cubant plus d'un mètre. A la partie supérieure une excavation, taillée
au ciseau, recevait la crapaudine de métal où se mouvait le vantail.
L'ensemble du monument reposait sur une fondation de gravier. A droite
gisait l'urne d'albâtre qui contenait les textes commémoratifs.
D'autres avant nous creusèrent sous la pierre un étroit chemin,
violèrent ce vase et retirèrent les cylindres ou les sceaux gravés au
nom du souverain qui ordonna l'érection de la porte. Mêlées aux terres,
se trouvaient des feuilles de bronze repoussé, revêtement incontestable
des huisseries de cèdre dont les fibres adhèrent encore aux clous.
Le dessin est simple, charmant, franchement déduit de l'emploi des
matériaux.
Imaginez un blindage composé de plaques carrées, d'un pied de côté.
Chaque carré est réuni à son voisin par trois listels de bronze
creusant dans le vantail ces larges rainures si chères aux décorateurs
assyriens et que l'on désigne sous le nom de refend. Le milieu de
chaque plaque est orné d'une double marguerite, dont les contours sont
repoussés au marteau.
Comme il fallait river ces lames de bronze et les relier aux ais, on
les entoura d'une rangée de clous à tête ronde, puis on fixa des clous
au sommet des pétales de la marguerite et au centre de l'ovaire.
Le fragment retrouvé forme un carré complet et présente tous les
éléments de la décoration.
Crapaudine de grandeur colossale, débris de belles huisseries, double
carrelage rencontré derrière la baie, inscription cunéiforme, linteaux
et colonnes brisés, démontrent clairement que nous avons découvert
l'emplacement de l'une de ces portes monumentales, orgueil des
souverains de l'Orient. Cette porte mettait en communication médiate
les demeures royales et la ville.
L'année dernière, malgré trois mois de pénibles efforts, nous ne
parvînmes pas à déchirer les voiles des grandes entrées du palais:
aujourd'hui une baie s'abandonne sans fausse honte ni coquetterie. Les
vieux édifices auraient-ils une âme de femme?
Le style des émaux et des ornements, les caractères de l'épigraphe, la
crapaudine géante scellée au niveau du palais d'Artaxerxès, indiquent
que le monument, comme l'apadâna, appartient à la période achéménide.
25 décembre.--_O patria! O Divum domus Ilium!_
L'homme transporte en tous lieux une patrie idéale, composée de ce
qu'il a vu et aimé, et il s'y blottit sans cesse, alors même qu'il
parcourt et semble habiter un monde étranger.
Hier au soir, l'évocation du toit paternel fit pâlir le palais des
Grands Rois. C'était comme un tableau qui se déroulait, visible à
travers des milliers de lieues.
Sous un lourd manteau de neige la terre est couverte, là-bas, très
loin. La bise fait bruire les chênes séculaires qui ploient sous le
fardeau d'une mousse cristallisée; d'immenses pelouses s'étendent,
semblables à des lacs polaires. A travers les hautes cimes des sapins
pointus courent des rubans d'argent qui se tordent, s'enroulent et se
déroulent pour atteindre une ceinture de forêts sombres. Aucun pied n'a
foulé ces chemins immaculés.
L'heure est tardive, la nuit noire, tout est calme, paisible,
silencieux auprès du grand castel où j'ai passé mon enfance. On ne
distinguerait même pas ses tours hautes et massives, si la terre pâle
n'envoyait sur les murs des reflets transparents.
Les tourbillons de neige ont caché les fossés, dernière défense de
la citadelle, sous les plis traîtres d'un linceul éburnéen. Plus de
pont-levis à baisser devant l'unique porte du château, plus d'appel au
gardien du donjon. De pesantes huisseries s'appliquent sur les montants
de pierre, mais elles ne tournent jamais sur leurs gonds rouillés.
Que les moissonneurs passent en une claire nuit d'été, gagnant les
champs longtemps avant l'aube, qu'un mendiant cherche l'hiver un abri,
et toujours ils trouveront ouverte la baie hospitalière. Entrons. La
cour paraît immense dans sa froide nudité, entourée de murs percés et
repercés de fenêtres d'âge et de styles disparates, voilés sous les
guirlandes de lierres deux fois centenaires. Comme dans la campagne, un
tapis de neige couvre le sol; comme dans la campagne, tout est silence,
tout est sommeil.
