rendre les buffles à... Mozaffer el Molk; le voleur à remettre deux
cent krans--le produit de la vente--à... Mozaffer el Molk, et la
victime à une amende de cent krans, qu'elle payera... à Mozaffer
el Molk, en sadite qualité du père du voleur. Il sera loisible à
l'infortuné vieillard d'appliquer vingt coups de bâton reconventionnels
sur la plante des pieds de son héritier.
Et les plaideurs n'eurent pas même la consolation de se partager les
coquilles.
15 mars.--Hier nous courûmes la plaine avec l'espoir de rencontrer M.
Houssay et ses charrettes, qui reviennent d'Ahwaz, au dire des Arabes.
Nous ne découvrîmes nul indice de l'approche du convoi. A midi des
cris retentissaient dans les chantiers: les guetteurs qui surveillent
les fissures dangereuses avaient aperçu M. Houssay. Les charrettes,
arrivées quatre heures plus tard, portaient les ouvriers, serrés comme
des raisins sur une grappe.
Au sommet, trône, plus maigre et plus noir que jamais, le seïd
tcharvadar, fumant son éternel kalyan.
Bien qu'ils eussent laissé leurs vêtements à Suse, et pris le chemin
d'Ahwaz couverts de haillons qui eussent fait honte à dame Misère, les
ouvriers tremblaient à la pensée des pillards. Le jour, la nuit, sans
cesse M. Houssay était en alerte.
«Es-tu Khanoum? (la dame) lui demandaient des nomades curieux.
--Pourquoi non? (Tchera.)»
Et les femmes des tribus venaient rendre leurs hommages respectueux à
ce bon apôtre.
Les ouvriers se sont bien comportés: le fatalisme, si lamentable dans
ses conséquences sociales, donne aux vrais musulmans un incroyable
sang-froid individuel.
La grosse charrette, lancée du haut de la berge du Chaour, roule comme
une trombe. Un homme glisse et tombe sous les roues. Il ne cherche pas
à s'écarter du chemin; la machine passe et le frôle d'assez près pour
érafler la cuisse. Le blessé se relève fort calme; pas plus lui que ses
camarades ne s'émeuvent: c'était écrit.
Les mulets, harnachés par des cordonniers, ont le poitrail à vif, des
hommes boitent; Allah Kerim! «Dieu est grand!»
Malgré les difficultés du terrain et les attaques réitérées des
nomades, M. Houssay eut pourtant la vive satisfaction de conduire à bon
port les trois premières caisses. L'École normale peut désormais créer
une section spéciale pour le doctorat ès charrettes.
De cette expérience, de la chaleur tous les jours croissante, de la
difficulté de se procurer de l'eau, mon Sosie barbu conclut qu'il sera
possible de faire un autre voyage, mais que, passé le commencement
d'avril, les convois risqueront d'être abandonnés en chemin.
18 mars.--Le seïd tcharvadar s'était montré ravi de l'étrenne que
Marcel lui avait donnée au retour.
Aujourd'hui autre antienne:
«J'interromps les transports si vous ne doublez les prix! J'emmène mes
mulets au hammam de Dizfoul! Ils ont bien mérité qu'on leur fasse la
barbe et qu'on leur coupe les cheveux!
»Pauvres enfants, chères âmes! Dans quel état vous ont mis les
Faranguis! Je m'en vais! on ne me reverra plus ici!»
Ali Toufangtchi essaye de ramener le seïd dans la bonne voie. Bataille.
On se prend la barbe, le volumineux turban bleu roule dans la poussière.
«Je demande justice de ce chien!... Holà les courriers! Voici mes
dépêches! Portez-les au roi, à Zellè Sultan; à Téhéran, à Ispahan.
Dites à tous que je coiffe le plus gros turban de l'Arabistan!»
Le digne seïd est gris. Gris comme un Polonais? Non: gris comme un
Persan.
En l'honneur du No Rouz (nouvel an), muletiers, serviteurs, ouvriers,
ont laissé leur raison au fond de quelques bouteilles d'arak; Mçaoud
voit des lions partout: _heureusement qu'il a son couteau!_
Mahomet eut raison d'interdire les boissons alcooliques aux adeptes
de sa religion. Du lait fermenté, des dattes, des raisins absorbés au
milieu du jour, et voilà mon Arabe féroce, fou à lier.
Je laisse à penser quel effet produit l'eau-de-vie de dattes sur ces
têtes fragiles.
