est pleine de cendres; j'ai vainement cherché un mouton, des poulets
gras ou maigres: pas un Arabe n'ose désobéir au cheikh, qui a défendu
de vous rien vendre. Que faire? que devenir? Allah Kérim, nous sommes
morts!»
Il restait des dattes et du pain mouillé, nous avons dû nous contenter
de ce maigre régal.
Vers midi arrive un cheikh du voisinage de plus honnête figure que ses
pareils.
«Les Faranguis sont encore chez toi?
--Apparemment,» répond Menchet.
Puis les deux compères ont causé à voix basse. Quelques mots saisis au
vol m'ont appris que le nouveau venu conseillait à son collègue de ne
pas s'engager dans une méchante affaire. La crainte de M'sban est le
commencement de la sagesse.
«Sais-tu ce qu'ils m'offrent, ces misérables, ces voleurs? répondait
Menchet enflammé d'un noble courroux. Cinq krans! Entends-tu, cinq
krans! Et ils sont cinq, et ils ont quatre fusils et plus de trente
charges! Cinq krans!...»
Tous deux ont quitté la tente et se sont éloignés afin de causer plus
librement.
Au même instant retentissait un joyeux bruit de grelots; un vieux
mollah et quelques Persans montés sur des mules vigoureuses
apparaissaient, hâtant le pas, timides comme roitelets condamnés à
défiler devant les griffes du vautour. Les Dizfoulis nous aperçoivent:
«Les Faranguis sont là! s'écrient-ils, échos inconscients du visiteur
précédent; mettons-nous sous leur protection, nous ferons route
ensemble.»
Les nouveaux venus sont les Kerbelaïs, c'est-à-dire qu'ils viennent de
Kerbela, où ils sont allés prier sur le tombeau du fils d'Ali. Jamais
je n'aperçus pèlerins plus gâteux, plus cacochymes; jamais je ne vis
plus piteuses victimes de l'âpreté des prêtres musulmans. Nous les
avons néanmoins accueillis avec égards: la Providence est toujours
belle, même sous la forme d'un Kerbelaï déguenillé! Désormais les
pèlerins feront route à pied, tandis que leurs bêtes, louées pour notre
compte, emporteront l'excédent des bagages.
Le lendemain nous sortions de prison, non sans reprocher à Menchet les
nombreux larcins dont la caravane était victime. «Je ne vous ai rien
volé; Allah le sait. Les hommes de ma tribu sont d'honnêtes gens: ils
conquièrent leur bien les armes à la main. S'il vous manque quelques
objets, ils ont été pris par mes femmes ou mes enfants. Quels reproches
adresser à ces êtres inférieurs, inconscients?»
Une brume épaisse couvrait la plaine; bientôt nous sommes entrés
dans une claire forêt de tamaris dont les fleurs roses et le délicat
feuillage, frangés de perles de rosée, scintillaient comme un limpide
cristal. Dans ces pays infernaux, la végétation décèle toujours le
voisinage d'une rivière; le cours d'eau où s'abreuve la tribu de
Menchet apparaît à travers les arbres. Traverser un gué profond est
toujours une rude épreuve. Les chevaux se laissent glisser les premiers
le long de la berge et se lancent dans les flots; les chameaux se
montrent récalcitrants; les ânes, trop petits pour avoir pied, doivent
être soutenus à bras d'homme. Enfin Faranguis et Persans, animaux et
bagages, atteignent la rive.
Un dernier cavalier aborde: le guide imposé par Menchet auquel nous
espérions échapper. Fellahyé est un vigoureux Arabe, très fier de ses
longs cheveux nattés, bon diable d'ailleurs, mais élevé à l'école
paternelle. Comme les muletiers déjeunaient, il s'est approprié, sans
invitation, le meilleur de leurs provisions.