Soudain les vitraux des croisées gothiques s'éclairent; des lueurs
fugitives courent dans la galerie du premier étage. Au rez-de-chaussée
les portes s'ouvrent; des paysannes, la coiffe blanche serrée sur de
petits bandeaux argentés, le visage ridé par les années, le travail et
les soucis, avancent prudemment la tête, surprises d'être debout par un
temps si rigoureux, à une heure aussi tardive.
Mais voici la tour où s'enroule en une longue spirale l'escalier de
pierre. Un vieux prêtre apparaît, tout frileux, son bréviaire à la
main; il murmure, dans un demi-sommeil, une courte prière. Il se
réveillera en entrant dans la chapelle.
Je vois ma petite nièce, une adorable enfant, la fleur de la maison.
Les grandes marches qui résonnaient sous les pas des chevaliers bardés
de fer sont trop étroites pour elle: elle en saute toujours deux.
(C'était jadis mon ambition, et je ne réussis à la satisfaire qu'après
m'être fendu la tête.) Puis viennent la mère et la grand'mère, avec
ses grands yeux clairs. Le visage charmant de l'aïeule s'illumine d'un
sourire, et pourtant le grand corps majestueux qu'il couronne s'appuie
péniblement sur des serviteurs fidèles.
Les clochettes tintent, carillonnent, la grosse cloche prend part au
concert, l'orgue vibre sous la voûte gothique semée d'étoiles d'or,
rayée de nervures qui viennent reposer sur les froides têtes des sires
de Terride.
Métayers, villageois, hommes et femmes, grands et petits, entrent, se
pressent, et la messe commence, la messe de minuit.
Quelle placidité sur les figures tannées de ces paysans vêtus de bure,
tenant à la main le bonnet phrygien des Languedociens ou le béret des
Béarnais, les yeux fixés sur l'autel flamboyant, suivant, sans le
comprendre, un office où tous les versets sacrés respirent la joie et
l'allégresse!
Pourquoi Jésus est-il né pendant un froid hiver? pensent-ils. Pourquoi
n'eut-il pas, comme nos châtelaines, bon feu, bon gîte? Pourquoi, s'il
préférait l'étable au château, ne vint-il pas au monde en la chaude
saison de la moisson dorée, sur une gerbe encore parée de ses épis
entremêlés de bluets et de coquelicots?
Comme vous, paysans au cœur compatissant, je me posais ces questions et
je les laissais sans réponse. Ici je reconstitue tout autre le tableau
de la Nativité; il m'a suffi de sortir un instant de notre maison et de
promener mes regards autour de moi.
De la solitude où Suse cache ses malheurs, de l'uniformité
ininterrompue de la plaine, du silence et de l'abandon aussi solennels
que le tumulte, aussi vastes que les bruits humains qui retentissaient
jadis sur ce sol, semble s'accroître l'immensité du firmament. La voûte
céleste est claire, limpide, argentée; la Voie lactée la traverse.
Jupiter scintille tel qu'un soleil nocturne; l'air est doux. Si les
Mages eurent un souci dans leur voyage à la recherche de l'enfant,
ce ne fut pas de traverser des plaines neigeuses et glacées, mais de
retrouver tous les soirs leur guide stellaire au milieu des millions
de mondes, fleurs de feu suspendues au dôme infini, et des météores
filants qui parcourent l'espace comme d'éclatantes fusées.
C'est par une nuit sereine, sous un climat clément, que Jésus naquit.
«Or il arriva qu'en ces jours il parut un édit de César Auguste pour le
dénombrement des habitants de toute la terre.»
Joseph et Marie partent; ils vont se faire inscrire à Bethléem, parce
que tous deux sont de la maison de David.
Un soir ils s'arrêtent dans un de ces caravansérails si communs en
Orient.
Marie et Joseph sont pauvres; ils n'oseraient prétendre aux chambres
closes ménagées près de la porte: elles sont réservées aux voyageurs
riches, accompagnés de serviteurs. Qui veillerait sur l'âne chargé
de leurs bagages? Les deux étrangers entrent, tels que des gens de
leur condition, dans une de ces longues galeries qui entourent la
cour. Une nef occupe le centre, à droite et à gauche des collatéraux
voûtés. Ceux-ci, où se pressent, voraces, mulets, ânes et chevaux;
ceux-là, élevés de quelques marches au-dessus du sol et réservés aux
propriétaires des bêtes de somme.
