20 décembre.--Marcel avait bien raison de penser à la confection des

caisses avant de donner un coup de pioche. Depuis hier les briques

émaillées réapparaissent sur le prolongement de la tranchée des lions.

L'étrange position des pièces ne facilitera pas leur extraction. Ici

la pioche rencontre des denticules ou des palmettes, là des reliefs

provenant du corps de l'animal, plus loin un fragment de crinière, une

patte, un œil. C'est un fouillis indescriptible.

Le bas-relief et ses frises découverts pendant la campagne précédente

étaient tombés sur le carrelage en gardant une certaine cohésion,

tandis que l'extrémité du pylône aurait tournoyé avant de s'abattre

dans un conglomérat désordonné, longtemps utilisé comme carrière.

Il est impossible de déblayer avec méthode ces amas de matériaux

enchevêtrés au point qu'on ne peut les séparer sans démolir l'ensemble

du tas. Deux jours ont été perdus en tentatives vaines. Faute de

pouvoir mieux faire, je dégage les fragments au couteau et j'envoie

le tout au camp. Le croquis du lion déjà ressuscité permettra sans

doute de remettre chaque morceau à sa place. Passe encore pour les

frises: leur dessin est invariable. Le mal est que les reliefs, coulés

pourtant dans un moule uniforme, ne présentent pas les mêmes couleurs.

Nous savions qu'un lion à crinière fauve précédait ou faisait suite à

notre premier enfant encapuchonné dans une belle palatine verte; mais,

complications inattendues, une patte apparue ce matin donne vert un

muscle que le fauve portait jaune; voici les cuisses et la mâchoire

d'un lion marchant en sens contraire de ses frères.

La robe de l'animal est toujours blanche, les fonds du bas-relief

toujours turquoise morte; les couleurs de la musculature et de la

crinière se modifient seules. L'émail paraît avoir souffert. Quand

je soulève un fragment, j'aperçois, sur les décombres avec lesquels

il était en intime contact, une fine pellicule infidèle à la faïence

qu'elle recouvrait jadis; parfois la glaçure désagrégée, mais encore

adhérente, se détache au premier lavage. On ne saurait pourtant

emballer les pièces sans enlever la terre et les gros mortiers, qui

formeraient émeri et risqueraient de tout détruire. Les bleus turquoise

des fonds l'emportent en fragilité sur les autres couleurs; néanmoins,

sous la vitrification disparue, la faïence garde, dans une gamme

rompue, sa couleur primitive.

Il n'en était pas de même des terres émaillées découvertes pendant la

dernière campagne. Après la chute de l'émail superficiel, le support

ne conservait des traces de couleur que dans les parties concaves.

Peut-être cette fragilité fit-elle renoncer les céramistes achéménides

à la terre cuite et les détermina-t-elle à lui préférer une matière

poreuse avec laquelle les oxydes fusibles se liaient mieux.

Afin de fixer les émaux trop friables, j'avais eu l'idée de les tremper

dans une dissolution de gomme arabique. Une brique, ainsi traitée, a

été sauvée d'une perte complète et m'est apparue intacte après six mois

de séjour dans la terre.

D'un autre côté, j'entends encore les échos de certaines conversations

de cet été:

«Les objets antiques, disait-on, doivent être respectés au point qu'il

vaut mieux les laisser perdre que de les toucher.» Meure la France

plutôt qu'un principe!

Et quelques jours plus tard:

«Les objets antiques n'appartiennent pas à un pays ou à une génération,

mais au monde et à la postérité. Aucune responsabilité ne doit paraître

trop lourde quand il s'agit d'en sauver la moindre parcelle.»

Bref, j'ai renoncé au traitement gommique.

Ce n'est pas que les critiques de Paul ou celles de Jacques aient le

don de m'émouvoir: quand, plusieurs années durant, on joue sa vie pour

une noble cause, on élève son âme et l'on traite avec la plus parfaite

insouciance les qu'en dira-t-on.

J'agirais, et l'opération serait déjà parachevée, si j'avais la

certitude du succès.

21 décembre.--La maison est close, une haie limite notre enclos; les

murs et les toitures de roseaux qui constituent la cuisine et l'atelier

de Jean-Marie se dressent ondoyants. Les ouvriers employés à ces

travaux d'aménagement ont été ramenés aux fouilles.

