caisses avant de donner un coup de pioche. Depuis hier les briques
émaillées réapparaissent sur le prolongement de la tranchée des lions.
L'étrange position des pièces ne facilitera pas leur extraction. Ici
la pioche rencontre des denticules ou des palmettes, là des reliefs
provenant du corps de l'animal, plus loin un fragment de crinière, une
patte, un œil. C'est un fouillis indescriptible.
Le bas-relief et ses frises découverts pendant la campagne précédente
étaient tombés sur le carrelage en gardant une certaine cohésion,
tandis que l'extrémité du pylône aurait tournoyé avant de s'abattre
dans un conglomérat désordonné, longtemps utilisé comme carrière.
Il est impossible de déblayer avec méthode ces amas de matériaux
enchevêtrés au point qu'on ne peut les séparer sans démolir l'ensemble
du tas. Deux jours ont été perdus en tentatives vaines. Faute de
pouvoir mieux faire, je dégage les fragments au couteau et j'envoie
le tout au camp. Le croquis du lion déjà ressuscité permettra sans
doute de remettre chaque morceau à sa place. Passe encore pour les
frises: leur dessin est invariable. Le mal est que les reliefs, coulés
pourtant dans un moule uniforme, ne présentent pas les mêmes couleurs.
Nous savions qu'un lion à crinière fauve précédait ou faisait suite à
notre premier enfant encapuchonné dans une belle palatine verte; mais,
complications inattendues, une patte apparue ce matin donne vert un
muscle que le fauve portait jaune; voici les cuisses et la mâchoire
d'un lion marchant en sens contraire de ses frères.
La robe de l'animal est toujours blanche, les fonds du bas-relief
toujours turquoise morte; les couleurs de la musculature et de la
crinière se modifient seules. L'émail paraît avoir souffert. Quand
je soulève un fragment, j'aperçois, sur les décombres avec lesquels
il était en intime contact, une fine pellicule infidèle à la faïence
qu'elle recouvrait jadis; parfois la glaçure désagrégée, mais encore
adhérente, se détache au premier lavage. On ne saurait pourtant
emballer les pièces sans enlever la terre et les gros mortiers, qui
formeraient émeri et risqueraient de tout détruire. Les bleus turquoise
des fonds l'emportent en fragilité sur les autres couleurs; néanmoins,
sous la vitrification disparue, la faïence garde, dans une gamme
rompue, sa couleur primitive.
Il n'en était pas de même des terres émaillées découvertes pendant la
dernière campagne. Après la chute de l'émail superficiel, le support
ne conservait des traces de couleur que dans les parties concaves.
Peut-être cette fragilité fit-elle renoncer les céramistes achéménides
à la terre cuite et les détermina-t-elle à lui préférer une matière
poreuse avec laquelle les oxydes fusibles se liaient mieux.
Afin de fixer les émaux trop friables, j'avais eu l'idée de les tremper
dans une dissolution de gomme arabique. Une brique, ainsi traitée, a
été sauvée d'une perte complète et m'est apparue intacte après six mois
de séjour dans la terre.
D'un autre côté, j'entends encore les échos de certaines conversations
de cet été:
«Les objets antiques, disait-on, doivent être respectés au point qu'il
vaut mieux les laisser perdre que de les toucher.» Meure la France
plutôt qu'un principe!
Et quelques jours plus tard:
«Les objets antiques n'appartiennent pas à un pays ou à une génération,
mais au monde et à la postérité. Aucune responsabilité ne doit paraître
trop lourde quand il s'agit d'en sauver la moindre parcelle.»
Bref, j'ai renoncé au traitement gommique.
Ce n'est pas que les critiques de Paul ou celles de Jacques aient le
don de m'émouvoir: quand, plusieurs années durant, on joue sa vie pour
une noble cause, on élève son âme et l'on traite avec la plus parfaite
insouciance les qu'en dira-t-on.
J'agirais, et l'opération serait déjà parachevée, si j'avais la
certitude du succès.
21 décembre.--La maison est close, une haie limite notre enclos; les
murs et les toitures de roseaux qui constituent la cuisine et l'atelier
de Jean-Marie se dressent ondoyants. Les ouvriers employés à ces
travaux d'aménagement ont été ramenés aux fouilles.