Les temps sont venus, un enfant vagit. C'est la loi commune des
Orientaux de naître ou de mourir au grand air, sous le ciel en été,
sous une tente ou un caravansérail en hiver. L'Évangile nous montre la
Vierge calme et sereine, couchant son fils dans une crèche; pourquoi se
troublerait-elle? Joseph et Marie ne souffrent point du froid, parce
que les animaux entretiennent dans les galeries une douce chaleur; ils
ne rougissent point d'habiter une étable, parce que leur esprit n'a
jamais conçu l'idée d'une hôtellerie telle que l'entend le touriste
occidental. Contents sont-ils d'avoir atteint le but de leur voyage et
un abri où l'eau et la paille ne manquent pas.
Quand les Mages se présentent pour offrir l'or, l'encens et la myrrhe,
un sentiment de fausse honte traverse-t-il l'esprit de la Vierge? Non;
elle leur montre Jésus couché dans une crèche: «Et, prosternés, ils
l'adorent.» Puis ces voyants regagnent leur pays sans modifier l'état
de ce nouveau-né auquel ils viennent de rendre un si étonnant hommage.
C'est que cet état n'avait rien d'anomal.
L'été dernier j'arrivai au bord de l'Ab-Dizfoul comme une tribu
achevait de le traverser. Pasteurs et brebis, chameaux et mulets
chargés, avaient gravi la rive voisine. Seule une femme, fort
affairée, demeurait assise sur la berge où le hasard m'avait conduite.
Je m'approchai et la vis donner une forme savante à un paquet fort
bruyant. C'était un vigoureux nomade qui se plaignait d'être venu au
monde une demi-heure plus tôt. Quand la mère eut allongé les petites
jambes, décollé les doigts, elle enveloppa le nouveau-né de lambeaux
d'étoffe, le regarda avec la satisfaction de tout auteur pour une œuvre
faite en conscience, baisa le bébé, puis, disposant son aba sur ses
épaules, elle y coucha l'enfant comme dans une barcelonnette.
Ces devoirs remplis, la jeune femme descendit la berge, entra dans la
rivière, franchit le gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture, gravit le
talus opposé et, après m'avoir envoyé un dernier salut, se dirigea vers
sa tribu, que l'on apercevait dans le lointain sous la forme d'un nuage
de poussière.
Jésus naissant ne dut pas causer plus de souci à Marie. Les climats
modifient les aptitudes physiques, de même que les conditions de
l'existence.
Une scène cruelle, si l'action est transportée sous un ciel inclément
et représentée par des acteurs amollis ou anémiés, est simple et
poétique dans les serres naturelles de l'Orient, au milieu d'êtres qui
ont gardé la vigueur des races primitives.
31 décembre.--Hosanna! Que d'événements, que de joies, que d'espérances
réalisées! Une admirable, une miraculeuse découverte m'a passionnée
au point que depuis l'aurore jusqu'à la nuit close je ne pouvais me
décider à quitter la tranchée. Il me semblait, ô fatuité extrême! que,
moi partie, la mine d'or allait subitement s'épuiser. Mais aussi,
le soir venu, j'étais si lasse, que mes yeux refusaient de se tenir
ouverts. J'avais beau leur livrer bataille, j'étais toujours mise en
déroute par un invincible sommeil, et le cahier restait immaculé.
Il pleut depuis vingt-quatre heures; me voici reposée. Hâte-toi, ma
plume, de conter nos joies, car le _maître de la pluie_[7] annonce le
retour du beau temps, et sans regret je te jetterai pour courir à mes
nouvelles amours et faire revivre de mes mains le passé glorieux des
Grands Rois.
[Note 7: _Baroun çaheb_ (baromètre), mot de fabrication susienne.]
[Illustration: ATTAQUE DE LA TRANCHÉE DES IMMORTELS.]
Comme Petit-Jean, commençons par le commencement. Il y a quinze jours
à peine, Marcel acheminait ses ouvriers vers une tranchée nouvelle.
Destinée à couper des corps de logis hypothétiques construits entre
l'apadâna et les pylônes, elle se dirigeait vers une éminence dont
l'image inviolée nous avait tourmentés comme un remords. On creusa,
on pelleta, on piocha plusieurs jours de suite sans qu'aucun indice
vînt justifier nos espérances. Pourtant un matin, les ouvriers
exhumèrent une urne funéraire renfermant un squelette encore bien
conservé. C'était une trouvaille intéressante sans doute, mais peu
réjouissante de sa nature. Nous approchions du niveau de l'apadâna,
Marcel croyait l'atteindre le lendemain et abandonner ensuite cette
attaque malheureuse. Comme nous charriions misérablement le tronc d'une
statue de grès découverte au pied des tumulus, Dor Ali se précipita:
«Je trouve un objet qui est beau! s'écria-t-il tout essoufflé; les
ouvriers prétendent que c'est de l'or; moi je dis: c'est un _kachy_!»
