En attendant cet heureux jour, nous avons tout le loisir de revoir les

sites et les gens d'Amarah.

Le chef des douaniers, ma bête noire, est devenu un ami fidèle. J'ai

trouvé le digne homme fort maigri: il paraissait avoir supporté de

grandes privations et un jeûne trop rigoureux. Peu après notre départ,

cette perle rare, ce bijou de fonctionnaire fut convaincu de vol,

arrêté, emprisonné et enchaîné. Depuis une quinzaine de jours il

respire de nouveau l'air pur de la liberté, mais ce délai n'a pas suffi

pour faire refleurir sur ses joues les roses étiolées à l'ombre humide

des cachots.

Poussé par le vieil homme, il a sauté, dès notre débarquement, sur un

ballot de tapis que MM. Babin et Houssay avaient acquis pendant leur

voyage; réflexion faite, il s'est montré bon diable et n'a exigé,

en retour de son obligeance, qu'une lorgnette de spectacle et la

photographie de sa malhonnête figure.

[Illustration: JARDIN VOISIN D'AMARAH. (Voyez p. 217.)]

Vivent les fonctionnaires qui sortent de prison! ils sont accoutumés

aux privations et savent se contenter de peu.

26 novembre.--Amarah a l'heur de nous posséder depuis une grande

semaine. De hautes murailles entourent l'étroite cour de notre maison;

c'est à se croire tombé dans la fosse aux ours.

Les journées paraissent d'une longueur inusitée, la vie d'une monotonie

désespérante.

A notre arrivée, le soleil brûlait encore de ses rayons de feu les

jaunes plaines de Chaldée. Nous attendions le soir pour suivre l'étroit

sentier qui longe la rive gauche du Tigre. Cette terre plate, condamnée

par la nonchalance de ses habitants à une triste stérilité, revêtait

alors une incomparable parure. Le fleuve coulait lent, doré comme le

ciel qui se réfléchissait sur les ondes tranquilles; on n'eût pas

distingué les eaux de l'atmosphère infinie sans les embarcations

apparaissant inattendues au coude du fleuve, sans les panaches des

vapeurs qui s'approchaient du port.

Puis les plis vermeils du grand manteau endossé le soir par la

nature frileuse prenaient des tons plus intenses et se perdaient

dans une gamme violente; à mesure que le soleil lançait des rayons

plus obliques, la transition s'accentuait. Les perles de Golconde

se mêlaient aux saphirs d'un bleu céleste, à la jaune topaze, à

l'escarboucle flamboyante, à la belle émeraude, arc-en-ciel descendu

de l'Olympe pour compléter la parure de la nuit prête à franchir le

seuil de ses palais. Un brusque changement atmosphérique nous interdit

désormais la promenade.

En moins d'une demi-semaine nous avons été transportés des régions

vouées à l'implacable été dans une terre sombre et brumeuse. Le ciel,

abaissé, se fond en pluie ininterrompue. Phébus, anémié, lutte avec les

brouillards qui agrandissent son énorme face. La ville est transformée

en cloaque; on ne saurait s'aventurer hors de la maison sans enfoncer

jusqu'aux genoux dans une fange fétide.

Causer avec une vieille mendiante installée sur le pas de la porte,

suivre du regard les remous du fleuve, observer les tortues endormies

au pied des berges, atteindre un jardin planté de beaux palmiers, sont

désormais nos seules distractions.

Et pourtant, nous bénissons l'arrivée de la saison hivernale! la plaine

de Suse va se rassasier d'eau, les caravanes apporteront aux négociants

de Bagdad indigo, laines et tapis. Notre délivrance approche. Anne, ma

sœur Anne, interroge le chemin du télégraphe! Anne, ma sœur Anne, ne

vois-tu rien venir? «Téhéran se tait.»

27 novembre.--Allah Kérim! la maison est pleine de Dizfoulis. Ils

nous eussent lapidés l'année dernière: ils nous traitent aujourd'hui

comme un quatuor de Messies. A peine la caravane persane entrait-elle

au bazar, qu'on lui annonçait l'arrivée des Européens. Le tcharvadar

bachy courait nous présenter ses devoirs, et bientôt il était suivi de

tous les voyageurs.