La cour rectangulaire comprise entre la salle du trône et les pylônes

devait être limitée à l'est et à l'ouest par deux bâtiments, reliés,

l'un avec des terrasses et les jardins traversés sans succès par

Loftus, l'autre avec les palais du tumulus nº 2, réservés, j'imagine, à

l'habitation privée du souverain. Quatre-vingts pelleteurs ou piocheurs

ont attaqué l'emplacement hypothétique de l'aile orientale.

La position des nouvelles excavations ouvertes dans le prolongement des

tranchées C me semble d'autant mieux choisie que le sol se gonfle d'une

manière très apparente entre le pylône et l'apadâna.

Quand je craignais de ne pas revenir à Suse, combien de fois n'ai-je

point rêvé de ce point culminant! Pourquoi ne l'avions-nous pas attaqué

avant tout autre! Enfin me voici satisfaite.

[Illustration: TRANCHÉE ANNEXE DE LA FOUILLE C.]

[Illustration: PUITS ET URNES FUNÉRAIRES.]

Le déblayement extérieur des enceintes se continue avec succès. On

avait profondément sapé un mur voisin de la chemise de gravier; il

s'éboula, roula dans une crevasse, et mit à nu la coupe idéale d'un

caveau funéraire et du puits qui y conduit. A l'est comme à l'ouest les

fortifications servirent de cimetière aux Parthes. L'orifice du puits

apparaît à quarante centimètres environ au-dessous du sol actuel; le

conduit, bouché avec de la terre et des poteries pulvérisées, aboutit à

un tunnel foré dans le mur de brique; les urnes, plus ou moins fêlées

et pleines de terre, sont debout.

Le mortier de glaise qui les unit est dur, compact; la pioche seule le

désagrège.

Quatre urnes ont été dégagées, mais derrière elles on en voit d'autres.

Deux de nos meilleurs ouvriers, Agha (Maître) et Barouni (Pluvieux),

ainsi nommé parce qu'il vit le jour sous un arbre par un grand abat

d'eau, commenceront dès demain le déblayement du cimetière, à moins que

le nom du terrassier ne nous porte malheur. Le temps se couvre, le ciel

est sombre, pourtant le vent du golfe Persique, convoyeur ordinaire des

nuages, ne souffle pas.

22 décembre.--A peine arrivions-nous à Suse, que Cheikh Mohammed Taher,

le digne mollah à qui nous dûmes jadis d'échapper à la lapidation, nous

écrivait une lettre affectueuse. Elle était confiée au soin d'un grand

bonhomme, d'honnête figure, coiffé d'un turban volumineux et nommé,

depuis peu, deuxième _motavelli_ ou régisseur suppléant des biens vakfs

de Daniel.

Le cheikh priait Marcel d'occuper ce personnage en qualité de

surveillant. Machtè Mohammed Ali reçut donc le titre et la solde qu'il

ambitionnait et fut commis au soin de regarder travailler ses camarades.

Hier, comme nous rentrions du cimetière parthe, Mçaoud se présentait

très ému. Il a vu les ouvriers de la tranchée nouvelle se précipiter

vers un même point; il est accouru, mais on lui a barré le passage,

afin de laisser à Mohammed le temps de cacher sous son aba un objet

volumineux.

Nous n'éviterons jamais le vol, mais les ouvriers doivent savoir qu'on

ne le tolérera pas. Un grand nombre de monuments précieux exhumés de

Babylone par les agents du _British Museum_ ont pris la route de musées

rivaux. M. de Sarzec se plaignait d'être victime, pendant les fouilles

de Tello, de semblables larcins; il faut couper le mal dans sa racine.

Un exemple est indispensable.

Mohammed Ali comparaît devant l'aréopage.

«Tu as dérobé un objet découvert dans l'excavation dont je t'ai confié

la surveillance. Tu es doublement coupable.

--Je n'ai rien pris.

--Tu mens.

--Je ne suis pas un voleur.

--Jean-Marie, Mçaoud, liez les mains de cet homme, conduisez-le dans la

maison et enfermez-le. Il sera privé de nourriture et de tabac jusqu'à

ce qu'il ait avoué sa faute.»

