et connaît sans pendule l'instant du déjeuner, s'avança et, d'un ton
solennel: «Madame est servie!»
Je me serais crue à Paris, si une merveilleuse cabriole de l'Agneau en
chef n'était venue me rappeler à la réalité. J'ai remercié nos deux
camarades de la double surprise qu'ils m'avaient préparée, et baisé les
oreilles noires de notre clown favori. Depuis, Barrè bachy est enflé
de vanité. Il a déclaré qu'un personnage de son mérite ne pouvait plus
frayer avec de vulgaires moutons dont la vie s'écoule entre une botte
de foin et un billot; un berger spécial lui est nécessaire; il en
viendra bientôt à réclamer la garde du troupeau.
Nous avons célébré la fête du 1er janvier par une longue promenade à
cheval. Après la paye, nous courûmes dans la vallée et suivîmes la
ligne des tumulus, qui s'étend le long de l'Eulæus, depuis le Takhtè
Soleïman jusqu'à une surélévation située au nord-est de Suse.
Des pierres blanches avaient été signalées en ce point: trois bases
de colonnes de style achéménide, d'un module plus petit que celles de
l'apadâna.
Deux tombes sont fraîchement creusées sur la hauteur.
Quelle singulière tradition engage les Arabes à choisir comme sépulture
des tumulus antiques et à dormir le dernier sommeil sur les œuvres
détruites des générations disparues! Selon que les troupeaux paissaient
à droite ou à gauche, au nord ou au sud, les pères ensevelirent les
aïeux sur le site de Djundi Chapour, auprès du tombeau de Daniel, sur
les sommets de Docelladj, du tell Soleïman, de Suse, de Sendjar ou sur
de petits mamelons qui passeraient inaperçus si de temps à autre on n'y
voyait une butte de terre fraîchement remuée et de la longueur d'un
être humain. Les urnes funéraires parthes exhumées des tumulus susiens
durant nos dernières fouilles prouvent combien il faudrait remonter
dans le passé pour retrouver l'origine de cette coutume, qui survivra
encore à de nombreuses générations. Pour moi, j'ai la conviction qu'en
la plupart des cas les hautes nécropoles choisies par les Arabes de la
Susiane dissimulent des édifices antiques. Les tombes d'aujourd'hui
reposent sur les ruines d'hier et les protègent des profanations
humaines.
Marcel voudrait tenter une attaque auprès des bases de colonne; le mal
est que la surveillance sera difficile. Lancés au galop de charge, nous
avons mis trente minutes pour regagner la maison. On verra plus tard!
2 janvier.--Aujourd'hui n'est pas fête comme hier. Les cavaliers
envoyés à la recherche de bateaux et de bateliers ont visité sans
succès Chouster, Bend Akhil, Kalehè-Bender et Ahwaz. En rentrant, ils
ont unanimement déclaré que leurs efforts avaient été infructueux. Nul
ne veut s'aventurer sur un fleuve aux vapeurs pestilentielles, dont les
eaux sont peuplées de monstres marins et les rives de fauves terribles.
Je crains bien que nous ne soyons forcés de charger sur des charrettes
les divers fragments du chapiteau, et de les acheminer successivement
sur Ahwaz.
Jean-Marie travaille au bâti qui réunira les quatre roues apportées
l'année dernière; mais les animaux de trait et les harnais, où les
trouver?
M. Houssay partira demain pour Dizfoul et priera le gouverneur de nous
prêter, contre rémunération, les chevaux de ses deux canons. En cas de
refus, il ramènera les cordonniers de la ville; nous leur ferons coudre
des harnais, tandis que l'on dressera mulets et charretiers.
Sur le soir, des funérailles ont été célébrées au pied de la citadelle;
elles m'ont paru grandioses, toutes pauvres qu'elles étaient. Les
Orientaux comprennent mieux que nous la majesté de la mort. Aucun de
ces décors si chers aux nations latines, aucune de ces guirlandes de
fleurs, dérisoire contraste avec la fin dernière.
La poussière est rendue à la poussière avec respect, mais avec
simplicité et tranquillité d'âme, car le musulman considère la mort
comme une des conséquences de la loi fatale qui régit l'univers. La
destinée de l'enfant est fixée dès son premier souffle; d'immuables
décrets règlent le nombre des jours, des minutes, des secondes qui
lui sont accordés; les efforts des humains ne sauraient prolonger ou
raccourcir la durée de la vie. C'était écrit! Seuls les impies donnent
à la disparition des êtres une importance qu'elle n'a point dans
l'œuvre divine.
