conservés dans la cendre, et bientôt une flamme claire, jaillissant
sous le souffle d'un serviteur, dessine de sa lueur brutale les
profils des Arabes groupés autour d'elle. L'assistance devient plus
nombreuse dès la rentrée des troupeaux; elle n'en est pas plus
bruyante. Ce silence contemplatif présage son grave événement. Voici
le pilau destiné aux chrétiens! L'adresse des Faranguis jonglant,
sans se blesser, avec des pointes de métal, a seule été capable de
provoquer quelques témoignages d'admiration. Enfin arrive la montagne
de riz réservée aux musulmans; les yeux s'allument. M'sban plonge la
main dans la pyramide, ramène les extrémités de plusieurs manches de
gigot, enlève la chair et, avec une générosité sans égale, lance les
os décharnés vers ses plus fidèles sujets, dressés à les saisir au
passage comme des chiens de mauvaise compagnie. Le cheikh, rassasié,
repousse le vaste plateau et l'abandonne à la gloutonnerie de ses
clients. Une sébile d'eau passe de main en main, de bouche en bouche,
puis les dîneurs, à l'exemple de M'sban, se lèvent et se retirent sous
les tentes des femmes. C'est le signal du couvre-feu.
Les Faranguis s'enroulent dans leur couverture, appuient la tête sur
les sacoches des selles métamorphosées en oreiller, et s'étendent
autour du piquet porte-fusil qu'éclairent par instants les dernières
lueurs d'une flamme mourante.
De la nuit je n'ai entendu autre bruit que les aboiements des chiens,
les voix plaintives des chacals, le sifflement du vent sous les pans
agités de la tente et les coups des pilons retentissant réguliers, dans
les mortiers de fer où les femmes décortiquent le riz longtemps avant
le jour.
Rudes habitudes de la vie nomade, hélas! je vous ai perdues; un
horrible torticolis me condamne à l'immobilité. Quand les étoiles
pâlissantes s'éclipsent à l'orient devant l'aube laiteuse et qu'un
Arabe, chargé de bois, rallume le foyer éteint, mon corps semble rivé à
la couche douloureuse qui l'a meurtri. Le premier réveil après une nuit
d'hiver passée sur la dure est un glacial avant-goût du tombeau; mais
vienne l'étincelle brillante, parcelle arrachée par Prométhée au divin
Phébus, et cette froidure se transforme en une sensation de bien-être,
en un extatique retour à la vie. Encore un instant, la terre s'illumine
aux rayons du dieu lui-même. Cours, ô mon être, va respirer la brise
salubre du matin, laisse planer tes yeux sur cette plaine immense, plus
vaste que l'Océan, plus irisée que la nacre; sur ces montagnes, ruban
de moire bleue et pourpre, lointain et dernier rideau d'un sublime
décor. Suis ces longs troupeaux qui s'enfoncent dans le désert, ces
agneaux bondissants, ces chevreaux qui s'essayent déjà front contre
front aux luttes de la vie. Considère ces grandes silhouettes des
chameaux et ces buffles aux cornes basses s'estompant dans les vapeurs
agitées en vagues énormes, telles que les fumées de l'encens montant
vers le ciel, et loue ton Maître suprême, de quelque nom qu'il plaise à
l'homme de le nommer.
Est-il un hommage plus digne de la Divinité que l'admiration muette
provoquée par la contemplation de ses œuvres? On ne communique pas
avec le Créateur quand on voit le ciel entre de hautes murailles.
Laborieuse tâche que de ramener vers des régions sereines la pensée
égarée comme ces jeunes poulains échappés à la main des nomades, quand
on vit sous un jour pâle et parcimonieusement distribué, écrasé sous
un toit qui cache les espaces infinis! Au désert, la bouche demeure
silencieuse, mais du cœur s'élance, spontané, un hymne d'enthousiasme
et de reconnaissance.
Vous qui doutez de tout et de vous-même, ne cherchez point la paix
dans les raisonnements des philosophes, les théories d'école, les
écrits des penseurs ou des théologiens. Éloignez-vous plutôt de vos
semblables, oubliez-les, afin que l'œuvre divine ne vous apparaisse
point amoindrie, venez vivre dans la solitude de la montagne, dans
les plaines désertes. L'admirable beauté de la nature, sa majestueuse
éloquence parleront mieux à votre âme que les affirmations des uns, que
les négations des autres.