20 mars.--La fête avait attiré nos ouvriers à la ville. Libres de tout
souci, nous prîmes la direction du campement de Cheikh Ali, distant
de quelque trente kilomètres. Même à Suse on est forcé de rendre des
visites. La plaine s'étendait déserte, abandonnée; nous ne vîmes homme
ou bête qui vive avant d'atteindre les tentes noires des Arabes. Au
milieu d'elles se détachait un pavillon de toile blanche. Il était
habité par des garnisaires qui vivront aux dépens de la tribu jusqu'au
solde de l'impôt.
Quelle longue mine avait notre hôte!
Jadis il payait une contribution de douze mille krans; il est taxé à
cinquante mille aujourd'hui.
La misère désole l'Arabistan; jamais on ne vit détresse pareille. La
récolte, fort mauvaise, ne suffira pas à l'alimentation de la tribu;
une épizootie a décimé les chevaux; les poulains sont si chétifs, que
les collecteurs ne les acceptent qu'à titre de cadeau.
Seuls le beurre et la laine ont été abondants; mais les Juifs,
instruits de la gêne des nomades, se montrent intraitables.
Les vassaux de Cheikh Ali, tristes, mornes, vêtus de robes en lambeaux,
étaient assemblés. L'un deux se plaignit amèrement. Empoigné par les
garnisaires aidés des fils du cheikh, il fut conduit sous la tente
blanche.
Malheureuses gens!
Que le roi ou les princes ne viennent-ils ici sans ces escortes
innombrables qui dévastent le pays mieux qu'une pluie de sauterelles!
Ils verraient une des contrées les plus fertiles du monde se changer en
un triste désert, où ne vivront bientôt que des fauves et des reptiles.
Le retour me parut long et pénible. Le ciel était lourd, orageux;
les réverbérations tremblantes qui s'élevaient du sol aveuglaient,
étouffaient. Le thermomètre m'a donné l'explication du malaise que
j'avais ressenti: il marquait cinquante degrés centigrades.
Un épisode du voyage.
«Khanoum, soupire le petit palefrenier, les gens de Cheikh Ali m'ont
volé mes chaussures. Me voilà pieds nus.
--Il n'y paraît pas.
--Je ne pouvais quitter la tribu sans guivehs; en prenant ceux-ci, je
ne me suis pas aperçu qu'ils étaient plus usés que les miens.»
23 mars.--Suse s'anime. Le seïd tcharvadar, un peu honteux de son
incartade, est revenu nous offrir ses services. Il était accompagné
d'un muletier nommé Baker, qui propose des bêtes de somme pour le
transport des caisses légères.
18 mars.--Le palais est entièrement déblayé, la frise des Immortels
emballée depuis longtemps, le tracé de la fortification relevé sur
les deux tiers du pourtour. Notre bourse contient, comme dernière
ressource, quelques centaines de krans notoirement faux ou falsifiés;
une nouvelle dépêche de Téhéran nous enjoint de quitter Suse. Cette
même lettre annonce qu'un croiseur d'escadre, le _Sané_, vient
rapatrier la mission. D'autre part, les mulets blessés ou fourbus
sont condamnés au repos. Dans ces conditions déplorables le chapiteau
n'atteindra pas Ahwaz avant trois mois. Trois mois! Et il reste quinze
jours de vivres! Des observations de M. Houssay, de l'avis unanime
des muletiers, sont nées les résolutions suivantes: Marcel et moi
accompagnerons jusqu'à la côte les Immortels et les Lions, c'est-à-dire
tous les colis dont le poids ne dépasse pas soixante-quinze kilos.
Arrivé à Bassorah, le chef de la mission se mettra en communication
avec le commandant du _Sané_, et contractera un emprunt indispensable
pour achever les transports. Puis il louera des bateaux et les
escortera jusqu'à Kalehè-Bender, où MM. Babin et Houssay vont, à tour
de rôle, conduire les fragments de taureau qui restent encore sur les
tumulus.
Nous revenons au projet de Cheikh Ali.
26 mars.--Le sort en est jeté! un convoi de quatre charrettes, sous la
garde de M. Babin, se dirige sur Kalehè-Bender. Quoi qu'il advienne,
nous remonterons l'Ab-Dizfoul, de si mauvais renom.
Nouveau courrier de Téhéran. La légation informe Marcel qu'elle a
consulté le quai d'Orsay. L'ordre de soutenir la mission jusqu'à sa
sortie du territoire persan ne s'est pas fait attendre. C'est vraiment
bien d'avoir sollicité cette autorisation! Qui nous protégea jamais
dans ce pays perdu? Qui défendit nos convois contre les nomades? Qui
vainquit la résistance des uns et la passivité des autres, et les
saisons, et le fanatisme? Qui donc, surtout, s'est fait céder la
moitié des inestimables trésors dévolus à la Perse par les firmans de
concession? Allah! rien désormais ne me paraîtra difficile.
29 mars.--Mulets et chameaux sont chargés, prêts à partir. Dans
une heure nous quitterons Suse, heureux, triomphants, maîtres des
dépouilles opimes des siècles évanouis.
[Illustration]
[Illustration: LA CONTREBANDE AU DÉSERT. (Voyez p. 342.)]
XIX
Le désert et les nomades.--Le Karoun.--A la recherche de
Belems.--Remontée du Karoun.--Coup de chaleur.--A bord du _Sané_.
_Tcham Chembè_, 31 mars.--Le transport des taureaux à Kalehè-Bender
nous laissait quelque souci; comme si le ciel eût voulu nous donner
courage, il mit sur notre route M. Babin et ses charrettes. Le trajet
s'est effectué péniblement, mais il s'est effectué en une semaine.
Un mois encore, et nos pierres peuvent être rendues au bord de
l'Ab-Dizfoul.
Pour la première fois, nous voyageons en grands seigneurs;
expliquons-nous: avec une tente. Quand on est sans le sou, il est
indispensable d'inspirer confiance.
Le camp est placé dans les érosions du lit majeur de la Kerkha. Un
cuisinier, un palefrenier, deux gendarmes de Dizfoul, qui, pour se
donner du cœur et tenir les voleurs à distance, ont revêtu la peau de
lion et coiffé la couffè des Arabes, composent notre maison civile et
militaire.
Nous sommes voisins du Chaour, et de ce tunage qui nous empêcha de
lancer des embarcations.
Des fleurs charmantes diaprent l'herbe verte. Dans mes bras s'empilent
des gerbes embaumées: tulipes aux éclatantes couleurs, pâles volubilis,
bruyères rouges, plantes épineuses couvertes de gueules d'or, grappes
charnues qui n'ont pas d'analogues en nos pays.
Vous allez vous faner? Pourquoi vous ai-je cueillies, pourquoi vous
ai-je tuées? Vous étiez assez belles pour vivre tout un jour!
1er avril.--La caravane passa le Chaour à Bendè-Cheikh. Les caisses
furent amenées sur la rive droite sans accident notoire. A droite,
j'aperçus la tribu stationnaire de Seïd Ahmed, installée devant
Kalehè-Bender; plus bas un imam-zadé où se rendent les gens mordus par
les chacals enragés.
J'ai pu noter quelques strophes de la chanson qu'improvisent la nuit
les veilleurs du campement:
«Quand j'étais jeune, je n'avais pas de souci; je ne savais pas s'il
existait des soucis ou si mon cœur les ignorait.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à
Suse, les nomades bâtiraient des maisons autour de leur palais, et le
pays serait prospère.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient
à Suse, on cultiverait la terre, on aurait à profusion gerbes d'or,
cavales, buffles et moutons. Nul ne s'en emparerait, et le peuple
vivrait heureux.
«Quand un homme possède quatre krans, le gouverneur lui dit: «Donne-moi
cinq krans.» Et le malheureux, sans force ni courage, meurt de faim.
«Si le roi s'asseyait au feu des tcharvadars, je lui dirais: «Sultan,
Allah te demandera compte des crimes commis sous ton règne. Ton sommeil
est donc bien lourd, que les plaintes de tes esclaves ne parviennent
pas à te réveiller!»
2 avril.--Les Khassérés dont nous traversons aujourd'hui les campements
descendent tous du Prophète; tous sont voleurs de profession. Yacoub,
interrogé avec insistance sur le contenu de nos caisses, répond aux
indiscrets: «Nous portons des fusils destinés à l'armée du Chah Zadé.
Chut!... secret d'État.»
3 avril.--Au bord du Chaour.--Une tribu établie sur l'autre rive
traverse le cours d'eau à la nage, afin de nous examiner de plus près.
Les hommes se précipitent, puis viennent les femmes, soutenant des
grappes d'enfants nus. Ils sont deux cents, serrés autour de nous.
«Jamais, disent-ils, nous n'avions vu des gens si blancs et si bien
vêtus!» (La peau et les habits de Suse!)
4 avril.--Nous voici dans la partie la plus mal famée du désert. La
Kerkha roule ses eaux tumultueuses à cinq cents mètres de distance;
au delà s'étend la Turquie, où les Arabes trouvent l'impunité. Sur
la terre osmanli vivent des bandits moralement alliés à la tribu de
Menchet.
[Illustration: TCHARVADAR.]
Baker, le chef de la caravane, s'attend à être attaqué, s'installe
en conséquence et plante la tente sous une jungle touffue. On mènera
boire les animaux dans une anse du fleuve que dissimulent les saules;
puis les caisses, disposées en murailles, formeront autour du camp un
rempart improvisé.
La tactique des nomades est invariable. Soit qu'une razzia s'exécute
la nuit, soit qu'elle ait lieu de jour, les Arabes assomment les
muletiers, s'emparent des bêtes de somme, grimpent sur leur dos et
s'enfuient, quitte à revenir plus tard chercher les charges moins
prisées et plus difficilement négociables que les mulets et les
chameaux. La surveillance et la défense doivent se concentrer sur les
animaux.
Tout est paisible; au ciel, pas de lune; sur la terre, des ténèbres
profondes. Quatre muletiers, assis aux angles du rempart, monteront la
garde. Que de chansons à composer!
5 avril.--Dure nuit, dure journée! Vers onze heures du soir, les
sentinelles donnaient l'alarme. Nous saisîmes les armes couchées à nos
côtés et jetâmes de la terre sur le feu, afin de ne pas servir de cible
nocturne.
Marcel envoya les balles des revolvers et des carabines dans la
direction indiquée par les tcharvadars, tandis que je rechargeais les
armes.
Entre le troisième et le quatrième coup de feu j'entendis un cri et ces
mots: «Ce sont les Faranguis!» Les grandes herbes s'agitèrent, puis la
jungle rentra dans le calme.
A l'aube, les muletiers nous prièrent d'escorter leurs bêtes jusqu'à
l'anse où ils s'étaient abreuvés la veille. Sur le sable, les traces
fraîches de pieds déchaux. Vingt minutes plus tard la caravane était en
route.
Si les arbres sont rares, les plantes épineuses atteignent une hauteur
inusitée. Nous voyageons à travers une forêt de chardons géants. La
chaleur est intolérable; les moustiques deviennent enragés. Cependant
nous allons d'un pas rapide; nos gens tremblent et verdissent à la
seule pensée des périls qu'ils affrontent. L'un d'eux s'écarte un
instant du convoi. Tout à coup il passe, courant à perdre haleine,
l'œil hagard, la figure barbouillée de sang, entièrement nu, et vient
s'accrocher à la selle de Marcel: «Les Arabes! les Arabes!»
La plaine est toujours immense, les chardons sont toujours immobiles.
«Saheb, Khanoum, ne quittez pas la caravane! s'écrie Baker. Si vous
vous éloignez, si vous courez sur les brigands, leurs frères cachés
là, ici, partout, sauteront sur nous, jetteront les caisses à bas et
voleront les bêtes.»
L'avis nous a paru topique; plus que jamais les tcharvadars ont excité
leurs mulets, et nous avons suivi leurs pas, après avoir pris congé de
nos invisibles voisins à coups de carabine. De petits panaches de fumée
couronnent les hautes herbes de la plaine. Tout compte fait, vingt-six
fusils répondent à notre salut. Les armes des Arabes sont heureusement
sans justesse et sans grande portée. Le jour où les nomades posséderont
quelques-uns de ces remingtons que les Anglais importent en Turquie
d'Asie, on ne pourra plus traverser le pays.
Trois heures avant le coucher du soleil, la caravane sortait de la
forêt de chardons et entrait dans une plaine découverte, facile à
surveiller.
La victime des Arabes a reçu un violent coup de bâton entre les deux
yeux; nous avons pansé sa blessure et les nombreuses égratignures
laissées sur son corps par les griffes des nomades, puis, tant bien que
mal, on lui a composé un costume décent.
«Pourquoi n'as-tu pas crié?
--Il agit en homme avisé, interrompit Baker: qui tombe entre les mains
des bandits, doit se laisser dépouiller, prendre la fuite et se garder
surtout d'appeler au secours, sous peine de compromettre le salut
général.»
6 avril.--La nuit s'est passée tranquille; mais les incidents de la
journée précédente avaient été si inquiétants, que nous résolûmes de
doubler nos sentinelles. De temps à autre, nous déchargions quelques
coups de feu.
Partie dès l'aube, la caravane longea le soulèvement rouge qui de Suse,
par un singulier effet de mirage, se transforme tous les matins en un
château féodal.
«Examinez bien cette montagne, me dit Baker: c'est une montagne
de talismans. Au lever du soleil, les voyageurs qui passent ici
aperçoivent sur ces hauteurs des jardins délicieux; ils courent se
désaltérer aux pures fontaines de l'oasis, saisir les grappes de
raisins pendantes aux treilles vertes, s'abriter sous des orangers
aux fruits d'or. La bouche sèche, l'œil plein de convoitise, la sueur
au front, ils atteignent essoufflés ces jardins merveilleux. Soudain
verdure, fruits, palais, disparaissent, et ils se voient seuls, sur
un roc désolé où une perdrix ne trouverait pas un brin d'herbe pour
abriter sa tête.»
Deux Arabes armés jusqu'aux dents croisent le convoi. Si nous ne
faisions bonne garde, les muletiers prendraient la fuite. Les nomades
s'éloignaient; Baker, assis sur sa monture, s'approcha de moi:
«Les voyez-vous, ces brigands? Ils vivent de chardons comme mon âne;
ils paissent l'herbe sèche des chemins. Et ces vieilles nattes qui
gisent là-bas sur ce campement abandonné? Ce sont leurs maisons.
Comment lutter avec des gens qui n'ont pas de demeure stable, ne
cultivent pas la terre et mangent de l'herbe? Il n'est pas surprenant
qu'ils soient nos maîtres.»
Les deux voyageurs appartenaient à une peuplade sauvage commandée par
le cheikh Melahyé. Nous voici au cœur du campement. Les nomades à peu
près nus nous suivent, gambadent, menacent, la lance à la main.
«Baker, que contiennent ces caisses?
--Des briques. Il y en a de cuites, il y en a de crues. Je porte aussi
des pierres, mais elles ne valent rien: toutes sont brisées.
--Baker, arrête-toi. Vois les beaux pâturages. Pourquoi voles-tu
les talismans de Daniel? Arrête-toi. Nous saurons bien empêcher les
Faranguis de continuer leur route. Fais-les descendre de cheval; quand
ils seront à terre, ils ne nous jetteront plus de charmes. Ce sont
des sorciers. Allah! Allah! il faut les faire cuire et garder les
talismans!»
Baker presse les mulets, presse les hommes. Le malheur veut qu'une bête
tombe. Les muletiers se précipitent à son secours. Les Arabes fondent
sur eux et se mettent en devoir de les dépouiller. Le revolver à la
main, nous arrivons; les bandits s'écartent, mais l'un d'eux décharge
sur nous un pistolet long d'une coudée; les chevrotines dont l'arme
est remplie jusqu'à la gueule vont s'incruster dans les planches d'une
caisse. C'est miracle que nous n'ayons pas été atteints.
La caravane gagne de l'avant. Les nomades suivent nos pas; une pierre
lancée d'une main exercée blesse Marcel à la tête; je reçois de mon
côté une violente contusion à l'épaule.
La colère nous gagne. Volte-face! Les assaillants jettent leurs lances
et fuient comme des lièvres.
7 avril.--Il a fallu abandonner la direction de Djéria et d'Ahwaz--le
Karoun débordé a noyé le pays--et prendre celle d'Hawizé. Comme il
est heureux que le taureau ait été porté à Kalehè-Bender! Si les
charrettes avaient suivi leur premier itinéraire, elles se trouveraient
aujourd'hui dans la nécessité de rétrograder vers Suse. Le sol est
détrempé, les mulets tombent à chaque pas, les caisses, trop lourdes,
se brisent, la caravane ne fait pas vingt kilomètres par jour. Que
deviendraient nos carrosses?
Des moustiques, toujours des moustiques en nuages épais; la chaleur est
lourde, humide, insupportable.
8 avril.--_Kou Manniour._--Traversé des dunes coupées de soulèvements
schisteux. Aperçu les traces fraîches d'un fauve de grande taille.
Tourné à gauche, en un point nommé Nahr-Hachem; doublé un grand lac
formé par les eaux d'inondation. La vallée apparaît couverte d'herbes
et de fleurs. Passé devant un konar touffu.
«Nous sommes sauvés! s'écrie Baker, voici l'arbre qui me vit naître,
voici la terre de mes pères! Autrefois de nombreuses tribus perses
parcouraient cette contrée; aujourd'hui elle ne nourrit même plus de
chacals; le peuple est passé dans Roum (Turquie).
--Les voleurs sont inconnus dans le pays de tes pères?
--Comment donc! ils pullulent; mais je les connais tous.
--Quelle distance nous sépare de Djéria?
--Quatre farsakhs.
--Gagnons ce village.
--Impossible, il se fait tard. Et les voleurs!
--Tu les connais tous.
--Le jour, pas la nuit. Distinguerais-je seulement mon père de ma mère?
D'ailleurs nous passerons la nuit à travailler.»
Il s'agit de remplacer la paille qui rembourre les bâts par des tissus
sujets à ces innombrables droits de péage que réclament tous les petits
cheikhs arabes. Afin de ne point blesser les animaux, l'opération doit
être faite le plus près possible de Djéria.
Nous sommes campés au pied d'un soulèvement schisteux. La plaine est
déserte, abandonnée, sans végétation, rougie par le soleil, qui pénètre
à l'horizon dans son palais de pourpre.
Un point se meut au loin, puis dix, vingt. Nous cessons de les compter
et courons vers le campement. Les animaux sont ramenés derrière les
caisses. Marcel et moi accumulons des munitions à portée de la main.
Plus de soixante nomades, piétons et cavaliers, s'avancent rapidement.
Ce sont des hommes, des femmes, plus terribles que leurs maris, si j'en
crois les histoires horribles que racontent la nuit les muletiers de
garde.
«Voici la mort! gémissent nos gens; ce sont les Ansariehs! Ouvrez
le feu! Saheb, Khanoum, tirez sur ces chiens maudits! Ils vont nous
charger! Tirez, tirez donc! Dieu l'a voulu, nous serons mangés ici par
les oiseaux de proie!»
Deux coups de carabine.
C'est un signal bien connu. Dans le désert, il signifie: «N'approchez
pas.»
Baker s'avance en plénipotentiaire. Il fait encore assez jour pour
qu'il puisse distinguer son père de sa mère. On parlemente. Il revient
sur ses pas. «Saheb, le cheikh désire vous entretenir. N'oubliez pas de
le prévenir que douze Faranguis dorment sous la tente.»
Nous avançons. Les nomades font mine de venir à notre rencontre,
mais un geste énergique les arrête. L'un souhaite un remède pour ses
yeux malades, l'autre veut un talisman capable de lui attirer la
bienveillance d'une jeune fille, un troisième demande dans quelle tribu
se cachent deux buffles qu'on lui vola la semaine dernière.
Je ne me fais pas d'illusion: on nous traite en fils du diable. Nous
devons à cette filiation bien établie de traverser à deux un pareil
pays.
Les lueurs crépusculaires se fondaient dans la nuit. Baker tire un
pan de ma veste. «Venez un instant, je désire vous parler... Ne vous
éloignez pas de nous. Ces Arabes sont des traîtres; rien ne me dit
qu'ils ne vont pas vous entourer et vous tuer. Saheb mort, qui défendra
les mulets, si vous n'êtes pas là?» Cependant la nuit devenait noire;
Marcel engagea les Arabes à se retirer et à nous laisser rejoindre nos
douze camarades endormis sous la tente. La troupe s'est éloignée de
mauvaise grâce, après avoir reçu du sulfate de fer, de l'hyposulfite de
soude et un talisman matrimonial orné de mon paraphe.
10 avril.--Le lendemain de notre entrevue avec les amis intimes de
Baker, nous atteignîmes les terres de Cheikh M'sel et le village de
Djéria, bâti au bord du Karoun. Cette fois nous étions bien sauvés.
Un grand _kachti_ (bateau à voile) fut loué et chargé; nous prîmes
possession d'un château ventilé, élevé à l'arrière de la nef; on largua
les amarres, et le courant, très rapide, entraîna le bateau. Quand le
vent est favorable, on met la voile et nous volons. Les palmiers de
Mohammerah apparaissent à l'horizon; mais je serais aussi empêchée de
parler du paysage que je le fus il y a quatre ans, lorsque je descendis
le Karoun pour la première fois: je dors sans désemparer. Le voyage
entre Suse et Djéria a été si pénible, si dangereux!
Chevaucher dix heures par jour sous un soleil implacable, recevoir ou
tirer des coups de feu du matin au soir et du soir au matin, monter la
garde du crépuscule jusqu'à l'aube, et n'être que deux!