Pleure-t-on après le printemps et l'été, quand vient l'hiver? Il faut
savoir quitter la vie comme tombe l'olive mûre, en bénissant la terre
qui l'a nourrie, l'arbre qui l'a portée.
Mourir, c'est renaître. N'ont-elles pas une tradition éternelle, ces
générations d'oiseaux qui depuis des milliers d'années traversent la
plaine, obscurcissant le ciel comme un nuage vivant, plus nombreuses
que les sables du désert chassés par l'aquilon? Les voilà formées en
colonne: éclaireurs, avant-garde, corps d'armée, traînards, invalides
ou paresseux, rangés en ordre de marche. La trombe passe, rien ne la
fera dévier de sa route. Hélas! comme ces oiseaux, l'homme est un
voyageur. «Garde-toi de t'attacher à ce monde. C'est un étranger qui
reçoit chaque jour de nouveaux convives. Est-il permis d'aimer la vie,
cette fiancée qui change sans cesse d'amants? Sois bon et bienfaisant;
l'an prochain ta maison aura un autre maître.»
4 janvier.--La saison des pluies vient d'être inaugurée à grand
orchestre. Depuis deux jours nous sommes sous l'eau. Afin d'occuper mes
loisirs, j'ai commencé l'emballage des archers. Chaque pièce reçoit
un numéro d'ordre inscrit dans un répertoire. Il suffira désormais de
reconnaître les briques et de les rapporter sur une aquarelle générale,
pour posséder l'inventaire de nos richesses, sans les exposer aux
regards indiscrets. Vingt caisses s'empilent ce soir dans le magasin et
la salle à manger; la pluie passée, il faudra les évacuer au dehors,
sous peine de ne pouvoir loger les nouvelles découvertes.
Tout en emballant, je prête l'oreille. Jean-Marie et Ousta Hassan ne
cessent de causer. L'un s'obstine à ne pas apprendre un mot de persan
et prétend être compris; l'autre s'efforce de saisir les finesses du
_mocco_, mais ne peut dompter les difficultés de ce merveilleux idiome.
[Illustration: DÉBLAYEMENT DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS MNÉMON. (Voyez p.
305.)]
«Quelles bourriques que ces charpentiers persans! disait notre
Toulonnais: je n'ai jamais vu de gens aussi bouchés! Et ce maçon, ce
Parisien de Landerneau, je lui ai dit trois fois de ne pas toucher à
cette planche; je tourne le dos, la voilà fendue en deux morceaux!»
Réplique d'Ousta Hassan:
«Le brave homme que ce Jean-Marie! Je suis sûr qu'il me félicite de
l'imperméabilité de mes toitures!»
Comme j'achevais une toilette sommaire après la fermeture de la
vingtième caisse: «Pan, pan!--Qui est là?--C'est le percepteur des
contributions directes,» crie Marcel.
En quel pays sommes-nous tombés, bon Dieu!
Un vieux cheikh, dont les tentes se dressent au nord du tumulus, prend
la parole dès mon entrée dans la salle commune:
«Khanoum, j'ai déjà expliqué à Saheb le but de ma visite. Dans le
Faranguistan, quand vous bâtissez une maison en un lieu bien exposé,
vous payez une redevance au padichah?
--Sans doute.
--Vous êtes venus à Suse, vous avez construit un palais sur les terres
que pacagent mes troupeaux: vous me devez un dédommagement.
--Quelles sont tes prétentions?
--Je veux un couteau.
--Distinguons: si tu veux un couteau à titre de contribution foncière,
tu ne l'auras pas, parce que tu n'es padichah ni du Faranguistan
ni d'autre lieu; si tu le réclames comme don de bonne amitié et
d'excellent voisinage, tes souhaits seront exaucés!
--Khanoum, vous raisonnez aussi bien qu'un mollah; mais donnez-moi donc
le couteau!»
8 janvier.--Le déluge a cessé, l'arc-en-ciel est apparu, jetant
l'écharpe d'Iris sur un horizon encore lourd de vapeurs humides. La
tranchée des Immortels est noyée, inaccessible.
