sites et les gens d'Amarah.
Le chef des douaniers, ma bête noire, est devenu un ami fidèle. J'ai
trouvé le digne homme fort maigri: il paraissait avoir supporté de
grandes privations et un jeûne trop rigoureux. Peu après notre départ,
cette perle rare, ce bijou de fonctionnaire fut convaincu de vol,
arrêté, emprisonné et enchaîné. Depuis une quinzaine de jours il
respire de nouveau l'air pur de la liberté, mais ce délai n'a pas suffi
pour faire refleurir sur ses joues les roses étiolées à l'ombre humide
des cachots.
Poussé par le vieil homme, il a sauté, dès notre débarquement, sur un
ballot de tapis que MM. Babin et Houssay avaient acquis pendant leur
voyage; réflexion faite, il s'est montré bon diable et n'a exigé,
en retour de son obligeance, qu'une lorgnette de spectacle et la
photographie de sa malhonnête figure.
[Illustration: JARDIN VOISIN D'AMARAH. (Voyez p. 217.)]
Vivent les fonctionnaires qui sortent de prison! ils sont accoutumés
aux privations et savent se contenter de peu.
26 novembre.--Amarah a l'heur de nous posséder depuis une grande
semaine. De hautes murailles entourent l'étroite cour de notre maison;
c'est à se croire tombé dans la fosse aux ours.
Les journées paraissent d'une longueur inusitée, la vie d'une monotonie
désespérante.
A notre arrivée, le soleil brûlait encore de ses rayons de feu les
jaunes plaines de Chaldée. Nous attendions le soir pour suivre l'étroit
sentier qui longe la rive gauche du Tigre. Cette terre plate, condamnée
par la nonchalance de ses habitants à une triste stérilité, revêtait
alors une incomparable parure. Le fleuve coulait lent, doré comme le
ciel qui se réfléchissait sur les ondes tranquilles; on n'eût pas
distingué les eaux de l'atmosphère infinie sans les embarcations
apparaissant inattendues au coude du fleuve, sans les panaches des
vapeurs qui s'approchaient du port.
Puis les plis vermeils du grand manteau endossé le soir par la
nature frileuse prenaient des tons plus intenses et se perdaient
dans une gamme violente; à mesure que le soleil lançait des rayons
plus obliques, la transition s'accentuait. Les perles de Golconde
se mêlaient aux saphirs d'un bleu céleste, à la jaune topaze, à
l'escarboucle flamboyante, à la belle émeraude, arc-en-ciel descendu
de l'Olympe pour compléter la parure de la nuit prête à franchir le
seuil de ses palais. Un brusque changement atmosphérique nous interdit
désormais la promenade.
En moins d'une demi-semaine nous avons été transportés des régions
vouées à l'implacable été dans une terre sombre et brumeuse. Le ciel,
abaissé, se fond en pluie ininterrompue. Phébus, anémié, lutte avec les
brouillards qui agrandissent son énorme face. La ville est transformée
en cloaque; on ne saurait s'aventurer hors de la maison sans enfoncer
jusqu'aux genoux dans une fange fétide.
Causer avec une vieille mendiante installée sur le pas de la porte,
suivre du regard les remous du fleuve, observer les tortues endormies
au pied des berges, atteindre un jardin planté de beaux palmiers, sont
désormais nos seules distractions.
Et pourtant, nous bénissons l'arrivée de la saison hivernale! la plaine
de Suse va se rassasier d'eau, les caravanes apporteront aux négociants
de Bagdad indigo, laines et tapis. Notre délivrance approche. Anne, ma
sœur Anne, interroge le chemin du télégraphe! Anne, ma sœur Anne, ne
vois-tu rien venir? «Téhéran se tait.»
27 novembre.--Allah Kérim! la maison est pleine de Dizfoulis. Ils
nous eussent lapidés l'année dernière: ils nous traitent aujourd'hui
comme un quatuor de Messies. A peine la caravane persane entrait-elle
au bazar, qu'on lui annonçait l'arrivée des Européens. Le tcharvadar
bachy courait nous présenter ses devoirs, et bientôt il était suivi de
tous les voyageurs.
C'est à qui s'intitulera le serviteur de _Saheb_ et de _Khanoum_
et voudra entrer à leur service sous n'importe quel prétexte, dans
l'espoir de goûter le plus longtemps possible au pilau des Faranguis.
