Montesquieu: sa jeunesse, ses condisciples à Juilly, son passage
au Parlement.--Publication des _Lettres persanes_.--Voyages à
Paris.--Succès féminins.--L’Académie lui est fermée.--Vente
de son office.--Visite au cardinal Fleury.--Seconde
élection.--Détracteurs et jaloux.--Premiers déboires.--Retours à
Bordeaux.
Né au cœur de la Gascogne, Gascon jusques aux moelles, celui qu’on
appela d’abord La Brède conserva toujours intacts l’empreinte et
le culte de son pays. Sa jeunesse s’écoula à Bordeaux, d’où il ne
s’éloigna que durant les années de collège. L’établissement de Juilly,
tenu par les Oratoriens, était alors en grande vogue. C’est là qu’on le
mit en pension avec bon nombre de ses amis d’enfance... Jean-Jacques
Bel et Barbot, un peu plus jeunes, ne tardèrent pas à l’y rejoindre.
C’était, à cette époque, un voyage de longue durée, pénible, périlleux.
Avant de boucler sa valise, on tâchait de se procurer des compagnons
de route[51]. On se risquait seul dans les limites de la province;
pour aller à Bayonne ou à Paris, on éprouvait le besoin de se sentir en
forces.
[51] Jusqu’à la Révolution, les _Annonces-Affiches_
contiennent, dans chaque numéro, des offres et des demandes de
cette nature.
Nul doute que la jeune colonie ne cheminât de concert et à frais
communs: une carrossée exubérante de santé et de sève! Des figures
nouvelles, comme les régions traversées, des embarras d’auberge, des
mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots,
des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires de ces
lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout
contribuait à augmenter la force d’un lien créé déjà par l’identité
d’origine. Au collège, également, on sentait le besoin de se toucher
les coudes. L’accès n’en était pas toujours facile à ces méridionaux
transplantés sur une terre inconnue. Leur regard vif, mobile,
ensoleillé, certaine tournure d’esprit familière et moqueuse, cet
accent pittoresque confinant au comique, ces allures conquérantes, qui
sont le propre des races de la Garonne, contrastaient étrangement avec
les façons des écoliers du Nord. Les têtes à la d’Artagnan prêtaient
aux railleries... Dieu sait si on les leur épargnait[52]!
[52] Montesquieu avait un accent formidable. Il disait: «C’est
grand dommagé: qué dé génie dans cette têté-là!» D’Argenson
assure qu’il trouvait au-dessous de lui de rien changer à sa
prononciation. (_Loisirs d’un ministre._ Liège, 1777, II, p.
63.)
Au cours de ces épreuves de l’adolescence--épopées inoubliables--se
nouaient des affections robustes que, plus tard, resserrait encore un
commerce de chaque jour. Comment La Brède n’eût-il pas chéri Bordeaux!
C’est à Bordeaux que vivaient ses meilleurs amis et se concentraient
ses plus chers souvenirs; à Bordeaux qu’il faisait son droit sous les
deux Tanesse et le vieil Albessard[53]; qu’il entrait dans la robe;
qu’il se mariait; qu’il voyait naître ses enfants; qu’il acquérait
une situation considérable accrue par son élévation à la charge de
président à mortier, héritage d’un oncle qui, avec son nom, lui léguait
toute sa fortune[54].
[53] C’étaient les professeurs du temps. M. de Raoul fait
d’eux un portrait assez piquant: Pierre Tanesse, déclare-t-il,
connaissait par cœur le texte de toutes les lois, mais ne
savait point les appliquer. Son fils, Étienne, appelé en
1704 aux honneurs de la Jurade, brillait surtout comme
buveur. Quant à Jacques Albessard, tour à tour greffier au
Sénéchal de Fronsac, précepteur chez un cordonnier de la rue
Sainte-Catherine, puis avocat et docteur, il n’avait pas trouvé
le secret de plaire à ses confrères du Barreau qui s’égayaient
parfois à ses dépens. L’un d’eux composa sur lui une pièce de
vers qui débutait de la façon suivante:
Le pleureur Albessard, ce hibou du Palais,
Pour te désennuyer médit à peu de frais;
Car souvent, au Palais, la noire médisance
Touche plus l’auditeur que la vive éloquence...
