CHAPITRE III

Montesquieu: sa jeunesse, ses condisciples à Juilly, son passage

au Parlement.--Publication des _Lettres persanes_.--Voyages à

Paris.--Succès féminins.--L’Académie lui est fermée.--Vente

de son office.--Visite au cardinal Fleury.--Seconde

élection.--Détracteurs et jaloux.--Premiers déboires.--Retours à

Bordeaux.

Né au cœur de la Gascogne, Gascon jusques aux moelles, celui qu’on

appela d’abord La Brède conserva toujours intacts l’empreinte et

le culte de son pays. Sa jeunesse s’écoula à Bordeaux, d’où il ne

s’éloigna que durant les années de collège. L’établissement de Juilly,

tenu par les Oratoriens, était alors en grande vogue. C’est là qu’on le

mit en pension avec bon nombre de ses amis d’enfance... Jean-Jacques

Bel et Barbot, un peu plus jeunes, ne tardèrent pas à l’y rejoindre.

C’était, à cette époque, un voyage de longue durée, pénible, périlleux.

Avant de boucler sa valise, on tâchait de se procurer des compagnons

de route[51]. On se risquait seul dans les limites de la province;

pour aller à Bayonne ou à Paris, on éprouvait le besoin de se sentir en

forces.

[51] Jusqu’à la Révolution, les _Annonces-Affiches_

contiennent, dans chaque numéro, des offres et des demandes de

cette nature.

Nul doute que la jeune colonie ne cheminât de concert et à frais

communs: une carrossée exubérante de santé et de sève! Des figures

nouvelles, comme les régions traversées, des embarras d’auberge, des

mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots,

des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires de ces

lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout

contribuait à augmenter la force d’un lien créé déjà par l’identité

d’origine. Au collège, également, on sentait le besoin de se toucher

les coudes. L’accès n’en était pas toujours facile à ces méridionaux

transplantés sur une terre inconnue. Leur regard vif, mobile,

ensoleillé, certaine tournure d’esprit familière et moqueuse, cet

accent pittoresque confinant au comique, ces allures conquérantes, qui

sont le propre des races de la Garonne, contrastaient étrangement avec

les façons des écoliers du Nord. Les têtes à la d’Artagnan prêtaient

aux railleries... Dieu sait si on les leur épargnait[52]!

[52] Montesquieu avait un accent formidable. Il disait: «C’est

grand dommagé: qué dé génie dans cette têté-là!» D’Argenson

assure qu’il trouvait au-dessous de lui de rien changer à sa

prononciation. (_Loisirs d’un ministre._ Liège, 1777, II, p.

63.)

Au cours de ces épreuves de l’adolescence--épopées inoubliables--se

nouaient des affections robustes que, plus tard, resserrait encore un

commerce de chaque jour. Comment La Brède n’eût-il pas chéri Bordeaux!

C’est à Bordeaux que vivaient ses meilleurs amis et se concentraient

ses plus chers souvenirs; à Bordeaux qu’il faisait son droit sous les

deux Tanesse et le vieil Albessard[53]; qu’il entrait dans la robe;

qu’il se mariait; qu’il voyait naître ses enfants; qu’il acquérait

une situation considérable accrue par son élévation à la charge de

président à mortier, héritage d’un oncle qui, avec son nom, lui léguait

toute sa fortune[54].

[53] C’étaient les professeurs du temps. M. de Raoul fait

d’eux un portrait assez piquant: Pierre Tanesse, déclare-t-il,

connaissait par cœur le texte de toutes les lois, mais ne

savait point les appliquer. Son fils, Étienne, appelé en

1704 aux honneurs de la Jurade, brillait surtout comme

buveur. Quant à Jacques Albessard, tour à tour greffier au

Sénéchal de Fronsac, précepteur chez un cordonnier de la rue

Sainte-Catherine, puis avocat et docteur, il n’avait pas trouvé

le secret de plaire à ses confrères du Barreau qui s’égayaient

parfois à ses dépens. L’un d’eux composa sur lui une pièce de

vers qui débutait de la façon suivante:

Le pleureur Albessard, ce hibou du Palais,

Pour te désennuyer médit à peu de frais;

Car souvent, au Palais, la noire médisance

Touche plus l’auditeur que la vive éloquence...