C'est à qui s'intitulera le serviteur de _Saheb_ et de _Khanoum_

et voudra entrer à leur service sous n'importe quel prétexte, dans

l'espoir de goûter le plus longtemps possible au pilau des Faranguis.

Nous avons interrogé avec anxiété ces amis de fraîche date. Depuis

quinze grands jours le bruit vague de notre prochain retour circule

dans le bazar de Dizfoul: nomades et citadins emmanchent pelles et

pioches demeurées inactives, et se tiennent prêts à reprendre les

tranchées interrompues il y a six mois. La récolte a été mauvaise, le

pain est horriblement cher (35 centimes les 7 kilogrammes): nous aurons

autant d'ouvriers que nous en voudrons occuper.

Nos inquiétudes calmées, je m'informe de tous et de chacun. Mçaoud,

placé sous la protection de Cheikh Taher, et commis à la garde du

matériel de la mission, a bien employé ses vacances. Il possède

aujourd'hui quatre femmes légitimes; Ali Achpaz, le cuisinier, promu

aux suprêmes honneurs, assaisonne de ses cheveux les pilaus du naïeb

el houkoumet; la maison de Suse a supporté, sans infortunes sensibles,

la solitude et l'assaut des nomades. J'avais prédit que les Arabes

incendieraient le toit, difficile à remplacer: ils se sont contentés de

démolir des murs intérieurs, dans l'espoir bien légitime d'y trouver un

trésor monnayé. Notre palais sera vivement réparé; des portes solides,

d'épaisses murailles mettront les finances de la mission à l'abri d'une

razzia. Bonne nouvelle pour des comptables dont les coffres-forts se

confondent avec des caisses d'habits.

[Illustration: JEUNE DIZFOULIE.]

Marcel s'est empressé de télégraphier ces nouvelles au docteur Tholozan

et l'a prié de faire lever l'interdit mis par la légation, d'accord

avec le gouvernement persan, sur notre expédition en Susiane. Les

jours perdus sont si précieux! Un dernier retard quadruplerait les

difficultés à vaincre pour atteindre le tombeau de Daniel. Dans un

désert sans route, les voyages ne sont possibles que durant un laps de

temps fort court. Depuis six mois les caravanes ne pouvaient, faute

d'eau, circuler entre Dizfoul et Amarah: viennent des pluies abondantes

et nous nous heurterons à des rivières hivernales infranchissables, à

la terrible Kerkha, si large et si rapide. Je sais bien que la détresse

des naufragés laisse souriants les puissants personnages que leur

grandeur attache au rivage!

Admettons d'autre part que le Chah, sans autorité dans cette province

éloignée, abandonne à leur étoile les envoyés d'une nation amie, et que

notre vie soit l'enjeu de l'entreprise; encore vaudrait-il mieux la

risquer d'une manière opportune. Nul n'est plus intéressé que nous dans

cette question, et nul, je puis l'affirmer, ne la connaît mieux.

Si mon mari, en sa qualité de chef de mission, ne craignait d'assumer

une trop lourde responsabilité; si, comme il y a quatre ans, nous

venions seuls à Suse, nous camperions déjà sur les tumulus; la pioche

retentissante et la pelle active auraient repris leur œuvre révélatrice.

28 novembre.--Les Dizfoulis sont prêts à bien accueillir la mission;

la traversée du désert n'en reste pas moins une opération périlleuse.

La plaine située entre le Tigre et la Kerkha est la patrie d'option

de nomades intraitables. La caravane persane a dû, pour échapper au

pillage, satisfaire les exigences des Beni-Laam. Marcel est fort

préoccupé du sort de ses krans. A qui aurait-il recours si les Arabes,

instruits du contenu de nos cantines, nous attaquaient en masse et

s'emparaient du convoi? Faudrait-il demander justice au Commandeur des

Croyants ou au Chahîn-Chah? L'un et l'autre sont bafoués en ce pays.

Soucieux de prévenir un événement dont les conséquences pourraient être

si graves, mon mari s'est décidé à aller voir M'sban, chef suprême des

Beni-Laam, campé non loin d'Amarah.

La nouvelle de nos bonnes relations avec ce grand personnage volera

au-devant de nous et assurera à nos finances le respect qu'elles

méritent.

