les conférences qui précédèrent la création

de l’Académie.

[44] Jean-Baptiste Le Comte, chevalier, marquis de La Tresne.

Il comptait parmi ses ancêtres une femme de grand esprit qui,

lors du passage de Louis XIV en Guyenne, fit la conquête du

duc de Bourgogne. Ce prince ayant dit à Mme de La Tresne qu’il

se plaisait tant à Bordeaux qu’il ne partirait pas tant qu’il

pleuvrait, cette dame composa des vers que le comte d’Ayen mit

en musique et que tout le monde chantait. (_Voyage du duc de

Richelieu à Bayonne_, par Raymond Céleste, p. XXIX.)

[45] M. de Raoul a laissé deux manuscrits d’un rare intérêt:

1º un _sottisier_ contenant quelques pièces émanant de plumes

bordelaises; 2º une _revue_, sous forme de dictionnaire, des

personnages de marque ayant vécu à la fin du XVIIe siècle et

au commencement du XVIIIe. Ils appartiennent à M. Édouard

Feret qui, avec beaucoup de complaisance, les a mis à notre

disposition.

Longue aussi serait la liste des femmes qui firent les délices de ce

monde de lettrés. L’une d’elles--Mme de Pontac-Belhade--est restée

célèbre... «Ne m’oubliez pas auprès de la comtesse!» ne cessent de

répéter les correspondances du temps. Belle? Elle l’était à ravir...

Spirituelle? On citait ses mots... Érudite? Comment ne l’eût-elle

pas été! Elle logeait à la source des lumières: dans l’hôtel de

l’Académie. Les fenêtres de la docte assemblée s’ouvraient sur sa

terrasse: une terrasse qui eut son heure de gloire! Que de précieux

échos ne recueillit-elle pas! Savantes discussions, joyeux devis, vers

lestement troussés, chansons badines... Une surtout provoquait des

applaudissements unanimes lorsque arrivait ce couplet louangeur:

Milord, êtes-vous curieux

De nos rares et belles choses?

Chez Pontac on a de grands yeux,

Beaucoup de lys, beaucoup de roses[46].

[46] _Sottisier de Raoul._

La comtesse ne rencontrait que des admirateurs. Si, comme il y a gros à

parier, la tragi-comédie de Jean-Jacques Bel affronta chez Mme Duplessy

les feux de la rampe, le rôle de la chaste Lucrèce lui fut confié

tout d’une voix. Mais que de convoitises dut faire naître le rôle du

séducteur! Celui qui en obtint la charge ne fut point un Tarquin à

plaindre.

Quelque brillante que soit l’auréole de Mme de Pontac, elle n’en pâlit

pas moins devant l’éclat répandu par la duchesse d’Aiguillon--celle-là

même que les encyclopédistes, heureux de trouver chez elle le boire

et le manger, adorèrent sous le vocable de _Sœur du pot-au-feu_:

Anne-Charlotte de Crussol-Florensac, mariée en 1718 au marquis de

Richelieu. Durant une période de trente années, la verve de la

duchesse--fille de la _Gaye France_--s’épanouit autant sur les bords

de la Garonne que dans les ruelles de Versailles ou les soupers

littéraires de Paris...

Grande dame de naissance et d’éducation, philosophe par tempérament,

femme d’esprit à toute heure, Charlotte de Crussol, en Guyenne, tenait

état de plaideuse. La terre d’Aiguillon, érigée en duché-pairie «mâle

ou femelle» par le premier ministre de Louis XIII, au profit de sa

nièce, avec faculté--ce qui ne s’était jamais vu--d’en disposer

à sa convenance, passa d’abord sur la tête d’une vieille fille

que Saint-Simon nous montre provoquant, dans le plus grotesque

des équipages, les huées de la valetaille[47]. A la mort de cette

extravagante, le marquis de Richelieu hérita; mais Louis XIV, cédant à

une cabale soutenue par le chancelier, défendit au légataire de prendre

le titre, le rang et les honneurs de duc. Quand, plus tard, celui-ci

obtint gain de cause, ses domaines étaient l’objet d’entreprises de

tous genres dont il fallut saisir le Parlement de Bordeaux. La jeune

duchesse se plut à suivre elle-même ses procès, à visiter ses juges,

à stimuler procureurs et avocats... L’histoire a gardé le souvenir

d’une question de _franc-alleu_ qui lui tenait étrangement au cœur.