[54] Montesquieu, à cette époque, monta sa maison qui

se composait d’un valet, d’une femme de chambre, d’un

cuisinier, de quatre laquais et de deux servantes. (_Archives

départementales_, C. 2748.)

Ce n’est qu’à la fin de la Régence, après le succès des _Lettres

persanes_, qu’il se décida à visiter Paris. Inconnu, la veille, il

devenait célèbre avec une soudaineté dont les annales littéraires

ne mentionnent aucun exemple... Célèbre! nous disons bien, car,

malgré l’anonymat du livre, on ne tarda pas à en connaître l’auteur.

L’enivrement d’une notoriété au-dessus des plus beaux rêves, le désir

légitime de cueillir les couronnes tressées à son intention, la volonté

aussi de compléter le bagage nécessaire à d’autres travaux caressés de

longue date, le déterminèrent à accomplir le voyage.

Ce fut une entrée triomphale: les femmes surtout en firent les frais.

On l’accueillit avec transports dans les cercles à la mode. Mme

de Tencin le sacra grand homme, la marquise de Lambert lui promit

l’immortalité académique, Mme de Prie daigna lui sourire. L’engouement

des boudoirs ne fut pas moindre: avec un peu de complaisance,

l’oriental Rica eût goûté à Paris les joies capiteuses que,

jusqu’alors, lui avait réservées son harem d’Ispahan.

Le premier nuage qui surgit à l’horizon se leva du côté de Versailles.

L’écrivain avait frappé trop haut et trop juste pour que bien des

gens ne se sentissent pas atteints. Les jugements irrévérencieux sur

Louis XIV ne causèrent que peu d’ombrage, tant la décrépitude du grand

roi avait semblé lourde à la nation entière; mais les attaques contre

le pouvoir et ses ministres, les railleries à l’adresse de certains

ordres religieux, les sarcasmes contre _le corps des laquais_, «ce

séminaire de grands seigneurs,» les idées factieuses qui, sous une

forme légère, aussi mordante que nouvelle, éclataient tout le long du

livre comme une menace pour l’avenir, tout cela--en jetant le trouble

en haut lieu--exaspérait une somme énorme de vanités et provoquait de

formidables colères. La cour jugea opportun de tenir rigueur à cet

impertinent: celui-ci, blessé dans son orgueil, se consola en répétant

cette parole qu’à Versailles _tout le monde est petit, tandis qu’à

Paris tout le monde est grand!_

Sa pensée ne tardait pas, d’ailleurs, à suivre une autre

direction.--J’aimais encore, confesse-t-il, à l’âge de trente-cinq

ans... Le cher président ne fait pas bonne mesure!... Quoi qu’il en

soit, ce fut un sentiment tendre qui le décida à publier le _Temple de

Gnide_, une œuvre anacréontique découverte--assurait l’éditeur--parmi

les manuscrits d’un évêque arménien, et qui semblait avoir été écrite

dans l’alcôve d’Aspasie... Le beau sexe lui fit un brillant accueil:

toutes les femmes, mises en appétit par ce ragoût d’une saveur antique

réclamèrent, malgré le carême, des professeurs de langue grecque[55].

[55] _Journal de Mathieu Marais_, édition Lescure, III, p. 313.

Au cours de cette idylle, de nouveaux soucis allaient surgir, pour

raison de candidature académique. Jugeant l’occasion propice, Mme de

Lambert s’était mise en campagne. L’affaire ne laissa pas que d’être

chaude. Les adversaires du président formulaient cette objection

spécieuse: «Si vous êtes l’auteur des _Lettres persanes_, il y en a une

contre la Compagnie à la porte de laquelle vous frappez. Si vous n’en

êtes pas l’auteur, où sont vos titres?...» Les fidèles de la marquise,

habilement dirigés, n’en parvinrent pas moins à emporter la place.

Mais Versailles veillait: le vote fut cassé, sous prétexte que l’élu,

attaché au Parlement de Guyenne, ne pouvait résider à Paris[56].

[56] La même mésaventure, pour une cause identique, était

arrivée à Corneille. On lui préféra le président de

Salomon-Virelade, un Gascon de mérite, aux dépens duquel

Tallemant des Réaux prend plaisir à aiguiser sa verve.