[54] Montesquieu, à cette époque, monta sa maison qui
se composait d’un valet, d’une femme de chambre, d’un
cuisinier, de quatre laquais et de deux servantes. (_Archives
départementales_, C. 2748.)
Ce n’est qu’à la fin de la Régence, après le succès des _Lettres
persanes_, qu’il se décida à visiter Paris. Inconnu, la veille, il
devenait célèbre avec une soudaineté dont les annales littéraires
ne mentionnent aucun exemple... Célèbre! nous disons bien, car,
malgré l’anonymat du livre, on ne tarda pas à en connaître l’auteur.
L’enivrement d’une notoriété au-dessus des plus beaux rêves, le désir
légitime de cueillir les couronnes tressées à son intention, la volonté
aussi de compléter le bagage nécessaire à d’autres travaux caressés de
longue date, le déterminèrent à accomplir le voyage.
Ce fut une entrée triomphale: les femmes surtout en firent les frais.
On l’accueillit avec transports dans les cercles à la mode. Mme
de Tencin le sacra grand homme, la marquise de Lambert lui promit
l’immortalité académique, Mme de Prie daigna lui sourire. L’engouement
des boudoirs ne fut pas moindre: avec un peu de complaisance,
l’oriental Rica eût goûté à Paris les joies capiteuses que,
jusqu’alors, lui avait réservées son harem d’Ispahan.
Le premier nuage qui surgit à l’horizon se leva du côté de Versailles.
L’écrivain avait frappé trop haut et trop juste pour que bien des
gens ne se sentissent pas atteints. Les jugements irrévérencieux sur
Louis XIV ne causèrent que peu d’ombrage, tant la décrépitude du grand
roi avait semblé lourde à la nation entière; mais les attaques contre
le pouvoir et ses ministres, les railleries à l’adresse de certains
ordres religieux, les sarcasmes contre _le corps des laquais_, «ce
séminaire de grands seigneurs,» les idées factieuses qui, sous une
forme légère, aussi mordante que nouvelle, éclataient tout le long du
livre comme une menace pour l’avenir, tout cela--en jetant le trouble
en haut lieu--exaspérait une somme énorme de vanités et provoquait de
formidables colères. La cour jugea opportun de tenir rigueur à cet
impertinent: celui-ci, blessé dans son orgueil, se consola en répétant
cette parole qu’à Versailles _tout le monde est petit, tandis qu’à
Paris tout le monde est grand!_
Sa pensée ne tardait pas, d’ailleurs, à suivre une autre
direction.--J’aimais encore, confesse-t-il, à l’âge de trente-cinq
ans... Le cher président ne fait pas bonne mesure!... Quoi qu’il en
soit, ce fut un sentiment tendre qui le décida à publier le _Temple de
Gnide_, une œuvre anacréontique découverte--assurait l’éditeur--parmi
les manuscrits d’un évêque arménien, et qui semblait avoir été écrite
dans l’alcôve d’Aspasie... Le beau sexe lui fit un brillant accueil:
toutes les femmes, mises en appétit par ce ragoût d’une saveur antique
réclamèrent, malgré le carême, des professeurs de langue grecque[55].
[55] _Journal de Mathieu Marais_, édition Lescure, III, p. 313.
Au cours de cette idylle, de nouveaux soucis allaient surgir, pour
raison de candidature académique. Jugeant l’occasion propice, Mme de
Lambert s’était mise en campagne. L’affaire ne laissa pas que d’être
chaude. Les adversaires du président formulaient cette objection
spécieuse: «Si vous êtes l’auteur des _Lettres persanes_, il y en a une
contre la Compagnie à la porte de laquelle vous frappez. Si vous n’en
êtes pas l’auteur, où sont vos titres?...» Les fidèles de la marquise,
habilement dirigés, n’en parvinrent pas moins à emporter la place.
Mais Versailles veillait: le vote fut cassé, sous prétexte que l’élu,
attaché au Parlement de Guyenne, ne pouvait résider à Paris[56].
[56] La même mésaventure, pour une cause identique, était
arrivée à Corneille. On lui préféra le président de
Salomon-Virelade, un Gascon de mérite, aux dépens duquel
Tallemant des Réaux prend plaisir à aiguiser sa verve.
