m'empêchez d'acheminer les convois au moment propice.»
D'autre part, Mirza, l'un de nos meilleurs ouvriers, s'est dirigé vers
la ville avec l'ordre secret de voir le seïd tcharvadar et de l'amener
à Suse: «non pour commencer les transports, mais afin d'atteler à la
charrette vide les fils d'animaux qui ne connurent jamais que les
charmes du bât.»
1er février.--Mirza est de retour. Nos émissaires ne font pas long
séjour à Dizfoul. Les nouvelles sont mauvaises, très mauvaises:
marchands du bazar, prêtres, ferrachs ont unanimement raconté que,
d'après les instructions reçues d'Ispahan, les Faranguis seraient
obligés de transporter à Téhéran les objets provenant des fouilles,
afin que Sa Majesté puisse les écrémer.
[Illustration: CHARGEMENT DES CAISSES. (Voyez p. 319.)]
Si le Chah prétend faire passer les pyles persiques au taureau
bicéphale, il peut mettre à la disposition de Marcel l'armée et les
revenus de l'Arabistan.
Quant au seïd, on le verra bientôt. Peu lui importe de faire entrer
ses mulets à l'école, pourvu qu'ils soient payés comme s'ils étaient
savants.
6 février.--Notre vie est ballottée entre des inquiétudes cruelles,
d'amères déceptions et des retours à l'espérance. Seïd Ali, le roi
des seïds, endetté, colère, brutal, à demi fou, arrivait avant-hier,
accompagné de trois tcharvadars et de onze mulets vigoureux: quatorze
personnes, affirmait-il.
Les cours de charrette ont été ouverts sans délai. D'abord épouvantées,
rétives, les bêtes brisèrent quelques pièces des harnais, sans déplacer
le véhicule. Un malin eut l'idée de faire précéder l'attelage par une
jolie jument. Quatre écoliers aux longues oreilles emboîtèrent le pas
derrière elle, et la prolonge s'ébranla. Alors les mulets, pensant
que le tonnerre grondait sur leurs talons, se retournèrent avec un
effroi des plus comiques. Quant aux rebelles, les poils dressés, les
yeux démesurément ouverts, ils regardaient passer avec stupéfaction
et terreur leurs camarades plus dociles. Cette première expérience,
en somme rassurante, a comblé de joie les muletiers, fort émus de ces
«diableries», et calmé les inquiétudes des Faranguis, si embarrassés
de leurs trouvailles. Chaque jour amène un progrès marqué; mais que
deviendront nos élèves quand il s'agira d'entrer dans les classes
supérieures, c'est-à-dire de traîner les charrettes pleines!
8 février.--L'emballage du chapiteau se poursuit avec ardeur. La chèvre
a été montée et mâtée.
Vingt ouvriers mis à la disposition de Jean-Marie manœuvrèrent si
malencontreusement, qu'engin, pierre, caisse pirouettèrent dans l'air
et allèrent tomber, tels que des projectiles formidables, en un point
où, par bonheur, ne stationnait personne.
«Les Faranguis ont des machines bonnes à tuer quarante hommes chaque
jour,» se contentèrent de dire nos maladroits. Cette conviction ne les
empêcha pas de reprendre gaiement le travail et de se montrer aussi peu
circonspects qu'auparavant. Le fatalisme a vraiment de bons côtés.
Hier je considérais navrée le superbe taureau découvert ces jours
derniers. Douze mille kilos! Impossible d'ébranler une pareille masse.
M'abandonnant à un mouvement de rage, je saisis un marteau et frappai
brutalement l'animal. Il s'ouvrit comme un fruit trop mûr, et un énorme
bloc rasa nos jambes à peine assez agiles pour nous tirer de péril.
La solidité du marbre était toute factice: depuis deux mille ans des
racines pénétraient dans les fissures qui s'étaient produites lors de
la chute du chapiteau, et préparaient la dislocation finale. Voilà un
surcroît de bagage bien inespéré.
Les caisses, descendues dans la vallée à l'aide des petites charrettes,
sont rechargées sur la prolonge. Le premier convoi s'ébranlerait s'il
ne pleuvait à torrents.
11 février.--Depuis que le printemps s'annonce et que le soleil, dès
son réveil, attire à lui les épaisses vapeurs amoncelées sur la plaine,
de merveilleux mirages se déroulent au matin dans la direction du
golfe Persique. La chaîne d'Ahwaz s'allonge, s'élève, se transforme.