Corneille, comme Montesquieu, ne tarda pas à obtenir

réparation.

Montesquieu, piqué au vif, n’hésita pas. L’obstacle allégué, c’était

son office: il résolut de s’en défaire. Aussi bien, ses fonctions lui

pesaient-elles. Son génie, cependant, s’y était révélé un jour--le jour

de la Saint-Martin 1725, où il prononça le discours de rentrée...

Jamais les voûtes du palais de l’Ombrière n’entendirent de pensées

aussi nobles formulées en un pareil langage. L’impression fut si grande

que, chaque année, on réimprimait, pour la vendre dans la salle des

Pas-Perdus, cette harangue mémorable.

En dehors de ce coup de maître, Montesquieu, en tant que robin, ne

dépassait pas une médiocrité honnête. Les subtilités juridiques

choquaient son intelligence toute de bon sens et de clarté. La chicane

l’irritait. Son orgueil souffrait de ne point saisir les tactiques

de procédure accessibles aux esprits les moins déliés. L’audience

elle-même le fatiguait: il n’y allait qu’à contre-cœur et provoquait

une sorte de révolution intestine en vue de se soustraire aux séances

de relevée[57]. Ajoutons que, causeur exquis dans un cercle intime, il

n’avait rien de l’éloquence nécessaire pour enlever les suffrages d’une

assemblée. «Ma machine est tellement composée, déclare-t-il, que j’ai

besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites;

sans cela, mes idées se confondent, et si je sens que je sois écouté,

il me semble dès lors que toute la question s’évanouit devant moi...»

C’est pourtant dans ces réunions solennelles, au cours de débats,

souvent orageux, touchant aux plus hautes spéculations de la politique,

de la religion, des finances, que s’établissaient les réputations

judiciaires...

[57] Le Parlement tenait, chaque jour, deux audiences, l’une

de grand matin, l’autre l’après-dîner. Montesquieu prétendit

que les présidents n’étaient pas obligés d’assister à cette

seconde audience, même quand leur présence devenait nécessaire

pour compléter la Cour. Ce fut la cause d’un conflit entre

les magistrats de ce grade et les simples conseillers qui

finirent par avoir gain de cause. (_Histoire du Parlement_, par

Boscheron des Portes, II, p. 248.)

L’occasion était tentante d’abandonner une carrière où la nature de son

esprit le condamnait à l’effacement. Montesquieu vendit son office[58]

et, résolu à recommencer la lutte, alla prendre gîte dans un hôtel

meublé de la rue Saint-Dominique.

[58] Le 8 juillet 1726, à M. d’Albessard, moyennant 130,000

livres.

Cette fois, la nomination devait être ratifiée, mais dans des

conditions qui soumirent à une pénible épreuve la fierté du candidat.

Le cardinal Fleury accueillit avec répugnance un choix qu’il jugeait

déplorable à raison du flot montant de l’irréligion. Son hostilité

s’accentua encore lorsque le confident de ses pensées, M. de

Valincourt, lui eut soumis quelques passages de la correspondance

d’Usbek. «Je suis effraié, déclarait-il, de l’extrait que vous

m’avez envoyé, et, si je l’avois sçu plustôt, j’aurois arrêté

l’élection. Cela me fait trembler pour le bureau de Mme de Lambert

et je meurs de peur que ce ne soit une école d’impiété. J’écrivis

hier au maréchal d’Estrées de tirer du candidat un écrit par lequel

il désavoue authentiquement être l’auteur des détestables _Lettres

persanes_, et de le lire tout haut à l’Académie, sinon de surseoir à

l’élection... Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les choses sont bien

avancées[59].» C’est sous l’empire de ces préoccupations qu’on pesa

sur le récipiendaire pour qu’il se retirât de bonne grâce; on fit même

miroiter à ses yeux l’appât d’une pension...

[59] _Revue des Autographes_, publiée par M. Eugène Charavay,

numéro de mars 1896, p. 19.