Nous avons interrogé avec anxiété ces amis de fraîche date. Depuis
quinze grands jours le bruit vague de notre prochain retour circule
dans le bazar de Dizfoul: nomades et citadins emmanchent pelles et
pioches demeurées inactives, et se tiennent prêts à reprendre les
tranchées interrompues il y a six mois. La récolte a été mauvaise, le
pain est horriblement cher (35 centimes les 7 kilogrammes): nous aurons
autant d'ouvriers que nous en voudrons occuper.
Nos inquiétudes calmées, je m'informe de tous et de chacun. Mçaoud,
placé sous la protection de Cheikh Taher, et commis à la garde du
matériel de la mission, a bien employé ses vacances. Il possède
aujourd'hui quatre femmes légitimes; Ali Achpaz, le cuisinier, promu
aux suprêmes honneurs, assaisonne de ses cheveux les pilaus du naïeb
el houkoumet; la maison de Suse a supporté, sans infortunes sensibles,
la solitude et l'assaut des nomades. J'avais prédit que les Arabes
incendieraient le toit, difficile à remplacer: ils se sont contentés de
démolir des murs intérieurs, dans l'espoir bien légitime d'y trouver un
trésor monnayé. Notre palais sera vivement réparé; des portes solides,
d'épaisses murailles mettront les finances de la mission à l'abri d'une
razzia. Bonne nouvelle pour des comptables dont les coffres-forts se
confondent avec des caisses d'habits.
[Illustration: JEUNE DIZFOULIE.]
Marcel s'est empressé de télégraphier ces nouvelles au docteur Tholozan
et l'a prié de faire lever l'interdit mis par la légation, d'accord
avec le gouvernement persan, sur notre expédition en Susiane. Les
jours perdus sont si précieux! Un dernier retard quadruplerait les
difficultés à vaincre pour atteindre le tombeau de Daniel. Dans un
désert sans route, les voyages ne sont possibles que durant un laps de
temps fort court. Depuis six mois les caravanes ne pouvaient, faute
d'eau, circuler entre Dizfoul et Amarah: viennent des pluies abondantes
et nous nous heurterons à des rivières hivernales infranchissables, à
la terrible Kerkha, si large et si rapide. Je sais bien que la détresse
des naufragés laisse souriants les puissants personnages que leur
grandeur attache au rivage!
Admettons d'autre part que le Chah, sans autorité dans cette province
éloignée, abandonne à leur étoile les envoyés d'une nation amie, et que
notre vie soit l'enjeu de l'entreprise; encore vaudrait-il mieux la
risquer d'une manière opportune. Nul n'est plus intéressé que nous dans
cette question, et nul, je puis l'affirmer, ne la connaît mieux.
Si mon mari, en sa qualité de chef de mission, ne craignait d'assumer
une trop lourde responsabilité; si, comme il y a quatre ans, nous
venions seuls à Suse, nous camperions déjà sur les tumulus; la pioche
retentissante et la pelle active auraient repris leur œuvre révélatrice.
28 novembre.--Les Dizfoulis sont prêts à bien accueillir la mission;
la traversée du désert n'en reste pas moins une opération périlleuse.
La plaine située entre le Tigre et la Kerkha est la patrie d'option
de nomades intraitables. La caravane persane a dû, pour échapper au
pillage, satisfaire les exigences des Beni-Laam. Marcel est fort
préoccupé du sort de ses krans. A qui aurait-il recours si les Arabes,
instruits du contenu de nos cantines, nous attaquaient en masse et
s'emparaient du convoi? Faudrait-il demander justice au Commandeur des
Croyants ou au Chahîn-Chah? L'un et l'autre sont bafoués en ce pays.
Soucieux de prévenir un événement dont les conséquences pourraient être
si graves, mon mari s'est décidé à aller voir M'sban, chef suprême des
Beni-Laam, campé non loin d'Amarah.
La nouvelle de nos bonnes relations avec ce grand personnage volera
au-devant de nous et assurera à nos finances le respect qu'elles
méritent.