«Parmi ces hardis faucons, les uns ont les yeux cousus, les autres les
yeux ouverts, mais ils se brûlent les ailes. Nul n'a pénétré jusqu'au
trésor de Karoun, ou si quelqu'un est arrivé jusque-là, on ne l'a plus
revu.»
Derniers adieux du cheikh des Beni-Laam:
«Le mulet qui portait vos couvertures s'est entravé malencontreusement
cette nuit; je vais vous prêter une autre bête.
--Merci.
--Auparavant donnez-moi deux krans pour sa location.
--Mahmoud, deux krans au cheikh.
--Sont-ils en bon argent? Ta bourse est ronde, petit cuisinier: ajoute
encore deux krans pour le conducteur..., puis... deux krans pour la
journée de retour de la bête,... deux krans pour la journée de retour
du conducteur,... deux krans pour le bakhchich de l'homme et de la
bête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. Le
compte y est.»
Ce n'est pas payer trop cher le mulet d'un homme qui possède une
fortune de vingt millions et touche, indépendamment du _malyat_ ou
capitation d'un kran payée par toute barbe poussant sur un menton
beni-laam, le _ouady_, contribution deux fois plus lourde, destinée
à parer aux frais éventuels de guerre et, en cas de meurtre, aux
indemnités exigées par les tribus voisines.
1er décembre.--«Monsieur! monsieur! s'écrie le charpentier Jean-Marie,
gardien fidèle du trésor, les dépêches que vous attendiez avec tant
d'impatience sont arrivées peu d'instants après votre départ pour Nahar
Çaat.»
Le léger escalier gémit et s'ébranle, la terrasse tremble; pleins
d'impatience, nous nous élançons à l'assaut des nouvelles. «De Suse les
chemins sont ouverts!» disent, sous une forme à peu près identique,
deux télégrammes signés du docteur Tholozan et de M. de Balloy,
ministre de France à Téhéran. Enfin!...
«Mahmoud, Abdallah, Reza, alerte, courez! Des chameaux, des mulets!
Nous partons demain. Comment, drôles, vous jouez encore aux mouches?»
Cette avalanche de paroles, si peu en harmonie avec le laconisme
de leur maître, galvanise nos trois serviteurs; quittant la partie
engagée, ils s'envolent à tire-d'aile vers le bazar.
Le jeu des mouches est fort goûté des Persans; il ne demande ni effort
intellectuel, ni fatigue corporelle, ni matériel compliqué. Voici la
recette. Inutile de l'importer au pôle Nord.
En été, étendez un tapis sous un _konar_ touffu, asseyez-vous
confortablement vis-à-vis de votre partenaire, que chacun de vous jette
un kran d'argent devant lui.
Bientôt une mouche, dix mouches, un nuage de mouches, s'approchent
en sifflant. Les voilà d'abord posées sur le nez, sur la barbe. Ces
prémices d'une prochaine victoire doivent faire supporter sans colère
ces familiarités; le moindre mouvement éloignerait les insectes et
les pousserait dans la direction de votre adversaire. Patientez et
laissez-vous dévorer.
Rassasiée, mais toujours curieuse, la mouche, installée sur le
promontoire qui vous sert de nez, examine la plaine. Soudain elle
aperçoit les pièces d'argent et demeure immobile, étonnée.
«Serait-ce l'image de la lune en plein jour? Un ver luisant aurait-il
égaré sa montre et allumé trop tôt son fanal? dit-elle en son étroite
cervelle. Vite, courons aux renseignements. Demain je publierai la
nouvelle dans la gazette des diptères! Un coup de patte à la lune
oublieuse de ses devoirs, une volée de bois vert au lampyre qui
scandalise l'univers par ses promenades au grand soleil! Voici matière
à un article retentissant. Quelle joie vont éprouver mes abonnées!
D'ailleurs, quand il s'agit de les satisfaire, rien ne saurait me
rebuter. Je ne puis, comme l'araignée, tisser de longues trames, mais
je cours, je trotte, je vole, j'interroge; tout m'est bon: serviteurs,
portiers et balayeurs, pour avoir des renseignements exacts.
«Au demeurant bonne princesse et vertueuse, je défends avec une ardeur
sans égale la morale, dont j'ai ouï parler dans mon jeune âge, et me
contente de peler doucement les égarés, laissant aux grosses volucelles
les plus vilaines besognes du métier de mouche. En route.»
L'insecte s'envole. Il hésite. Sur lequel des deux krans se
posera-t-il? Surveillez-le, ne le perdez pas de vue, l'instant est
solennel. _Ze,... ze,... ze_... Il a jeté son dévolu! A vous la
victoire, avec l'enjeu de votre adversaire!