Corneille, comme Montesquieu, ne tarda pas à obtenir
réparation.
Montesquieu, piqué au vif, n’hésita pas. L’obstacle allégué, c’était
son office: il résolut de s’en défaire. Aussi bien, ses fonctions lui
pesaient-elles. Son génie, cependant, s’y était révélé un jour--le jour
de la Saint-Martin 1725, où il prononça le discours de rentrée...
Jamais les voûtes du palais de l’Ombrière n’entendirent de pensées
aussi nobles formulées en un pareil langage. L’impression fut si grande
que, chaque année, on réimprimait, pour la vendre dans la salle des
Pas-Perdus, cette harangue mémorable.
En dehors de ce coup de maître, Montesquieu, en tant que robin, ne
dépassait pas une médiocrité honnête. Les subtilités juridiques
choquaient son intelligence toute de bon sens et de clarté. La chicane
l’irritait. Son orgueil souffrait de ne point saisir les tactiques
de procédure accessibles aux esprits les moins déliés. L’audience
elle-même le fatiguait: il n’y allait qu’à contre-cœur et provoquait
une sorte de révolution intestine en vue de se soustraire aux séances
de relevée[57]. Ajoutons que, causeur exquis dans un cercle intime, il
n’avait rien de l’éloquence nécessaire pour enlever les suffrages d’une
assemblée. «Ma machine est tellement composée, déclare-t-il, que j’ai
besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites;
sans cela, mes idées se confondent, et si je sens que je sois écouté,
il me semble dès lors que toute la question s’évanouit devant moi...»
C’est pourtant dans ces réunions solennelles, au cours de débats,
souvent orageux, touchant aux plus hautes spéculations de la politique,
de la religion, des finances, que s’établissaient les réputations
judiciaires...
[57] Le Parlement tenait, chaque jour, deux audiences, l’une
de grand matin, l’autre l’après-dîner. Montesquieu prétendit
que les présidents n’étaient pas obligés d’assister à cette
seconde audience, même quand leur présence devenait nécessaire
pour compléter la Cour. Ce fut la cause d’un conflit entre
les magistrats de ce grade et les simples conseillers qui
finirent par avoir gain de cause. (_Histoire du Parlement_, par
Boscheron des Portes, II, p. 248.)
L’occasion était tentante d’abandonner une carrière où la nature de son
esprit le condamnait à l’effacement. Montesquieu vendit son office[58]
et, résolu à recommencer la lutte, alla prendre gîte dans un hôtel
meublé de la rue Saint-Dominique.
[58] Le 8 juillet 1726, à M. d’Albessard, moyennant 130,000
livres.
Cette fois, la nomination devait être ratifiée, mais dans des
conditions qui soumirent à une pénible épreuve la fierté du candidat.
Le cardinal Fleury accueillit avec répugnance un choix qu’il jugeait
déplorable à raison du flot montant de l’irréligion. Son hostilité
s’accentua encore lorsque le confident de ses pensées, M. de
Valincourt, lui eut soumis quelques passages de la correspondance
d’Usbek. «Je suis effraié, déclarait-il, de l’extrait que vous
m’avez envoyé, et, si je l’avois sçu plustôt, j’aurois arrêté
l’élection. Cela me fait trembler pour le bureau de Mme de Lambert
et je meurs de peur que ce ne soit une école d’impiété. J’écrivis
hier au maréchal d’Estrées de tirer du candidat un écrit par lequel
il désavoue authentiquement être l’auteur des détestables _Lettres
persanes_, et de le lire tout haut à l’Académie, sinon de surseoir à
l’élection... Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les choses sont bien
avancées[59].» C’est sous l’empire de ces préoccupations qu’on pesa
sur le récipiendaire pour qu’il se retirât de bonne grâce; on fit même
miroiter à ses yeux l’appât d’une pension...
[59] _Revue des Autographes_, publiée par M. Eugène Charavay,
numéro de mars 1896, p. 19.