30 novembre.--Montés sur les chevaux loués aux Dizfoulis, nous nous

dirigeâmes vers les tentes de M'sban. Au delà du canal qui forme vers

le nord la limite de la ville se présente une plaine inculte, où

poussent, dès les premières pluies, des herbes rares que dessèchent en

mars les précoces ardeurs du soleil. A l'extrême horizon, la chaîne des

Bakhthyaris porte avec fierté sa virginale couronne de neiges; mais,

dans l'immense contrée qui s'étend des rives du Tigre aux premiers

soulèvements, l'œil le plus exercé ne saurait découvrir un arbre ou

une habitation stable. Seule la ligne télégraphique contraste, par les

pensées que sa présence éveille, avec la solitude de ce désert. De

distance en distance, cinq ou six poteaux renversés sur le sol laissent

traîner leurs isolateurs dans la poussière. Les communications entre

Amarah et Hamadan se font d'autant mieux.

Ces accidents sont le fait des innombrables animaux promenés dans la

plaine par les pâtres de M'sban; nous avons pu le constater. Un chameau

vigoureux, devançant un troupeau de plus de cent bêtes, s'approche

d'un poteau, frotte sa grosse épaule et son cou, peuplés de parasites,

contre le bois desséché, et le secoue si bien qu'il l'abat. Au bruit

des isolateurs se brisant sur le sol, l'animal prend peur; il veut

fuir; il s'empêtre dans les fils, tire violemment pour se dégager,

occasionne ainsi la chute d'une série de supports, et quand, tout

affolé, il a reconquis la liberté, ses compagnons--les chameaux se

suivent comme des moutons--accourent et commettent de nouveaux dégâts,

malgré les efforts des gardiens, impuissants à modérer leur course.

Au pied de cette ligne, témoignage de la civilisation humaine élevée à

son apogée, court un humble sentier; il est l'œuvre des animaux et des

piétons, toujours en mouvement entre Amarah et Nahar Çaat, campement

actuel de la tribu.

A deux heures de la ville le télégraphe et le sentier divorcent: l'un

continue sa course en ligne droite, l'autre prend à gauche. Quelques

traces de culture se montrent sous la forme de minces sillons, et

bientôt apparaît, dressé sur un point culminant, un énorme campement

symétriquement disposé, séparé en deux parties par un ancien canal

desséché dont le lit sert de grand'route.

La tente du cheikh domine ses voisines; elle est entourée d'une

enceinte rectangulaire formée d'épaisses broussailles et rappelle,

dans de plus vastes proportions, la demeure de Kérim Khan. Le mobilier

du cheikh n'est pas plus luxueux que «celui de mon cher oncle»: les

richesses d'un nomade se mesurant à ses troupeaux, tout meuble, tout

objet d'un transport difficile constitue une gêne, un embarras.

_Lazem_, fils aîné du cheikh, nous introduit sous la tente paternelle.

Le sol, mal nivelé, se montre partout à découvert. Pauvres gens! ils

ne peuvent même pas se procurer ces nattes que l'on trouve dans les

maisons les plus misérables. Cependant un mauvais tapis est étendu

dans l'angle le mieux abrité de l'air, souverain maître de céans. Sur

ce tapis s'empilent des couvertures, d'énormes oreillers calant un

grand vieillard à barbe blanche, au nez crochu, qui tousse, crache,

souffle, se mouche du bout des doigts et lance, sans souci des voisins,

les reliques de son nez et de sa bouche. La robe du cheikh, de M'sban

en personne, est sale, déchirée, sordide, comme celle d'un gueux.

Qui soupçonnerait sous ces haillons l'homme le plus riche de la

contrée, le chef de la puissante tribu des Beni-Laam, l'arbitre qui du

plissement de son large front fait trembler le valy de Bagdad et tous

les cheikhs auxquels il impose des tributs? Depuis les territoires de

Cheikh M'sel jusqu'à Ctésiphon, depuis le Tigre jusqu'aux montagnes des

Bakhthyaris, M'sban est roi, roi redouté et chéri à la fois.

[Illustration: MENDIANTE D'AMARAH. (Voyez p. 217.)]

[Illustration: LE JEU DES MOUCHES. (Voyez p. 233.)]

XIII

«Gare! Je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois.»--Le jeu des

mouches.