30 novembre.--Montés sur les chevaux loués aux Dizfoulis, nous nous
dirigeâmes vers les tentes de M'sban. Au delà du canal qui forme vers
le nord la limite de la ville se présente une plaine inculte, où
poussent, dès les premières pluies, des herbes rares que dessèchent en
mars les précoces ardeurs du soleil. A l'extrême horizon, la chaîne des
Bakhthyaris porte avec fierté sa virginale couronne de neiges; mais,
dans l'immense contrée qui s'étend des rives du Tigre aux premiers
soulèvements, l'œil le plus exercé ne saurait découvrir un arbre ou
une habitation stable. Seule la ligne télégraphique contraste, par les
pensées que sa présence éveille, avec la solitude de ce désert. De
distance en distance, cinq ou six poteaux renversés sur le sol laissent
traîner leurs isolateurs dans la poussière. Les communications entre
Amarah et Hamadan se font d'autant mieux.
Ces accidents sont le fait des innombrables animaux promenés dans la
plaine par les pâtres de M'sban; nous avons pu le constater. Un chameau
vigoureux, devançant un troupeau de plus de cent bêtes, s'approche
d'un poteau, frotte sa grosse épaule et son cou, peuplés de parasites,
contre le bois desséché, et le secoue si bien qu'il l'abat. Au bruit
des isolateurs se brisant sur le sol, l'animal prend peur; il veut
fuir; il s'empêtre dans les fils, tire violemment pour se dégager,
occasionne ainsi la chute d'une série de supports, et quand, tout
affolé, il a reconquis la liberté, ses compagnons--les chameaux se
suivent comme des moutons--accourent et commettent de nouveaux dégâts,
malgré les efforts des gardiens, impuissants à modérer leur course.
Au pied de cette ligne, témoignage de la civilisation humaine élevée à
son apogée, court un humble sentier; il est l'œuvre des animaux et des
piétons, toujours en mouvement entre Amarah et Nahar Çaat, campement
actuel de la tribu.
A deux heures de la ville le télégraphe et le sentier divorcent: l'un
continue sa course en ligne droite, l'autre prend à gauche. Quelques
traces de culture se montrent sous la forme de minces sillons, et
bientôt apparaît, dressé sur un point culminant, un énorme campement
symétriquement disposé, séparé en deux parties par un ancien canal
desséché dont le lit sert de grand'route.
La tente du cheikh domine ses voisines; elle est entourée d'une
enceinte rectangulaire formée d'épaisses broussailles et rappelle,
dans de plus vastes proportions, la demeure de Kérim Khan. Le mobilier
du cheikh n'est pas plus luxueux que «celui de mon cher oncle»: les
richesses d'un nomade se mesurant à ses troupeaux, tout meuble, tout
objet d'un transport difficile constitue une gêne, un embarras.
_Lazem_, fils aîné du cheikh, nous introduit sous la tente paternelle.
Le sol, mal nivelé, se montre partout à découvert. Pauvres gens! ils
ne peuvent même pas se procurer ces nattes que l'on trouve dans les
maisons les plus misérables. Cependant un mauvais tapis est étendu
dans l'angle le mieux abrité de l'air, souverain maître de céans. Sur
ce tapis s'empilent des couvertures, d'énormes oreillers calant un
grand vieillard à barbe blanche, au nez crochu, qui tousse, crache,
souffle, se mouche du bout des doigts et lance, sans souci des voisins,
les reliques de son nez et de sa bouche. La robe du cheikh, de M'sban
en personne, est sale, déchirée, sordide, comme celle d'un gueux.
Qui soupçonnerait sous ces haillons l'homme le plus riche de la
contrée, le chef de la puissante tribu des Beni-Laam, l'arbitre qui du
plissement de son large front fait trembler le valy de Bagdad et tous
les cheikhs auxquels il impose des tributs? Depuis les territoires de
Cheikh M'sel jusqu'à Ctésiphon, depuis le Tigre jusqu'aux montagnes des
Bakhthyaris, M'sban est roi, roi redouté et chéri à la fois.
[Illustration: MENDIANTE D'AMARAH. (Voyez p. 217.)]
[Illustration: LE JEU DES MOUCHES. (Voyez p. 233.)]
XIII
«Gare! Je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois.»--Le jeu des
mouches.