La journée s'acheva sans incident; mais, au moment de la paye, les

travailleurs dizfoulis demandèrent l'élargissement de Mohammed. Sur

un refus formel, ils regagnèrent le Gabré Danial, où s'organisent

les complots tramés contre nous. Toute la nuit j'entendis des bruits

inaccoutumés. A l'aurore nous étions debout. Pas un des deux cent

cinquante ouvriers ne demanda une pelle ou une pioche; les chantiers

étaient déserts.

Une heure plus tard les trois entrepreneurs comparaissaient à la barre.

Marcel prenait la parole:

«En punition de l'inexactitude de vos hommes, je diminue de quatre

chaïs les salaires quotidiens; je congédie les paresseux, les

vieillards et les enfants. Enfin, il sera pourvu au remplacement des

terrassiers qui n'auront pas repris le travail quand le soleil passera

au méridien.»

Le voisinage d'une nombreuse tribu arabe et des Loris de Kérim Khan

rendait cette menace sérieuse. Avant qu'il fût midi, les mutins

attaquaient à coups redoublés les parois des excavations. Désormais la

mission sera maîtresse du personnel qu'elle occupe. Pareil succès est

le meilleur indice de son ascendant moral. Depuis vingt-quatre heures,

un homme revêtu d'un caractère quasi religieux, relevant d'un chef

vénéré, subit dans une geôle chrétienne un jeûne rigoureux. L'année

dernière nous eussions payé de la vie, ou tout au moins du pillage du

camp, une action aussi téméraire.

L'émeute était calmée, mais il nous restait sur les bras un locataire

bien gênant. Condamner le prisonnier à mourir de faim eût été peu

généreux; d'un autre côté, on ne pouvait le relâcher sans prétexte.

Mon mari songea alors à _jeter sous les pieds du coupable le tapis de

l'explication_.

«Jurerais-tu sur le Koran que tu es innocent de tout vol?

--Qu'on aille chercher «le Livre».

Deux ouvriers se rendent à l'imam-zadé et rapportent un volume

empaqueté dans une étoffe de soie. Le voleur va prêter serment; son

attitude est si calme et sa faute si certaine, qu'un doute s'élève dans

l'esprit de Marcel. Le livre est saisi, ouvert.

«Le _Chah-Nameh_ (le Livre des Rois)! Est-ce là ton Koran?

--Vos gens ne savent pas lire; ils se sont trompés.»

On retourne à l'imam-zadé, mais le Koran est en état de vagabondage.

«Des nomades campés à deux heures de Suse l'ont emprunté.»

J'avais une partition des _Huguenots_. «Gens sans piété, musulmans

sans vertu, ai-je dit d'un ton solennel, reconnaissez la traduction

de _votre livre_! Et toi, misérable, jure que tu n'as rien pris dans

la tranchée.» Mohammed Ali porte avec respect les _Huguenots_ à son

front, baise une des pages où les quadruples croches et les accidents

se multiplient avec le plus de noirceur, tandis que sa physionomie

tourmentée reflète l'agitation d'une âme coupable.

Un petit casuiste du Gabr, accouru pour l'assister dans cette délicate

occurrence, lui souffle enfin une formule prétéritoire et digestible,

taillée sur le patron de l'_opinion probable_. Mohammed prend

brusquement son parti, et s'exécute.

Nous avons tenu le serment pour bon et valable: les cordes paraissaient

moins lourdes au coupable qu'à nous la garde d'un prisonnier.

Aujourd'hui 23 décembre, date à jamais mémorable, la mission a pendu

la crémaillère dans son palais. Je m'étonne de voir se dresser autour

de moi des murailles étanches, solides, verticales, au lieu des parois

d'une tente toujours imbibée d'humidité. Un feu brillant pétille dans

l'âtre; la table, faite de vieilles caisses, s'éclaire d'une lumière

tranquille, qui contraste avec la lueur des lanternes fuligineuses

auxquelles nous condamnait l'atmosphère agitée de nos précédentes

demeures. Mieux garantis des brusques variations de température, les

exilés ne salueront plus en grelottant le lever et la tombée du jour.

Enfin le repos de leurs nuits sera d'autant meilleur qu'ils ne tendront

pas l'oreille «au moindre vent qui d'aventure fait rider la face de

l'eau.» Les portes, j'en fais serment, ne s'ouvriront jamais sans motif.

J'achevais mon déménagement; un vieil Arabe s'est approché.

«J'arrive peut-être bien tard?

--Que veux-tu?

--Je vous apporte un talisman précieux, une pierre qui écarte de son

possesseur toutes les embûches. En sa compagnie vous pourrez dormir

sous la voûte du ciel sans redouter les vivants et les morts, les dives

ou les fées malfaisantes.

--Tu te trompes d'adresse: la crainte de l'humidité, non la peur, cette

pâle compagne des Dizfoulis, me fait préférer quatre murs de terre à

une maison de toile. Garde ton talisman, je ne connais pas de meilleure

amulette que les balles d'un revolver.

--Examinez le mien: il est si _sucré_! achetez-le, au nom d'Allah.»

Le bonhomme dénoue la pointe de sa longue manche, dégage un chiffon

sale, et du chiffon surgit, comme une fleur au milieu des orties, une

ravissante turquoise représentant un masque diabolique modelé avec un

art consommé. La pierre précieuse forme le chaton d'une bague d'argent.

Ce _talisman_ fut découvert, il y a trente ans, dans les éboulis de

la citadelle. L'usure du métal, une fissure déjà fort ancienne qui

traverse la gemme, attestent la vérité du récit.

J'ai acquis le bijou sans discuter ses mérites magiques.

Une crainte me tourmentait, celle de voir son possesseur refuser de

me le céder après s'être assuré qu'il était vendable; les nomades

sont coutumiers du fait et prennent volontiers les Européens pour

d'infaillibles commissaires-priseurs.

24 décembre.--Je suis morte de fatigue, mais j'ai bien mérité de la

patrie! Quand le terrain du potager fut travaillé, épierré, ratissé du

bout des ongles, la mission s'assembla. L'ordre du jour de la séance

était palpitant d'intérêt: «De la meilleure manière de semer les pommes

de terre.»

J'ai pris possession de la tribune et disserté avec tant d'aplomb sur

la section des yeux, la forme des billons, le sarclage, le binage,

le chaussage de la jeune solanée, qu'à l'unanimité on m'a octroyé la

direction du département des plantes potagères.

Les Dizfoulis, mis à ma disposition, sont d'abord restés les

spectateurs inactifs de mes travaux; la première planche achevée,

ils ont pris la bêche, sous la réserve que je planterais moi-même ce

tubercule inconnu dont le contact pourrait les souiller.

C'était bien la peine de me briser les reins et de me donner des

ampoules: Cheikh Ali, accompagné de plusieurs amis, vient de pénétrer

dans l'enclos, et le voilà piétinant sur mon chef-d'œuvre. Je crois

que, dans ma fureur, j'ai dit de bien gros mots au cheikh. Personne

heureusement ne lui a donné la traduction de mon apostrophe. J'en eusse

été désolée, car ce brave homme est le seul fils du Prophète auquel

je puisse pardonner pareil forfait. Jamais il n'est venu, comme Kérim

Khan, nous importuner de protestations amicales, exordes obligatoires

d'une péroraison intéressée. Après nous avoir traités avec une extrême

froideur, il mit jadis à notre disposition six mille krans. Pendant que

nous vivions sous la tente et que le trésor de la mission était séparé

des mains crochues des nomades par une simple toile, il envoya, de son

initiative propre, des cavaliers battre les alentours du camp et faire

la chasse aux rôdeurs de nuit. De pareils services ne s'oublient pas.

Le cheikh parle peu, mais les renseignements tombés aujourd'hui de sa

bouche valent leur pesant d'or.

Les difficultés inhérentes à l'emballage du chapiteau bicéphale sont

résolues par la présence de Jean-Marie et la découverte de buissons

centenaires dans la jungle voisine de la Kerkha. Je n'en saurais dire

autant des transports. Point de route dans ce pays désert, point

d'animaux de trait. C'est donc aux fleuves de la plaine, c'est _à ces

grands chemins qui marchent_, comme les définit Pascal, qu'il faut

demander secours.

Jamais mieux qu'en Susiane la nature ne se montra prodigue de ses dons,

jamais elle n'arrosa plus libéralement des alluvions plus fertiles. Il

semble que le régime des eaux soit combiné pour développer cette riche

végétation, qu'excitent encore les rayons ardents du souverain maître

de la vie.