Que deviendrait la Moutessarrefieh (sous-préfecture) d'Amarah sans

les impôts que M'sban consent à payer comme locataire des plaines

où paissent ses innombrables troupeaux? Il y a quelques années, le

moutessarref se mit en tête de traire sa vache à lait un peu plus que

de raison. M'sban, indigné, fit charger sur des chameaux trois millions

d'or sa menue monnaie, ses femmes, ses tentes; puis, suivi des bêtes

à poil, à laine, à cornes ou à bosses, dont la valeur dépasse dix

millions, il prit le chemin de la Perse, franchit la Kerkha et, sans

autre formalité, s'installa en terre iranienne. Instruit de ce fait et

désolé d'une résolution qui le privait de tous les contribuables du

district, le moutessarref n'hésita pas à négocier le retour du fugitif.

Le vieux cheikh fit la sourde oreille: les herbages de Perse étaient

sans pareils, prétendait-il; sa famille se plaisait dans sa nouvelle

patrie. Bref, il ne consentit à reprendre le chemin de la Mésopotamie

qu'après avoir obtenu une diminution d'impôts et reçu vingt mille

francs comme bakhchich de réconciliation. Depuis cette coûteuse

expérience, le gouverneur d'Amarah se montre moins âpre, M'sban de

plus en plus récalcitrant, et comme le Turc n'a pas plus envie de voir

partir l'Arabe que celui-ci de quitter les terres occupées depuis

des siècles par ses ancêtres, ils passent leur vie à discuter et à

transiger.

L'hiver dernier, leurs relations atteignirent un degré d'intimité

inquiétant. Un beau matin le moutessarref fit annoncer sa venue à son

puissant administré. Le cheikh ne pouvait se dispenser d'accueillir un

fonctionnaire de la Sublime-Porte; il le reçut avec magnificence et lui

servit, entre autres plats, une sauce relevée où nageaient six beaux

concombres d'or; le sous-préfet trouva le mets à son goût. En quittant

les tentes, il pria son amphitryon de venir lui rendre visite.

Les jours, les semaines, les mois passaient; le moutessarref attendait

son invité, lui faisait à tout instant rappeler sa promesse et, sous

des prétextes plus ou moins plausibles, M'sban s'obstinait à rester

dans sa tribu. Sans l'avouer, il redoutait le coup de poignard ou la

tasse de café qui facilitent l'entrée de l'autre monde. Le sort de

plusieurs grands vassaux, ses voisins, le rendait méfiant.

Et le bon Turc insistait de plus belle: «Il voulait réjouir ses yeux de

la vue du plus parfait des amis, traiter dans l'intimité les affaires

délicates qu'un intermédiaire prendrait plaisir à compliquer.» M'sban

se décide enfin à quitter son campement. Il enfourche péniblement une

merveilleuse jument, dit un adieu solennel à ses femmes, adresse à

ses fils désolés ses recommandations dernières et, appuyé sur deux

serviteurs, prend en gémissant le chemin de la ville. Après quatre

heures d'une marche lente et solennelle, le cheikh et son escorte

pénètrent dans la cour du palais. M'sban, défaillant, s'abat entre les

mains des zaptiés accourus pour lui tenir l'étrier; il roule de la

banquette où on l'allonge, se pâme dans une convulsion--la dernière

peut-être--et, les dents serrées, rejette les cherbets les plus

réconfortants.

Informé de cette singulière aventure, le moutessarref accourt

épouvanté; il voit déjà la tribu vengeresse des Beni-Laam massée aux

portes de la ville; on le rendra responsable de la mort du vieillard,

on lui infligera la peine du talion. Que faire? Envoyer le moribond

trépasser ailleurs.

Des ordres sont donnés: «L'air de Nahar Çaat sera salutaire au malade.»

M'sban, remis en selle malgré ses plaintes, quitte le palais une heure

après y être entré.

Cependant le cheikh à demi évanoui et son escorte désolée traversent

le canal. Mais à peine le Beni-Laam a-t-il perdu de vue les maisons de

la ville, qu'il revient à la vie. «Fils de chiens, voulez-vous bien me

débarrasser de vos bras! vous m'étouffez!» s'écrie-t-il en écartant

les cavaliers chargés de le soutenir. Et, d'un seul galop, il franchit

la distance qui le sépare de son campement.

Depuis lors M'sban a toujours évité de revoir Amarah. Lorsque le

moutessarref le menace d'augmenter l'impôt: «Libre à vous, répond-il;

je suis vieux; choisissez un autre cheikh plus habile.»