Quant à la mouche, elle reste confondue.... Pas le moindre rayon de
lune sur le tapis, pas même un pauvre petit ver de terre, mais un métal
dur, insensible, bon tout au plus à user ses pattes.
Croirait-on que le jeu des mouches, livré en apparence aux fantaisies
de l'être le plus insupportable de la création, donne encore lieu
à des tricheries? L'un des joueurs enduira sa pièce d'un sirop
parfumé; l'autre posera la sienne auprès d'une tache graisseuse à
peu près invisible, mais dont l'odeur attirera les insectes à jeun.
Machiavéliques adeptes du whist ou de l'écarté, soyez modestes: vous
seriez battus au _magazèbaz_.
Mais voici nos larbins de retour. Un Arabe les accompagne; ses traits
ne me sont point inconnus; où ai-je donc vu cette figure? Le nouveau
venu propose des chevaux excellents, des chameaux et des mulets
vigoureux. M. Babin marchande pour la forme, car nous passerions sous
les fourches caudines, pourvu que le départ soit prochain. Bêtes et
gens s'ébranleront dès demain.
2 décembre.--Nous sommes tombés dans un piège, il est humiliant d'en
convenir. Le muletier était un faux muletier, un émissaire de M'sban.
Il se présenta, reçut notre parole, et courut chez Attar, le chef de la
caravane dizfoulie: «Combien m'achètes-tu les Faranguis? J'ai le droit
de les transporter, je te le cède. Sois raisonnable; il t'en coûterait
gros de perdre la protection du cheikh.»
Attar s'est exécuté. M'sban, sans bourse délier, sans aventurer un
mulet ou une corde, a reçu une prime bien supérieure au prix normal
de la location. La tonte des brebis est une opération essentiellement
pastorale.
[Illustration: UN ÉMISSAIRE DE M'SBAN.]
[Illustration: CAMPEMENT DE SAF-SAF.]
XIV
En route.--Pluies diluviennes.--Patriarches contemporains.--Arrivée
inespérée de pèlerins persans.--Fellahyé.
3 décembre.--La caravane est en route, mais elle ne marche pas.
Vendredi soir, Attar nous embarqua sur six _belems_, qui descendirent
lentement le canal Mahmoudieh. Quatre heures plus tard, les barques
s'arrêtaient vis-à-vis des palmiers de Saf-Saf. Buvons à longs traits:
l'eau du Tigre nous fera désormais défaut.
Les tentes de la mission sont restées au Gabré Danial; nous avons dû
nous contenter de celle des muletiers, dont la moitié nous a été louée
par contrat. Quatre lés d'une étoffe de poil de chèvre à carreaux
blancs et gris sont cousus les uns aux autres: c'est le toit. On le
pose sur les bagages amoncelés en forme de mur divisoire; sous les pans
de la draperie, raidie par des haubans, s'installent les voyageurs.
L'un des auvents est réservé aux chrétiens, l'autre abrite les
musulmans. La maison d'Éole et notre domicile font la paire,
Les tcharvadars, venus à pied, étaient installés quand nous avons pris
terre; ils nous ont généreusement introduits dans le compartiment
exposé au mauvais temps. Vers minuit une pluie abondante, fouettée par
des rafales impétueuses, faisait une entrée souveraine dans cet asile
aussi modeste que malsain. Nous avons tiré le toit à nous; hélas! il
était déjà trop tard.
Le brouillard et les ondées, phénomènes météorologiques également
humides, se sont relayés durant vingt-quatre heures.
Pareil temps, pareille nuit devaient laisser un souvenir parmi nous. M.
Babin étrenne avec un gros accès de fièvre. Il n'accuse point l'adverse
fortune, sachant bien que chacun de nous payera son tribut à la fée
des marais. D'ailleurs, à tous les maux s'offrent des consolations;
une belle négresse, venue d'un campement voisin vendre du beurre aux
muletiers, parut s'intéresser au sort du malade et lui prouva sa
sympathie en se bourrant consciencieusement le nez et les oreilles
d'une peau d'orange qu'il avait épluchée. Puis, noble et majestueuse,
parée de ce trophée, elle reprit la route de sa tribu.