La cour rectangulaire comprise entre la salle du trône et les pylônes
devait être limitée à l'est et à l'ouest par deux bâtiments, reliés,
l'un avec des terrasses et les jardins traversés sans succès par
Loftus, l'autre avec les palais du tumulus nº 2, réservés, j'imagine, à
l'habitation privée du souverain. Quatre-vingts pelleteurs ou piocheurs
ont attaqué l'emplacement hypothétique de l'aile orientale.
La position des nouvelles excavations ouvertes dans le prolongement des
tranchées C me semble d'autant mieux choisie que le sol se gonfle d'une
manière très apparente entre le pylône et l'apadâna.
Quand je craignais de ne pas revenir à Suse, combien de fois n'ai-je
point rêvé de ce point culminant! Pourquoi ne l'avions-nous pas attaqué
avant tout autre! Enfin me voici satisfaite.
[Illustration: TRANCHÉE ANNEXE DE LA FOUILLE C.]
[Illustration: PUITS ET URNES FUNÉRAIRES.]
Le déblayement extérieur des enceintes se continue avec succès. On
avait profondément sapé un mur voisin de la chemise de gravier; il
s'éboula, roula dans une crevasse, et mit à nu la coupe idéale d'un
caveau funéraire et du puits qui y conduit. A l'est comme à l'ouest les
fortifications servirent de cimetière aux Parthes. L'orifice du puits
apparaît à quarante centimètres environ au-dessous du sol actuel; le
conduit, bouché avec de la terre et des poteries pulvérisées, aboutit à
un tunnel foré dans le mur de brique; les urnes, plus ou moins fêlées
et pleines de terre, sont debout.
Le mortier de glaise qui les unit est dur, compact; la pioche seule le
désagrège.
Quatre urnes ont été dégagées, mais derrière elles on en voit d'autres.
Deux de nos meilleurs ouvriers, Agha (Maître) et Barouni (Pluvieux),
ainsi nommé parce qu'il vit le jour sous un arbre par un grand abat
d'eau, commenceront dès demain le déblayement du cimetière, à moins que
le nom du terrassier ne nous porte malheur. Le temps se couvre, le ciel
est sombre, pourtant le vent du golfe Persique, convoyeur ordinaire des
nuages, ne souffle pas.
22 décembre.--A peine arrivions-nous à Suse, que Cheikh Mohammed Taher,
le digne mollah à qui nous dûmes jadis d'échapper à la lapidation, nous
écrivait une lettre affectueuse. Elle était confiée au soin d'un grand
bonhomme, d'honnête figure, coiffé d'un turban volumineux et nommé,
depuis peu, deuxième _motavelli_ ou régisseur suppléant des biens vakfs
de Daniel.
Le cheikh priait Marcel d'occuper ce personnage en qualité de
surveillant. Machtè Mohammed Ali reçut donc le titre et la solde qu'il
ambitionnait et fut commis au soin de regarder travailler ses camarades.
Hier, comme nous rentrions du cimetière parthe, Mçaoud se présentait
très ému. Il a vu les ouvriers de la tranchée nouvelle se précipiter
vers un même point; il est accouru, mais on lui a barré le passage,
afin de laisser à Mohammed le temps de cacher sous son aba un objet
volumineux.
Nous n'éviterons jamais le vol, mais les ouvriers doivent savoir qu'on
ne le tolérera pas. Un grand nombre de monuments précieux exhumés de
Babylone par les agents du _British Museum_ ont pris la route de musées
rivaux. M. de Sarzec se plaignait d'être victime, pendant les fouilles
de Tello, de semblables larcins; il faut couper le mal dans sa racine.
Un exemple est indispensable.
Mohammed Ali comparaît devant l'aréopage.
«Tu as dérobé un objet découvert dans l'excavation dont je t'ai confié
la surveillance. Tu es doublement coupable.
--Je n'ai rien pris.
--Tu mens.
--Je ne suis pas un voleur.
--Jean-Marie, Mçaoud, liez les mains de cet homme, conduisez-le dans la
maison et enfermez-le. Il sera privé de nourriture et de tabac jusqu'à
ce qu'il ait avoué sa faute.»