Depuis le commencement de la semaine, les Dizfoulis ont été reportés
sur l'apadâna, dont on découvre les dallages à deux et trois mètres de
profondeur.
D'abord attaqué sous la colonnade de l'est, le sol s'est montré plus
prodigue de buissons aux énormes racines, de débris de poteries et de
matériaux pilés que de marbre sculpté.
Dieu merci, la colonnade ouest a été plus généreuse: non seulement on
a retrouvé trois bases de colonnes placées à la suite de celle que
nous avions déblayée l'année dernière, mais encore un fragment de fût
cannelé et, auprès de lui, le corps et la tête de l'un de ces taureaux
accouplés qui formaient l'élément principal des chapiteaux de l'apadâna.
Ces pièces sont couchées là où elles s'abîmèrent il y a deux mille ans.
«Je ferai venir contre les peuples d'Élam, dit le Seigneur, les quatre
vents des quatre coins de la terre, et disperserai les nations dans
tous ces vents, et il n'y aura point de contrée où les fugitifs d'Élam
n'aillent chercher leur retraite.»
[Illustration: LA COLONNADE OUEST DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS.]
Quand je passe auprès de ces monolithes énormes, je me sens prise d'un
profond respect pour les hommes qui les amenèrent des monts Bakhtyaris,
taillèrent ces marbres noirs d'une finesse et d'une dureté sans
pareilles, et eurent l'audace d'asseoir des colosses sur des fûts hauts
de vingt mètres.
Cette fouille, d'ailleurs fort intéressante, est une source de soucis
et de regrets: le corps du taureau, taillé dans un seul bloc de marbre,
pèse plus de douze mille kilos; nous n'avons pas même cubé le fût, tant
ses tronçons dépassent le poids que nos ressources restreintes nous
permettent d'ébranler et d'amener à la côte.
9 janvier.--Le retour de M. Houssay ne développera pas chez nous un
enthousiasme immodéré pour les sculptures pesantes. Le gouverneur de
Dizfoul reçut froidement notre ambassadeur. Il l'entretint de statues
d'or, de trésors et de firmans. A l'entendre, nous déroberions au
Chah d'immenses richesses. Pour parler net, il refusa les chevaux
d'artillerie et leur harnachement, parce qu'il ne peut nous autoriser à
emporter les pierres des palais.
[Illustration: CHAPITEAU ET FÛT DE COLONNE.]
«M. Dieulafoy n'a pas trouvé une parcelle de métal précieux, répliqua
M. Houssay; d'autre part, il restera sur le tumulus beaucoup plus de
_pierres_ que nous n'en pourrons emballer.»
Il n'est pire sourds que les sourds volontaires.
La ville était d'ailleurs fort émue. Plusieurs grands personnages sur
lesquels Mozaffer el Molk s'est dédommagé de sa mésaventure avec les
prêtres de Dizfoul ont été saisis et enchaînés; Aga Reza, l'un des
plus gros bonnets de la cité, demeurera sous les verrous jusqu'au
complet payement d'une contribution arbitraire de quatre-vingt mille
francs. Ces faits n'étaient pas de nature à mettre en joie le
sous-gouverneur, mais, de l'avis de M. Houssay, ils ne lui ont pas
dicté sa détermination.
Il fallut se rabattre sur les cordonniers de Dizfoul. Suse se
glorifiera bientôt de les posséder tous. Ces artistes viendront
discuter avec mon mari l'avant-projet, le bordereau et le
détail estimatif des harnais qui nous sont nécessaires. Comment
fabriquera-t-on les colliers et les traits? Le bazar ne saurait fournir
ni cordes résistantes ni cuirs épais.
[Illustration: CORPS DU TAUREAU. (Voyez p. 306.)]
11 janvier.--La pluie nous fait faux bond; j'en suis ravie: la
résurrection des Immortels va reprendre son cours régulier. Puis, quand
il fait soleil, les barbes de la mission ne se mettent pas en frais
d'inventions culinaires.
Hier M. Babin se vengea de deux jours de claustration en confectionnant
une crème; afin d'adoucir le lait un peu sur, mon mari et le hakim
bachy décrétèrent qu'on y devait ajouter la graisse d'une queue de
mouton. Ce laitage était exquis... à rendre l'âme. Barrè bachy lui-même
s'est récusé. A ce propos, je suis en froid avec l'Agneau en chef; il
n'a qu'un souci: croquer les radis, les épinards et les salades; moi,
qu'un désir, lui inculquer un peu de respect pour notre potager.