Montesquieu proféra-t-il, sous le coup de cette insulte, la menace de
s’expatrier? Plusieurs de ses amis l’affirment[60]... La crainte d’un
scandale décida Fleury à lui accorder audience. Gascon et cardinal se
trouvèrent face à face: c’est le Gascon qui fut joué. On assure qu’il
vint au rendez-vous, muni d’un exemplaire de son œuvre dextrement
expurgé... La supercherie n’est rien moins que probable. Ce qui est
hors de conteste, c’est qu’après avoir enguirlandé son homme de paroles
doucereuses, l’Éminence avertit officiellement Messieurs du Palais
Mazarin que la soumission de leur nouveau collègue venait d’être _si
entière_ que, désormais, toute équivoque sur ses sentiments devenait
impossible. D’Alembert élève ce _satisfecit_ à la hauteur d’une
réparation: «Ce fut, dit-il, la justification de Socrate...» N’était-ce
point plutôt, sous une forme perfide, la plus sanglante des exécutions?
[60] Notamment d’Alembert et Voltaire.
Si celui qu’on ne cessa d’appeler _le président_ affectionna jamais
Paris, comme Montaigne, jusque dans ses taches et ses verrues,
ce jour-là sa chaleur dut un peu se refroidir. Il ne tarda pas,
d’ailleurs, à constater que, si la critique lui était sévère, certaines
personnalités de son entourage ne l’épargnaient pas non plus. Que
le Père Tournemine et les docteurs de Sorbonne l’injuriassent à
dire d’experts, la chose ne tirait pas à conséquence. Mais trouver
des détracteurs parmi ceux dont l’amitié paraît sincère, quelle
découverte cruelle! Tel était pourtant le cas... Les _Lettres
persanes_? «Puériles, du fretin, un piètre livre!...» _Le Temple de
Gnide?_ «L’Apocalypse de la galanterie!...» _Grandeur et décadence des
Romains?_ «Un sujet d’une importance extrême traité légèrement!...»
Voilà l’opinion dédaigneuse qui se manifeste «en chorus» chez Mmes
du Deffant, de Graffigny, du Châtelet[61]. Helvétius, malgré un
attachement prodigue de démonstrations, ne voit, dans le nouveau venu,
qu’un homme d’esprit, digne fils assurément de l’auteur des _Essais_,
mais sans élévation de vues, arriéré, rétrograde, imbu des idées
fausses du grand seigneur et des préjugés du robin[62]. Voltaire, moins
absolu, avait ses jours, comme les coquettes. Parfois, il porte aux
nues le président; parfois aussi il relève, avec aigreur, ses lapsus,
ses oublis, sa vanité... Comme alors il se rattrape! Il va jusqu’à lui
reprocher l’impiété de ses écrits... Montesquieu ne sourcillait point
quand l’abbé Gauthier[63] le traitait de bouc et de pourceau, mais
cette dernière accusation, dans la bouche de celui qui, en feignant
de croire en Dieu, ne crut jamais qu’au Diable[64], était faite pour
exaspérer le plus débonnaire des Gascons.
[61] _Lettres de Mme de Graffigny_, édition Asse, p. 123 et
126.--_Lettres de Mme du Châtelet_, édition Asse, p. 24.
[62] _Œuvres de Montesquieu_, édition Laboulaye, III, p. XIII.
[63] Jean-Baptiste Gauthier, auteur des _Lettres persanes
convaincues d’impiété_.
[64] _Confessions de J.-J. Rousseau_, chapitre II, livre IX,
année 1756.
Sans doute, des témoignages d’admiration, venus des quatre coins de
la France et de l’étranger, vengeaient le pauvre grand homme de cette
explosion de dénigrement. Il n’en dut pas moins regretter plus d’une
fois sa paisible Guyenne, cette ville de Bordeaux, si hospitalière,
où toutes ses affections se trouvaient réunies, et sa terre de La
Brède qu’il ne revit jamais sans émotion... Dans ce coin heureux, où
la nature apparaît sans voiles, «comme au saut du lit,» il peut, tout
en se consacrant à l’étude, donner carrière à ses goûts champêtres,
planter, défricher, ensemencer des prairies, converser avec ses
vassaux, dont la tête ne lui semble pas moins solide que celle des
philosophes... «L’air, écrit-il, les raisins, les vins des bords de
la Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre
la mélancolie.» Nulle part, il n’oublie mieux les commérages, les
petitesses, «l’ineptie et la folie» d’une capitale où les plaisirs
n’ont d’autre résultat que de fatiguer l’esprit. Son château gothique,
dont il a disposé les avenues à la mode anglaise, suffirait à son
bonheur: si, par hasard, il s’en éloigne sans regrets, c’est que les
défrichages restent stationnaires, que les braconniers se répandent
partout, que les vagabonds font plus de mal aux vignes que les renards
ou les blaireaux, que la misère touche à son comble et qu’il est dans
l’impuissance de la soulager[65].
[65] «Il chérit toujours ses tenanciers et, je le lui ai ouï
dire quelquefois, une de ses jouissances les plus pures étoit
de les revoir. On le devinoit aisément à l’air de satisfaction
qui se peignoit sur son visage chaque fois qu’il revenoit de
Paris.» (Baurein, _Variétés bordeloises_.)
Quoi qu’il en fût, le penseur qui a dit: _Je suis amoureux de
l’amitié..._ ne pouvait oublier la petite phalange de fidèles occupés,
sur les bords de la Seine, à rompre des lances en son honneur. Ce fut,
en effet, l’homme le plus poli de France. Le seigneur de Montaigne
ne ménageait point «les bonnetades, notamment en esté»: Montesquieu
possède un chapeau qui se lève seul en toute saison. Aussi, quand il
s’adresse à ses familiers de Paris, proteste-t-il contre toute pensée
de retraite: il ne vit que par eux et ne cesse de soupirer après son
petit appartement de la rue Saint-Dominique...
Peut-être était-il sincère. L’écrivain, non moins que l’ami, trouvait
son compte à ces voyages périodiques qui coïncidaient toujours avec
quelque publication nouvelle dont le sort le préoccupait au delà de
toute raison. Il partait en bon ordre de bataille, annonçant très haut
que les critiques ne l’effrayaient point, que l’attitude de la cour le
laissait indifférent, et qu’il se sentait de taille à pulvériser cette
Sorbonne qui, comme la mouche du coche, aspirait à tout régenter[66]...
Au fond, sa bravoure n’était qu’à fleur de peau. A la façon des
personnages de théâtre, il chantait fort pour se donner du cœur; mais
peu s’en faut qu’il ne pensât comme le valet d’Amphitryon:
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis!
[66] «J’achèverai de l’ensevelir!» disait-il, faisant allusion
à un ouvrage, attribué à Voltaire, qui parut sous ce titre: _Le
Tombeau de la Sorbonne_.
Jean-Jacques, après un séjour de quelques mois parmi les beaux
esprits, n’aspirait qu’à la solitude au sein de la nature. Excédé de
dissertations philosophiques, de lectures, de tragédies, de brochures,
de clavecin, de bons mots, de minauderies, de jets d’eau en miniature,
de bosquets enserrés entre quatre murailles, il se reprenait à vivre
en lorgnant du coin de l’œil une haie, une grange, un pré, un simple
buisson d’épines,--et envoyait au diable le rouge, l’ambre, les
falbalas et les grandes dames[67]...
[67] _Confessions_, 2e partie, livre IX, année 1756.
Il ne faut point jurer que, sur ce dernier chapitre, Montesquieu
partageât les répugnances de Rousseau. J’imagine, en revanche, qu’en
découvrant, à travers la brume, les coteaux du Blayais, les prairies
verdoyantes de l’Entre-deux-Mers, les vastes plaines noires de pins qui
viennent mourir aux bords de la Garonne, et ces vignes ensoleillées
en faveur desquelles il partit en guerre contre l’arrêt du Conseil
de 1725[68], le seigneur de La Brède respirait à pleins poumons,
délicieusement bercé comme le maître genevois. Aucun doute, en effet,
que, malgré le charme de ces flatteries dont le XVIIIe siècle fut si
prodigue, il ne se rendît compte de ce qu’il y avait de convenu, de
factice, de décevant dans les réunions littéraires qu’il fréquentait.