Des tuyaux d'orgues, irisés, minces, effilés s'offrent aux doigts de
séraphins qui parcourent le ciel bleu, allongés sur de légers nuages.
Je n'entends point la divine harmonie, mais je vois s'agiter les
musiciens.
Le concert s'achève. Chaque colonne s'élargit, s'écrase; de ses ruines
naissent des donjons, des tours, des enceintes couronnés de créneaux,
fondés sur un promontoire de granit rose. Des jardins, aux arbres
cotonneux, chassent les constructions guerrières, et vont, s'estompant,
jusqu'à ce qu'il ne reste, de cette vision enchanteresse, qu'un
soulèvement uniforme et une plaine stérile uniquement tachée par la
blanche coupole d'un tombeau.
La pluie m'avait laissé des loisirs.
Je traversai le Chaour, devenu guéable, et me dirigeai vers le
sanctuaire. J'approchais. Le pays était désert: pas un troupeau dans la
plaine, pas un aboiement de chien.
Le tombeau, environné de meules de terre, est ombragé par un immense
konar. En guise de fruits l'arbre porte ces petites charrues que les
nomades promènent sur la terre après avoir jeté la semence; les meules
sont pleines de blé ou d'orge.
Forcés de suivre les troupeaux, les Arabes déposent leurs
approvisionnements de grains sous l'égide d'un saint et confient à un
arbre les instruments aratoires de la tribu devenus inutiles après les
semailles.
Elle est bien parente de cette coutume celle qui faisait de nos églises
un inviolable dépôt.
Une différence pourtant, et toute à l'honneur des nomades: les temples
chrétiens étaient gardés le jour, fermés la nuit; ici portes et verrous
sont inutiles.
Le souvenir d'un homme vertueux, le respect qu'inspire sa mémoire
suffisent pour défendre la fortune de l'Arabe contre les brigands
audacieux qui ne se prévalent pas comme nous de théories idéales sur la
propriété et le vol.
12 février.--Voici en substance la réponse de Mozaffer el Molk à la
lettre de Marcel:
«Les objets découverts à Suse doivent y demeurer; tels sont les ordres
de Téhéran, tel est le motif de l'interdiction faite aux muletiers et
aux nomades de louer des bêtes de somme aux chrétiens.»
[Illustration: L'ARBRE AUX CHARRUES. (Voyez p. 320.)]
Marcel a riposté courrier par courrier:
«Le gouvernement français est légitime possesseur de la moitié des
objets extraits des tumulus. Je demande le partage immédiat, et
rendrai le gouverneur personnellement responsable, si par sa faute les
transports ne sont pas achevés au moment du pèlerinage.»
Le chef de la mission avertissait également le Hakem que sept caisses
pleines de pierres seraient bientôt dirigées sur Ahwaz.
Il est désespérant de penser que les greniers du Chah vont s'emplir
de trésors archéologiques uniques au monde. Hier j'étais prise d'une
névralgie faciale étrangement douloureuse; aujourd'hui Marcel est en
proie à une fièvre violente, conséquence de son état moral. Accès
palustres, maux de tête, spleen horrible, tel est le bilan de ces
dernières journées.
15 février.--Marcel a dû--grave détermination--sacrifier l'avenir au
présent. Mirza Taguy revint sans qu'on l'en eût chaudement prié, planta
sa tente près de la maison et déclara que Mozaffer el Molk l'avait
commis au soin de surveiller les intérêts de Sa Majesté.
Le remords d'avoir montré visage revêche à un ami fidèle tourmentait
nos cœurs compatissants. Il n'est jamais trop tard pour réparer ses
fautes. Taguy, désormais à notre solde, prendra la direction des
transports qui ne sont pas réservés au seïd tcharvadar. Le nouveau
pensionnaire toucha hier son traitement et, monté sur un beau cheval
confisqué à un Arabe, partit pour la ville, en promettant de ramener
des chameaux et des mulets. L'achat de Mirza Taguy, la location de
Seïd Ali et de ses quatorze auxiliaires, les salaires des cordonniers,
forgerons, charpentiers, l'école des mulets, la nécessité de réserver
les fonds indispensables aux transports, nous ont mis si mal en point,
qu'il a fallu diminuer les dépenses journalières et renvoyer cent
ouvriers.
Les sacrifiés me font pitié. Depuis trois jours ils piétinent autour
des tranchées et, les larmes aux yeux, supplient qu'on les occupe. Ils
se contenteraient du salaire le plus modique. Nous avons dû résister
aux prières de ces malheureux demeurés sans pain. La plupart ont repris
le chemin de leur tribu; dix d'entre eux, plus persistants, paissent,
comme nos moutons, mauves ou jeunes chardons et conservent l'espoir de
se faufiler encore dans le chantier.
Moi qui blêmissais à la pensée de voir tarir le précieux filon des
Immortels, j'en suis presque à me réjouir de son épuisement. Jamais
je n'aurais pu m'arracher de la fouille, et cependant il devenait
impossible de continuer les excavations?
Cette cruelle alternative nous est épargnée. Sous les Immortels sont
encore apparus des animaux apocalyptiques, des inscriptions susiennes,
puis de la glaise, rien que de la glaise.
Désormais le déblayement de la fortification, l'emballage des taureaux,
la descente des caisses absorberont tous nos efforts.
22 février.--Du 16 au 20 la pluie n'a cessé de tomber. Le temps se
leva le 21, et le soleil, déjà brûlant, sécha rapidement le sol. Il
s'agissait de déraciner la prolonge chargée de trois caisses. Les
mulets ruèrent, blessèrent des hommes, brisèrent des harnais; quarante
ouvriers poussèrent aux roues, et la charrette ne parcourut pas dix
mètres. Les jantes, trop minces, s'enfonçaient dans de profondes
ornières, comme le soc dans le sillon. On enleva une pierre, puis deux;
ainsi allégé, le véhicule vint échouer sur une de ces inévitables
tombes ouvertes auprès du cénotaphe de Daniel. Je laisse à juger de
l'émotion des tcharvadars. Les têtes se montaient; Marcel dut faire
acte de vigueur et frapper violemment le frère du seïd tcharvadar.
Le véritable départ fut remis au lendemain. Aujourd'hui il pleut à
torrents, l'eau ruisselle des tumulus et noie le sentier voisin du
marécage où les charrettes devront s'engager. Les voitures de bois se
comportent bien mieux que la prolonge. Les roues, épaisses de quinze
centimètres, grincent, ballent, mais appuient sur le sol sans le
défoncer.
4 mars.--Tel le chat joue avec la souris, tel Mozaffer el Molk
prolongea notre agonie! Remercions Dieu: il ne nous a pas croqués!
En réponse aux communications de Marcel, le Khan avait parlé de
devancer le pèlerinage, afin de présenter à Daniel ses devoirs
prématurés et de régler, par surcroît, les difficultés pendantes.
Les jours passèrent, les pluies survinrent et nous commencions à douter
du Khan et de sa promesse, quand, un matin, arrivèrent les ferrachs
chargés de planter les tentes de Son Excellence.
Entre temps les charrettes s'étaient ébranlées à la demande du seïd
tcharvadar, très désireux de toucher la seconde partie des frais de
transport. Le 28 février on acheva, Dieu sait au prix de quels efforts,
de tourner le tumulus; le 1er mars, le convoi parcourut un kilomètre;
le 2 il fit une lieue, sous l'unique direction de M. Houssay, promu
charretier bachy en remplacement de M. Babin, affligé d'une grosse
fluxion.
Tous les matins nous quittions le camp pour aider M. Houssay à franchir
les premières étapes. Au retour de l'une de ces courses je fus entourée
par les ouvriers:
«On voit à l'horizon le Khan escorté de l'_ordou_!... Khanoum, sur nos
yeux, gardez cette farine et ces vêtements, enfermez-les dans votre
maison; les gens de police et les serviteurs du hakem sont là! ils vont
s'emparer de notre bien! Chargez-vous aussi de nos femmes, vous les
défendrez. Si elles restent au Gabr, on nous les prendra et on nous
battra. Pitié! pitié!
[Illustration: EN ROUTE.]
La scène était navrante. Les paquets furent enfermés dans le magasin,
mais je refusai de monter la garde autour de la vertu de ces dames, qui
d'ailleurs ne se souciaient guère de ma protection.
[Illustration: LE GOUVERNEUR ET SES FAMILIERS.]