Deux heures plus tard les avaries de la caravane étaient réparées. Le
soleil avait percé la brume et mis la joie au cœur des voyageurs; les
uns sifflaient, les autres chantaient; le vieux mollah lui-même avait
entonné un cantique où se confondaient pêle-mêle de pieux souvenirs
et des espérances bien profanes. Cette paix était à la mesure des
événements de ce monde.
Depuis la rivière, la plaine s'étend plate, sans un buisson, sans une
herbe, et jaune comme un vieux concombre. Soudain des points noirs, se
mouvant avec rapidité, se montrent à l'horizon. Un, deux, cinq, dix
cavaliers! Ils fondent sur nous de toute la vitesse de leurs juments
rapides. «_Dochmanha!_ (Des ennemis!)» s'écrie Fellahyé. Les muletiers
s'arrêtent, se groupent apeurés, se forment en masse compacte. On
dirait qu'ils ont l'habitude de ce mouvement, tant ils l'exécutent avec
promptitude. La défense du convoi nous regarde, car un vrai Dizfouli
ne lutte pas avec des armes; il lutte de vitesse: en cas de défaite,
nos gens comptent sur leurs jambes de cerf. Ils sacrifieront leurs
bien-aimés mulets et sauveront à ce prix une carcasse tout au plus
bonne à régaler des corbeaux.
Sur-le-champ nous armons carabines et revolvers, puis nous nous portons
en avant de la caravane. Le brave Jean-Marie descend de son baudet,
saisit un gourdin, la meilleure des armes de guerre, assure-t-il, et
prend place dans nos rangs. Les cavaliers approchent, nous ajustons,
Fellahyé s'émeut.
«Par Allah! ne tirez pas! Ce sont des amis! Je les reconnais! Ne tirez
pas!» Et, enlevant sa monture, il se précipite au-devant des nouveaux
venus.
Le chef de la bande s'arrête; les deux Arabes se baisent à plusieurs
reprises.
«Les Faranguis ne se laisseront ni surprendre ni intimider, dit sans
doute Fellahyé; ils se défendront et, comme ils sont bien armés, la
mêlée sera dangereuse; mieux vaut attaquer une caravane de bonne
composition.»
L'Arabe, d'ailleurs très brave, aventure rarement sa vie dans une
razzia. Si le butin doit être disputé à coups de fusil, son ardeur se
refroidit.
Les _ennemis_ viennent au petit pas nous tirer leur révérence. Les uns
sont armés de mauvais fusils, les autres de lances de fer emmanchées
sur de longs bois. Marcel répond aux politesses qu'on lui adresse.
Parlez-moi d'un pays où de _bons amis_ se débitent des compliments
_sucrés_ la carabine armée et le revolver à la main!
Nous n'avons point encore bataille gagnée: un autre groupe se dessine
au loin.
[Illustration: ALERTE.]
«Fellahyé! tu as trop d'amis dans cette plaine! crie mon mari. Tiens
ceux-ci à distance, si tu as souci de leur vie.» Les lances, les abas
s'agitent; les retardataires comprennent que le coup est manqué et
viennent joindre leurs protestations de dévouement aux salamalecs de la
première troupe. Marcel se tourne alors vers les muletiers:
«Prenez les devants, et ne vous endormez pas en chemin.»
Un soupir de soulagement s'échappe de leurs bouches, leurs visages
rayonnent, ils osent presque regarder les Arabes. Lorsque la caravane
lui paraît hors de péril, mon mari engage le fils de Menchet à profiter
du départ de ses amis pour regagner la tente paternelle.
«Non, certes; je serai votre guide durant tout le voyage!»
Comment se débarrasser d'un homme aussi gluant? Le désert n'est-il pas
la propriété du nomade?
Au soleil couchant, les muletiers me montrent de grosses taches
blanches semées dans un pré. Le bruit de nos pas semble leur donner
la vie; elles s'agitent, s'émeuvent et prennent la fuite; ce sont des
gazelles. Impossible de les atteindre. Le long du pré court un ruisseau
alimenté par une source; nous n'irons pas plus loin.