Que deviendrait la Moutessarrefieh (sous-préfecture) d'Amarah sans
les impôts que M'sban consent à payer comme locataire des plaines
où paissent ses innombrables troupeaux? Il y a quelques années, le
moutessarref se mit en tête de traire sa vache à lait un peu plus que
de raison. M'sban, indigné, fit charger sur des chameaux trois millions
d'or sa menue monnaie, ses femmes, ses tentes; puis, suivi des bêtes
à poil, à laine, à cornes ou à bosses, dont la valeur dépasse dix
millions, il prit le chemin de la Perse, franchit la Kerkha et, sans
autre formalité, s'installa en terre iranienne. Instruit de ce fait et
désolé d'une résolution qui le privait de tous les contribuables du
district, le moutessarref n'hésita pas à négocier le retour du fugitif.
Le vieux cheikh fit la sourde oreille: les herbages de Perse étaient
sans pareils, prétendait-il; sa famille se plaisait dans sa nouvelle
patrie. Bref, il ne consentit à reprendre le chemin de la Mésopotamie
qu'après avoir obtenu une diminution d'impôts et reçu vingt mille
francs comme bakhchich de réconciliation. Depuis cette coûteuse
expérience, le gouverneur d'Amarah se montre moins âpre, M'sban de
plus en plus récalcitrant, et comme le Turc n'a pas plus envie de voir
partir l'Arabe que celui-ci de quitter les terres occupées depuis
des siècles par ses ancêtres, ils passent leur vie à discuter et à
transiger.
L'hiver dernier, leurs relations atteignirent un degré d'intimité
inquiétant. Un beau matin le moutessarref fit annoncer sa venue à son
puissant administré. Le cheikh ne pouvait se dispenser d'accueillir un
fonctionnaire de la Sublime-Porte; il le reçut avec magnificence et lui
servit, entre autres plats, une sauce relevée où nageaient six beaux
concombres d'or; le sous-préfet trouva le mets à son goût. En quittant
les tentes, il pria son amphitryon de venir lui rendre visite.
Les jours, les semaines, les mois passaient; le moutessarref attendait
son invité, lui faisait à tout instant rappeler sa promesse et, sous
des prétextes plus ou moins plausibles, M'sban s'obstinait à rester
dans sa tribu. Sans l'avouer, il redoutait le coup de poignard ou la
tasse de café qui facilitent l'entrée de l'autre monde. Le sort de
plusieurs grands vassaux, ses voisins, le rendait méfiant.
Et le bon Turc insistait de plus belle: «Il voulait réjouir ses yeux de
la vue du plus parfait des amis, traiter dans l'intimité les affaires
délicates qu'un intermédiaire prendrait plaisir à compliquer.» M'sban
se décide enfin à quitter son campement. Il enfourche péniblement une
merveilleuse jument, dit un adieu solennel à ses femmes, adresse à
ses fils désolés ses recommandations dernières et, appuyé sur deux
serviteurs, prend en gémissant le chemin de la ville. Après quatre
heures d'une marche lente et solennelle, le cheikh et son escorte
pénètrent dans la cour du palais. M'sban, défaillant, s'abat entre les
mains des zaptiés accourus pour lui tenir l'étrier; il roule de la
banquette où on l'allonge, se pâme dans une convulsion--la dernière
peut-être--et, les dents serrées, rejette les cherbets les plus
réconfortants.
Informé de cette singulière aventure, le moutessarref accourt
épouvanté; il voit déjà la tribu vengeresse des Beni-Laam massée aux
portes de la ville; on le rendra responsable de la mort du vieillard,
on lui infligera la peine du talion. Que faire? Envoyer le moribond
trépasser ailleurs.
Des ordres sont donnés: «L'air de Nahar Çaat sera salutaire au malade.»
M'sban, remis en selle malgré ses plaintes, quitte le palais une heure
après y être entré.
Cependant le cheikh à demi évanoui et son escorte désolée traversent
le canal. Mais à peine le Beni-Laam a-t-il perdu de vue les maisons de
la ville, qu'il revient à la vie. «Fils de chiens, voulez-vous bien me
débarrasser de vos bras! vous m'étouffez!» s'écrie-t-il en écartant
les cavaliers chargés de le soutenir. Et, d'un seul galop, il franchit
la distance qui le sépare de son campement.
Depuis lors M'sban a toujours évité de revoir Amarah. Lorsque le
moutessarref le menace d'augmenter l'impôt: «Libre à vous, répond-il;
je suis vieux; choisissez un autre cheikh plus habile.»