Dès que l’affaire, grossie de quelque incident nouveau, revenait à

l’audience, Mme d’Aiguillon partait en poste et s’installait au palais

de l’Ombrière. Le jour, elle vivait de procédure. Le soir, oublieuse de

la chicane, elle apportait aux réunions choisies de la ville l’appoint

de sa gaîté prime-sautière, bizarre parfois, jamais banale.

[47] _Mémoires de Saint-Simon_, année 1704, chap. X.

Charlotte de Crussol parlait quatre langues, excellait dans les

sciences économiques, tournait finement la phrase, avec force citations

latines, et traduisait Pope de façon à ravir les plus exigeants. Le

mot, chez elle, était toujours heureux, l’idée toujours originale...

Regardez-la, disait un critique perspicace, elle ne pense pas d’après

les autres! Le culte que le doux abbé de Saint-Pierre voua à cette

virtuose allait jusqu’au fanatisme[48]. Quant à Voltaire, il la

compare à Minerve descendue de l’Olympe... Au besoin, à Minerve il eût

joint Vénus, car il proclame qu’Henri IV lui eût sacrifié la belle

Gabrielle[49]: en quoi son affirmation ne risquait guère de recevoir un

désaveu!

[48] _Confessions de J.-J. Rousseau_, livre IX, 2e partie,

année 1756.

[49] _Correspondance de Voltaire_, édition Beuchot, vol. LI, p.

467.

La marquise du Deffant témoignait moins d’enthousiasme. «La duchesse

d’Aiguillon, écrit-elle, a la bouche enfoncée, le nez de travers, le

regard fol et hardi, et, malgré cela, elle est belle. L’éclat de son

teint l’emporte sur l’irrégularité des traits. Sa taille est grossière,

sa gorge et ses bras sont énormes; cependant, elle n’a l’air ni pesant

ni épais: la force, en elle, supplée à la légèreté...»

Peut-être pourrait-on tenir ce portrait pour ressemblant si l’amie de

Walpole, qui ne pécha jamais par l’indulgence, ne le faisait suivre

d’appréciations où se révèle une jalousie féroce,--appréciations

qu’elle ne tarde pas, d’ailleurs, à démentir dans vingt endroits de

sa correspondance. Mme du Deffant, dont la sécheresse égoïste, malgré

les ridicules d’un amour sénile, ne fut un secret pour personne, ne

possédait pas les qualités requises pour juger une femme qui vécut

plus encore par le cœur que par l’esprit. Mme d’Aiguillon avait-elle,

sous le coup d’impressions impétueuses, le regard que lui prête sa

perfide amie? Le fait n’est guère vraisemblable. Mais ce qui est hors

de doute, c’est qu’au repos c’était le plus bénin, le plus rassurant

des regards. La douceur empreinte sur cette physionomie faisait vite

oublier certains airs de brusquerie masculine et les éclats d’une voix

un peu rude qui s’essaya avec succès dans l’art tragique. La charité

était l’inaltérable vertu de _Sœur du pot-au-feu_. Sans parler des

écrivains désemparés, il n’est pas de misérable qui frappât vainement

à sa porte. Le peuple, dont les suffrages ne sont point à dédaigner,

l’appelait la _bonne duchesse_.

Mme d’Aiguillon avait un autre mérite qui suffirait à nous la rendre

chère: elle entoura d’une affection que n’entamèrent ni ses impatiences

en matière allodiale, ni le temps, «ce grand fauteur de brouilleries,»

ni de mesquines rivalités de salons, celui dont l’impérissable image

emplirait, à elle seule, l’hôtel du Jardin-Public: le président de

Montesquieu[50].

[50] Il existe, au château de La Brède, dans la chambre du

président, un portrait de la duchesse d’Aiguillon.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 2 / 46 题