Les auteurs anciens nous disent que la Susiane était traversée par de

grands fleuves: le Pasitigris, le Copratès, le Choaspe et l'Eulæus. Ces

cours d'eau ont changé de nom, mais il est aisé de reconnaître dans

le Karoun, l'Ab-Dizfoul et la Kerkha, le Pasitigris, le Copratès et

le Choaspe ou Khoubasp (rivière des Beaux-Chevaux, nom que les Perses

appliquèrent à un grand nombre de fleuves). Seul l'Eulæus n'a pas de

correspondant moderne, car on ne saurait identifier la célèbre rivière

dont les eaux reflétaient les murs de Suse avec le Chaour, qui sourd au

nord du tombeau de Daniel et longe le versant méridional du Memnonium.

Au nord des ruines et à un farsak du palais, se dressent encore les

digues puissantes d'un canal abandonné; des tumulus, semés de distance

en distance, semblent placés comme des forteresses commises à sa garde.

C'est l'Eulæus, assure Marcel, c'est une dérivation du Choaspe qui

faisait communiquer ce fleuve avec le Copratès. Ainsi la capitale de

l'Élam était comprise entre trois cours d'eau, formant autour d'elle

comme la gigantesque maille d'un filet: le Choaspe ou Kerkha à l'ouest,

le Copratès ou Ab-Dizfoul à l'est, l'Eulæus au nord, tous capables de

porter des bateaux.

Que les temps sont changés! Sur les rives de la Kerkha, soit en amont,

soit en aval de Suse, on ne saurait découvrir une ville ou même un

misérable hameau. Le pays, inculte, désert, battu par des nomades

réduits à consommer le produit de leur industrie ou de leurs rapines,

n'offrirait aucun élément de transactions commerciales. Depuis des

siècles nul ne songe au Choaspe, à la rivière des Beaux-Chevaux. Ce

fleuve, jadis célèbre, perd ses eaux sur les plaines de Chaldée,

infectées de miasmes paludéens, et se fond en canaux vaseux,

impraticables.

Le Karoun, moins délaissé, est navigable l'hiver jusqu'à Chouster,

l'été jusqu'au barrage d'Ahwaz. Mais, avant d'atteindre cet ouvrage, il

faudrait passer le pont insolide et trop étroit jeté devant Dizfoul,

traverser avec les _talismans_ de Daniel cette ville fanatique, gagner

Chouster, affronter la rivière de Konah, puis rompre charge en amont du

barrage, pour peu que la saison fût avancée. Mieux vaudrait encore, si

nous sommes forcés de charroyer nos caisses, les expédier directement

sur Ahwaz. Que la plaine est large d'ici là-bas!

Reste le Chaour, souvent encaissé, ridiculement sinueux, coupé de

barrages semblables aux tunages du Rhin.

Cheikh Ali a nettement déclaré que la véritable voie, la seule qui

pût nous convenir, était celle de l'Ab-Dizfoul, navigable depuis les

rochers de Kalehè-Bender, situés à huit farsaks de Suse, jusqu'à son

embouchure dans le Karoun.

«Attendez-vous, ajouta-t-il, à rencontrer d'immenses difficultés. Les

Arabes ne se lanceront pas volontiers sur un cours d'eau torrentueux,

compris entre des jungles peuplées de fauves terribles, bordées de

buissons qui gênent le halage et obligent les bateliers à se servir

constamment de leur gaffe. La descente n'est pas moins dangereuse que

la montée, car les tourbillons sont violents, les bancs de sable et de

cailloux aussi traîtres que mobiles.»

Serait-il vrai? On amènerait des bateaux dans le voisinage de Suse! Nul

renseignement ne pouvait nous être plus précieux.

D'autre part, Machtè Papi, Ousta Hassan, les ouvriers nomades, sont

unanimes à déclarer que l'Ab-Dizfoul n'est pas navigable. Qui croire?

Deux cavaliers expédiés sur Ahwaz, deux piétons dirigés vers Chouster,

reconnaîtront le cours du fleuve, essayeront de se procurer des bateaux

et traiteront de leur location s'il est possible.

Les jours se succèdent paisibles et uniformes depuis l'expulsion du

sous-motavelli. Mohammed Ali s'est gardé d'aller rebattre de ses

doléances les oreilles de Cheikh Taher; il a jugé prudent de ne pas

courir au-devant des réprimandes que lui vaudraient sa conduite

déloyale et le faux serment dont il paya sa liberté. Pelleteurs et

piocheurs n'ont jamais montré plus de zèle et ne cessent de requérir

mon intervention auprès de Marcel.

«Sur nos yeux, Khanoum, obtenez le pardon de vos esclaves fidèles et le

rétablissement des anciennes payes.»

Cette faveur m'a été refusée, mais des gratifications équivalentes à la

diminution des salaires sont accordées chaque soir aux hommes les plus

vaillants. Jamais le bruit sourd des pioches attaquant les tranchées,

et les grincements des pelles au passage de la terre n'ont retenti

aussi réguliers.

[Illustration: OUSTA HASSAN.]

Dès l'aurore le camp s'agite et s'anime. Les ouvriers, perdus dans le

brouillard, montent du Gabr, en longues files, reçoivent les outils

déposés le soir sous le hangar de Jean-Marie et prennent le chemin des

excavations. La scie chante dans les buissons noueux, les marteaux

meurtrissent la tête des clous et les fichent dans les caisses, les

étrilles se promènent sur les flancs des chevaux, bruyantes comme des

ciseaux de tondeur. Chacun est à son poste. Nous rentrons au logis.

Mon mari parle des dispositions prises, des points qui demandent une

surveillance spéciale.

Le samovar bouillonne, le thé fume, ces messieurs saisissent leur

kalyan, puis c'est une envolée générale.

Marcel fait tous les matins une tournée complète. Je l'accompagne

lorsque la découverte des lions ne nécessite pas ma présence constante

sur le chantier. Descendons les pentes raides du tumulus achéménide,

traversons la grande vallée comprise entre les trois surélévations,

gravissons les éboulis de matériaux et de détritus dont se composent

les flancs séculaires du tumulus oriental et suivons la dépression que

prolonge le contrefort si vigoureusement attaqué l'année dernière: elle

nous conduira directement à une large crevasse, pénétrant fort avant

dans le massif.

Les fouilles exécutées sur ce point présentent un intérêt particulier.

Depuis le début des travaux, douze ouvriers nettoient les parois de

la crevasse. Hier ils rencontraient, au milieu de nombreux débris de

poteries, une statuette d'Anaïta; aujourd'hui apparut une dalle de

marbre noir couverte de cunéiformes perses. La traduction du texte

sera entreprise dès que la pluie nous confinera au logis. Près de

cette inscription se dressait un mur mal construit, où les matériaux

de terre se mêlaient avec des tronçons de colonnes et des pierres

sculptées, divisés en menus éclats. Plusieurs fragments appartiennent

aux encadrements d'une porte et rappellent, sous des profils plus

grécisants, les montants et les linteaux des baies persépolitaines.

Deci, delà, on rencontre quelques émaux, détachés, semble-t-il, de la

frise des lions.

Le monument est détruit, saccagé. Sa découverte ne serait pas décisive

si le hasard ne s'était chargé de compléter les renseignements fournis

par un travail méthodique et patient.

Les pâtres du tombeau de Daniel conduisent volontiers leurs bêtes dans

les fondrières humides, où l'herbe nouvelle commence à montrer ses

feuilles vertes tandis que la plaine est encore sèche. Entre toutes,

celles où ils ont l'espoir de trouver des amis sont les préférées. On

causera de la pluie, du beau temps, des Faranguis, thèmes inépuisables;

puis le nouveau venu appliquera ses lèvres à l'orifice de la plus

primitive des pipes. Cet ustensile, composé d'un fourneau et d'un

conduit creusés en terre, remplace le kalyan, interdit pendant les

heures de travail, et disparaît caché sous une motte de terre quand on

signale l'approche d'un membre de la mission. Saisis de la plus louable

émulation, il est même des bergers qui ont entrepris pour leur compte

personnel des fouilles contemplatives. Les yeux travaillent seuls, mais

quels yeux! Ils perceraient la croûte terrestre sans pioche ni tarière.

Aussi bien n'ai-je point été surprise quand le gardien de nos moutons,

les mains pleines de morceaux de bronze, vint m'apprendre que ces

fragments provenaient de la grande crevasse et qu'il les avait

découverts à soixante mètres en arrière du point où travaillaient les

ouvriers. Il nous servit de guide.

A Suse · 第 19 / 26 段