A la noire laitière succèdent des troupeaux de buffles conduits par des
pâtres demi-nus; l'un d'eux, armé du trident, comme Poséidon, le maître
des ondes, nous offre un énorme poisson piqué dans les eaux fraîches du
canal. Enfin, sur le soir, se présentent deux cavaliers. Ils comptent
les bêtes de somme et réclament le tribut que toute caravane soucieuse
de sa sécurité doit au cheikh des Beni-Laam. Cris, hurlements, pleurs,
menaces, roulement d'yeux des victimes restent sans effet. Le péage
perçu, les collecteurs se sont éloignés.
[Illustration: PÊCHEUR ARABE.]
«Voici ces fils du diable sur le chemin de l'enfer qui les a vomis, m'a
dit le fils d'Attar; je vais avertir mon père. Nous avons été dupes de
M'sban, nous lui rendrons la chienne et ses petits.
--Depuis quand les louveteaux de votre taille dévorent-ils des lions?
--Je m'entends.
--Tu es malin.»
5 décembre.--Notre sort est pitoyable. Avant-hier matin, nous quittâmes
le campement de Saf-Saf avec la moitié des bagages--Attar n'avait pu
rassembler toutes les bêtes--et nous marchâmes jusqu'à deux heures à
travers la lande déserte. Puis nous entrâmes dans le _hor_ desséché,
couvert d'une inextricable forêt de ginériums. La caravane traversait
la partie la plus basse du marécage; sa marche était lente, la pluie
de la veille avait détrempé la surface glaiseuse du sol. Les mulets
glissaient, tombaient, se blessaient; les hommes, en les rechargeant,
laissaient échapper les fardeaux souillés de boue, s'écrasaient les
pieds, se déchiraient les jambes; les nuées accouraient semblables
à des torrents de bitume; derrière elles s'avançaient les ténèbres
et l'orage; les insectes volaient près de terre, poursuivis par les
oiseaux qui, rapides, frôlaient le sol de la pointe de l'aile: un
déluge semblait imminent.
Au sortir d'un épais fourré, nous débouchâmes sur une clairière
qu'occupaient les tentes d'une pauvre tribu. Nous n'étions pas à cheval
depuis quatre heures, et cependant les muletiers déclarèrent qu'il
serait dangereux de prolonger l'étape. Mieux valait camper auprès des
nomades, attendre le chef de la caravane et laisser passer l'ouragan.
Le conseil était sage. Depuis deux jours les vents du nord et du midi
luttent avec rage et ébranlent l'air de leurs grondements furieux, les
nuages se précipitent contre les nuages, de leurs chocs jaillissent
d'éblouissantes gerbes de feu qui jettent sur la nature très sombre de
fugitives et aveuglantes clartés; on ne sait dans quelle région du ciel
se livre plus acharnée la bataille des éléments. La voûte éternelle
semble prête à s'abîmer, puis les éclusiers divins ouvrent toutes
grandes les vannes célestes et, sous l'action dissolvante des eaux, la
terre elle-même se liquéfie.
Instruits par l'expérience de Saf-Saf, nous avons présidé à
l'installation du toit protecteur. Comme on fait son lit, on se couche.
Les gros bagages forment le mur de refend; les petits, disposés en
cloisons longitudinales, reçoivent la retombée de la tente et barrent
le passage au vent et à la pluie. A part quelques gouttières, nous
sommes au sec dans notre palais de poil de chèvre; mais les eaux
tombées sur la plaine se sont précipitées vers le _hor_, où les conduit
la pente naturelle du terrain, et ont si bien détrempé un sol couvert
de vase desséchée qu'on ne peut s'aventurer au dehors sans enfoncer
jusqu'à la cheville dans une boue empestée.
Sur le soir arrivent Attar et la seconde partie du convoi. Les
retardataires sont exténués. Néanmoins nous partirons demain. Le
campement est placé dans une cuvette; si la pluie persiste, les eaux
envahiront ce bassin, concédé à la fièvre paludéenne par l'incurie des
hommes, et couvriront d'une nappe liquide, infranchissable pour des
bêtes chargées, les glaises déposées sur le _hor_ depuis des siècles.
Vaille que vaille, voyageurs et nomades doivent gagner au plus tôt les
plateaux supérieurs.
6 décembre.--Elle est passée la pluie d'orage. Ce matin l'air est doux
et parfumé; le ciel apparaît par instants à travers les buées amincies;
les roseaux s'agitent au souffle d'un léger zéphir et mêlent leurs
indiscrètes chansons à celles de la brise qui passe. Depuis l'aurore,
les tcharvadars parlent du départ: il est neuf heures, et les mulets
ne sont pas encore chargés. Enfin nous nous ébranlons, abandonnant,
comme avant-hier, la moitié des bagages. J'ai démêlé la machiavélique
combinaison d'Attar. Elle est fort ingénieuse, mais nous sommes les
premières victimes de l'industrie que déploie notre chef muletier pour
frustrer M'sban du péage perçu sur chaque bête de somme.