Les Persans désignent sous ce nom les revêtements de faïence fabriqués
à Kachan au douzième siècle.
Marcel court et me laisse la statue sur les bras. Enfin la voilà hissée
sur le tumulus; je rejoins mon mari.
Il tient un bloc de faïence blanche comme neige; sur une des tranches
apparaît, en haut-relief, une demi-sphère d'un bel émail jaune, semée
d'étoiles bleues, vertes et blanches, comprises dans un cloisonné. Un
liséré blanc longe la saillie. Le morceau est incomplet, mais, tel
quel, c'est un chef-d'œuvre de céramique. Que peuvent bien représenter
cet étrange modelé, ces couleurs magnifiques?
«Nos lions, me dit Marcel, portaient robe blanche, crinière verte et
ventre bleu; ce fragment doit appartenir à une panthère apocalyptique.
--Peut-être;... les étoiles bleues et vertes me gênent.
--Madame la sorcière, a repris mon mari, faites vos incantations
habituelles: vous serez demain mieux renseignée.»
Je n'ai apporté à Suse ni cornue, ni crocodile, ni lézard empaillé;
le chaudron, la baguette magique, les grimoires diaboliques me font
absolument défaut; mais j'ai une recette infaillible pour retrouver la
place d'un fragment d'émail. La voici, sans dissimulation ni traîtrise.
Autour de ma chambre sont ménagées une série de niches, utilisées comme
bibliothèque, armoire, vitrine où s'empilent les menus objets. Quand
j'oublie d'inventorier un des innombrables émaux apportés au camp, je
pose la pièce égarée sur une planche voisine de mon lit, de telle sorte
qu'au réveil elle frappe directement le regard et attire mon attention.
Je la vois alors avec une intensité extrême; elle grandit; ses lignes,
ses déchirures se dessinent nettement, et il est bien rare que, deux
ou trois minutes plus tard, je ne découvre pas l'origine de l'erreur
commise.
La belle brique retrouvée par Dor Ali a été placée sur l'étagère
fatidique. Je doutais qu'elle fît partie d'une panthère, mais je
n'avais nulle idée du sujet qu'elle représentait; le lendemain matin
elle s'offrait à mes regards telle que l'épaule d'un être humain revêtu
d'une robe aux splendides couleurs.
Ma sorcellerie, je l'espère, ne me fermera pas les portes du paradis.
[Illustration: TRANCHÉE DES IMMORTELS.]
La nouvelle tranchée a été approfondie jusqu'au niveau des fondations
en gravier de l'apadâna. A sa grande surprise, Marcel s'est aperçu que
le carrelage faisait défaut et que le lit de gravier, interrompu
par places, livrait passage à des murs de terre fondés à un niveau
inférieur. Les pelles, les pioches s'acharnèrent dans les parties
dépourvues de cailloux, et bientôt se montrèrent d'énormes massifs
lardés de magnifiques briques émaillées. Ils s'appuyaient eux-mêmes sur
un mur de briques soigneusement bâti, soutenu par des ruines solides.
On avait atteint le palais de Darius, incendié au temps de Xerxès
et enseveli quatre-vingts ans plus tard sous la puissante couche de
gravier qui portait le palais d'Artaxerxès Mnémon.
Tous les soirs le magasin recevait de trente à quarante dalles
blanches, compactes, solides, dont la tranche est couverte d'émaux
merveilleux. D'abord apparurent trois briques qui, superposées,
donnaient le dessin d'une longue manche; plus tard des pieds noirs
chaussés de brodequins jaunes, des jambes et des mains noires.
Aidé du sujet et de la découpe des joints, Marcel a reconstitué des
fragments de personnages; puis, réunissant ces fragments, il est
arrivé à remonter deux guerriers de grandeur naturelle. Par malheur,
deux assises, l'une au milieu de la poitrine, l'autre à la hauteur du
visage, font encore défaut.