Le gouverneur se garderait d'entrer dans cette voie: quel homme en son
bon sens oserait affronter la colère de M'sban ou de ses héritiers? Il
ne verrait pas briller demain le soleil qui s'efface ce soir.
Pourtant les tribus ont vécu leurs beaux jours. Jadis Amarah n'existait
pas; la contrée, dévolue aux nomades, était préservée de toute
incursion étrangère par le _hor_ infranchissable; cinq cents livres
turques satisfaisaient le valy de Bagdad; mais, _depuis l'arrivée des
exécrables bonnets rouges, l'ouverture d'un service de bateaux à vapeur
et l'installation du télégraphe diabolique, la nourriture du cheikh des
Beni-Laam n'est plus qu'un horrible mélange d'épines et de venin de
serpent_.
A la vue des casques blancs, M'sban se lève, esquisse entre deux
quintes de toux un salut bienveillant, et, par l'intermédiaire d'un
interprète turc, souhaite la bienvenue à ses hôtes. Puis il se rassied
et s'informe des titres et qualités de chacun de nous. A mon tour:
«Vraiment, c'est Khanoum! J'ai beaucoup entendu parler d'elle l'été
dernier. Je suis content de la voir. M'apporte-t-elle un cadeau?
Je reçus il y a quelques années la visite d'une grande dame du
Faranguistan[6] qui me laissa un superbe présent.
[Note 6: Lady Anne Blunt.]
--Y pensez-vous! Khanoum ne saurait déroger, répond imperturbablement
notre guide Naoum Effendi. Ces Français sont gens de grande science,
des _mollahs_ fort connus dans leur pays. Votre renommée, votre
réputation de chef puissant et de justicier intègre les ont engagés à
vous rendre visite, mais... vous devez considérer cette démarche comme
un honneur insigne.
--J'espère que mes hôtes voudront bien passer la nuit sous ma tente et
accepter le pilau arabe. Ont-ils des remèdes?
--L'un d'eux est médecin.
--Que le ciel le protège et m'accorde de sa main une prompte guérison!
Qu'il s'approche.»
M. Houssay, reprenant possession de ses fonctions de hakim bachy,
quitte notre tapis pour celui de M'sban, applique avec courage une
oreille solennelle contre les guenilles de son client, et entreprend
un long interrogatoire. M'sban est âgé de plus de quatre-vingts ans;
malgré l'apparente vigueur de son grand corps couronné d'une tête
encore puissante, il n'a point échappé au catarrhe des vieillards.
Quelques tisanes composent l'ordonnance.
«De l'eau chaude, le beau remède! D'ailleurs tousser, cracher, n'est
point ce qui me peine!»
Et s'animant, les yeux clairs, le geste rapide, il demande, il ordonne
qu'on lui rende... la vie et la jeunesse. Faust a regardé Marguerite;
il est en quête d'un Méphistophélès.
La vie des peuples pasteurs s'écoule dans des rives si uniformes, les
années amènent avec elles si peu d'incidents nouveaux, le nomade, à
part quelques envolées vers les sphères infinies, est si mal préparé
aux nobles élans de l'âme, qu'une femme et un beau cheval, instruments
d'amour et de guerre, résument son ambition et ses désirs. Ni l'âge ni
la maladie n'éteignent l'ardeur qui brûle non le cœur, mais le corps de
l'Arabe.
Ne cherchez point sous ces tentes brunes une belle aux blondes tresses,
en robe blanche et l'aumônière au côté; on n'effeuille pas les fleurs
au désert de Chaldée, on n'y file point au rouet, nul n'y connaît
la chanson du roi de Thulé; on va droit au but. Si la fillette aux
quatorze printemps qui tente les yeux du vieux cheikh songe un jour à
se faire entendre des nuages qui passent et des oiseaux étonnés, elle
dira peut-être comme la fiancée du _Cantique des Cantiques_: «Je suis
noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de
Cédron, comme les pavillons de Salomon. Ne me dédaignez pas: si je suis
un peu noire, c'est que le soleil m'a brûlée.»