Le gouverneur se garderait d'entrer dans cette voie: quel homme en son

bon sens oserait affronter la colère de M'sban ou de ses héritiers? Il

ne verrait pas briller demain le soleil qui s'efface ce soir.

Pourtant les tribus ont vécu leurs beaux jours. Jadis Amarah n'existait

pas; la contrée, dévolue aux nomades, était préservée de toute

incursion étrangère par le _hor_ infranchissable; cinq cents livres

turques satisfaisaient le valy de Bagdad; mais, _depuis l'arrivée des

exécrables bonnets rouges, l'ouverture d'un service de bateaux à vapeur

et l'installation du télégraphe diabolique, la nourriture du cheikh des

Beni-Laam n'est plus qu'un horrible mélange d'épines et de venin de

serpent_.

A la vue des casques blancs, M'sban se lève, esquisse entre deux

quintes de toux un salut bienveillant, et, par l'intermédiaire d'un

interprète turc, souhaite la bienvenue à ses hôtes. Puis il se rassied

et s'informe des titres et qualités de chacun de nous. A mon tour:

«Vraiment, c'est Khanoum! J'ai beaucoup entendu parler d'elle l'été

dernier. Je suis content de la voir. M'apporte-t-elle un cadeau?

Je reçus il y a quelques années la visite d'une grande dame du

Faranguistan[6] qui me laissa un superbe présent.

[Note 6: Lady Anne Blunt.]

--Y pensez-vous! Khanoum ne saurait déroger, répond imperturbablement

notre guide Naoum Effendi. Ces Français sont gens de grande science,

des _mollahs_ fort connus dans leur pays. Votre renommée, votre

réputation de chef puissant et de justicier intègre les ont engagés à

vous rendre visite, mais... vous devez considérer cette démarche comme

un honneur insigne.

--J'espère que mes hôtes voudront bien passer la nuit sous ma tente et

accepter le pilau arabe. Ont-ils des remèdes?

--L'un d'eux est médecin.

--Que le ciel le protège et m'accorde de sa main une prompte guérison!

Qu'il s'approche.»

M. Houssay, reprenant possession de ses fonctions de hakim bachy,

quitte notre tapis pour celui de M'sban, applique avec courage une

oreille solennelle contre les guenilles de son client, et entreprend

un long interrogatoire. M'sban est âgé de plus de quatre-vingts ans;

malgré l'apparente vigueur de son grand corps couronné d'une tête

encore puissante, il n'a point échappé au catarrhe des vieillards.

Quelques tisanes composent l'ordonnance.

«De l'eau chaude, le beau remède! D'ailleurs tousser, cracher, n'est

point ce qui me peine!»

Et s'animant, les yeux clairs, le geste rapide, il demande, il ordonne

qu'on lui rende... la vie et la jeunesse. Faust a regardé Marguerite;

il est en quête d'un Méphistophélès.

La vie des peuples pasteurs s'écoule dans des rives si uniformes, les

années amènent avec elles si peu d'incidents nouveaux, le nomade, à

part quelques envolées vers les sphères infinies, est si mal préparé

aux nobles élans de l'âme, qu'une femme et un beau cheval, instruments

d'amour et de guerre, résument son ambition et ses désirs. Ni l'âge ni

la maladie n'éteignent l'ardeur qui brûle non le cœur, mais le corps de

l'Arabe.

Ne cherchez point sous ces tentes brunes une belle aux blondes tresses,

en robe blanche et l'aumônière au côté; on n'effeuille pas les fleurs

au désert de Chaldée, on n'y file point au rouet, nul n'y connaît

la chanson du roi de Thulé; on va droit au but. Si la fillette aux

quatorze printemps qui tente les yeux du vieux cheikh songe un jour à

se faire entendre des nuages qui passent et des oiseaux étonnés, elle

dira peut-être comme la fiancée du _Cantique des Cantiques_: «Je suis

noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de

Cédron, comme les pavillons de Salomon. Ne me dédaignez pas: si je suis

un peu noire, c'est que le soleil m'a brûlée.»

Mais elle ne trouvera pas un amoureux qui lui réponde: «Oui, tu es

belle, mon amie; oui, tu es belle! Tes yeux sont des yeux de colombe

sous les plis de ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de

chèvres suspendues au flanc de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau

de brebis tondues qui sortent du bain. Tes lèvres sont comme un fil de

pourpre et ta bouche est charmante. Ta joue est comme une moitié de

grenade sous les plis de ton voile!»