Le tableau représente des archers vus de profil, en marche, la javeline
à la main, l'arc et le carquois sur l'épaule. Les uniformes, de
couleurs différentes, sont taillés sur le même modèle: jupe fendue
de côté, chemise courte, serrée à la taille par une ceinture, veste
fermée sur la poitrine. Les manches de ce dernier vêtement, ouvertes
du poignet au coude, laissent passer les plis nombreux de la chemise.
Un riche galon court autour des étoffes. La tête est couronnée d'une
torsade verte rappelant la corde de chameau qui ceint encore le
front des Arabes. Oreilles, poignets, sont chargés de boucles et de
bracelets d'or; des chaussures, d'un beau jaune, se boutonnent sur le
cou-de-pied. Les étoffes des uniformes sont d'une étonnante richesse.
Le premier de nos guerriers porte, sur la chemise pourpre foncé, une
veste et une robe jaunes, brodées de marguerites bleues et vertes;
le second est vêtu d'une étoffe blanche semée d'écussons noirs sur
lesquels se détache la citadelle de Suse. Des pièces isolées donnent
les échantillons de robes blanches semées de fleurs ou d'étoiles, des
chaussures bleues et des manches jaune uni.
Seul le type du personnage ne varie pas: la peau est noire; la barbe, à
reflets bleutés, encadre de ses boucles des lèvres minces, lisérées de
carmin; les cheveux sont ondulés.
Quel admirable modelé! quel noble et large dessin! quelle technique
surprenante de simplicité et de puissance! Le développement de la tête,
des épaules et du thorax, le dessin des pieds, la jupe qui se drape
sur la jambe, les grands tuyaux des manches, rappellent à mon souvenir
l'art éginétique. Quand les sculpteurs grecs s'avisèrent de détacher
les plis des draperies, ils agirent et procédèrent, semble-t-il, comme
les modeleurs perses. Cette analogie n'est pas fortuite, étant donné
que l'art de Persépolis et celui de Suse sont nés au lendemain de
l'entrée des armées iraniennes en Ionie et en Hellade; mais elle est
des plus instructives, car les formules empruntées à l'étranger par les
Achéménides se figèrent dans des moules hiératiques le jour où elles
furent acquises à l'art national.
Hérodote en main, nous avons suivi la nomenclature des troupes qui
passèrent l'Hellespont sous les yeux de Xerxès, et, cette lecture
faite, trois détails du costume de nos guerriers nous ont frappés: la
couronne, les bijoux d'or et, surtout, la grenade d'argent qui termine
la javeline.
C'étaient, au dire de l'auteur grec, les trois insignes distinctifs
des dix mille _Immortels_, gardes des Grands Rois. On les qualifiait
d'Immortels parce qu'ils n'étaient jamais plus, jamais moins de dix
mille, et qu'un immortel disparu était sur-le-champ remplacé par un
autre immortel.
Les _Quarante_ n'ont pas trouvé mieux.
Déjà nous avions fait connaissance avec ces guerriers célèbres, à
Persépolis et au tombeau de Darius. Mais là-bas leur couronne était
métallique et de forme droite.
Des différences plus importantes que cette légère modification de la
coiffure devaient cependant exister entre les archers de Suse et ceux
de Persépolis. Ceux-ci étaient Aryens et de race blanche; ceux-là sont
noirs, comme les archers que Memnon, fils de l'Aurore, amena au secours
de Priam.
Les intéressantes études anthropologiques de M. Houssay sur les
squelettes découverts dans les urnes funéraires et les mensurations des
habitants actuels de la Susiane concluent à l'existence d'une ancienne
race négrito en Élam. Nos Immortels appartiendraient au contingent
susien des gardes royaux. La pensée nous était tout d'abord venue
que les enlumineurs perses, à l'exemple des Grecs, avaient pu brunir
intentionnellement la peau des guerriers, pour blanchir par contraste
celle des femmes; mais une main moulée dans le même creux que les mains
noires, tenant comme elle la javeline, et pourtant couverte d'un bel
émail blanc, réfute sans longs discours cette hypothèse séduisante.
Quoi qu'il en soit de leur race, nos Immortels apparaissent beaux de
lignes, beaux de formes, beaux de couleur, et constituent une œuvre
céramique infiniment supérieure aux bas-reliefs si justement célèbres
de Lucca della Robbia.