Quand, au lieu de s’en tenir aux apparences, on pénètre au fond des
choses, que d’étranges constatations! Quand, résistant à l’attrait
de certaines figures et à la légende qui les protège, on juge les
personnages d’après leur existence privée, et non sur ce que nos pères
appelaient _la piperie_ des écrits et des mots, que de petitesses,
que de contradictions, que de parjures chez ceux-là mêmes qui eurent
l’honneur de fondre le moule d’où sortit la société moderne! On
rencontre, hélas! à chaque pas, des prôneurs attitrés de la tolérance
réclamant en cachette l’embastillement d’un rival malencontreux; des
apôtres de l’égalité sociale exigeant, sous peine des galères, le
bénéfice de leurs droits féodaux; des partisans de la liberté auxquels,
pour être des tyrans, il ne manqua qu’un trône[69]...
[68] _Mélanges inédits de Montesquieu_, p. 249.--Voir également
les notes de MM. Barckhausen et Dezeimeris, p. 275 et 276.
[69] Il n’est pas jusqu’au sensible Helvétius qui ne versât
dans le travers féodal. Une publication récente assure que,
pour un lièvre pris au collet, il n’épargnait aucune rigueur
à ses vassaux. Diderot usait, à cet égard, d’euphémismes
délicats: «Ce bon Helvétius, écrit-il, a des ennuis sur sa
terre: il se querelle avec ses paysans pour la chasse.»
(_Mémoires d’une inconnue_, p. 53.)--Il serait facile de
multiplier les exemples.
En Guyenne, les professions de foi étaient moins retentissantes. En
revanche, les actes cadraient mieux avec les doctrines. La franchise,
sans déclamation, y était de règle. Ce n’est point à l’hôtel du
Jardin-Public qu’on encensait les gens pour les déchirer ensuite.
Et l’Académie bordelaise--une honnête personne, bien qu’elle fît
parler d’elle--n’exigeait de ses élus ni sacrifices d’opinion, ni
capitulations de conscience, ni postures humiliées!
Que de charme dans ces retours! Quel empressement à la portière
du carrosse poudreux! Tous les siens s’y donnaient rendez-vous:
Mme de Montesquieu, une timide éprise d’effacement[70]; son fils,
Jean-Baptiste de Secondat, héritier d’un nom qu’il porta dignement;
ses deux filles, dont l’une, Denise, faite de grâce et de dévouement,
sera bientôt transformée en Antigone; son frère Joseph, abbé de Faize
et doyen de Saint-Seurin, le plus tendre des cadets[71]; enfin,
tout un cortège de serviteurs et de familiers!... Après une série de
vicissitudes, le voyageur reprenait, dans le calme et la sérénité, son
existence ancienne, s’asseyait à sa propre table, reposait dans un
fauteuil qui était le sien, et, courbé sur son pupitre, se retrempait
dans l’œuvre interrompue...
[70] Le mariage de Montesquieu avec Mlle de Lartigue
eut lieu le 30 août 1715. M. de Raoul rapporte cette
particularité--inédite, croyons-nous--qu’il venait de rompre
des projets d’union avec la fille d’un sieur Denis, lequel
faisait, à Bordeaux, le commerce des vins.
[71] De 1725 à 1754, le président occupa, chez son frère, un
appartement dépendant du doyenné de Saint-Seurin. Auparavant,
il avait demeuré rue Margaux; en dernier lieu, il logea rue
Porte-Dijeaux. (Note de M. Raymond Céleste dans _Deux Opuscules
de Montesquieu_, p. 70.)
Le soir venu, fidèle aux souvenirs du passé, sa hâte était grande de
revoir ses camarades de jeunesse, unis à lui par le goût des lettres
et par les liens plus forts de l’amitié. Précédé d’un laquais porteur
du falot classique, évitant de son mieux fondrières et bourbiers,
il contournait le charnier placé en face de sa maison[72], laissait
à gauche la basilique de Saint-Seurin, à droite les ruines du
Palais-Gallien, et, franchissant cette partie de la route du Médoc qui
est devenue la rue Fondaudège, sonnait, le cœur empreint d’une émotion
douce, à la grille de Mme Duplessy.
[72] Le doyenné de Saint-Seurin, aujourd’hui allées Damour,
nº 31.
[Bandeau]