Mais elle ne trouvera pas un amoureux qui lui réponde: «Oui, tu es
belle, mon amie; oui, tu es belle! Tes yeux sont des yeux de colombe
sous les plis de ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de
chèvres suspendues au flanc de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau
de brebis tondues qui sortent du bain. Tes lèvres sont comme un fil de
pourpre et ta bouche est charmante. Ta joue est comme une moitié de
grenade sous les plis de ton voile!»
Ce sont là jeux de poètes raffinés, de poètes comme il s'en trouve en
germe chez les contemplateurs de l'infini, mais dont la tête seule
travaille sans que le cœur s'engage jamais.
«Gardez-vous de montrer le moindre objet capable de tenter la cupidité
du cheikh, avait dit Naoum Effendi avant de pénétrer dans le campement
de Nahar Çaat: il vous le demanderait avec une insistance d'enfant mal
élevé, et, si vous répondiez à ses désirs, il ne me gratifierait même
pas d'une étrenne, tant il est avare.»
[Illustration: JEUNE FILLE ARABE.]
Ce conseil prudent, la tenue sordide du vieillard, l'installation
mesquine d'un homme aussi riche et aussi puissant, nous ont inspiré
de sages réflexions. Divulguer le passage d'un convoi d'argent sur les
terres de la tribu serait plus dangereux que de traverser le désert
à nos risques et périls. Mon mari avait cru trouver à la tête des
Beni-Laam un nouveau cheikh M'sel, il est en présence d'un rapace chef
de bande. La difficulté a été heureusement tournée.
[Illustration: NAOUM EFFENDI.]
Le printemps dernier, un courrier expédié d'Amarah à Suse fut saisi par
les Beni-Laam, maltraité et dépouillé de ses dépêches. Puis un cavalier
vint aux tentes, raconta que son frère avait trouvé sur les bords de
la Kerkha un paquet de papiers scellé d'un grand cachet et qu'il était
prêt à nous l'apporter contre une rémunération honnête. Privés depuis
six mois des nouvelles de France, nous ne résistâmes pas à la tentation
d'acquérir nos lettres à chers deniers.
S'appuyant sur un aussi bon prétexte, Marcel a prié le cheikh de lui
donner un sauf-conduit, afin que pareil fait ne se renouvelât plus.
«Les Beni-Laam ne savent pas lire.
--Ils reconnaîtront votre cachet.
--Pourquoi tenez-vous aux chiffons de papier qu'on vous expédie du
Faranguistan? Les seules lettres que je reçoive, les lettres du
moutessarref, contiennent invariablement des demandes d'argent.
--Ils nous portent des nouvelles de nos familles.
--Mirza, écris: «Gare! je vous le dis une fois, je vous le dis deux
fois. Que personne ne frôle les porteurs de ce sauf-conduit et n'arrête
les lettres adressées à ces Français.»
Cette pièce remise entre les mains de Marcel, nous avons suivi Lazem,
chargé par son auguste père de nous promener dans le canal desséché qui
divise les tentes de la tribu. Les brunes habitations des nomades se
vident. Hommes, femmes, enfants curieux et indisciplinés se précipitent
vers nous. Tous parlent ensemble, crient à tue-tête, dans l'espoir de
se faire mieux comprendre; le soleil rougit l'horizon et nous n'avons
encore pu nous débarrasser de notre escorte.
Un dernier fils de M'sban, à peine âgé de sept ans, la peau brune,
les cheveux indociles, le cou paré d'un cercle d'argent aux grosses
pierres rouges, l'oreille gauche chargée d'un pendant en forme de
huit, persiste à nous suivre et bondit comme un jeune faon. Mais... je
reconnais la batiste cachée entre la chemise de Betman et sa petite
poitrine! Je saisis brusquement la pointe accusatrice. L'enfant allonge
ses griffes pour la retenir: force reste à la loi et je reconquiers
mon propre mouchoir. Les curieux prennent la fuite à tire-d'aile.
Inspectons nos poches; c'est un peu tard: elles ont été scrupuleusement
vidées. Couteaux, mouchoirs, menue monnaie se sont envolés avec les
larrons. Nous rentrons; M'sban est radieux. Tout en se cachant de
nous, Betman étale devant un père émerveillé le mouchoir que, de
guerre lasse, je lui ai abandonné et divers objets prélevés sur les
explorateurs de nos poches. «Tu es bien le digne rejeton de ma race,
disent les yeux humides du vieillard reportés sur l'enfant: bon sang ne
ment jamais!»