Marcel envoyait complimenter le Khan dès son arrivée et lui faisait
annoncer sa visite. L'entrevue, fixée au coucher du soleil, fut assez
froide. Le lendemain, vers sept heures, Mozaffer el Molk montait au
camp, accompagné du sous-gouverneur, du Hakim bachy et du colonel du
futur télégraphe, personnages fort importants. J'ai reçu ces messieurs
dans la maison. Puis nous avons conduit notre hôte devant les coffres
à claire-voie qui renferment les fragments du taureau bicéphale. Il
a parcouru le palais, compté dix fois autant de _pierres_ que nous
en pourrons emporter et s'est arrêté devant les deux cents caisses,
fermées celles-là, où dorment la frise des Archers et celle des Lions.
Marcel proposa de les faire ouvrir, mais Mozaffer el Molk refusa et
redescendit au Gabr, après nous avoir engagés à déjeuner.
Le couvert fut mis sur les hauteurs de la citadelle.
Le soleil, convié au repas, avait revêtu ses plus riches atours.
Un concours de tir termina la fête. Nous y figurâmes, armés de
nos carabines, vis-à-vis du Khan, muni d'une canardière longue de
deux mètres. C'est un magasin à poudre que ce bijou de poche! Bien
qu'appuyé sur un chevalet, il repousse de telle manière qu'il jette
invariablement le tireur à la renverse.
En récapitulant le soir les incidents de la journée, nous avons dû
convenir que le Khan, fort aimable, avait fait un accueil des plus
flatteurs aux radis et aux salades du potager, mais que nos affaires
n'étaient guère avancées.
Une dernière invitation nous avait été adressée; le gouverneur allait
partir; Marcel prit le taureau par les cornes.
«La mission, vous le savez, Excellence, doit abandonner Suse le 1er
avril. Comment ferai-je honneur aux promesses du gouvernement français
si je ne trouve ni chameaux ni mulets à louer?
--Vous ne devez rien emporter avant d'avoir équitablement partagé le
produit des fouilles avec Sa Majesté. Je regrette que vous ayez déjà
expédié trois caisses. Si je ne craignais de porter préjudice à un
saint homme de seïd, j'aurais fait arrêter votre convoi.
--Croyez-vous que le roi payerait de milliers de tomans le port de
pierres cassées et vous remercierait par surcroît? Et cette terre
colorée, brisée, pilée, qu'en fera votre maître? Il la jettera devant
la porte du palais par un jour de grande boue.
--J'ai ordre de partager jusqu'au dernier tesson de poterie, jusqu'à
une motte de terre.
--C'est bien. Il y a là environ deux cent cinquante caisses; prenez-en
la moitié, vous me rembourserez le prix des emballages.
--Je ne l'entends pas ainsi. On ouvrira vos colis, et l'on fera deux
lots des morceaux bleus, jaunes et verts. Puis nous tirerons au sort.
--Après déjeuner vous et moi effectuerons ce triage; je récuse vos
gens: vous suspecteriez leur fidélité.
--«Tout de suite», «sur-le-champ»; voilà un singulier vocabulaire.
Partager deux cents caisses après déjeuner.... Voyons,... nous
pourrions peut-être nous entendre. Je suis un peu de votre avis: Sa
Majesté serait fort embarrassée de ces décombres. D'autre part, j'ai
lieu de croire que Son Altesse Impériale Zellè Sultan souhaite certaine
distinction que le gouvernement français tarde bien à lui accorder. Le
Chah Zadè, vous ne l'ignorez pas, est un homme civilisé, un photographe
distingué, ami des Européens. Promettez-moi que les désirs du prince
seront satisfaits, et je renonce, au nom de mon maître, à un partage
difficile et ennuyeux.
--Je ne puis prendre un pareil engagement, mais je ferai connaître la
noble conduite de Zellè Sultan; il n'aura pas affaire à des ingrats.
--Vous êtes homme de parole: tous ici le constatent à l'envi. Je
compte sur vous et vais donner l'ordre de briser les entraves qui vous
retiennent.»
Pleins de joie, nous composions nos visages: Mozaffer a pris le change.
Un bel étalon est conduit devant la tente, tandis que le Khan extrait
d'un sac de voyage un énorme brillant monté en bague.
«Ce cheval vous appartient; quand vous serez de retour dans votre pays,
il vous rappellera un ami fidèle. Permettez-moi d'offrir ce diamant à
Madame.
--Excellence, si j'acceptais de pareils présents, je ne pourrais tenir
la promesse que je vous ai faite.
--Et cette bague? Elle est pourtant bien belle?
--Je préfère des chameaux et des mulets à tous les bijoux du monde,
ai-je repris en riant.
--J'ai aussi des cachemires de Kirman.... Mais je vous contrarie.... Ne
m'en veuillez pas: les usages varient avec les pays.»
Il n'eût pas été indiscret d'accepter les cadeaux du Khan: le brillant
arrivait d'Ispahan, le cheval venait d'être réquisitionné chez Cheikh
Ali. L'un et l'autre pouvaient être assimilés à ces tabatières
princières offertes jadis aux négociateurs de traités délicats. Nous
les avons refusés, d'abord parce qu'il est infiniment gênant de
recevoir de la main droite quand on n'a rien à rendre dans la main
gauche, et aussi pour garder nos coudées franches et n'être tenus par
aucun lien. L'ennemi d'hier est devenu l'ami d'aujourd'hui, peut-on
savoir ce qu'il sera demain?
6 mars.--M. Houssay nous fait bien défaut. C'est à moi qu'est échue sa
clientèle médicale.
Ce matin on m'amena une sourde-muette. La mère traita durement ma
religion, parce que je refusai de rendre la parole à sa fille. Puis
ce furent les parents d'un homme mordu par un chacal enragé; ceux-ci
avaient des prétentions autrement exorbitantes. Le sorcier a dit:
«Khanoum porte au doigt un talisman précieux; quiconque mâche cet
anneau en effleurant la peau du doigt est guéri de toute maladie,
fût-elle mortelle. Obtenez que la dame faranguie vienne dans la tribu
ou conduisez le patient à Suse.» Je voudrais céder mes malades! Si je
les passais à Mçaoud? Il a d'assez nombreuses épouses pour être pleuré
avec solennité!
Outre la médecine, l'administration du ménage m'a été dévolue. Sept
francs un petit panier d'oignons! Je ne m'étonne plus que les policiers
du Khan aient volé à Mahmoud une somme de six cents francs.
Pauvre Mahmoud! quand nous le prîmes à notre service, il gardait
constamment son _aba_, parce qu'il n'avait ni robe ni chemise;
aujourd'hui il est nippé comme un seigneur, prend des airs de satrape,
traite avec un air superbe les vulgaires laveurs de vaisselle et les
égorgeurs de poulets. Six cents krans! il n'y a pas de dignité à
laquelle on ne puisse prétendre, de fonctions publiques que l'on n'ose
briguer avec un pareil capital! Ce fut l'histoire de Perrette et du pot
au lait. Devenu riche, notre cuisinier manqua de respect à M. Houssay,
dut rendre son tablier et se retira au Gabr pour implorer Daniel avant
de s'élancer dans le monde. Le Khan arriva; Mahmoud reçut les ferrachs
avec magnificence, leur demanda protection auprès de Mozaffer el Molk,
et fit entendre qu'il avait les moyens de témoigner sa reconnaissance.
Le lendemain le pot au lait était renversé: la cachette violée et
vidée. L'insolent désirait rentrer en grâce; on ne pouvait le reprendre
pendant l'absence de M. Houssay, mais on le regrette.
«Pauvre Mahmoud, qui durant notre voyage chez les Bakhtyaris nous fit
manger soixante poulets frits en trente jours!» disait M. Babin.
Pauvre Mahmoud, à qui j'appris si péniblement qu'il faut laver ses
mains au moins une fois par jour et ne point... souffler dans les
timbales pour les faire briller!
Il s'agissait de choisir un cuisinier; les ouvriers, assemblés, ont
nommé l'un d'entre eux. Fier du suffrage de ses camarades, l'élu a pris
possession de la triomphante officine de roseaux.
8 mars.--Jean-Marie avait accompagné M. Houssay jusqu'au Chaour,
l'obstacle le plus sérieux qui se présente entre Suse et Ahwaz. Le
voici de retour; le gué a été franchi après trois jours d'effroyables
efforts. Tranquille de ce côté, Marcel voulut rendre au gouverneur une
visite dont les résultats avaient été si heureux. Nous ne partîmes pas
sans appréhension: c'était la première fois que nous abandonnions le
camp.
Après avoir déjeuné sur les bords de l'Ab-Dizfoul, nous avançâmes
solennels, ainsi qu'il convient à des personnages de _gros os_. Mirza
Tagui, Mçaoud, quatre cavaliers sous les ordres d'Abbas, homme de
confiance de Papi Khan, formaient l'escorte.
Que faire, si ce n'est causer?
«Logeras-tu au palais, ou t'installeras-tu avec tes camarades? ai-je
demandé à Abbas.
--Les cavaliers iront au caravansérail, je me rendrai chez ma femme.
--Comment, toi, un nomade, tu as deux femmes! Préfères-tu celle de la
ville à celle des champs?
--Je suis le serviteur de celle chez qui je me rends. L'Arabe est
jalouse; j'ai la certitude qu'elle me battra, mais je m'excuserai
d'être venu ici en arguant de vos ordres.
--La Dizfoulie est-elle plus accommodante?
--Elle me reçoit bien quand je lui porte de l'argent; il lui est
indifférent de ne pas me voir.
--Pourquoi émiettes-tu ton cœur?
--Aucune de mes femmes n'est capable de le recueillir tout entier.
Croyez-vous donc que les Persanes ou les Arabes soient des sultanes?
Elles ne comprennent que deux choses: c'est qu'il faut broyer le blé et
faire du pain pour ne pas mourir d'inanition.»
Voici les maisons de la ville, voici le pont sassanide et le château
de Kouch où je n'étais venue depuis un an. Des tentes, plantées devant
le palais, forment une longue avenue. Nous entrons graves, empesés. Je
vois passer, tout courant, le Hakim bachy du gouverneur: «Le Khan est à
la chasse, nous dit-il, mais il reviendra ce soir. Installez-vous dans
mon appartement, je vous rejoins.»
On sert le thé, et dix minutes plus tard l'Esculape du palais rentre
fort satisfait.
«Excusez-moi si j'ai négligé de vous introduire dans mon cabinet.
Je coupais un bras, quand je me suis aperçu que j'avais oublié les
ligatures, et je me hâtais, de crainte que le patient ne perdît trop de
sang.
--L'opéré va-t-il bien?
--A merveille. Je l'ai débarrassé d'un membre fracturé, déjà gangrené;
il est parti content.
--Comment, parti?
--Mais oui; sa tribu est campée dans les environs.»
Le Khan arrivait à la tombée de la nuit. La conversation fut
interrompue vers dix heures du soir par l'entrée des tchelaus, pilaus,
kébabs et autres combinaisons raffinées de la cuisine persane. Comme
boisson, de l'eau de rose coupée d'eau claire. Après le repas, le
gouverneur nous adressa des compliments fort bien tournés et nous fit
conduire par quatre ferrachs porteurs de flambeaux dans l'appartement
qui nous était destiné.
Quelle nuit! les puces sautaient, gambadaient, tombaient dans notre
bouche quand nous parlions, sur nos yeux lorsqu'ils étaient ouverts.
Jamais je n'ai vu manœuvrer de pareilles légions d'insectes. L'aube
nous trouva dans la cour, mis en fuite par les vampires.
Nous ne pouvions venir à Dizfoul sans nous montrer chez le Cheikh
Taher. L'accomplissement de ce devoir nous donna un faible échantillon
des difficultés qu'eût soulevé le passage des charrettes à travers la
ville.
Pour atteindre la maison du pontife, il faut parcourir un quartier
populeux et longer la place du marché. A peine apparaissons-nous,
précédés d'une vingtaine de ferrachs, que des nuées de gamins
accourent: «Les chrétiens! les fils de chiens! les voleurs de
talismans!» Des injures encore plus vives passent sur nos têtes à
l'adresse de Mozaffer el Molk.
Les bâtons ouvrent un passage, les pierres sifflent; la populace,
refoulée, roule sur nos pas telle qu'une marée grondante, mais se
calme dès qu'elle nous voit mettre pied à terre devant la maison du
Cheikh. Au départ la foule se presse silencieuse; plus de cris, plus
d'injures, plus de pierres.
L'attitude de la population aurait été provoquée par la présence des
policiers. Les pétitions se succèdent pour réclamer le changement du
gouverneur; la ville est en insurrection ouverte. Le Khan ne pourrait
traverser le Meïdan sans le faire au préalable balayer par ses soldats.
Notre ami est d'ailleurs un justicier inimitable.
Le neveu de Cheikh Ali vole trois buffles à son père et les vend. La
victime vient trouver Mozaffer el Molk et le supplie de lui faire
rendre les animaux acquis par un citadin au mépris de tous droits.