Ce matin Mahmoud, accompagné de notre élève, qui méprise les horloges

et connaît sans pendule l'instant du déjeuner, s'avança et, d'un ton

solennel: «Madame est servie!»

Je me serais crue à Paris, si une merveilleuse cabriole de l'Agneau en

chef n'était venue me rappeler à la réalité. J'ai remercié nos deux

camarades de la double surprise qu'ils m'avaient préparée, et baisé les

oreilles noires de notre clown favori. Depuis, Barrè bachy est enflé

de vanité. Il a déclaré qu'un personnage de son mérite ne pouvait plus

frayer avec de vulgaires moutons dont la vie s'écoule entre une botte

de foin et un billot; un berger spécial lui est nécessaire; il en

viendra bientôt à réclamer la garde du troupeau.

Nous avons célébré la fête du 1er janvier par une longue promenade à

cheval. Après la paye, nous courûmes dans la vallée et suivîmes la

ligne des tumulus, qui s'étend le long de l'Eulæus, depuis le Takhtè

Soleïman jusqu'à une surélévation située au nord-est de Suse.

Des pierres blanches avaient été signalées en ce point: trois bases

de colonnes de style achéménide, d'un module plus petit que celles de

l'apadâna.

Deux tombes sont fraîchement creusées sur la hauteur.

Quelle singulière tradition engage les Arabes à choisir comme sépulture

des tumulus antiques et à dormir le dernier sommeil sur les œuvres

détruites des générations disparues! Selon que les troupeaux paissaient

à droite ou à gauche, au nord ou au sud, les pères ensevelirent les

aïeux sur le site de Djundi Chapour, auprès du tombeau de Daniel, sur

les sommets de Docelladj, du tell Soleïman, de Suse, de Sendjar ou sur

de petits mamelons qui passeraient inaperçus si de temps à autre on n'y

voyait une butte de terre fraîchement remuée et de la longueur d'un

être humain. Les urnes funéraires parthes exhumées des tumulus susiens

durant nos dernières fouilles prouvent combien il faudrait remonter

dans le passé pour retrouver l'origine de cette coutume, qui survivra

encore à de nombreuses générations. Pour moi, j'ai la conviction qu'en

la plupart des cas les hautes nécropoles choisies par les Arabes de la

Susiane dissimulent des édifices antiques. Les tombes d'aujourd'hui

reposent sur les ruines d'hier et les protègent des profanations

humaines.

Marcel voudrait tenter une attaque auprès des bases de colonne; le mal

est que la surveillance sera difficile. Lancés au galop de charge, nous

avons mis trente minutes pour regagner la maison. On verra plus tard!

2 janvier.--Aujourd'hui n'est pas fête comme hier. Les cavaliers

envoyés à la recherche de bateaux et de bateliers ont visité sans

succès Chouster, Bend Akhil, Kalehè-Bender et Ahwaz. En rentrant, ils

ont unanimement déclaré que leurs efforts avaient été infructueux. Nul

ne veut s'aventurer sur un fleuve aux vapeurs pestilentielles, dont les

eaux sont peuplées de monstres marins et les rives de fauves terribles.

Je crains bien que nous ne soyons forcés de charger sur des charrettes

les divers fragments du chapiteau, et de les acheminer successivement

sur Ahwaz.

Jean-Marie travaille au bâti qui réunira les quatre roues apportées

l'année dernière; mais les animaux de trait et les harnais, où les

trouver?

M. Houssay partira demain pour Dizfoul et priera le gouverneur de nous

prêter, contre rémunération, les chevaux de ses deux canons. En cas de

refus, il ramènera les cordonniers de la ville; nous leur ferons coudre

des harnais, tandis que l'on dressera mulets et charretiers.

Sur le soir, des funérailles ont été célébrées au pied de la citadelle;

elles m'ont paru grandioses, toutes pauvres qu'elles étaient. Les

Orientaux comprennent mieux que nous la majesté de la mort. Aucun de

ces décors si chers aux nations latines, aucune de ces guirlandes de

fleurs, dérisoire contraste avec la fin dernière.

La poussière est rendue à la poussière avec respect, mais avec

simplicité et tranquillité d'âme, car le musulman considère la mort

comme une des conséquences de la loi fatale qui régit l'univers. La

destinée de l'enfant est fixée dès son premier souffle; d'immuables

décrets règlent le nombre des jours, des minutes, des secondes qui

lui sont accordés; les efforts des humains ne sauraient prolonger ou

raccourcir la durée de la vie. C'était écrit! Seuls les impies donnent

à la disparition des êtres une importance qu'elle n'a point dans

l'œuvre divine.