La journée s'acheva sans incident; mais, au moment de la paye, les
travailleurs dizfoulis demandèrent l'élargissement de Mohammed. Sur
un refus formel, ils regagnèrent le Gabré Danial, où s'organisent
les complots tramés contre nous. Toute la nuit j'entendis des bruits
inaccoutumés. A l'aurore nous étions debout. Pas un des deux cent
cinquante ouvriers ne demanda une pelle ou une pioche; les chantiers
étaient déserts.
Une heure plus tard les trois entrepreneurs comparaissaient à la barre.
Marcel prenait la parole:
«En punition de l'inexactitude de vos hommes, je diminue de quatre
chaïs les salaires quotidiens; je congédie les paresseux, les
vieillards et les enfants. Enfin, il sera pourvu au remplacement des
terrassiers qui n'auront pas repris le travail quand le soleil passera
au méridien.»
Le voisinage d'une nombreuse tribu arabe et des Loris de Kérim Khan
rendait cette menace sérieuse. Avant qu'il fût midi, les mutins
attaquaient à coups redoublés les parois des excavations. Désormais la
mission sera maîtresse du personnel qu'elle occupe. Pareil succès est
le meilleur indice de son ascendant moral. Depuis vingt-quatre heures,
un homme revêtu d'un caractère quasi religieux, relevant d'un chef
vénéré, subit dans une geôle chrétienne un jeûne rigoureux. L'année
dernière nous eussions payé de la vie, ou tout au moins du pillage du
camp, une action aussi téméraire.
L'émeute était calmée, mais il nous restait sur les bras un locataire
bien gênant. Condamner le prisonnier à mourir de faim eût été peu
généreux; d'un autre côté, on ne pouvait le relâcher sans prétexte.
Mon mari songea alors à _jeter sous les pieds du coupable le tapis de
l'explication_.
«Jurerais-tu sur le Koran que tu es innocent de tout vol?
--Qu'on aille chercher «le Livre».
Deux ouvriers se rendent à l'imam-zadé et rapportent un volume
empaqueté dans une étoffe de soie. Le voleur va prêter serment; son
attitude est si calme et sa faute si certaine, qu'un doute s'élève dans
l'esprit de Marcel. Le livre est saisi, ouvert.
«Le _Chah-Nameh_ (le Livre des Rois)! Est-ce là ton Koran?
--Vos gens ne savent pas lire; ils se sont trompés.»
On retourne à l'imam-zadé, mais le Koran est en état de vagabondage.
«Des nomades campés à deux heures de Suse l'ont emprunté.»
J'avais une partition des _Huguenots_. «Gens sans piété, musulmans
sans vertu, ai-je dit d'un ton solennel, reconnaissez la traduction
de _votre livre_! Et toi, misérable, jure que tu n'as rien pris dans
la tranchée.» Mohammed Ali porte avec respect les _Huguenots_ à son
front, baise une des pages où les quadruples croches et les accidents
se multiplient avec le plus de noirceur, tandis que sa physionomie
tourmentée reflète l'agitation d'une âme coupable.
Un petit casuiste du Gabr, accouru pour l'assister dans cette délicate
occurrence, lui souffle enfin une formule prétéritoire et digestible,
taillée sur le patron de l'_opinion probable_. Mohammed prend
brusquement son parti, et s'exécute.
Nous avons tenu le serment pour bon et valable: les cordes paraissaient
moins lourdes au coupable qu'à nous la garde d'un prisonnier.
Aujourd'hui 23 décembre, date à jamais mémorable, la mission a pendu
la crémaillère dans son palais. Je m'étonne de voir se dresser autour
de moi des murailles étanches, solides, verticales, au lieu des parois
d'une tente toujours imbibée d'humidité. Un feu brillant pétille dans
l'âtre; la table, faite de vieilles caisses, s'éclaire d'une lumière
tranquille, qui contraste avec la lueur des lanternes fuligineuses
auxquelles nous condamnait l'atmosphère agitée de nos précédentes
demeures. Mieux garantis des brusques variations de température, les
exilés ne salueront plus en grelottant le lever et la tombée du jour.
Enfin le repos de leurs nuits sera d'autant meilleur qu'ils ne tendront
pas l'oreille «au moindre vent qui d'aventure fait rider la face de
l'eau.» Les portes, j'en fais serment, ne s'ouvriront jamais sans motif.
J'achevais mon déménagement; un vieil Arabe s'est approché.
«J'arrive peut-être bien tard?