Aujourd'hui d'autres pensées nous assiègent; Marcel court du tumulus
achéménide aux fortifications, des fortifications aux fouilles du petit
monument que nous reconnûmes le 1er janvier dans la plaine. Vingt Loris
déblayent un édicule dont il est difficile de préciser la destination.
Les ouvriers dégagèrent d'abord une quatrième base de colonne. Marcel,
se départant de sa réserve première, traça une tranchée qui amena la
découverte de larges degrés. Au bas de ces marches se présentait un
dallage; au centre de ce dallage une cour carrée, au milieu de la cour
des gradins.
L'édifice était porté sur un soubassement haut de deux mètres. La rampe
d'accès aboutissait à un porche qui rappelait ceux des petits palais
persépolitains. On doit exclure l'hypothèse d'une salle hypostyle: les
bases retrouvées appartiennent à un ordre toujours employé au dehors.
Derrière le porche, une salle rectangulaire, une tribune à deux
colonnes, les degrés intérieurs et une cour encadrée par un promenoir
dallé. Les élargissements de ce promenoir correspondaient à des seuils
de porte, et deux petits escaliers à des vestibules symétriques qui
s'ouvrent sous le porche extérieur. Des massifs de cailloux placés à
droite et à gauche des degrés supportaient sans doute des stèles ou des
statues; les gradins situés au centre de la cour, un autel semblable
aux atechgâs représentés sur les bas-reliefs de Persépolis; les minces
couches de gravier signalées sur la face postérieure de la cour, des
objets d'un faible poids, tels que sièges ou bassins à ablutions.
La construction était trop pauvre pour un palais. D'autre part,
l'aspect du monument, son porche hypostyle, son soubassement élevé,
sa rampe d'accès, sa forme typique indiquent qu'il ne s'agit pas non
plus d'une demeure particulière. Dans quelle catégorie ranger notre
petit édifice? Il est impossible de méconnaître le plan, les caractères
essentiels des temples gréco-asiatiques et des _zigourats_ babyloniens.
On devrait peut-être considérer cette œuvre comme un composé des
édifices religieux de la Hellade et de la Chaldée, mélange aussi
complexe que la nature des dieux qui y étaient adorés.
Strabon aurait parlé avec raison des temples de la Perse. Est-ce à dire
qu'Hérodote eut tort de nier leur existence? Au moment où écrivait
l'historien des guerres médiques, le mazdéisme ne donnait pas asile à
des dieux adorés dans des enceintes couvertes, tandis que plus tard
l'atechgâ lui-même fut caché aux regards des profanes. Le porche
intérieur remplacerait le takht ou trône sur lequel se tient le roi
dans les bas-reliefs de Persépolis.
En ce cas les petits tumulus de la plaine seraient les derniers
débris de temples construits, les uns dans la période élamite, les
autres à l'époque d'Artaxerxès Mnémon et des princes achéménides qui
favorisèrent l'introduction des cultes sémitiques. Notre monument
représenterait un de ces édifices religieux, une simple église de
faubourg.
Le projet d'attaquer plusieurs surélévations artificielles avait
été abandonné après l'étude de l'une d'elles, affouillée depuis des
siècles par le Chaour. Sur la coupe verticale, aussi nette que si elle
était l'œuvre de Durandal, on apercevait le sol d'une cour, des murs
éboulés, mais nulle trace d'habitation élégante. Chacun des monticules
de la plaine correspondrait à des constructions en pisé qu'il nous est
interdit de déblayer, étant données notre détresse financière et la
brièveté de notre séjour. Pourtant l'événement a prouvé qu'il eût été
regrettable de n'en interroger aucun.
14 janvier.--M. Babin dresse un plan, fidèle image du terrain; M.
Houssay étudie une araignée géante et des serpents omnicolores trouvés
dans les déblais; Jean-Marie entreprend deux charrettes nouveau modèle,
_Dieulafoy invenit_. Roues, essieux, bâti, sont de bois. Des harnais
miraculeux dus à la collaboration des membres de la mission et des
cordonniers de Dizfoul serviront à traîner ces carrosses magiques. Avec
du coton on fabriquera des cordes, avec des cordes des traits; dans le
cuir réservé aux semelles de bottes on taillera des bricoles. Crochets,
anneaux, chaînons, seront, tant bien que mal, forgés à Dizfoul.