Montesquieu proféra-t-il, sous le coup de cette insulte, la menace de

s’expatrier? Plusieurs de ses amis l’affirment[60]... La crainte d’un

scandale décida Fleury à lui accorder audience. Gascon et cardinal se

trouvèrent face à face: c’est le Gascon qui fut joué. On assure qu’il

vint au rendez-vous, muni d’un exemplaire de son œuvre dextrement

expurgé... La supercherie n’est rien moins que probable. Ce qui est

hors de conteste, c’est qu’après avoir enguirlandé son homme de paroles

doucereuses, l’Éminence avertit officiellement Messieurs du Palais

Mazarin que la soumission de leur nouveau collègue venait d’être _si

entière_ que, désormais, toute équivoque sur ses sentiments devenait

impossible. D’Alembert élève ce _satisfecit_ à la hauteur d’une

réparation: «Ce fut, dit-il, la justification de Socrate...» N’était-ce

point plutôt, sous une forme perfide, la plus sanglante des exécutions?

[60] Notamment d’Alembert et Voltaire.

Si celui qu’on ne cessa d’appeler _le président_ affectionna jamais

Paris, comme Montaigne, jusque dans ses taches et ses verrues,

ce jour-là sa chaleur dut un peu se refroidir. Il ne tarda pas,

d’ailleurs, à constater que, si la critique lui était sévère, certaines

personnalités de son entourage ne l’épargnaient pas non plus. Que

le Père Tournemine et les docteurs de Sorbonne l’injuriassent à

dire d’experts, la chose ne tirait pas à conséquence. Mais trouver

des détracteurs parmi ceux dont l’amitié paraît sincère, quelle

découverte cruelle! Tel était pourtant le cas... Les _Lettres

persanes_? «Puériles, du fretin, un piètre livre!...» _Le Temple de

Gnide?_ «L’Apocalypse de la galanterie!...» _Grandeur et décadence des

Romains?_ «Un sujet d’une importance extrême traité légèrement!...»

Voilà l’opinion dédaigneuse qui se manifeste «en chorus» chez Mmes

du Deffant, de Graffigny, du Châtelet[61]. Helvétius, malgré un

attachement prodigue de démonstrations, ne voit, dans le nouveau venu,

qu’un homme d’esprit, digne fils assurément de l’auteur des _Essais_,

mais sans élévation de vues, arriéré, rétrograde, imbu des idées

fausses du grand seigneur et des préjugés du robin[62]. Voltaire, moins

absolu, avait ses jours, comme les coquettes. Parfois, il porte aux

nues le président; parfois aussi il relève, avec aigreur, ses lapsus,

ses oublis, sa vanité... Comme alors il se rattrape! Il va jusqu’à lui

reprocher l’impiété de ses écrits... Montesquieu ne sourcillait point

quand l’abbé Gauthier[63] le traitait de bouc et de pourceau, mais

cette dernière accusation, dans la bouche de celui qui, en feignant

de croire en Dieu, ne crut jamais qu’au Diable[64], était faite pour

exaspérer le plus débonnaire des Gascons.

[61] _Lettres de Mme de Graffigny_, édition Asse, p. 123 et

126.--_Lettres de Mme du Châtelet_, édition Asse, p. 24.

[62] _Œuvres de Montesquieu_, édition Laboulaye, III, p. XIII.

[63] Jean-Baptiste Gauthier, auteur des _Lettres persanes

convaincues d’impiété_.

[64] _Confessions de J.-J. Rousseau_, chapitre II, livre IX,

année 1756.

Sans doute, des témoignages d’admiration, venus des quatre coins de

la France et de l’étranger, vengeaient le pauvre grand homme de cette

explosion de dénigrement. Il n’en dut pas moins regretter plus d’une

fois sa paisible Guyenne, cette ville de Bordeaux, si hospitalière,

où toutes ses affections se trouvaient réunies, et sa terre de La

Brède qu’il ne revit jamais sans émotion... Dans ce coin heureux, où

la nature apparaît sans voiles, «comme au saut du lit,» il peut, tout

en se consacrant à l’étude, donner carrière à ses goûts champêtres,

planter, défricher, ensemencer des prairies, converser avec ses

vassaux, dont la tête ne lui semble pas moins solide que celle des

philosophes... «L’air, écrit-il, les raisins, les vins des bords de

la Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre

la mélancolie.» Nulle part, il n’oublie mieux les commérages, les

petitesses, «l’ineptie et la folie» d’une capitale où les plaisirs

n’ont d’autre résultat que de fatiguer l’esprit. Son château gothique,

dont il a disposé les avenues à la mode anglaise, suffirait à son

bonheur: si, par hasard, il s’en éloigne sans regrets, c’est que les

défrichages restent stationnaires, que les braconniers se répandent

partout, que les vagabonds font plus de mal aux vignes que les renards

ou les blaireaux, que la misère touche à son comble et qu’il est dans

l’impuissance de la soulager[65].