--Que veux-tu?
--Je vous apporte un talisman précieux, une pierre qui écarte de son
possesseur toutes les embûches. En sa compagnie vous pourrez dormir
sous la voûte du ciel sans redouter les vivants et les morts, les dives
ou les fées malfaisantes.
--Tu te trompes d'adresse: la crainte de l'humidité, non la peur, cette
pâle compagne des Dizfoulis, me fait préférer quatre murs de terre à
une maison de toile. Garde ton talisman, je ne connais pas de meilleure
amulette que les balles d'un revolver.
--Examinez le mien: il est si _sucré_! achetez-le, au nom d'Allah.»
Le bonhomme dénoue la pointe de sa longue manche, dégage un chiffon
sale, et du chiffon surgit, comme une fleur au milieu des orties, une
ravissante turquoise représentant un masque diabolique modelé avec un
art consommé. La pierre précieuse forme le chaton d'une bague d'argent.
Ce _talisman_ fut découvert, il y a trente ans, dans les éboulis de
la citadelle. L'usure du métal, une fissure déjà fort ancienne qui
traverse la gemme, attestent la vérité du récit.
J'ai acquis le bijou sans discuter ses mérites magiques.
Une crainte me tourmentait, celle de voir son possesseur refuser de
me le céder après s'être assuré qu'il était vendable; les nomades
sont coutumiers du fait et prennent volontiers les Européens pour
d'infaillibles commissaires-priseurs.
24 décembre.--Je suis morte de fatigue, mais j'ai bien mérité de la
patrie! Quand le terrain du potager fut travaillé, épierré, ratissé du
bout des ongles, la mission s'assembla. L'ordre du jour de la séance
était palpitant d'intérêt: «De la meilleure manière de semer les pommes
de terre.»
J'ai pris possession de la tribune et disserté avec tant d'aplomb sur
la section des yeux, la forme des billons, le sarclage, le binage,
le chaussage de la jeune solanée, qu'à l'unanimité on m'a octroyé la
direction du département des plantes potagères.
Les Dizfoulis, mis à ma disposition, sont d'abord restés les
spectateurs inactifs de mes travaux; la première planche achevée,
ils ont pris la bêche, sous la réserve que je planterais moi-même ce
tubercule inconnu dont le contact pourrait les souiller.
C'était bien la peine de me briser les reins et de me donner des
ampoules: Cheikh Ali, accompagné de plusieurs amis, vient de pénétrer
dans l'enclos, et le voilà piétinant sur mon chef-d'œuvre. Je crois
que, dans ma fureur, j'ai dit de bien gros mots au cheikh. Personne
heureusement ne lui a donné la traduction de mon apostrophe. J'en eusse
été désolée, car ce brave homme est le seul fils du Prophète auquel
je puisse pardonner pareil forfait. Jamais il n'est venu, comme Kérim
Khan, nous importuner de protestations amicales, exordes obligatoires
d'une péroraison intéressée. Après nous avoir traités avec une extrême
froideur, il mit jadis à notre disposition six mille krans. Pendant que
nous vivions sous la tente et que le trésor de la mission était séparé
des mains crochues des nomades par une simple toile, il envoya, de son
initiative propre, des cavaliers battre les alentours du camp et faire
la chasse aux rôdeurs de nuit. De pareils services ne s'oublient pas.
Le cheikh parle peu, mais les renseignements tombés aujourd'hui de sa
bouche valent leur pesant d'or.
Les difficultés inhérentes à l'emballage du chapiteau bicéphale sont
résolues par la présence de Jean-Marie et la découverte de buissons
centenaires dans la jungle voisine de la Kerkha. Je n'en saurais dire
autant des transports. Point de route dans ce pays désert, point
d'animaux de trait. C'est donc aux fleuves de la plaine, c'est _à ces
grands chemins qui marchent_, comme les définit Pascal, qu'il faut
demander secours.
Jamais mieux qu'en Susiane la nature ne se montra prodigue de ses dons,
jamais elle n'arrosa plus libéralement des alluvions plus fertiles. Il
semble que le régime des eaux soit combiné pour développer cette riche
végétation, qu'excitent encore les rayons ardents du souverain maître
de la vie.
Les auteurs anciens nous disent que la Susiane était traversée par de
grands fleuves: le Pasitigris, le Copratès, le Choaspe et l'Eulæus. Ces
cours d'eau ont changé de nom, mais il est aisé de reconnaître dans
le Karoun, l'Ab-Dizfoul et la Kerkha, le Pasitigris, le Copratès et
le Choaspe ou Khoubasp (rivière des Beaux-Chevaux, nom que les Perses
appliquèrent à un grand nombre de fleuves). Seul l'Eulæus n'a pas de
correspondant moderne, car on ne saurait identifier la célèbre rivière
dont les eaux reflétaient les murs de Suse avec le Chaour, qui sourd au
nord du tombeau de Daniel et longe le versant méridional du Memnonium.
Au nord des ruines et à un farsak du palais, se dressent encore les
digues puissantes d'un canal abandonné; des tumulus, semés de distance
en distance, semblent placés comme des forteresses commises à sa garde.
C'est l'Eulæus, assure Marcel, c'est une dérivation du Choaspe qui
faisait communiquer ce fleuve avec le Copratès. Ainsi la capitale de
l'Élam était comprise entre trois cours d'eau, formant autour d'elle
comme la gigantesque maille d'un filet: le Choaspe ou Kerkha à l'ouest,
le Copratès ou Ab-Dizfoul à l'est, l'Eulæus au nord, tous capables de
porter des bateaux.
Que les temps sont changés! Sur les rives de la Kerkha, soit en amont,
soit en aval de Suse, on ne saurait découvrir une ville ou même un
misérable hameau. Le pays, inculte, désert, battu par des nomades
réduits à consommer le produit de leur industrie ou de leurs rapines,
n'offrirait aucun élément de transactions commerciales. Depuis des
siècles nul ne songe au Choaspe, à la rivière des Beaux-Chevaux. Ce
fleuve, jadis célèbre, perd ses eaux sur les plaines de Chaldée,
infectées de miasmes paludéens, et se fond en canaux vaseux,
impraticables.
Le Karoun, moins délaissé, est navigable l'hiver jusqu'à Chouster,
l'été jusqu'au barrage d'Ahwaz. Mais, avant d'atteindre cet ouvrage, il
faudrait passer le pont insolide et trop étroit jeté devant Dizfoul,
traverser avec les _talismans_ de Daniel cette ville fanatique, gagner
Chouster, affronter la rivière de Konah, puis rompre charge en amont du
barrage, pour peu que la saison fût avancée. Mieux vaudrait encore, si
nous sommes forcés de charroyer nos caisses, les expédier directement
sur Ahwaz. Que la plaine est large d'ici là-bas!
Reste le Chaour, souvent encaissé, ridiculement sinueux, coupé de
barrages semblables aux tunages du Rhin.
Cheikh Ali a nettement déclaré que la véritable voie, la seule qui
pût nous convenir, était celle de l'Ab-Dizfoul, navigable depuis les
rochers de Kalehè-Bender, situés à huit farsaks de Suse, jusqu'à son
embouchure dans le Karoun.
«Attendez-vous, ajouta-t-il, à rencontrer d'immenses difficultés. Les
Arabes ne se lanceront pas volontiers sur un cours d'eau torrentueux,
compris entre des jungles peuplées de fauves terribles, bordées de
buissons qui gênent le halage et obligent les bateliers à se servir
constamment de leur gaffe. La descente n'est pas moins dangereuse que
la montée, car les tourbillons sont violents, les bancs de sable et de
cailloux aussi traîtres que mobiles.»
Serait-il vrai? On amènerait des bateaux dans le voisinage de Suse! Nul
renseignement ne pouvait nous être plus précieux.
D'autre part, Machtè Papi, Ousta Hassan, les ouvriers nomades, sont
unanimes à déclarer que l'Ab-Dizfoul n'est pas navigable. Qui croire?
Deux cavaliers expédiés sur Ahwaz, deux piétons dirigés vers Chouster,
reconnaîtront le cours du fleuve, essayeront de se procurer des bateaux
et traiteront de leur location s'il est possible.
Les jours se succèdent paisibles et uniformes depuis l'expulsion du
sous-motavelli. Mohammed Ali s'est gardé d'aller rebattre de ses
doléances les oreilles de Cheikh Taher; il a jugé prudent de ne pas
courir au-devant des réprimandes que lui vaudraient sa conduite
déloyale et le faux serment dont il paya sa liberté. Pelleteurs et
piocheurs n'ont jamais montré plus de zèle et ne cessent de requérir
mon intervention auprès de Marcel.
«Sur nos yeux, Khanoum, obtenez le pardon de vos esclaves fidèles et le
rétablissement des anciennes payes.»
Cette faveur m'a été refusée, mais des gratifications équivalentes à la
diminution des salaires sont accordées chaque soir aux hommes les plus
vaillants. Jamais le bruit sourd des pioches attaquant les tranchées,
et les grincements des pelles au passage de la terre n'ont retenti
aussi réguliers.
[Illustration: OUSTA HASSAN.]
Dès l'aurore le camp s'agite et s'anime. Les ouvriers, perdus dans le
brouillard, montent du Gabr, en longues files, reçoivent les outils
déposés le soir sous le hangar de Jean-Marie et prennent le chemin des
excavations. La scie chante dans les buissons noueux, les marteaux
meurtrissent la tête des clous et les fichent dans les caisses, les
étrilles se promènent sur les flancs des chevaux, bruyantes comme des
ciseaux de tondeur. Chacun est à son poste. Nous rentrons au logis.
Mon mari parle des dispositions prises, des points qui demandent une
surveillance spéciale.
Le samovar bouillonne, le thé fume, ces messieurs saisissent leur
kalyan, puis c'est une envolée générale.
Marcel fait tous les matins une tournée complète. Je l'accompagne
lorsque la découverte des lions ne nécessite pas ma présence constante
sur le chantier. Descendons les pentes raides du tumulus achéménide,
traversons la grande vallée comprise entre les trois surélévations,
gravissons les éboulis de matériaux et de détritus dont se composent
les flancs séculaires du tumulus oriental et suivons la dépression que
prolonge le contrefort si vigoureusement attaqué l'année dernière: elle
nous conduira directement à une large crevasse, pénétrant fort avant
dans le massif.
Les fouilles exécutées sur ce point présentent un intérêt particulier.
Depuis le début des travaux, douze ouvriers nettoient les parois de
la crevasse. Hier ils rencontraient, au milieu de nombreux débris de
poteries, une statuette d'Anaïta; aujourd'hui apparut une dalle de
marbre noir couverte de cunéiformes perses. La traduction du texte
sera entreprise dès que la pluie nous confinera au logis. Près de
cette inscription se dressait un mur mal construit, où les matériaux
de terre se mêlaient avec des tronçons de colonnes et des pierres
sculptées, divisés en menus éclats. Plusieurs fragments appartiennent
aux encadrements d'une porte et rappellent, sous des profils plus
grécisants, les montants et les linteaux des baies persépolitaines.
Deci, delà, on rencontre quelques émaux, détachés, semble-t-il, de la
frise des lions.
Le monument est détruit, saccagé. Sa découverte ne serait pas décisive
si le hasard ne s'était chargé de compléter les renseignements fournis
par un travail méthodique et patient.
Les pâtres du tombeau de Daniel conduisent volontiers leurs bêtes dans
les fondrières humides, où l'herbe nouvelle commence à montrer ses
feuilles vertes tandis que la plaine est encore sèche. Entre toutes,
celles où ils ont l'espoir de trouver des amis sont les préférées. On
causera de la pluie, du beau temps, des Faranguis, thèmes inépuisables;
puis le nouveau venu appliquera ses lèvres à l'orifice de la plus
primitive des pipes. Cet ustensile, composé d'un fourneau et d'un
conduit creusés en terre, remplace le kalyan, interdit pendant les
heures de travail, et disparaît caché sous une motte de terre quand on
signale l'approche d'un membre de la mission. Saisis de la plus louable
émulation, il est même des bergers qui ont entrepris pour leur compte
personnel des fouilles contemplatives. Les yeux travaillent seuls, mais
quels yeux! Ils perceraient la croûte terrestre sans pioche ni tarière.
Aussi bien n'ai-je point été surprise quand le gardien de nos moutons,
les mains pleines de morceaux de bronze, vint m'apprendre que ces
fragments provenaient de la grande crevasse et qu'il les avait
découverts à soixante mètres en arrière du point où travaillaient les
ouvriers. Il nous servit de guide.