Le harnachement de douze bêtes doit être livré dans les premiers jours
de février. Quelle saignée à la bourse de la mission!
Aussi bien, Mirza Taguy, doublure du célèbre Abdoul-Kaïm, qui venait
prier Marcel de payer ses dettes, n'a-t-il pas été accueilli avec les
égards dus à l'élève favori de notre ancien tortionnaire.
Il faut songer aux fouilles avant de penser aux créanciers de ce cher
ami!
La frise des archers s'allonge. Les lacunes se garnissent: la poitrine,
qui s'était dérobée à toutes les recherches, est enfin apparue; nous
désespérions de rencontrer une figure--le visage est toujours la cible
préférée des destructeurs.--Depuis hier elle est représentée par une
brique émaillée donnant la paupière inférieure d'un œil dessiné de
face, le nez, la joue et une chevelure verte soigneusement calamistrée.
Des émaux de même couleur et de même style que les précédents
reproduisent des archers venant au-devant de leurs frères. Tous les
détails du costume nous sont ainsi connus: jusqu'à la ceinture serrant
la chemise, et que dissimulait le carquois passant sur la hanche gauche.
Sur une même brique apparaît la main d'un Immortel, séparée d'un
caractère cunéiforme blanc par une large raie jaune.
Ainsi qu'à Persépolis, les guerriers montaient la garde devant une
large inscription relatant la généalogie royale et la dédicace du
palais placé sous la protection d'Aouramazda, le plus grand des Dieux.
Près de cette main fut découverte une inscription trilingue, où nous
lûmes le nom de Darius roi et celui d'Otanès le chef des conjurés
contre le mage Smerdis. Ce dernier document confirme Marcel dans la
pensée que les Immortels proviennent du palais du fils d'Hystaspe. Le
nom de Darius se retrouve dans la généalogie de tous les souverains
achéménides; mais Otanès est le compagnon fidèle de Darius Ier.
A la suite des émaux en relief sont venues des frises fleuronnées dont
les dessins, de style grec, rappellent les ornements qui entourent
les bas-reliefs des lions. Seul le couronnement diffère: au lieu des
créneaux ajourés, émaillés sur leurs faces latérales, se présentent des
merlons, bleus sur fond blanc, percés d'une archère verte.
[Illustration: TUMULUS COUPÉ.]
12 janvier.--Bonne journée! Le premier courrier expédié par le consul
de Bassorah faisait au coucher du soleil sa bienheureuse apparition.
Chacun se précipite sur ses lettres et les commence toutes avant d'en
achever aucune. Il est si doux de rentrer en communication avec la
patrie! Pendant quelques heures nous revivons d'une vie extérieure.
Allah Kérim! les nôtres sont en bonne santé.
Puis vient le tour des journaux; je ne m'étais jamais doutée qu'ils
fussent aussi intéressants.
Pour achever de me mettre en joie, j'ai fait deux acquisitions plus
faciles à transporter que le chapiteau bicéphale.
Il ne se passe pas de jour que les femmes nomades ne viennent me
proposer quelque pierre antique. J'achète, sans m'inquiéter de leur
provenance, amulettes et talismans. Ce soir on m'apporta deux cylindres
charmants, propriété, peut-être contestable, d'une belle femme
apparentée à un cheikh dont la tribu fournit la majeure partie de nos
ouvriers arabes.
[Illustration: BIBI MÇAOUDA.]
J'ai accueilli la visiteuse avec une considération marquée. On croirait
qu'elle a emprunté aux teinturiers de nos archers la recette des jaunes
de sa chemise, la couleur pourpre du voile et du turban qui drapent sa
tête, et à leur tailleur le patron de longues manches pointues traînant
jusqu'à terre. Mes efforts pour la déterminer à me céder sa toilette
ont été infructueux: quoique fille d'un haut fonctionnaire du désert,
elle n'avait qu'une chemise.
L'un des cylindres, gravé sur cristal de roche, représente un taureau
ailé, à face humaine, couronné d'une haute tiare. Une inscription de
quatre lignes, en caractères susiens, donne le nom du personnage auquel
appartint ce bijou et celui d'une divinité protectrice. Autour du
second court une scène d'un réalisme transcendant. Le style, hélas!
charmant, de cette singulière intaille, décèle la main délicate et le
burin artistique d'un graveur grec.