[65] «Il chérit toujours ses tenanciers et, je le lui ai ouï

dire quelquefois, une de ses jouissances les plus pures étoit

de les revoir. On le devinoit aisément à l’air de satisfaction

qui se peignoit sur son visage chaque fois qu’il revenoit de

Paris.» (Baurein, _Variétés bordeloises_.)

Quoi qu’il en fût, le penseur qui a dit: _Je suis amoureux de

l’amitié..._ ne pouvait oublier la petite phalange de fidèles occupés,

sur les bords de la Seine, à rompre des lances en son honneur. Ce fut,

en effet, l’homme le plus poli de France. Le seigneur de Montaigne

ne ménageait point «les bonnetades, notamment en esté»: Montesquieu

possède un chapeau qui se lève seul en toute saison. Aussi, quand il

s’adresse à ses familiers de Paris, proteste-t-il contre toute pensée

de retraite: il ne vit que par eux et ne cesse de soupirer après son

petit appartement de la rue Saint-Dominique...

Peut-être était-il sincère. L’écrivain, non moins que l’ami, trouvait

son compte à ces voyages périodiques qui coïncidaient toujours avec

quelque publication nouvelle dont le sort le préoccupait au delà de

toute raison. Il partait en bon ordre de bataille, annonçant très haut

que les critiques ne l’effrayaient point, que l’attitude de la cour le

laissait indifférent, et qu’il se sentait de taille à pulvériser cette

Sorbonne qui, comme la mouche du coche, aspirait à tout régenter[66]...

Au fond, sa bravoure n’était qu’à fleur de peau. A la façon des

personnages de théâtre, il chantait fort pour se donner du cœur; mais

peu s’en faut qu’il ne pensât comme le valet d’Amphitryon:

Sosie, à quelle servitude

Tes jours sont-ils assujettis!

[66] «J’achèverai de l’ensevelir!» disait-il, faisant allusion

à un ouvrage, attribué à Voltaire, qui parut sous ce titre: _Le

Tombeau de la Sorbonne_.

Jean-Jacques, après un séjour de quelques mois parmi les beaux

esprits, n’aspirait qu’à la solitude au sein de la nature. Excédé de

dissertations philosophiques, de lectures, de tragédies, de brochures,

de clavecin, de bons mots, de minauderies, de jets d’eau en miniature,

de bosquets enserrés entre quatre murailles, il se reprenait à vivre

en lorgnant du coin de l’œil une haie, une grange, un pré, un simple

buisson d’épines,--et envoyait au diable le rouge, l’ambre, les

falbalas et les grandes dames[67]...

[67] _Confessions_, 2e partie, livre IX, année 1756.

Il ne faut point jurer que, sur ce dernier chapitre, Montesquieu

partageât les répugnances de Rousseau. J’imagine, en revanche, qu’en

découvrant, à travers la brume, les coteaux du Blayais, les prairies

verdoyantes de l’Entre-deux-Mers, les vastes plaines noires de pins qui

viennent mourir aux bords de la Garonne, et ces vignes ensoleillées

en faveur desquelles il partit en guerre contre l’arrêt du Conseil

de 1725[68], le seigneur de La Brède respirait à pleins poumons,

délicieusement bercé comme le maître genevois. Aucun doute, en effet,

que, malgré le charme de ces flatteries dont le XVIIIe siècle fut si

prodigue, il ne se rendît compte de ce qu’il y avait de convenu, de

factice, de décevant dans les réunions littéraires qu’il fréquentait.