La nuit s'est passée fort paisible, les chacals eux-mêmes ont gardé le
silence, preuve certaine de l'éloignement des tribus.
Le lendemain, la caravane passait au pied du tell de Docelladj, suivait
une série de vallonnements rapides, caillouteux, stériles, et pénétrait
dans le bassin de la Kerkha. Hâtons le pas, le but est proche. Le
soleil veut nous faire fête; il dissipe les brouillards, et soudain
apparaissent sur ma gauche les eaux argentées du fleuve courant à
travers la jungle verte, puis, en arrière de cette forêt vierge, la
masse des tumulus susiens et la flèche blanche du tombeau de Daniel.
«Suse! Suse!»
Tels on voit d'audacieux navigateurs se hasarder à la recherche des
contrées lointaines; jouets des vents infidèles, ils ont erré sur des
mers inconnues et sous un pôle ignoré; ils aperçoivent enfin le rivage,
ils le saluent par de longs cris d'allégresse, ils se le montrent les
uns aux autres et oublient les misères et les périls du voyage.
A vol d'oiseau, douze kilomètres me séparent de la terre promise.
De la main je vais la saisir. Il me semble découvrir au bout de
ma lorgnette les déblais arrondis le long des tranchées comme de
gigantesques taupinières; je vois se dresser les murs de la maison
grise. Franchissons la rivière; le soleil est encore haut; ce soir
nous coucherons à Suse. Le convoi longe la forêt. Les arbres cessent
pour faire place à des bancs de gravier déposés par les crues. Ces
éclaircies montrent les eaux grossies par les pluies, torrentueuses,
lourdes de terre en suspension, charriant des troncs d'arbres noueux.
La caravane atteint le point où le fleuve était encore guéable il
y a quinze jours. Hélas! impossible de le traverser aujourd'hui.
L'élargissement démesuré du lit prouve que les eaux se sont élevées de
trois à quatre pieds et doivent atteindre au thalweg une profondeur de
deux mètres cinquante.
Que faire? Nous revenons sur nos pas. On décharge les bagages dans une
étroite gorge comprise entre la falaise et un bois touffu, baigné par
le fleuve. Demain un homme se jettera à la nage, gagnera la rive gauche
et se rendra au campement de Kérim Khan, où se trouvent, paraît-il, les
éléments d'un kelek.
La tente, mouillée depuis deux jours, est impropre à tout usage; avec
les bagages nos muletiers construisent trois murailles, tandis que
Marcel, MM. Babin, Houssay et Jean-Marie pénètrent dans les bois, afin
de ramasser les branches feuillues nécessaires à la confection de la
toiture.
Des cris, des supplications retentissent. Je cours. Fellahyé, après
avoir dépouillé plusieurs Dizfoulis, assomme le vieux mollah. Celui-ci
défend ses maigres provisions et tâche d'attendrir l'Arabe. «Donne-moi
ton riz!» s'écrie Fellahyé; et il lui cingle le visage d'un coup de
gaule. A cette vue je me sens saisie d'une invincible colère; je me
précipite et j'arrache le bois des mains de Fellahyé. «Fermez vos
besaces, ai-je commandé aux Dizfoulis, et ne donnez rien à ce brigand.
Quant à toi, bourreau, je te défends de battre les gens de la caravane.»
Fellahyé se retourne, furieux comme une panthère blessée; il dégage de
sa ceinture un pistolet long d'une aune, je saisis mon revolver, et
nous voilà tous deux en présence.
«Khanoum-Saheb, Khanoum-Saheb, ne lui faites pas de mal! s'écrient mes
pusillanimes protégés. Allah très grand! que deviendraient nos mulets?
--Vous vous mêlez de mes affaires! rugit Fellahyé revenu de sa stupeur.