Comme j'enfilais ces petites merveilles sur la longue ficelle où
prennent rang tous «mes talismans»:
«Enrouleras-tu ce beau collier autour du cou ou des poignets?» m'a
demandé Bibi Mçaouda.
Elle ignorait que les abeilles ne travaillent pas pour elles.
[Illustration: PETITES BASES DE COLONNES. (Voyez p. 309.)]
[Illustration: TRANSPORT DES CAISSES DANS LA VALLÉE. (Voyez p. 324.)]
XVIII
L'école des mulets.--Les derniers Immortels.--Emballage du
chapiteau.--Seïd Ali.--Mirza Taguy.--Visite de Mozaffer el
Molk.--Voyage à Dizfoul.
27 janvier.--Mon enthousiasme pour mes douze fils les Immortels n'a
d'égal que la crainte de ne pouvoir montrer à la France cette merveille
artistique, ce surprenant spécimen de la céramique antique.
Il est des heures de découragement où je regrette les efforts accumulés
pour mener à bien une œuvre trop difficile, et où je m'avoue, très
bas, qu'il vaudrait mieux courir la plaine à la recherche des fleurs
mi-écloses et des joyeuses alouettes que de vivre dans un puits au
risque d'être ensevelie vivante sous des centaines de mètres cubes de
terre. Pour conclure, je regagne mon trou émaillé et n'en sors qu'avec
le dernier ouvrier.
Des émissaires ont offert aux tcharvadars de Dizfoul un prix double de
la location habituelle; des cavaliers se sont dirigés vers les tribus
importantes. Les uns revinrent prétendant que l'on ne saurait trouver
en ville une bête de somme disponible; les autres assurèrent que les
nomades, au moment de semer l'orge, ne se dessaisiraient de leurs
animaux sous aucun prétexte. Papi Khan se présentait le lendemain de
leur retour. Son fils renaît à la vie. Depuis trois semaines cet enfant
n'est pas retombé dans les horribles crises qui le tuent. Il monte à
cheval, reprend appétit et viendra un de ces jours nous rendre ses
devoirs.
Je pensai aussitôt à exploiter la reconnaissance emphatique de Papi
Khan. Dame! quand on a un chapiteau et des Immortels sur les bras!
Bref, je lui demandai de nous louer des mulets.
«Ceux que je possède sont trop maigres et ne pourraient traîner vos
charrettes,» répondit-il.
Un mot d'ordre sévère a été donné, personne ne l'enfreindra. Papi Khan
est aussi reconnaissant qu'un nomade peut l'être et il ne s'exposerait
pas, sans de bien graves motifs, à voir tarir la source du médicament
qui rend la santé à son fils unique.
Nous ne pouvions demeurer plus longtemps dans l'incertitude: Marcel fit
appeler Ousta Hassan, notre grand augure, et lui ordonna de se rendre à
la ville, afin de tenter un suprême effort auprès des muletiers.
Le digne maçon rentrait deux jours plus tard, la figure consternée:
«J'ai rencontré le chef de mon quartier. Que viens-tu faire ici?
m'a-t-il dit. Les Faranguis ont bien tort de s'inquiéter de caisses, de
charrettes et de mulets. Quand ils auront dépensé leur dernier _chaï_,
le Divan ne leur laissera pas emporter une pierre.»
Ousta Hassan retourna la tête de son âne et revint à Suse. Cependant il
a mis la main sur un seïd authentique, qui ne craint personne, se moque
des mollahs avec la même désinvolture qu'il se rit du hakem, et se
trouve, en raison de la grosseur de son turban, dans une situation à ne
pas regarder si c'est Allah ou Chitan qui lui propose une bonne affaire.
Un courrier du gouverneur accompagnait Ousta Hassan. Il apportait
quelques mots aimables de l'excellent docteur Tholozan et une lettre
officielle. Notre chargé d'affaires rappelle à Marcel la convention
passée entre la France et la Perse et le terme de la fatale échéance.
Le délai du 1er avril expiré, la légation, paraît-il, se désintéressera
de nous et de nos affaires.
Voilà une dépêche encourageante!
Marcel profita du courrier pour écrire à Mozaffer el Molk et le prier
de ne pas entraver les charrois.