Ce sont là jeux de poètes raffinés, de poètes comme il s'en trouve en

germe chez les contemplateurs de l'infini, mais dont la tête seule

travaille sans que le cœur s'engage jamais.

«Gardez-vous de montrer le moindre objet capable de tenter la cupidité

du cheikh, avait dit Naoum Effendi avant de pénétrer dans le campement

de Nahar Çaat: il vous le demanderait avec une insistance d'enfant mal

élevé, et, si vous répondiez à ses désirs, il ne me gratifierait même

pas d'une étrenne, tant il est avare.»

[Illustration: JEUNE FILLE ARABE.]

Ce conseil prudent, la tenue sordide du vieillard, l'installation

mesquine d'un homme aussi riche et aussi puissant, nous ont inspiré

de sages réflexions. Divulguer le passage d'un convoi d'argent sur les

terres de la tribu serait plus dangereux que de traverser le désert

à nos risques et périls. Mon mari avait cru trouver à la tête des

Beni-Laam un nouveau cheikh M'sel, il est en présence d'un rapace chef

de bande. La difficulté a été heureusement tournée.

[Illustration: NAOUM EFFENDI.]

Le printemps dernier, un courrier expédié d'Amarah à Suse fut saisi par

les Beni-Laam, maltraité et dépouillé de ses dépêches. Puis un cavalier

vint aux tentes, raconta que son frère avait trouvé sur les bords de

la Kerkha un paquet de papiers scellé d'un grand cachet et qu'il était

prêt à nous l'apporter contre une rémunération honnête. Privés depuis

six mois des nouvelles de France, nous ne résistâmes pas à la tentation

d'acquérir nos lettres à chers deniers.

S'appuyant sur un aussi bon prétexte, Marcel a prié le cheikh de lui

donner un sauf-conduit, afin que pareil fait ne se renouvelât plus.

«Les Beni-Laam ne savent pas lire.

--Ils reconnaîtront votre cachet.

--Pourquoi tenez-vous aux chiffons de papier qu'on vous expédie du

Faranguistan? Les seules lettres que je reçoive, les lettres du

moutessarref, contiennent invariablement des demandes d'argent.

--Ils nous portent des nouvelles de nos familles.

--Mirza, écris: «Gare! je vous le dis une fois, je vous le dis deux

fois. Que personne ne frôle les porteurs de ce sauf-conduit et n'arrête

les lettres adressées à ces Français.»

Cette pièce remise entre les mains de Marcel, nous avons suivi Lazem,

chargé par son auguste père de nous promener dans le canal desséché qui

divise les tentes de la tribu. Les brunes habitations des nomades se

vident. Hommes, femmes, enfants curieux et indisciplinés se précipitent

vers nous. Tous parlent ensemble, crient à tue-tête, dans l'espoir de

se faire mieux comprendre; le soleil rougit l'horizon et nous n'avons

encore pu nous débarrasser de notre escorte.

Un dernier fils de M'sban, à peine âgé de sept ans, la peau brune,

les cheveux indociles, le cou paré d'un cercle d'argent aux grosses

pierres rouges, l'oreille gauche chargée d'un pendant en forme de

huit, persiste à nous suivre et bondit comme un jeune faon. Mais... je

reconnais la batiste cachée entre la chemise de Betman et sa petite

poitrine! Je saisis brusquement la pointe accusatrice. L'enfant allonge

ses griffes pour la retenir: force reste à la loi et je reconquiers

mon propre mouchoir. Les curieux prennent la fuite à tire-d'aile.

Inspectons nos poches; c'est un peu tard: elles ont été scrupuleusement

vidées. Couteaux, mouchoirs, menue monnaie se sont envolés avec les

larrons. Nous rentrons; M'sban est radieux. Tout en se cachant de

nous, Betman étale devant un père émerveillé le mouchoir que, de

guerre lasse, je lui ai abandonné et divers objets prélevés sur les

explorateurs de nos poches. «Tu es bien le digne rejeton de ma race,

disent les yeux humides du vieillard reportés sur l'enfant: bon sang ne

ment jamais!»

A Suse · 第 15 / 26 段