Pleure-t-on après le printemps et l'été, quand vient l'hiver? Il faut

savoir quitter la vie comme tombe l'olive mûre, en bénissant la terre

qui l'a nourrie, l'arbre qui l'a portée.

Mourir, c'est renaître. N'ont-elles pas une tradition éternelle, ces

générations d'oiseaux qui depuis des milliers d'années traversent la

plaine, obscurcissant le ciel comme un nuage vivant, plus nombreuses

que les sables du désert chassés par l'aquilon? Les voilà formées en

colonne: éclaireurs, avant-garde, corps d'armée, traînards, invalides

ou paresseux, rangés en ordre de marche. La trombe passe, rien ne la

fera dévier de sa route. Hélas! comme ces oiseaux, l'homme est un

voyageur. «Garde-toi de t'attacher à ce monde. C'est un étranger qui

reçoit chaque jour de nouveaux convives. Est-il permis d'aimer la vie,

cette fiancée qui change sans cesse d'amants? Sois bon et bienfaisant;

l'an prochain ta maison aura un autre maître.»

4 janvier.--La saison des pluies vient d'être inaugurée à grand

orchestre. Depuis deux jours nous sommes sous l'eau. Afin d'occuper mes

loisirs, j'ai commencé l'emballage des archers. Chaque pièce reçoit

un numéro d'ordre inscrit dans un répertoire. Il suffira désormais de

reconnaître les briques et de les rapporter sur une aquarelle générale,

pour posséder l'inventaire de nos richesses, sans les exposer aux

regards indiscrets. Vingt caisses s'empilent ce soir dans le magasin et

la salle à manger; la pluie passée, il faudra les évacuer au dehors,

sous peine de ne pouvoir loger les nouvelles découvertes.

Tout en emballant, je prête l'oreille. Jean-Marie et Ousta Hassan ne

cessent de causer. L'un s'obstine à ne pas apprendre un mot de persan

et prétend être compris; l'autre s'efforce de saisir les finesses du

_mocco_, mais ne peut dompter les difficultés de ce merveilleux idiome.

[Illustration: DÉBLAYEMENT DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS MNÉMON. (Voyez p.

305.)]

«Quelles bourriques que ces charpentiers persans! disait notre

Toulonnais: je n'ai jamais vu de gens aussi bouchés! Et ce maçon, ce

Parisien de Landerneau, je lui ai dit trois fois de ne pas toucher à

cette planche; je tourne le dos, la voilà fendue en deux morceaux!»

Réplique d'Ousta Hassan:

«Le brave homme que ce Jean-Marie! Je suis sûr qu'il me félicite de

l'imperméabilité de mes toitures!»

Comme j'achevais une toilette sommaire après la fermeture de la

vingtième caisse: «Pan, pan!--Qui est là?--C'est le percepteur des

contributions directes,» crie Marcel.

En quel pays sommes-nous tombés, bon Dieu!

Un vieux cheikh, dont les tentes se dressent au nord du tumulus, prend

la parole dès mon entrée dans la salle commune:

«Khanoum, j'ai déjà expliqué à Saheb le but de ma visite. Dans le

Faranguistan, quand vous bâtissez une maison en un lieu bien exposé,

vous payez une redevance au padichah?

--Sans doute.

--Vous êtes venus à Suse, vous avez construit un palais sur les terres

que pacagent mes troupeaux: vous me devez un dédommagement.

--Quelles sont tes prétentions?

--Je veux un couteau.

--Distinguons: si tu veux un couteau à titre de contribution foncière,

tu ne l'auras pas, parce que tu n'es padichah ni du Faranguistan

ni d'autre lieu; si tu le réclames comme don de bonne amitié et

d'excellent voisinage, tes souhaits seront exaucés!

--Khanoum, vous raisonnez aussi bien qu'un mollah; mais donnez-moi donc

le couteau!»

8 janvier.--Le déluge a cessé, l'arc-en-ciel est apparu, jetant

l'écharpe d'Iris sur un horizon encore lourd de vapeurs humides. La

tranchée des Immortels est noyée, inaccessible.

Depuis le commencement de la semaine, les Dizfoulis ont été reportés

sur l'apadâna, dont on découvre les dallages à deux et trois mètres de

profondeur.

D'abord attaqué sous la colonnade de l'est, le sol s'est montré plus

prodigue de buissons aux énormes racines, de débris de poteries et de

matériaux pilés que de marbre sculpté.

Dieu merci, la colonnade ouest a été plus généreuse: non seulement on

a retrouvé trois bases de colonnes placées à la suite de celle que

nous avions déblayée l'année dernière, mais encore un fragment de fût

cannelé et, auprès de lui, le corps et la tête de l'un de ces taureaux

accouplés qui formaient l'élément principal des chapiteaux de l'apadâna.

Ces pièces sont couchées là où elles s'abîmèrent il y a deux mille ans.

«Je ferai venir contre les peuples d'Élam, dit le Seigneur, les quatre

vents des quatre coins de la terre, et disperserai les nations dans

tous ces vents, et il n'y aura point de contrée où les fugitifs d'Élam

n'aillent chercher leur retraite.»

[Illustration: LA COLONNADE OUEST DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS.]

Quand je passe auprès de ces monolithes énormes, je me sens prise d'un

profond respect pour les hommes qui les amenèrent des monts Bakhtyaris,

taillèrent ces marbres noirs d'une finesse et d'une dureté sans

pareilles, et eurent l'audace d'asseoir des colosses sur des fûts hauts

de vingt mètres.

Cette fouille, d'ailleurs fort intéressante, est une source de soucis

et de regrets: le corps du taureau, taillé dans un seul bloc de marbre,

pèse plus de douze mille kilos; nous n'avons pas même cubé le fût, tant

ses tronçons dépassent le poids que nos ressources restreintes nous

permettent d'ébranler et d'amener à la côte.

9 janvier.--Le retour de M. Houssay ne développera pas chez nous un

enthousiasme immodéré pour les sculptures pesantes. Le gouverneur de

Dizfoul reçut froidement notre ambassadeur. Il l'entretint de statues

d'or, de trésors et de firmans. A l'entendre, nous déroberions au

Chah d'immenses richesses. Pour parler net, il refusa les chevaux

d'artillerie et leur harnachement, parce qu'il ne peut nous autoriser à

emporter les pierres des palais.

[Illustration: CHAPITEAU ET FÛT DE COLONNE.]

«M. Dieulafoy n'a pas trouvé une parcelle de métal précieux, répliqua

M. Houssay; d'autre part, il restera sur le tumulus beaucoup plus de

_pierres_ que nous n'en pourrons emballer.»

Il n'est pire sourds que les sourds volontaires.

La ville était d'ailleurs fort émue. Plusieurs grands personnages sur

lesquels Mozaffer el Molk s'est dédommagé de sa mésaventure avec les

prêtres de Dizfoul ont été saisis et enchaînés; Aga Reza, l'un des

plus gros bonnets de la cité, demeurera sous les verrous jusqu'au

complet payement d'une contribution arbitraire de quatre-vingt mille

francs. Ces faits n'étaient pas de nature à mettre en joie le

sous-gouverneur, mais, de l'avis de M. Houssay, ils ne lui ont pas

dicté sa détermination.

Il fallut se rabattre sur les cordonniers de Dizfoul. Suse se

glorifiera bientôt de les posséder tous. Ces artistes viendront

discuter avec mon mari l'avant-projet, le bordereau et le

détail estimatif des harnais qui nous sont nécessaires. Comment

fabriquera-t-on les colliers et les traits? Le bazar ne saurait fournir

ni cordes résistantes ni cuirs épais.

[Illustration: CORPS DU TAUREAU. (Voyez p. 306.)]

11 janvier.--La pluie nous fait faux bond; j'en suis ravie: la

résurrection des Immortels va reprendre son cours régulier. Puis, quand

il fait soleil, les barbes de la mission ne se mettent pas en frais

d'inventions culinaires.

Hier M. Babin se vengea de deux jours de claustration en confectionnant

une crème; afin d'adoucir le lait un peu sur, mon mari et le hakim

bachy décrétèrent qu'on y devait ajouter la graisse d'une queue de

mouton. Ce laitage était exquis... à rendre l'âme. Barrè bachy lui-même

s'est récusé. A ce propos, je suis en froid avec l'Agneau en chef; il

n'a qu'un souci: croquer les radis, les épinards et les salades; moi,

qu'un désir, lui inculquer un peu de respect pour notre potager.

Aujourd'hui d'autres pensées nous assiègent; Marcel court du tumulus

achéménide aux fortifications, des fortifications aux fouilles du petit

monument que nous reconnûmes le 1er janvier dans la plaine. Vingt Loris

déblayent un édicule dont il est difficile de préciser la destination.

Les ouvriers dégagèrent d'abord une quatrième base de colonne. Marcel,

se départant de sa réserve première, traça une tranchée qui amena la

découverte de larges degrés. Au bas de ces marches se présentait un

dallage; au centre de ce dallage une cour carrée, au milieu de la cour

des gradins.

L'édifice était porté sur un soubassement haut de deux mètres. La rampe

d'accès aboutissait à un porche qui rappelait ceux des petits palais

persépolitains. On doit exclure l'hypothèse d'une salle hypostyle: les

bases retrouvées appartiennent à un ordre toujours employé au dehors.

Derrière le porche, une salle rectangulaire, une tribune à deux

colonnes, les degrés intérieurs et une cour encadrée par un promenoir

dallé. Les élargissements de ce promenoir correspondaient à des seuils

de porte, et deux petits escaliers à des vestibules symétriques qui

s'ouvrent sous le porche extérieur. Des massifs de cailloux placés à

droite et à gauche des degrés supportaient sans doute des stèles ou des

statues; les gradins situés au centre de la cour, un autel semblable

aux atechgâs représentés sur les bas-reliefs de Persépolis; les minces

couches de gravier signalées sur la face postérieure de la cour, des

objets d'un faible poids, tels que sièges ou bassins à ablutions.

La construction était trop pauvre pour un palais. D'autre part,

l'aspect du monument, son porche hypostyle, son soubassement élevé,

sa rampe d'accès, sa forme typique indiquent qu'il ne s'agit pas non

plus d'une demeure particulière. Dans quelle catégorie ranger notre

petit édifice? Il est impossible de méconnaître le plan, les caractères

essentiels des temples gréco-asiatiques et des _zigourats_ babyloniens.

On devrait peut-être considérer cette œuvre comme un composé des

édifices religieux de la Hellade et de la Chaldée, mélange aussi

complexe que la nature des dieux qui y étaient adorés.

Strabon aurait parlé avec raison des temples de la Perse. Est-ce à dire

qu'Hérodote eut tort de nier leur existence? Au moment où écrivait

l'historien des guerres médiques, le mazdéisme ne donnait pas asile à

des dieux adorés dans des enceintes couvertes, tandis que plus tard

l'atechgâ lui-même fut caché aux regards des profanes. Le porche

intérieur remplacerait le takht ou trône sur lequel se tient le roi

dans les bas-reliefs de Persépolis.

En ce cas les petits tumulus de la plaine seraient les derniers

débris de temples construits, les uns dans la période élamite, les

autres à l'époque d'Artaxerxès Mnémon et des princes achéménides qui

favorisèrent l'introduction des cultes sémitiques. Notre monument

représenterait un de ces édifices religieux, une simple église de

faubourg.

Le projet d'attaquer plusieurs surélévations artificielles avait

été abandonné après l'étude de l'une d'elles, affouillée depuis des

siècles par le Chaour. Sur la coupe verticale, aussi nette que si elle

était l'œuvre de Durandal, on apercevait le sol d'une cour, des murs

éboulés, mais nulle trace d'habitation élégante. Chacun des monticules

de la plaine correspondrait à des constructions en pisé qu'il nous est

interdit de déblayer, étant données notre détresse financière et la

brièveté de notre séjour. Pourtant l'événement a prouvé qu'il eût été

regrettable de n'en interroger aucun.

14 janvier.--M. Babin dresse un plan, fidèle image du terrain; M.

Houssay étudie une araignée géante et des serpents omnicolores trouvés

dans les déblais; Jean-Marie entreprend deux charrettes nouveau modèle,

_Dieulafoy invenit_. Roues, essieux, bâti, sont de bois. Des harnais

miraculeux dus à la collaboration des membres de la mission et des

cordonniers de Dizfoul serviront à traîner ces carrosses magiques. Avec

du coton on fabriquera des cordes, avec des cordes des traits; dans le

cuir réservé aux semelles de bottes on taillera des bricoles. Crochets,

anneaux, chaînons, seront, tant bien que mal, forgés à Dizfoul.