Voici le procédé. La caravane se divise en deux groupes. Le
premier, placé sous notre protection et comprenant les mulets et
les voyageurs, gagne de l'avant, tandis qu'Attar, aidé de quelques
compagnons courageux, garde les charges laissées en arrière. Le convoi
marche quatre heures durant, puis s'arrête. Les animaux mangent,
rétrogradent à la nuit jusqu'au campement précédent, reçoivent les
derniers colis, reviennent, se reposent et repartent avec nous. Ils
continueront ce manège jusqu'à Suse, si d'ici là il reste encore une
ombre de tcharvadar pour fouetter une ombre de mulet. A pareil train
atteindrons-nous jamais les bords de la Kerkha?
10 décembre.--Au delà du _hor_, la caravane traversa une plaine
ondulée. Puis elle atteignait un gros campement beni-laam, placé sous
l'autorité du cheikh Menchet.
«Nous ne planterons pas la tente ce soir, me dit Baker, fils d'Attar:
ce serait de la dernière imprudence. Entrez résolument chez le cheikh,
saluez-le, asseyez-vous à ses côtés et entourez-vous des petits colis,
tandis que nous empilerons les gros bagages devant l'ouverture de la
tente, de façon que vous ne les perdiez pas de vue. Menchet est un
brigand, un voleur, un assassin, chez lequel on ne saurait passer sans
laisser poil ou plume, mais si vous l'obligez à vous recevoir, il
n'osera enfreindre les lois de l'hospitalité.»
[Illustration: DEUX JOURS DE PLUIE SOUS UNE TENTE ARABE (Voyez p. 237.)]
Les yeux perçants de Menchet, son nez crochu, sa figure d'oiseau de
proie ne démentaient pas les paroles de Baker; pourtant nous fûmes
bien accueillis tout d'abord. Les charbons du foyer sont ranimés; les
grains de moka sautent sur une plaque rougie et s'écrasent à notre
intention dans le mortier de fer; Menchet prépare de ses nobles mains
un café délicieux. Ces premiers devoirs remplis, notre hôte nous fait
subir l'invariable interrogatoire:
«Comment t'appelles-tu? D'où viens-tu? Où vas-tu? Quelle est ta
religion? Combien as-tu d'enfants? Combien as-tu de femmes? Dans ton
pays vis-tu sous la tente? Avais-tu déjà vu des chevaux et des moutons?
Les buffles sont-ils aussi beaux chez toi que dans l'Arabistan? Que
portes-tu dans ces malles noires? (Nos cantines!) Pourquoi sont-elles
si lourdes?
--Elles sont pleines de cartouches.»
La curiosité de Menchet paraît satisfaite. Marcel demande
l'autorisation de visiter le campement. Sacoches, selles, petites
caisses empilées dans un angle de la tente sont confiées à la garde de
Jean-Marie. Le fusil sur l'épaule, nous sortons. Plus de cent tentes
s'alignent de chaque côté d'une large rue. Hommes, femmes, enfants,
vêtus de beaux _abas_ de laine brune, sont nonchalamment accroupis
sur des tapis gris égayés de pompons et de longues franges aux vives
couleurs. Ici on abat un jeune buffle pour le repas du soir, là on
dépouille de leur peau laineuse des moutons chargés de graisse;
sous chaque toit murmure la marmite à pilau. Cette tribu de voleurs
brevetés ne sème pas un grain de riz, ne récolte pas un épi de blé:
aussi vit-elle dans une abondance inconnue des nomades plus laborieux.
Je dois ajouter qu'elle paraît jouir sans remords du produit de ses
razzias. Les Arabes ont sur l'honneur des idées que ne renieraient pas
certains Occidentaux: la violence et la conquête justifient toujours la
possession.
A la nuit nous rentrions chez le cheikh en même temps que deux hommes
entravés dans une chaîne de fer.
«Quel est le crime de ces malheureux? ai-je demandé à Menchet qui, d'un
signe, avait invité les prisonniers à s'asseoir auprès du feu.
--Ils ont tué trois pèlerins persans. Sur la demande du gouverneur de
Dizfoul, je leur ai infligé deux mois de chaîne. Ils se promènent le
jour et regagnent les tentes dès le coucher du soleil.