Cette caravane m'appartient; je vais chercher des amis et vous
compterez sans l'aide de vos doigts ce qu'il en restera demain.
--Ah!... cette caravane t'appartient! Viens la prendre!»
Et je reste maîtresse du champ de bataille, tandis que notre guide
enfourche sa jument et disparaît derrière la falaise. Les Dizfoulis
perdent la tête et poussent des cris désespérés: «Fellahyé, ne pars
pas, Khanoum te laissera prendre tout le riz du mollah! Khanoum,
priez-le de rester, sinon nous serons battus et volés! Allah! Allah! Il
part,... il s'éloigne!...» Ces appels éveillent l'attention de Marcel
et de nos deux camarades; ils accourent.
«Qu'y a-t-il? demande mon mari.
--C'est la faute de Khanoum, qui a empêché Fellahyé de battre le
mollah.» Et ils se mettent à pleurer: «Hi, hi, hi! Il a dit qu'il
s'emparerait de la caravane, hi, hi, hi.... Saheb, montez à cheval,
courez, rappelez-le, qu'il ne s'éloigne pas, ou nous sommes perdus!
--Êtes-vous fous? Me prenez-vous pour un chacal? Considérez ces armes
et ces caisses de balles. Avez-vous été pillés hier, bien que vous vous
soyez trouvés en présence de plus de vingt cavaliers?»
Puis mon mari m'a conduite à l'écart. Quel sermon m'a valu mon accès de
don-quichottisme! Pouvais-je supposer que les Dizfoulis, comme la femme
de Sganarelle, se plaindraient de n'être point assez battus? J'ai dû
laisser passer l'orage.
En croirai-je mes yeux? Voici Fellahyé!
Comment! il n'est point à la tête de trente brigands! Il a bien mal
employé son temps depuis une heure.
«Saheb, je m'en retourne; donnez-moi les quinze tomans promis à mon
père.
--J'ai signifié à Menchet que tes services m'étaient inutiles; tu m'as
accompagné malgré ma volonté. D'ailleurs, je suis très mécontent de
toi; n'as-tu pas honte de frapper des vieillards, des gens qui voyagent
en ma compagnie?
[Illustration: CAMPEMENT SUR LES BORDS DE LA KERKHA. (Voyez p. 249.)]
--Ah! elle est jolie votre compagnie! Ces misérables chiens valent-ils
seulement la peine qu'on s'intéresse à leur peau? Ils sont quinze et ne
tiendraient pas tête à une femme courageuse. Les Dizfoulis ont de l'eau
dans les veines, et un chiffon en guise de cœur. Les Faranguis sont des
braves; si ma tribu vivait près de Suse, nous deviendrions frères. Vous
ne voulez rien me donner?
--Demain je te compterai un _anam_ de cinq krans, pas un rouge _chaï_
de plus. Encore attendrai-je que nous ayons touché sains et saufs le
territoire persan.
--Oui, afin que ces méchantes bêtes aillent avertir mes ennemis les
Loris de Kérim Khan! Bonsoir, vous aurez de mes nouvelles.»
Gravissons la falaise. Dans quelle direction Fellahyé porte-t-il ses
pas? Je l'aperçois courant sur quelques âniers. Ne nous sachant pas
si près d'eux, ces pauvres diables étaient demeurés sous bois, et
comptaient, dès la tombée du jour, poursuivre leur marche en toute
tranquillité.
L'héritier de Menchet culbute les ânes, arrache le turban d'un
conducteur récalcitrant, fait ouvrir les charges et s'empare de
plusieurs objets que la distance m'empêche de distinguer.
«Cours défendre ces amis!» me dit mon mari.
[Illustration: «VOUS AUREZ DE MES NOUVELLES...». (Voyez p. 251.)]
Mais que veut encore Fellahyé? Abandonnons notre observatoire, afin de
n'être point saisis en flagrant délit d'espionnage. Voici l'ennemi. Il
s'avance, ouvre un pan de sa robe et jette à mes pieds trois superbes
grenades et des limons doux.
«Où as-tu trouvé ces beaux fruits?
--Là-bas, sur le chemin. Quelque voyageur les aura laissés tomber.»
Il disparaît aussitôt. Nouveau délire des Dizfoulis: «Allah! Allah! que
ne lui avez-vous donné l'_anam!_ Hi! hi! hi! Que ne l'avez-vous supplié
de rester!
--Il court chercher ses frères! s'écrie Djafar, un vigoureux garçon de
vingt-cinq ans, possesseur de quatre bêtes de somme. Il viendra cette
nuit et emmènera Chirin, la plus belle mule de la contrée! Je suis
mort!
--Voyons, Djafar, ne te désole pas. Que crains-tu? nous avons des
armes; n'es-tu pas un homme?
--Non, Khanoum, je suis un muletier!...»
Je n'étais pas quitte des reproches qui devaient m'accabler. Marius
assis sur les ruines de Carthage n'était pas plus sombre que Mahmoud
auprès de sa marmite froide.
«Eh bien, le dîner? En est-il question ce soir?
--Le dîner! je ne me fatiguerai pas à le préparer, ni vous à le goûter.
Depuis deux jours nous n'avons plus un grain de riz. J'ai demandé
au mollah de me vendre sa petite provision: «Elle n'engraissera pas
des chiens de chrétiens!» m'a-t-il répondu. Ne sachant où donner de
la tête, je me suis adressé à Fellahyé: «Vends-moi le riz du mollah,
je te l'achète.» Et il allait se le faire... céder, quand vous êtes
intervenue.»
Mahmoud avait encore de la farine, l'eau ne manquait pas à la rivière.
On a délayé l'une avec l'autre et posé cette colle sur la cendre
chaude. Les poules qui picorent de petits graviers les entremêlent
d'herbes et de vermisseaux: nous avons dû avaler notre pavé tout sec.
Ce qu'il était lourd!
Cependant il s'agissait d'éviter une surprise. Trois arbres abandonnés
sur la grève furent traînés au campement, on y mit le feu, et chacun
à tour de rôle monta la garde. J'ai pris mon quart de minuit à trois
heures; la lune resplendissait claire, les étoiles brillaient; rien de
suspect, sinon le feuillage agité par la brise. Marcel entendit craquer
des branches sèches et déchargea six coups de revolver dans le fourré.
Le calme se rétablit. Dès l'aube il monta sur la falaise. Comme il
atteignait la crête de l'escarpement, quatre cavaliers, sortis du bois,
s'élançaient à toute vitesse dans la plaine.
13 décembre. _Suse._--La matinée du 11 décembre s'est passée à suivre
des yeux la confection du _kelek_ libérateur. Enfin les outres sont
pleines d'air, des branchages forment une claire-voie; on y attache les
flotteurs; l'embarcation s'élance, pirouette sur elle-même et accoste
le banc où les bagages ont été déposés depuis la pointe du jour.
Deux cantines contenant la moitié du trésor de la mission sont d'abord
embarquées. Marcel s'assied sur l'une, je m'installe sur l'autre. En
route!
«Le kelek est trop chargé! il va couler! Saheb, sautez!» s'écrie le
nautonier.
Marcel me jette son fusil et d'un bond atteint la grève. Le courant
entraîne le radeau, et me voilà gagnant à travers les troncs d'arbres
la terre de Chanaan. Nous échouons à vingt mètres de la berge; le
nautonier m'offre ses épaules, j'accepte; mais, embarrassée de ma
double artillerie, je me place mal et roule dans la rivière. Mouillée
de la tête aux pieds, il m'était indifférent de continuer le voyage par
mes _propres moyens_, comme disent les marins.
Le _kelekchi_ et son compère déchargent les cantines, placent
l'embarcation sur leurs épaules et remontent assez haut vers l'amont
pour s'en remettre au courant du soin de les ramener vers l'autre rive.
Je demeure seule, séparée de mon mari par un fleuve large de plus
de trois cents mètres, embarrassée d'armes trop nombreuses, commise
à la garde de deux caisses précieuses. Instinctivement je surveille
les alentours, j'interroge la profondeur de la jungle qui s'élève au
delà du banc de gravier. Soudain les saules s'agitent: huit nomades
apparaissent sur la grève déserte. Mon cœur se serre, un nuage passe
devant mes yeux, mais il se dissipe rapidement. Je tourne la tête;
j'aperçois M. Houssay et M. Babin dirigeant les canons de leurs fusils
vers le groupe qui s'avance, tandis que Marcel le suit de sa lorgnette,
prêt à commander le feu. Tirées d'une aussi grande distance, les balles
destinées à mes ennemis m'atteindront peut-être?
J'ai posé les carabines chargées à portée de la main, armé mon
revolver; puis, prenant ma plus grosse voix: «J'ai quatorze balles à
votre disposition: allez chercher six de vos amis!»
Comme Mélingue eût été beau dans ce rôle!
Les Arabes m'ont regardée de travers et se sont brusquement arrêtés.
Trente minutes, trente siècles! Enfin voici Marcel et Jean-Marie! Ils
n'avaient point accosté, que les nomades se repliaient derrière les
saules. Jamais de ma vie je n'ai senti pareil isolement, jamais je n'ai
eu conscience aussi nette d'un grand danger.
Mulets et bagages ayant passé le fleuve, MM. Babin et Houssay sont
venus nous rejoindre. Quatre Beni-Laam--peut-être ceux que Marcel avait
aperçus le matin--sortent aussitôt du bois, chargent les pèlerins
demeurés sur la rive droite et se mettent en devoir de les ramener à
l'état du père Adam... avant le péché. Les victimes poussent des cris
désespérés. Je n'ai pas tourné la tête: Dizfoulis, mes amis, vous aimez
à être battus; grand bien vous fasse!
Une heure avant le coucher du soleil on sonnait le boute-selle, mais la
nuit nous surprenait bientôt en plein lacis de fondrières boueuses. Les
mulets glissaient, tombaient; leurs maîtres perdaient un temps infini à
les relever, et ils allaient échouer dans une autre mare vaseuse.
«_Khater teriaki_, hurlaient les tcharvadars, _peder soukhta, mader
costa! batcha na dared!_ (Mulet opiacé, fils d'un père qui brûle aux
enfers, d'une mère... qui eut bien des faiblesses! il est heureux que
le ciel t'ait privé de postérité!)»
[Illustration: «J'AI QUATORZE BALLES A VOTRE DISPOSITION....»]
Vers dix heures nous arrivions au bord du Chaour, grossi comme la
Kerkha par les pluies hivernales. Impossible, avec la nuit, de trouver
un gué tortueux et peu fréquenté. Il fallut attendre le jour. La lune
s'obscurcit, les nuages l'enveloppaient et la découvraient tour à
tour, l'ouragan grondait au-dessus de nos têtes. Dès l'aube naissante
nul ne se fit prier pour abandonner l'auberge du bon Dieu. Le passage
du Chaour s'est effectué sans autre accident que le vol d'un coffre
contenant les outils de Jean-Marie.
Quels étaient les coupables? Sans doute les gardeurs de buffles
qui nous entouraient. Sous menace de tuer deux de leurs bêtes, ils
restituèrent la caisse cachée dans les roseaux.
C'était le dernier épisode du voyage.
Bientôt nous avons atteint le frayé de Dizfoul. Informés de notre
présence sur la rive droite de la Kerkha, nos meilleurs ouvriers
étaient accourus au-devant de nous.
Ousta Hassan, Dor Ali son compère, les fils du motavelli, puis Mahady,
Reza, Hassan, Mollah Ali, Baker et _tutti quanti_ s'avancent joyeux.
Ils baisent nos vêtements, s'accrochent aux selles et font route en
jacassant comme des pies. Le retour des Faranguis prend les proportions
d'une marche triomphale.
Salut au Gabr! Salut à mes chers tumulus!
Du tombeau de Daniel s'élancent les pâtres; ils apportent les tentes
confiées à la garde du motavelli. Bientôt se dressent ces blanches
habitations: nous voici chez nous!
«Saheb, acceptez ces francolins tués à votre intention!--Khanoum, voici
le premier-né de mon troupeau!--Hakem koutchek, je vous apporte votre
timbale qu'on vous vola l'année dernière.--Hakim bachy, goûtez ce lait
délicieux!» Personne n'est oublié.
Le sommeil vient vite lorsque, après une abstinence prolongée, on peut
se rassasier. «Dormez en paix, a dit Ousta Hassan, les ouvriers se
relayeront pour monter la garde autour de vos tentes.»
Je m'assoupissais. Une image bien inattendue ressuscite dans mon
cerveau à demi égaré. C'est celle d'une étrangère qui, peu avant mon
départ de Paris, demanda à m'être présentée; l'apparition se dessine
avec une étonnante précision: je vois des traits rajeunis avec art, une
chevelure rutilante, des plis savants drapés sur une tournure élégante;
j'entends encore le compliment que m'adressa, d'une voix dorée, ma
charmante interlocutrice.
«Votre séjour en Perse, me dit-elle, n'est pas seulement utile à la
France scientifique; le commerce et les industries parisiennes doivent
bénéficier de votre présence dans ces contrées lointaines. Vous avez,
j'imagine, étalé aux yeux éblouis des dames persanes ou arabes les
élégantes conceptions des couturiers en renom et toutes, à l'envi, vous
ont demandé l'adresse des meilleurs fournisseurs?»
Franchissez trois fois en moins d'une année la Méditerranée, la mer
Rouge, l'océan Indien, le golfe Persique et les déserts d'Élam; passez
des semaines entières sans vous dévêtir, couchez sur la dure, luttez
nuit et jour contre les pillards et les bandits, traversez des rivières
sans pont, endurez la chaleur, la pluie, le froid, la brume, la fièvre,
la fatigue, la faim, la soif, les piqûres des insectes les plus variés;
vivez de cette existence rude et périlleuse sans être guidée par
d'autre intérêt que la gloire de votre pays, et l'on vous dira: «Si
vous vouliez,... vous feriez pourtant un mannequin fort présentable!»
[Illustration: TCHARVADAR. (Voyez p. 254.)]
[Illustration: LA CITADELLE VUE DU TUMULUS Nº 2.]
XV
État des fouilles en décembre 1885.--Nouvelle situation faite à la
mission.--Modification du plan de campagne.--Reprise des travaux.
15 décembre.--Quand la mission atteignit Suse, en février dernier, des
pluies abondantes avaient déjà désaltéré le sol. La plaine revêtait
une parure printanière; les tumulus, à son exemple, se couvraient
d'un épais tapis de velours vert semé d'anémones rouges; les reliefs
du terrain, les crevasses ouvertes aux flancs de ces surélévations
artificielles, surtout celles exposées au midi, s'emplissaient de
buissons et de broussailles qui rendaient l'examen des éboulis
difficile, parfois impossible. Aujourd'hui la situation est tout autre.
Six mois de dessiccation ont anéanti broussailles et chardons; sur les
sommets des tumulus, sur leurs escarpements déchirés, au nord, au midi,
la terre est nue, décharnée comme le visage d'une douairière en rupture
de fard. On peut compter ses rides, et ce soin nous absorbe depuis
notre arrivée.
Les conditions dans lesquelles les fouilles doivent être désormais
continuées, plus encore que cette étude, ont modifié les projets de mon
mari.