Le harnachement de douze bêtes doit être livré dans les premiers jours

de février. Quelle saignée à la bourse de la mission!

Aussi bien, Mirza Taguy, doublure du célèbre Abdoul-Kaïm, qui venait

prier Marcel de payer ses dettes, n'a-t-il pas été accueilli avec les

égards dus à l'élève favori de notre ancien tortionnaire.

Il faut songer aux fouilles avant de penser aux créanciers de ce cher

ami!

La frise des archers s'allonge. Les lacunes se garnissent: la poitrine,

qui s'était dérobée à toutes les recherches, est enfin apparue; nous

désespérions de rencontrer une figure--le visage est toujours la cible

préférée des destructeurs.--Depuis hier elle est représentée par une

brique émaillée donnant la paupière inférieure d'un œil dessiné de

face, le nez, la joue et une chevelure verte soigneusement calamistrée.

Des émaux de même couleur et de même style que les précédents

reproduisent des archers venant au-devant de leurs frères. Tous les

détails du costume nous sont ainsi connus: jusqu'à la ceinture serrant

la chemise, et que dissimulait le carquois passant sur la hanche gauche.

Sur une même brique apparaît la main d'un Immortel, séparée d'un

caractère cunéiforme blanc par une large raie jaune.

Ainsi qu'à Persépolis, les guerriers montaient la garde devant une

large inscription relatant la généalogie royale et la dédicace du

palais placé sous la protection d'Aouramazda, le plus grand des Dieux.

Près de cette main fut découverte une inscription trilingue, où nous

lûmes le nom de Darius roi et celui d'Otanès le chef des conjurés

contre le mage Smerdis. Ce dernier document confirme Marcel dans la

pensée que les Immortels proviennent du palais du fils d'Hystaspe. Le

nom de Darius se retrouve dans la généalogie de tous les souverains

achéménides; mais Otanès est le compagnon fidèle de Darius Ier.

A la suite des émaux en relief sont venues des frises fleuronnées dont

les dessins, de style grec, rappellent les ornements qui entourent

les bas-reliefs des lions. Seul le couronnement diffère: au lieu des

créneaux ajourés, émaillés sur leurs faces latérales, se présentent des

merlons, bleus sur fond blanc, percés d'une archère verte.

[Illustration: TUMULUS COUPÉ.]

12 janvier.--Bonne journée! Le premier courrier expédié par le consul

de Bassorah faisait au coucher du soleil sa bienheureuse apparition.

Chacun se précipite sur ses lettres et les commence toutes avant d'en

achever aucune. Il est si doux de rentrer en communication avec la

patrie! Pendant quelques heures nous revivons d'une vie extérieure.

Allah Kérim! les nôtres sont en bonne santé.

Puis vient le tour des journaux; je ne m'étais jamais doutée qu'ils

fussent aussi intéressants.

Pour achever de me mettre en joie, j'ai fait deux acquisitions plus

faciles à transporter que le chapiteau bicéphale.

Il ne se passe pas de jour que les femmes nomades ne viennent me

proposer quelque pierre antique. J'achète, sans m'inquiéter de leur

provenance, amulettes et talismans. Ce soir on m'apporta deux cylindres

charmants, propriété, peut-être contestable, d'une belle femme

apparentée à un cheikh dont la tribu fournit la majeure partie de nos

ouvriers arabes.

[Illustration: BIBI MÇAOUDA.]

J'ai accueilli la visiteuse avec une considération marquée. On croirait

qu'elle a emprunté aux teinturiers de nos archers la recette des jaunes

de sa chemise, la couleur pourpre du voile et du turban qui drapent sa

tête, et à leur tailleur le patron de longues manches pointues traînant

jusqu'à terre. Mes efforts pour la déterminer à me céder sa toilette

ont été infructueux: quoique fille d'un haut fonctionnaire du désert,

elle n'avait qu'une chemise.

L'un des cylindres, gravé sur cristal de roche, représente un taureau

ailé, à face humaine, couronné d'une haute tiare. Une inscription de

quatre lignes, en caractères susiens, donne le nom du personnage auquel

appartint ce bijou et celui d'une divinité protectrice. Autour du

second court une scène d'un réalisme transcendant. Le style, hélas!

charmant, de cette singulière intaille, décèle la main délicate et le

burin artistique d'un graveur grec.

Comme j'enfilais ces petites merveilles sur la longue ficelle où

prennent rang tous «mes talismans»:

«Enrouleras-tu ce beau collier autour du cou ou des poignets?» m'a

demandé Bibi Mçaouda.

Elle ignorait que les abeilles ne travaillent pas pour elles.

[Illustration: PETITES BASES DE COLONNES. (Voyez p. 309.)]

[Illustration: TRANSPORT DES CAISSES DANS LA VALLÉE. (Voyez p. 324.)]

XVIII

L'école des mulets.--Les derniers Immortels.--Emballage du

chapiteau.--Seïd Ali.--Mirza Taguy.--Visite de Mozaffer el

Molk.--Voyage à Dizfoul.

27 janvier.--Mon enthousiasme pour mes douze fils les Immortels n'a

d'égal que la crainte de ne pouvoir montrer à la France cette merveille

artistique, ce surprenant spécimen de la céramique antique.

Il est des heures de découragement où je regrette les efforts accumulés

pour mener à bien une œuvre trop difficile, et où je m'avoue, très

bas, qu'il vaudrait mieux courir la plaine à la recherche des fleurs

mi-écloses et des joyeuses alouettes que de vivre dans un puits au

risque d'être ensevelie vivante sous des centaines de mètres cubes de

terre. Pour conclure, je regagne mon trou émaillé et n'en sors qu'avec

le dernier ouvrier.

Des émissaires ont offert aux tcharvadars de Dizfoul un prix double de

la location habituelle; des cavaliers se sont dirigés vers les tribus

importantes. Les uns revinrent prétendant que l'on ne saurait trouver

en ville une bête de somme disponible; les autres assurèrent que les

nomades, au moment de semer l'orge, ne se dessaisiraient de leurs

animaux sous aucun prétexte. Papi Khan se présentait le lendemain de

leur retour. Son fils renaît à la vie. Depuis trois semaines cet enfant

n'est pas retombé dans les horribles crises qui le tuent. Il monte à

cheval, reprend appétit et viendra un de ces jours nous rendre ses

devoirs.

Je pensai aussitôt à exploiter la reconnaissance emphatique de Papi

Khan. Dame! quand on a un chapiteau et des Immortels sur les bras!

Bref, je lui demandai de nous louer des mulets.

«Ceux que je possède sont trop maigres et ne pourraient traîner vos

charrettes,» répondit-il.

Un mot d'ordre sévère a été donné, personne ne l'enfreindra. Papi Khan

est aussi reconnaissant qu'un nomade peut l'être et il ne s'exposerait

pas, sans de bien graves motifs, à voir tarir la source du médicament

qui rend la santé à son fils unique.

Nous ne pouvions demeurer plus longtemps dans l'incertitude: Marcel fit

appeler Ousta Hassan, notre grand augure, et lui ordonna de se rendre à

la ville, afin de tenter un suprême effort auprès des muletiers.

Le digne maçon rentrait deux jours plus tard, la figure consternée:

«J'ai rencontré le chef de mon quartier. Que viens-tu faire ici?

m'a-t-il dit. Les Faranguis ont bien tort de s'inquiéter de caisses, de

charrettes et de mulets. Quand ils auront dépensé leur dernier _chaï_,

le Divan ne leur laissera pas emporter une pierre.»

Ousta Hassan retourna la tête de son âne et revint à Suse. Cependant il

a mis la main sur un seïd authentique, qui ne craint personne, se moque

des mollahs avec la même désinvolture qu'il se rit du hakem, et se

trouve, en raison de la grosseur de son turban, dans une situation à ne

pas regarder si c'est Allah ou Chitan qui lui propose une bonne affaire.

Un courrier du gouverneur accompagnait Ousta Hassan. Il apportait

quelques mots aimables de l'excellent docteur Tholozan et une lettre

officielle. Notre chargé d'affaires rappelle à Marcel la convention

passée entre la France et la Perse et le terme de la fatale échéance.

Le délai du 1er avril expiré, la légation, paraît-il, se désintéressera

de nous et de nos affaires.

Voilà une dépêche encourageante!

Marcel profita du courrier pour écrire à Mozaffer el Molk et le prier

de ne pas entraver les charrois.

A Suse · 第 21 / 26 段