Et cependant les matériaux mis à la disposition de l'artiste sont des
plus vulgaires: comme support, une faïence grossière, moulée dans de
bons creux et sans doute retouchée à l'ébauchoir; comme palette, le
bleu turquoise, le manganèse, le jaune, le blanc et une pointe de
pourpre.
Soyez artiste, vibrez au souffle du divin Apollon, ces moyens
restreints vous suffiront pour engendrer des œuvres puissantes et
d'une vigueur extraordinaire.
[Illustration: LES IMMORTELS. (Voyez p. 293.)]
Il me semblait, quand les pièces émaillées sortaient de terre, encore
humides de la fraîcheur du sol, assister à la résurrection de saphirs
et de turquoises ensevelis dans les rayons d'or du soleil susien. Le
bas-relief pare notre pauvre logis et l'éclaire comme un astre radieux.
Nous ne sommes au bout ni de nos joies ni de nos fatigues. La mine est
loin d'être tarie: «C'est un magasin», disent les ouvriers; mais divers
sondages indiquent que le filon de pierres précieuses va toujours
s'approfondissant sous une couche de terre plus épaisse.
Il faut déblayer largement les stratifications supérieures, afin
d'atteindre sans danger les émaux.
[Illustration: GOND DE PORTE.]
[Illustration: BARRÈ BACHY.]
XVII
Barrè bachy.--Les tumulus de la plaine de Suse.--La saison des
pluies.--L'apadâna d'Artaxerxès Mnémon.--Arrivée d'un courrier de
France!
1er janvier.--Le soleil s'est levé radieux et chaud pour sourire
aux Faranguis et leur souhaiter une heureuse année. Heureuse, bien
heureuse année! Les profondeurs de la terre nous livrent sans regret
des trésors!... Le jardin potager montre les germes verts des semences
que ma main lui a confiées et fait loucher Barrè bachy! Barrè bachy!
j'ai bien bien tardé à présenter ce nouveau membre de la mission! C'est
cependant un personnage d'importance; il fait ici la pluie et le beau
temps. A lui toutes les licences.
«Qu'est devenu le pain de sucre?
--Barrè bachy l'a mangé.
--J'avais une énorme provision de tabac?
--Barrè bachy l'a fumé.
--Hier on a porté de la ville un paquet de bougies?
--Barrè bachy en a fait joujou.
--Et le savon destiné à la prochaine lessive?
--N'avez-vous pas ordonné de laver Barrè bachy?
--Donne-moi du lait fermenté?
--Nous l'avons offert à Barrè bachy; il avait grand'faim.»
Barrè bachy est adorable; maîtres et serviteurs s'accordent pour
le chérir. Il couche dans la salle à manger, circule de chambre en
chambre, car toutes les portes lui sont ouvertes, prend place à
table sans y être invité, et apprécie avec un discernement parfait
les mérites d'un pilau nourri ou d'un rôti de mouton cuit à point.
Puis, après le repas, il fume, se grise d'opium et, la tête un peu
prise, saute des barrières, traverse des cerceaux et, tel qu'un clown
bien dressé, exécute d'étourdissantes cabrioles. Barrè bachy est un
agneau--non de caractère, l'éducation l'a perverti--mais de forme et de
race. Il avait à peine quinze jours quand Papi Khan me l'apporta dans
un pan de son manteau. Sa jeunesse le sauva du couteau du cuisinier;
son amour pour sa mère, dont il cherchait avidement les mamelles sous
le ventre de nos moutons, me le fit prendre en pitié; je l'adoptai et
le baptisai: _Barrè bachy_ (Agneau en chef), parce qu'il était le seul
agneau du troupeau et avait l'honneur d'être attaché à nos personnes.
Ouvriers, âniers, cuisinier, laveur de vaisselle, qui tous, plus ou
moins, se targuent du titre de _bachy_, ne purent entendre, sans ouvrir
des yeux grands comme leur bouche, traiter avec de pareils égards _le
fils d'une brebis_.
Le premier émoi passé, ils trouvèrent le qualificatif plaisant et
s'attachèrent à Barrè bachy, qui, parfait courtisan, se montrait
déférent avec les hommes et réservait son orgueilleuse arrogance pour
ses confrères les moutons. Aujourd'hui il n'y a plus qu'un agneau dans
la plaine de Suse: c'est Barrè bachy. Jamais satrape ne fut traité
avec plus de respect et de considération; jamais on n'accumula sur une
toison blanche et noire tant de caresses; jamais tant de fautes ne
restèrent impunies. Mais aussi quel puits de science!