Quand, au lieu de s’en tenir aux apparences, on pénètre au fond des

choses, que d’étranges constatations! Quand, résistant à l’attrait

de certaines figures et à la légende qui les protège, on juge les

personnages d’après leur existence privée, et non sur ce que nos pères

appelaient _la piperie_ des écrits et des mots, que de petitesses,

que de contradictions, que de parjures chez ceux-là mêmes qui eurent

l’honneur de fondre le moule d’où sortit la société moderne! On

rencontre, hélas! à chaque pas, des prôneurs attitrés de la tolérance

réclamant en cachette l’embastillement d’un rival malencontreux; des

apôtres de l’égalité sociale exigeant, sous peine des galères, le

bénéfice de leurs droits féodaux; des partisans de la liberté auxquels,

pour être des tyrans, il ne manqua qu’un trône[69]...

[68] _Mélanges inédits de Montesquieu_, p. 249.--Voir également

les notes de MM. Barckhausen et Dezeimeris, p. 275 et 276.

[69] Il n’est pas jusqu’au sensible Helvétius qui ne versât

dans le travers féodal. Une publication récente assure que,

pour un lièvre pris au collet, il n’épargnait aucune rigueur

à ses vassaux. Diderot usait, à cet égard, d’euphémismes

délicats: «Ce bon Helvétius, écrit-il, a des ennuis sur sa

terre: il se querelle avec ses paysans pour la chasse.»

(_Mémoires d’une inconnue_, p. 53.)--Il serait facile de

multiplier les exemples.

En Guyenne, les professions de foi étaient moins retentissantes. En

revanche, les actes cadraient mieux avec les doctrines. La franchise,

sans déclamation, y était de règle. Ce n’est point à l’hôtel du

Jardin-Public qu’on encensait les gens pour les déchirer ensuite.

Et l’Académie bordelaise--une honnête personne, bien qu’elle fît

parler d’elle--n’exigeait de ses élus ni sacrifices d’opinion, ni

capitulations de conscience, ni postures humiliées!

Que de charme dans ces retours! Quel empressement à la portière

du carrosse poudreux! Tous les siens s’y donnaient rendez-vous:

Mme de Montesquieu, une timide éprise d’effacement[70]; son fils,

Jean-Baptiste de Secondat, héritier d’un nom qu’il porta dignement;

ses deux filles, dont l’une, Denise, faite de grâce et de dévouement,

sera bientôt transformée en Antigone; son frère Joseph, abbé de Faize

et doyen de Saint-Seurin, le plus tendre des cadets[71]; enfin,

tout un cortège de serviteurs et de familiers!... Après une série de

vicissitudes, le voyageur reprenait, dans le calme et la sérénité, son

existence ancienne, s’asseyait à sa propre table, reposait dans un

fauteuil qui était le sien, et, courbé sur son pupitre, se retrempait

dans l’œuvre interrompue...

[70] Le mariage de Montesquieu avec Mlle de Lartigue

eut lieu le 30 août 1715. M. de Raoul rapporte cette

particularité--inédite, croyons-nous--qu’il venait de rompre

des projets d’union avec la fille d’un sieur Denis, lequel

faisait, à Bordeaux, le commerce des vins.

[71] De 1725 à 1754, le président occupa, chez son frère, un

appartement dépendant du doyenné de Saint-Seurin. Auparavant,

il avait demeuré rue Margaux; en dernier lieu, il logea rue

Porte-Dijeaux. (Note de M. Raymond Céleste dans _Deux Opuscules

de Montesquieu_, p. 70.)

Le soir venu, fidèle aux souvenirs du passé, sa hâte était grande de

revoir ses camarades de jeunesse, unis à lui par le goût des lettres

et par les liens plus forts de l’amitié. Précédé d’un laquais porteur

du falot classique, évitant de son mieux fondrières et bourbiers,

il contournait le charnier placé en face de sa maison[72], laissait

à gauche la basilique de Saint-Seurin, à droite les ruines du

Palais-Gallien, et, franchissant cette partie de la route du Médoc qui

est devenue la rue Fondaudège, sonnait, le cœur empreint d’une émotion

douce, à la grille de Mme Duplessy.

[72] Le doyenné de Saint-Seurin, aujourd’hui allées Damour,

nº 31.

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 3 / 46 题