--Le Koran ne recommande-t-il pas de châtier les assassins?
--D'accord; mais pourquoi les Persans se sont-ils défendus? Et puis,
qu'aurais-je gagné à tuer des gens aussi pauvres?»
Ah! le grand justicier que Menchet!
Peu habitué aux mœurs du pays, Jean-Marie s'éloigne instinctivement de
ses deux voisins.
«Ils n'ont pas plus mauvaise figure que le cheikh, lui ai-je dit.
--Oh! madame, a repris notre brave Toulonnais, nous sommes tombés dans
un repaire de bandits. Voyez-vous ce petit drôle encore à la mamelle?
Ne s'était-il pas glissé sous une selle pour détacher la sangle et la
voler? Peut-on se méfier d'un enfant de cet âge? J'ai voulu taper sur
les doigts du bambin: le vieux cheikh a failli me dévorer. Quelles
gens! Ils disaient tout à l'heure en me regardant: «Celui-ci est Arabe;
il fait mine d'ignorer notre langue, mais il nous entend à merveille.»
Sûrement ils grillent de nous tordre le cou et de s'approprier nos
bagages.»
Depuis quand Jean-Marie comprend-il l'arabe des Arabes? Mystère! En
tout cas, il juge sainement de la probité du cheikh et de son entourage.
[Illustration: PRISONNIERS ARABES. (Voyez p. 241.)]
«N'avez-vous aucune crainte chez les nomades? nous a dit Menchet après
dîner.
--Que craindrions-nous? Ne sommes-nous point sous votre tente?
--Vous êtes plus courageux que moi. Les malfaiteurs courent la plaine;
j'ai peur d'être attaqué cette nuit; mais je dormirais tranquille si
vous me prêtiez vos carabines et des balles.
--Dans quel pays un soldat abandonne-t-il ses armes? En cas d'alerte,
avertissez-nous; vous verrez que les Faranguis reçoivent gentiment
leurs ennemis.»
[Illustration: LA TRIBU DE MENCHET.]
Sur cette réponse, et afin de prouver au cheikh que ses appréhensions
nous avaient laissés très calmes, nous avons disposé une caisse en
guise de table, allumé deux chandelles et engagé des parties de
dominos, qui nous ont tenus éveillés fort avant dans la nuit. Vers une
heure, les mèches s'allongeaient fumeuses, quand la tente s'ouvrit
brusquement sans que les chiens eussent aboyé. Trois coups de feu
retentissent derrière la muraille d'étoffe. Nous sautons sur nos armes.
Menchet se précipite le visage effaré:
«Les brigands sont là! Prêtez-moi vos fusils.
--Non.
--Venez au moins à notre secours et marchez vous-même sur la trace des
maraudeurs!
--Nous ne sortirons pas de la tente avant le jour.»
C'était un piège. Renonçant à nous tromper, Menchet se retire furieux;
la nuit s'achève sans incident.
Au matin, nouvelle antienne. Attar est arrivé, mais le nombre des
bêtes, si disproportionné avec les charges, a diminué. Un chameau s'est
cassé la jambe, on a dû l'abandonner; un mulet suit la caravane sur
trois pattes, incapable de porter son bât. Informé de ce désastre,
Menchet se présente la bouche en cœur:
«Vous ne pouvez continuer votre voyage sans bêtes de somme: je vais
vous prêter des mulets excellents, et mon fils vous servira de guide.
--Je veux bien louer tes mulets, mais un guide m'est inutile, a répondu
Marcel; je te montrerais le chemin de Suse.
--Peu importe, Fellahyé vous accompagnera: sa présence assurera votre
sécurité. Que lui donnerez-vous?
--Cinq krans et ma bénédiction.
--Un demi-toman! perdez-vous la tête? vous moquez-vous de moi? Je
ne vous tiens pas quitte à moins de cent cinquante krans; demain
j'exigerai le double, après-demain trois fois autant; s'il vous plaît
de passer l'hiver ici ou de me céder vos bagages, libre à vous.
--Prends garde! Avant de menacer, lis cette lettre de M'sban adressée à
tous les cheikhs Beni-Laam.
--M'sban, M'sban! Me fera-t-il grâce d'un _chaï_ quand il enverra
réclamer le _malyat_ (impôt des barbes)?»
Et Menchet s'est retiré fort perplexe.
Dix minutes plus tard se présente Mahmoud: